Part 12
Il faut, monsieur, que vous vous contentiez de l'original; et si la soirée est belle, quand vous passerez à Montreuil, vous pourrez le voir par votre portière, tandis que vous changerez de chevaux.--Mais faites mieux: et à moins que vous ne soyez aussi pressé que moi, et par d'aussi fâcheuses raisons, arrêtez-vous une nuit, vous trouverez Jeanneton tant soit peu dévote;--mais, monsieur, tant mieux. C'est le tiers de votre besogne de fait.
Bon Dieu! cette fille a brouillé toutes mes idées: je ne saurois m'arrêter plus long-temps à la regarder.
CHAPITRE XCIV.
_Abbeville._
Dès que j'eus fait cette réflexion, et puis cette autre: que la mort étoit peut-être déjà sur mes talons,--ô ciel, m'écriai-je! que ne suis-je déjà à Abbeville, ne fût-ce que pour voir les cardeurs et les fileuses de ce pays-là! Nous partîmes pour Abbeville.
De Montreuil à Nampont,--poste et demie.
De Nampont à Bernay,--poste.
De Bernay à Nouvion,--poste.
De Nouvion à Abbeville,--poste et demie.--
Mais les cardeurs et les fileuses d'Abbeville étoient tous couchés.
CHAPITRE XCV.
_Le remède à côté du mal._
De quel avantage infini ne sont pas les voyages!--ils échauffent quelquefois; mais il est un remède innocent, dont le chapitre suivant nous donnera l'idée.
CHAPITRE XCVI.
_L'Apothicaire._
Ah! monsieur Clistorel, vous voici; passez dans ma garde-robe.--Je ne vous demande que cinq minutes.
--Si je pouvois faire ainsi mes conditions avec la mort comme avec mon apothicaire, et décider le temps et le lieu où elle doit me prendre,--je lui déclarerois que je ne veux point que ce soit en présence de mes amis.--Aussi, toutes les fois qu'il m'arrive de penser au genre et aux circonstances de cette grande catastrophe, (circonstances qui m'occupent et me tourmentent dix fois plus que la catastrophe elle-même,) je ne manque pas de supplier ardemment le souverain dispensateur de toutes choses, qu'il arrange les miennes de façon que la mort ne me surprenne pas dans ma propre maison; mais plutôt dans quelque auberge commode.--
Dans ma maison, je sais ce que c'est.--L'affliction des miens, leur empressement à m'essuyer le front, à arranger mon oreiller,--ces petits et derniers services que me rendroit la main frissonnante de la pâle amitié, me déchireroient le cœur au point que je mourrois d'un mal dont mon médecin ne se douteroit pas.--Au lieu que dans une auberge, je suis assuré de mourir en paix; j'achète avec quelques guinées le peu de services dont j'ai besoin. Ces services me sont rendus avec une attention froide, mais exacte.
Prenez garde pourtant: cette auberge ne doit pas être celle d'Abbeville. Elle est par trop mauvaise.--N'y eût-il pas d'autre auberge dans le monde entier, j'excepterai celle-ci de la capitulation.
--Ainsi, garçon,
«Que les chevaux soient prêts demain matin à quatre heures.--A quatre heures; oui, monsieur.--Si tu me manques d'une minute, par sainte Geneviève! je ferai un tel carillon dans la maison, que les morts s'y réveilleront.»
CHAPITRE XCVII.
_Prédiction de David._
_Rendez-les, mon Dieu, semblables à une roue._ C'est un sarcasme amer que David, par un esprit prophétique, lançoit contre ceux qui entreprennent le grand tour, et contre cet esprit turbulent qui les y porte;--cet esprit qui, suivant la prédiction de ce même David, doit accompagner les enfans des hommes jusqu'à la consommation des siècles.
«Aussi, suivant l'opinion du célèbre évêque Hall, c'est une des plus sévères imprécations que le saint roi ait jamais proférées contre les ennemis du Seigneur.--C'est comme s'il eût dit: _Je désire qu'ils tournent éternellement._--Un mouvement si violent, continue le saint évêque, qui étoit d'une grosse corpulence, un mouvement si violent est l'image de l'enfer, de même que le repos est l'image du paradis.»
Moi qui suis d'une corpulence chétive, je pense tout différemment; et je trouve au rebours que le mouvement est l'ame de la vie, et que l'inaction et la lenteur sont le partage de la mort.
--«Holà! oh! ils sont tous endormis!--atelez les chevaux;--graissez les roues;--attachez la malle;--remettez ce clou qui manque:--je ne veux pas perdre une minute.»
Or, la roue dont nous parlons, dans laquelle, et non pas sur laquelle, (car c'eût été en faire la roue d'Ixion) dans laquelle, dis-je, David maudissoit ses ennemis, devoit (dans l'opinion de l'évêque Hall, et vu sa conformation) être une roue de chaise de poste; soit qu'il y eût des chaises de poste en Palestine ou non.--Et d'après ma façon de penser, ce devroit être une roue de charrette mal graissée, criant à chaque pas, et gravissant lentement les montagnes dont ce pays étoit rempli.--Si jamais je deviens commentateur, je rapporterai les preuves de cette opinion.
J'aime les Pythagoriciens beaucoup plus que je n'ai jamais osé en convenir avec ma chère Jenny.--J'aime leur χωρισμὸν ἀπὸ τοῦ Σώματος, εἰς τὸ καλῶς φιλοσοφεῖν. _Commencez par vous séparer de ce corps terrestre, si vous voulez apprendre à raisonner._
C'est notre corps en effet qui nuit à notre raison. Nous sommes dominés par les humeurs qui nous composent;--entraînés d'un côté ou de l'autre, comme nous l'avons été l'évêque Hall et moi, en raison de notre fibre trop lâche ou trop tendue.--Nos sens partagent l'empire avec la raison. La mesure du ciel même n'est que la mesure de nos appétits; et nous nous créons un paradis d'après la grossiéreté de nos désirs.
Mais, en cette occasion, qui de l'évêque ou de moi pensez-vous qui ait tort?--
«Vous, certainement, dit-elle, d'aller déranger toute une maison à l'heure qu'il est.»
CHAPITRE XCVIII.
_Traité de l'âme._
Ma charmante hôtesse ignoroit que j'eusse fait le vœu de ne me faire faire la barbe que lorsque je serois rendu à Paris.--
Mais je hais de faire des mystères _pour rien_.--Je laisse cette froide circonspection à ces petites ames, d'après lesquelles Leissius (lib. 13, _de moribus divinis_, cap. 24) a fait son calcul, dans lequel il avance qu'un mille cube d'Allemagne seroit assez vaste, et même de reste, pour contenir huit cents millions d'ames, ne faisant monter qu'à ce nombre la plus grande quantité possible des ames damnées et à damner, depuis la chute d'Adam jusqu'à la fin du monde.
Je ne sais d'où il avoit puisé ce second calcul,--à moins qu'il ne se fût fondé sur la bonté paternelle de Dieu.--Je suis bien plus en peine de savoir ce qui se passoit dans la tête de François de Ribéira, qui prétendoit que, pour contenir tous les damnés, il ne faudroit pas moins d'un ou de deux cents mille carrés d'Italie.--Il avoit sans doute travaillé d'après ces anciennes ames romaines qu'il avoit trouvées dans ses lectures. Il n'avoit pas fait réflexion que, par une pente graduelle et insensible, dans le cours de dix-huit cents ans, les ames devoient nécessairement s'être rétrécies assez, pour être réduites à peu de chose dans le temps où il écrivoit.
Au temps de Leissius, qui paroît avoir eu l'imagination moins vive, elles étoient aussi petites qu'on puisse l'imaginer.--
Elles sont encore diminuées aujourd'hui, et l'hiver prochain nous trouverons qu'elles auront encore perdu quelque chose.--Tellement que si nous allons toujours de peu à moins, et de moins à rien,--je n'hésite pas d'affirmer que, d'ici à un demi-siècle, nous n'aurons plus d'ame du tout.--Mais si, comme je le crains, la foi de Jésus-Christ ne dure guère au-delà, il sera assez avantageux pour celles-là, comme pour celles-ci, de finir en même-temps.
--Béni soit Jupiter! et bénis tous les autres dieux et déesses de la fable! ils vont tous reparoître sur la scène, sans oublier le dieu des jardins.--O le bon temps!--Mais où suis-je? Et à quelle téméraire licence osé-je me livrer? Moi, moi qui ai si peu de jours à espérer, et qui ne puis vivre que dans l'avenir que j'emprunte de mon imagination!--Reviens à toi, pauvre Shandy, et sois sage une fois, si tu le peux.
_Fin du Tome troisième._
TABLE
DES CHAPITRES
Contenus dans ce Volume.
Chapitre premier. _L'embarras du choix._ Page 1 Chap. II. _Chapitre des Choses._ 9 Chap. III. _Préambule._ 13 Chap. IV. _Peine perdue._ 23 Chap. V. _Pensées sur la Mort._ 27 Chap. VI. _Nouveau genre de mort._ 38 Chap. VII. _Ma mère est aux écoutes._ _ibid._ Chap. VIII. _Parallèle de deux Orateurs._ 39 Chap. IX. _Trim monte en chaire._ 43 Chap. X. _Sur les vieux chapeaux._ 49 Chap. XI. _Trim continue._ 50 Chap. XII. _Trim achève._ 52 Chap. XIII. _Je reviens à ma mère._ 57 Chap. XIV. _Itinéraire du Commerce._ 58 Chap. XV. _Méprise de ma mère._ 61 Chap. XVI. _Question chronologique._ 63 Chap. XVII. _Entr'actes._ _ibid._ Chap. XVIII. _Avis aux Ecrivains._ 66 Chap. XIX. _Patatras._ 73 Chap. XX. _Complices découverts._ 74 Chap. XXI. _A qui la faute?_ 75 Chap. XXII. _Procédé généreux._ 77 Chap. XXIII. _Mon oncle Tobie s'emporte._ 79 Chap. XXIV. _Il s'échauffe de plus en plus._ 82 Chap. XXV. _Il part, il arrive._ 83 Chap. XXVI. _Chacun a sa marotte._ 84 Chap. XXVII. _Digression sans digression._ 85 Chap. XXVIII. _On y court._ _ibid._ Chap. XXIX. _Recette merveilleuse pour les contusions._ 88 Chap. XXX. _On s'y perd._ 90 Chap. XXXI. _La Tristrapédie._ 93 Chap. XXXII. _Origine des fortifications._ 95 Chap. XXXIII. _Cathéchisme de Trim._ 98 Chap. XXXIV. _Sur la santé._ 101 Chap. XXXV. _Sur les charlatans._ 103 Chap. XXXVI. _Régime de longue vie._ 105 Chap. XXXVII. _Panacée universelle._ 107 Chap. XXXVIII. _Mon Père n'y est plus._ 108 Chap. XXXIX. _Siége de Limerick._ 110 Chap. XL. _Consultation._ 112 Chap. XLI. _Dissertation savante._ 114 Chap. XLII. _Relâche au théâtre._ 117 Chap. XLIII. _Verbes auxiliaires._ _ibid._ Chap. XLIV. _Il fait danser l'ours._ 122 Chap. XLV. _Intermède._ 124 Chap. XLVI. _Conclusion._ 126 Chap. XLVII. _Bataille._ 129 Chap. XLVIII. _Armistice._ 131 Chap. XLIX. _Qualités d'un gouverneur._ 132 Chap. L. _Histoire de Lefèvre._ 136 Chap. LI. _Suite de l'Histoire de Lefèvre._ 141 Chap. LII. _Suite de l'Histoire de Lefèvre._ 150 Chap. LIII. _Suite de l'Histoire de Lefèvre._ 153 Chap. LIV. _Fin de l'Histoire de Lefèvre._ _ibid._ Chap. LV. _Convoi et Oraison funèbre._ 156 Chap. LVI. _Départ du jeune Lefèvre._ 161 Chap. LVII. _Malheur du jeune Lefèvre._ 163 Chap. LVIII. _Calomnie._ 165 Chap. LIX. _Grande résolution._ 167 Chap. LX. _Ne jugeons pas si vîte._ _ibid._ Chap. LXI. _Lit de justice de mon père._ 169 Chap. LXII. _Me mettra-t-on en culottes?_ 171 Chap. LXIII. _Mon père se décide._ 174 Chap. LXIV. _Bon soir la Compagnie._ 178 Chap. LXV. _Campagne de mon oncle Tobie._ 179 Chap. LXVI. _Il se met dans ses meubles._ 182 Chap. LXVII. _Son Arsenal se monte._ 186 Chap. LXVIII. _Présens de noce._ 190 Chap. LXIX. _Pompe funèbre._ 194 Chap. LXX. _O Newton! ô Trim!_ 196 Chap. LXXI. _On s'échauffe à moins._ 198 Chap. LXXII. _Il n'y tient pas._ 200 Chap. LXXIII. _La scène change._ 201 Chap. LXXIV. _Paix d'Utrecht._ 203 Chap. LXXV. _Suites fâcheuses de la paix d'Utrecht._ 204 Chap. LXXVI. _Apologie de mon oncle Tobie._ 207 Chap. LXXVII. _L'Auteur s'égare._ 212 Chap. LXXVIII. _Derniers exploits de mon oncle Tobie._ 213 Chap. LXXIX. _La scène change._ 217 Chap. LXXX. _Dissertation sur l'Amour._ 218 Chap. LXXXI. _Mon oncle Tobie devient amoureux._ 221 Chap. LXXXII. _Portrait de la veuve Wadman._ 222 Chap. LXXXIII. _Dialogue._ 223 Chap. LXXXIV. _Sur les lignes droites._ 225 Chap. LXXXV. _Je prends la poste._ 226 Chap. LXXXVI. _Je m'embarque._ 229 Chap. LXXXVII. _Elles sont trois._ 231 Chap. LXXXVIII. _J'accepte le défi._ 232 Chap. LXXXIX. _Calais._ 234 Chap. XC. _Plus de peur que de mal._ 239 Chap. XCI. _Boulogne._ 240 Chap. XCII. _Il y a toujours quelque fer qui cloche._ 242 Chap. XCIII. _Jeanneton._ 245 Chap. XCIV. _Abbeville._ 248 Chap. XCV. _Le remède à côté du mal._ _ibid._ Chap. XCVI. _L'Apothicaire._ 249 Chap. XCVII. _Prédiction de David._ 250 Chap. XCVIII. _Traité de l'âme._ 253
Fin de la Table du Tome troisième.
Note du transcripteur
On a conservé l'orthographe de l'original, avec ses incohérences (par ex. cathéchisme/catéchisme, Troglodytes/Troglodites, Limérick/Limerick, chute/chûte, etc.). Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. Les passages en italique sont indiqués entre _caractères soulignés_.
End of Project Gutenberg's Oeuvres complètes, tome 3/6, by Laurence Sterne