Oeuvres complètes, tome 3

Part 10

Chapter 104,006 wordsPublic domain

Il y avoit, madame, dans mon oncle Tobie une telle simplicité de cœur,--elle le tenoit si loin de ces petites voies détournées, que les affaires de galanterie ont coutume de prendre, que vous n'en avez, que vous ne pouvez en avoir la moindre idée.--Sa façon de penser étoit si droite et si naturelle,--il connoissoit si peu les plis et les replis du cœur d'une femme,--il étoit si loin de s'en méfier, et (hors qu'il ne fût question de siéges) il se présentoit devant vous tellement à découvert et sans défense,--que vous auriez pu, madame, vous tenir cachée derrière une de ces petites voies détournées dont j'ai parlé, et de-là lui tirer dix coups de suite à bout portant, si neuf ne vous avoient pas suffi.

Ajoutez encore, madame (et c'est ce qui d'un autre côté faisoit échouer tous vos projets), ajoutez cette modestie sans pareille dont je vous ai une fois parlé, et que mon oncle Tobie avoit reçue de la nature, cette modestie qui veilloit sans cesse sur ses sensations, et le tenoit toujours en garde...

Mais où vais-je? et pourquoi me permettre des réflexions qui se présentent au moins dix pages trop tôt, et qui me prendroient tout le temps que je dois employer à raconter les faits?

CHAPITRE LXXIV.

_Paix d'Utrecht._

Dans le petit nombre des enfans d'Adam, dont le cœur n'a jamais senti l'aiguillon de l'amour... (--je dis, _enfans légitimes_, maintenant pour bâtards tous ceux qui n'ont pour les femmes que de l'aversion)--dans ce petit nombre, dis-je, il faut avouer qu'on trouve les noms des plus grands héros de l'histoire ancienne et moderne.

Il me seroit facile d'en retrouver la liste, depuis le chaste Joseph jusqu'à Scipion l'africain; sans parler de Charles XII au cœur de fer, sur qui la comtesse de Konismarck ne put jamais rien gagner.--Ni ceux-là, ni tant d'autres que je ne cite pas, n'ont jamais fléchi le genou devant la déesse; mais c'est qu'ils avoient toute autre chose à faire.--Ainsi avoit eu mon oncle Tobie; ainsi avoit-il échappé au sort commun,--jusqu'à ce que le destin... jusqu'à ce que le destin, dis-je, enviant à son nom la gloire de passer à la postérité avec celui de Scipion, fit le replâtrage honteux de la paix d'Utrecht.

Et croyez-moi, messieurs, de tout ce qui arriva cette année-là par ordre du destin, la paix d'Utrecht fut ce qu'il y eut de pis.

CHAPITRE LXXV.

_Suites fâcheuses de la paix d'Utrecht._

Quelles fâcheuses conséquences n'eut-elle pas, cette paix d'Utrecht? Peu s'en fallut qu'elle ne dégoûtât à jamais mon oncle Tobie des siéges;--et quoiqu'il en soit venu à se raviser dans la suite, il est certain que Calais n'avoit pas laissé dans le cœur de la reine Anne une cicatrice plus profonde, qu'Utrecht n'en laissa dans le cœur de mon oncle Tobie.--Du reste de sa vie il ne put entendre sans horreur prononcer le nom d'_Utrecht_.--Que dis-je? une nouvelle tirée de la gazette d'Utrecht le faisoit soupirer, comme si son cœur eût voulu se rompre en deux.

Mon père avoit la prétention de trouver le vrai motif de chaque chose; ce qui en faisoit un voisin très-incommode, soit qu'on voulût rire ou pleurer.--Il savoit toujours mieux que vous-même vos raisons d'être triste ou gai.--Il consoloit mon oncle Tobie; mais toujours en lui faisant entendre que son chagrin ne venoit que d'avoir perdu son califourchon. «Ne t'inquiète pas, disoit-il, frère Tobie; il faut espérer que nous aurons bientôt la guerre.--Et si la guerre vient, les puissances belligérantes auront beau faire, tes plaisirs sont assurés.--Je les défie, cher Tobie, de gagner du terrein sans prendre de villes, et de prendre des villes sans faire de siéges.»

Mon oncle Tobie ne recevoit pas volontiers cette espèce d'attaque que faisoit mon père à son califourchon.--Il trouvoit ce procédé peu généreux, d'autant qu'en frappant sur le cheval, le coup retomboit sur le cavalier, et portoit sur l'endroit le plus sensible; de sorte qu'en ces occasions mon oncle Tobie posoit sa pipe sur la table plus brusquement, et se disposoit à une défense plus vive qu'à l'ordinaire.--

--Il y a environ deux ans que je dis au lecteur que mon oncle Tobie n'étoit pas éloquent; et dans la même page je donnai un exemple du contraire.--Je répète ici la même observation, et j'ajoute un fait qui la contredit encore.--Il n'étoit pas éloquent;--il lui étoit difficile de faire de longues phrases,--et il détestoit les belles phrases.--Mais il y avoit des occasions qui l'entraînoient malgré lui, et l'emportoient bien loin de ses bornes ordinaires. Alors mon oncle Tobie étoit, à quelques égards, égal à Tertullien, et à quelques autres, infiniment supérieur.

Mon père goûta tellement une de ces défenses, que mon oncle Tobie prononça un soir devant Yorick et lui, qu'il l'écrivit toute entière avant de se coucher.

J'ai eu le bonheur de retrouver cette défense parmi les papiers de mon père, avec quelques remarques de sa façon, soulignées et mises entre deux parenthèses.

Au dos du cahier est écrit: _Justification des principes de mon frère Tobie, et des motifs qui le portent à désirer la continuation de la guerre._

Je ne crains pas de le dire, j'ai lu cent fois cette apologie de mon oncle Tobie;--et je la regarde comme un si beau modèle de défense; elle fait voir en lui un accord si heureux de douceur, de courage et de bons principes,--que je la donne au public, mot pour mot, telle que je l'ai trouvée, en y joignant les remarques de mon père.

CHAPITRE LXXVI.

_Apologie de mon oncle Tobie._

Je n'ignore pas, frère Shandy, qu'un homme qui suit le métier des armes est vu de très-mauvais œil dans le monde, quand il montre pour la guerre un désir pareil à celui que j'ai laissé voir.--En vain se reposeroit-il sur la justice et la droiture de ses intentions, on le soupçonnera toujours de vues particulières et intéressées.

Donc, si cet homme est prudent (et la prudence peut très-bien s'allier avec le courage) il se gardera de témoigner ce désir en présence d'un ennemi. Quelque chose qu'il ajoutât pour se justifier, un ennemi ne le croiroit pas.--Il évitera même de s'expliquer devant un ami, de crainte de perdre quelque chose dans son estime.--Mais si son cœur est surchargé,--s'il faut que les soupirs secrets qu'il pousse pour les armes s'échappent,--il réservera sa confidence pour l'oreille d'un frère, de qui son caractère soit bien connu, ainsi que ses vraies notions, dispositions et principes sur l'honneur.--

Il ne me siéroit aucunement, frère Shandy, de dire quel je me flatte d'avoir été sous tous ces rapports,--fort au-dessous, je le sais, de ce que j'aurois dû, au-dessous peut-être de ce que je crois avoir été;--mais enfin tel que je suis, vous, mon cher frère Shandy, qui avez sucé le même lait que moi,--vous avec qui j'ai été élevé depuis le berceau;--vous, dis-je, à qui, depuis les premiers instans des jeux de notre enfance, je n'ai caché aucune action de ma vie, et à peine une seule pensée,--tel que je suis, frère, vous devez me connoître; vous devez connoître tous mes vices, aussi-bien que mes foiblesses, soit qu'elles viennent de mon âge, de mon caractère, de mes passions ou de mon jugement.

Dites-moi donc, mon cher frère Shandy, ce qu'il y a en moi qui ait pu vous faire penser que votre frère ne condamnoit la paix d'Utrecht que par des vues indignes?--Si en effet j'ai paru regretter que la guerre ne fût pas continuée avec vigueur un peu plus long-temps, comment avez-vous pu vous tromper sur mes motifs? Comment avez-vous pu penser que je désirasse la ruine, la mort ou l'esclavage d'un plus grand nombre de mes frères; que je désirasse (uniquement pour mon plaisir) de voir un plus grand nombre de familles arrachées à leurs paisibles habitations? Dites, dites, frère Shandy, sur quelle action de ma vie avez-vous pu me juger si défavorablement?--(_Comment diable! cher Tobie, quelle action!--et ces cent livres sterling que tu m'as empruntées pour continuer ces maudits siéges!_)

Si, dès ma plus tendre enfance, je ne pouvois entendre battre un tambour, que mon cœur ne battît aussi, étoit-ce ma faute? M'étois-je donné ce penchant? Est-ce la nature ou moi, dont la voix m'appeloit aux armes?

Quand Guy, comte de Warwick, quand Parisme et Parismène, quand Valentin et Orson, et les sept champions de la cour d'Angleterre se promenoient de main en main autour de l'école, n'est-ce pas de mon argent qu'ils avoient été tous achetés?--Et étoit-ce là, frère Shandy, le fait d'une ame intéressée?

Quand nous lisions le siége de Troie, ce fameux siége qui a duré dix ans et huit mois,--(quoique je gage qu'avec un train d'artillerie semblable à celui que nous avions à Namur, la ville n'eût pas tenu huit jours) y avoit-il dans toute la classe un écolier plus touché que moi du carnage des Grecs et des Troyens? N'ai-je pas reçu trois férules, deux dans ma main droite, et une dans ma main gauche, pour avoir traité Hélène de salope, en songeant à tous les maux dont elle avoit été cause? Aucun de vous a-t-il versé plus de larmes pour Hector?--Et quand le roi Priam venoit au camp des Grecs pour redemander le corps de son fils, et s'en retournoit en pleurant sans l'avoir obtenu, vous savez, frère, que je ne pouvois dîner.

Tout cela, frère Shandy, annonçoit-il que je fusse cruel?--Ou, parce que mon sang bouilloit à l'idée d'un camp, et que mon cœur ne respiroit que la guerre, falloit-il conclure que je ne pusse pas m'attendrir sur les calamités qu'elle entraîne?

O frère! pour un soldat, il est un temps pour cueillir des lauriers, et un autre pour planter des cyprès. (_Eh! d'où diable as-tu su, cher Tobie, que le cyprès étoit employé par les anciens dans les cérémonies funèbres?_)

Pour un soldat, frère Shandy, il est un temps, comme il est un devoir, de hasarder sa propre vie,--de sauter le premier dans la tranchée, quoique assuré d'y être taillé en pièces;--puis, animé de l'esprit public, dévoré de la soif de la gloire, de s'élancer le premier sur la brêche,--de se tenir au premier rang,--et d'y marcher fièrement avec les enseignes déployées, au bruit des tambours et des trompettes.--Il est un temps, ai-je dit, frère Shandy, pour se conduire ainsi;--il en est un autre pour réfléchir sur les malheurs de la guerre,--pour gémir sur les contrées qu'elle ravage,--pour considérer les travaux et les fatigues incroyables, que le soldat lui-même qui exerce toutes ces horreurs est obligé de supporter, pour six sous par jour, dont il est souvent mal payé.--

Ai-je besoin, cher Yorick, que l'on me répète ce que vous m'avez déjà dit dans l'oraison funèbre de Lefèvre:--_Qu'une créature telle que l'homme, si douce, si paisible, née pour l'amour, la pitié, la bonté, n'étoit pas taillée pour la guerre?_--Mais vous deviez ajouter, Yorick, que si la nature ne nous y a pas destinés, au moins la nécessité peut quelquefois nous y contraindre.--En effet, Yorick, qu'est-ce que la guerre?--qu'est-ce surtout qu'une guerre comme ont été les nôtres, fondées sur les principes de l'honneur et de la liberté,--sinon les armes mises à la main d'un peuple innocent et paisible, pour contenir dans de justes bornes l'ambitieux et le turbulent?--Quant à moi, frère Shandy, le ciel m'est témoin que le plaisir que j'ai pris à tout ce qui concerne la guerre, et en particulier cette satisfaction infinie qui a accompagné les siéges que j'ai exécutés dans mon boulingrin, ne s'est élevée en moi, (et j'espère aussi dans le caporal) que de la conscience que nous avions tous deux, qu'en agissant ainsi, nous répondions aux grandes vues du créateur.

CHAPITRE LXXVII.

_L'Auteur s'égare._

Je disois au lecteur chrétien... chrétien!... sans doute, et j'espère qu'il l'est.--Et s'il ne l'est pas, j'en suis fâché pour lui. Mais qu'il s'examine sérieusement lui-même, et qu'il ne s'en prenne pas à mon livre.--

--Je lui disois, monsieur... car, en bonne foi, quand on raconte une histoire, suivant l'étrange méthode que j'ai prise, on est sans cesse obligé d'aller et de revenir sur ses pas, pour empêcher le lecteur de perdre le fil du discours.--Et si je n'avois pas eu le soin d'en user ainsi,--j'ai traité de choses si variées et si équivoques;--il y a dans mon ouvrage tant de vides et de lacunes;--les étoiles que j'ai placées dans quelques-uns des passages les plus obscurs, éclairent si peu un lecteur, disposé à perdre son chemin en plein midi, que... vous voyez que j'ai perdu le mien.

Oh! la faute vient uniquement de mon père et de sa pendule.--Et si jamais on dissèque mon cerveau, on y verra sans lunettes quelque lacune, produite par l'impertinente question de ma mère.

_Quantò id diligentiùs in liberis procreandis cavendum_, dit Cardan.

Donc, messieurs, vous voyez qu'il est moralement impossible que je retrouve le point d'où j'étois parti.

Il vaut mieux recommencer entièrement le chapitre.

CHAPITRE LXXVIII.

_Derniers exploits de mon oncle Tobie._

Je disois au lecteur chrétien, au commencement du chapitre qui a précédé celui de l'apologie de mon oncle Tobie,--(je le disois en termes et dans un trope différens) que la paix d'Utrecht fut au moment de faire naître, entre mon oncle Tobie et son califourchon, le même éloignement qu'entre la reine et les confédérés.

Il est des gens qui ne descendent de leur califourchon qu'avec humeur et dépit, en lui disant: _Monsieur, j'aimerois mieux aller à pied toute ma vie, que de faire désormais un seul quart de lieue avec vous._--Ce n'est pas ainsi que mon oncle Tobie descendit du sien; que dis-je? il n'en descendit point.--Il fut jeté par terre, et même avec malice; ce qui lui donna dix fois plus d'humeur.--Mais cette affaire est du ressort des Jockeis.

Quoi qu'il en soit, il est certain que la paix d'Utrecht produisit une sorte de brouillerie entre mon oncle Tobie et son califourchon.--Depuis la signature des articles, qui se fit en mars jusqu'au mois de novembre, ils n'eurent aucun commerce ensemble. A peine mon oncle Tobie fit-il de temps en temps quelques tours de promenade avec lui, pour s'assurer si le Havre et les fortifications de Dunkerque se démolissoient suivant les termes du traité.

Mais les François s'y portèrent avec tant de lenteur pendant tout l'été,--et M. Tugghes, député des magistrats de Dunkerque, présenta à la reine des suppliques si touchantes!--suppliant sa majesté de réserver sa foudre pour les fortifications qui pouvoient avoir encouru sa disgrâce, mais d'épargner... ah! d'épargner le môle en faveur du môle lui-même, lequel, dans sa situation dénuée de toute défense, ne pouvoit plus être qu'un objet de pitié;--et la reine (qui étoit femme) se laissa émouvoir si facilement, ainsi que ses ministres, qui avoient leurs raisons particulières pour ne pas désirer que la ville fût démantelée.--Enfin tout alla si lentement au gré de mon oncle Tobie, que la ville fut bâtie par le caporal, et toute prête à être démolie, plus de trois mois avant que les différens commissaires, commandans, députés, médiateurs et intendans leur permissent d'y travailler.--

Fatale inaction!

Le caporal étoit d'avis de commencer la démolition par les remparts du corps même de la place.--«Non pas, caporal, disoit mon oncle Tobie. Si nous commencions par la ville, la garnison angloise n'y seroit pas en sûreté pendant une heure, en cas d'attaque.--Et si les François étoient de mauvaise foi...--ma foi, dit le caporal, je ne m'y fierois pas.--Ces gens-là ne sont pas sûrs.--Tu me fâches toujours de parler ainsi, Trim, dit mon oncle Tobie. Le François est naturellement brave; et dès qu'il trouve une brêche praticable, c'est le premier peuple du monde pour s'élancer dans une place et s'en rendre maître.--Qu'ils y viennent, morbleu! s'écria le caporal, en levant sa bêche à deux mains, comme s'il alloit les renverser à ses pieds!--Qu'ils y viennent, s'ils l'osent!»--

«Dans ces cas-là, caporal, dit mon oncle Tobie, en faisant glisser sa main jusqu'au milieu de sa canne, et l'élevant ensuite comme un bâton de commandement, le premier doigt en avant,--dans ces cas-là, un commandant ne doit pas calculer ce que l'ennemi osera ou n'osera pas; il doit agir avec prudence.--Ainsi nous commencerons par les ouvrages extérieurs, tant du côté de la terre que du côté de la mer; le fort Louis, le plus éloigné de tous, sera démoli le premier,--le reste sautera l'un après l'autre, de droite et de gauche, toujours en nous retirant vers la ville;--après quoi nous détruirons le môle, nous comblerons le port; enfin nous rentrerons dans la citadelle que nous ferons sauter, et nous voguerons pour l'Angleterre.--Où nous voilà débarqués, dit le caporal.--Tu as raison, dit mon oncle Tobie, en reconnoissant son clocher.»

CHAPITRE LXXIX.

_La scène change._

C'est ainsi qu'un ou deux entretiens de ce genre avec Trim sur la démolition de Dunkerque,--entretiens charmans, mais trop courts!--rappelèrent pour un moment à mon oncle Tobie le souvenir des plaisirs qu'il avoit perdus.--

Mais ce souvenir n'en étoit qu'une foible image.--La magie avoit disparu; et l'ame de mon oncle Tobie avoit perdu son ressort.--

Le calme, accompagné du silence, avoit pénétré dans le cabinet solitaire de mon oncle Tobie.--Ils avoient étendu leurs voiles de gaze sur sa tête; et l'indifférence, au regard vague et à la fibre lâche, s'étoit assise tranquillement à ses côtés.--

Son sang circuloit lentement dans ses veines, sans que Amberg, et Rimberg, et Limbourg, et Huis, et Bonn, pour une année,--et Landen, et Trarebach, et Drusen, et Dendermonde, en perspective pour celle d'après, en accélérassent le mouvement.--Les sappes, et les mines, et les blindes, et les gabions, et les palissades, n'éloignoient plus ce bel ennemi de l'homme, le repos.--En mangeant son œuf à souper, mon oncle Tobie ne forçoit plus les lignes françoises, d'où tant de fois traversant l'Oise, et voyant toute la Picardie ouverte devant lui, il marchoit aux portes de Paris, et s'endormoit au sein de la gloire.--Dans ses songes, il ne se voyoit plus arborant l'étendard d'Angleterre sur les tours de la Bastille, et ne se réveilloit plus la tête remplie de magnifiques idées.--

De plus douces rêveries, des vibrations plus chatouillantes, le berçoient mollement dans ses instans de sommeil.--La trompette de la guerre tomboit de ses mains.--Un luth la remplaçoit.--Un luth! doux instrument! le plus délicat, et le plus difficile de tous!--Eh! comment en joueras-tu, mon cher oncle Tobie?

CHAPITRE LXXX.

_Dissertation sur l'Amour._

Oui, je l'ai dit,--je me le rappelle;--je ne sais plus où;--je ne sais plus quand.--Mais il n'importe.--Une ou deux fois avec mon étourderie ordinaire, j'ai dit que si je trouvois jamais le temps de donner au public l'histoire que l'on va lire des amours de mon oncle Tobie et de la veuve Wadman, j'étois assuré que l'on y trouveroit le système le plus complet qui ait jamais été donné au public, soit de la théorie, soit de la pratique de l'amour. J'ai dit de l'amour; et j'ajoute de la manière de faire l'amour.

Mais se seroit-on imaginé de-là que je donnerois une définition précise de l'amour? Ou que je déterminerois avec Plotin la part que Dieu et la part que le Diable peut y avoir?--

Ou, par une équation plus exacte, en supposant que l'amour est comme dix, que j'en assignerois avec Ficinius six parties à l'un, et quatre à l'autre?--

Ou que je déciderois avec Platon, que de la tête à la queue le Diable prend tout?--

--Fi donc! me dit Jenny, quel auteur cites-tu? Est-ce que Platon se connoissoit en amour?--

Auroit-on cru que je perdrois mon temps à examiner si l'amour est une maladie?--Ou que je m'embrouillerois avec Rhazez et Dioscoride, à rechercher s'il a son siége dans la cervelle ou dans le foie?--Ce qui me conduiroit à l'examen de deux méthodes très-opposées pour le traitement de ceux qui en sont attaqués.

--Une de ces méthodes est celle d'Aœtius, qui commençoit par des lavemens rafraîchissans, composés de chenevis et de concombre pilés,--qu'il faisoit suivre par de légères émulsions de lis et de pourpier, auxquelles il ajoutoit une prise de tabac, et quand il osoit s'y risquer, sa bague de topaze.

L'autre méthode, qui est celle de Gordonius, (chapitre 15. _de amore_) consiste à battre le malade jusqu'à ce qu'il tombe en pourriture: _ad putorem usquè_.

Insensé qui prétend concilier les systèmes de deux savans!--Mon père, qui étoit extrêmement versé dans les connoissances de ce genre, médita long-temps et sans fruit sur les traitemens proposés par Aœtius et Gordonius.--Enfin, au moyen d'une toile cirée et camphrée, qu'il substitua au bougran que le tailleur devoit employer pour mon oncle Tobie dans la ceinture d'une culotte neuve, mon père obtint le même effet que vouloit produire Gordonius, et d'une manière moins brutale.

On lira en leur temps les événemens qui en résultèrent.

CHAPITRE LXXXI.

_Mon oncle Tobie devient amoureux._

Si le lecteur est curieux d'arriver à ces fameuses amours de mon oncle Tobie et de la veuve Wadman, il faut qu'il prenne patience, elles auront leur tour.--Quant à présent, je prétends seulement être dispensé de définir ce que c'est que l'amour, et tant que je pourrai me faire entendre à l'aide du mot, sans y ajouter d'autres idées que celles que j'ai en commun avec le reste des hommes; que me serviroit de dire ce que je pense de la chose?--Quand je ne pourrai plus aller, et que je me trouverai empêtré de tout côté dans ce labyrinthe mystique, alors je m'expliquerai avec plus de précision, et l'on verra ce que je pense sur l'amour.

Pour le moment, je me flatte d'être suffisamment entendu, en disant au lecteur que mon oncle Tobie tomba amoureux.--

Ce n'est pas que la phrase soit tout-à-fait de mon goût. Car, dire qu'un homme est tombé amoureux,--ou qu'il est profondément amoureux,--ou qu'il est dans l'amour jusqu'aux oreilles,--ou qu'il y est par-dessus la tête,--(ce qui, par l'analogie du langage, semble impliquer que l'amour est au-dessous de l'homme) c'est rentrer dans le système de Platon. Or, quoique l'on ait donné à Platon l'épithète de divin, je le déclare pour cela seul hérétique et digne de l'enfer.

Mais que l'amour soit ce qu'on voudra, mon oncle Tobie n'en devint pas moins amoureux.

Et peut-être, ami lecteur, que si vous eussiez été tenté de même, vous auriez succombé comme lui.--Car jamais vos yeux n'ont vu, jamais votre concupiscence n'a convoité un objet aussi séduisant que la veuve Wadman.

CHAPITRE LXXXII.

_Portait de la veuve Wadman._

La veuve Wadman...--Mais je veux que vous fassiez vous-même son portrait.--Voici une plume, de l'encre et du papier: asseyez-vous, monsieur, et peignez-la à votre fantaisie.--Comme votre maîtresse, si vous pouvez,--et non comme votre femme, si votre conscience vous le permet.--Au reste, ne suivez que votre goût; je ne prétends point gêner votre imagination.--

* * * * *

Eh bien, monsieur!

La nature forma-t-elle jamais rien de si charmant et de si parfait?

Vous voyez cette veuve Wadman!--comment mon oncle Tobie lui auroit-il résisté?

--O trois fois, quatre fois heureux livre! tu contiendras donc une page au moins que la malice et l'ignorance ne pourront noircir ni falsifier.

CHAPITRE LXXXIII.

_Dialogue._

Mistriss Brigitte apprit à Suzanne que mon oncle Tobie étoit amoureux de sa maîtresse, quinze jours au moins avant qu'il y eût pensé.--Suzanne en parla dès le lendemain à ma mère. D'après cela, je puis bien entamer l'histoire des amours de mon oncle Tobie, quinze jours avant leur existence.

--«J'ai à vous dire une nouvelle, monsieur Shandy, dit ma mère, qui vous surprendra beaucoup.»

Or, mon père étoit alors occupé à tenir son second lit de justice, et il réfléchissoit intérieurement sur les fatigues du mariage, quand ma mère rompit le silence.--

«Votre frère Tobie, dit ma mère, épouse mistriss Wadman.»--

«Le pauvre homme! dit mon père, il n'aura donc plus la liberté de se coucher en travers dans son lit!»

C'étoit un supplice cruel pour mon père, de ce que ma mère ne demandoit jamais l'explication des choses qu'elle ne comprenoit pas.

--Qu'elle soit ignorante, disoit mon père, c'est un malheur pour elle.--Mais elle peut faire une question.--