Oeuvres complètes, tome 3

Part 1

Chapter 13,718 wordsPublic domain

ŒUVRES COMPLÈTES DE LAURENT STERNE.

NOUVELLE ÉDITION AVEC XVI GRAVURES.

TOME TROISIÈME.

A PARIS, Chez JEAN-FRANÇOIS BASTIEN. AN XI.--1803.

_Ce volume contient_

La troisième partie des Opinions de Tristram Shandy.

VIE

ET OPINIONS

DE

TRISTRAM SHANDY.

CHAPITRE PREMIER.

_L'embarras du choix._

Ces dissertations subtiles et savantes avoient charmé mon père; et cependant, à proprement parler, elles n'avoient fait que verser du baume sur sa blessure.--Son attente se trouvoit trompée.--La tache du nom de Tristram restoit indélébile;--et quand mon père fut de retour chez lui, le poids de ses maux lui parut plus insupportable qu'auparavant. C'est ce qui arrive toujours quand la ressource sur laquelle nous avions compté nous échappe.

Il devint pensif.--Il sortit, et se promena d'un air agité le long de son canal; il rabattit son chapeau sur ses yeux, il soupira beaucoup, mais sans laisser éclater son ressentiment;--et comme, suivant Hippocrate, les étincelles rapides de la colère favorisent singulièrement la digestion et la transpiration, et qu'il est, par conséquent, infiniment dangereux d'en arrêter l'explosion,--mon père, pour avoir contenu la sienne, seroit infailliblement tombé malade, si, dans ce moment critique, il ne lui étoit survenu une diversion, qui détourna ses idées et rétablit sa santé.--Cette diversion étoit un nouvel embarras, et ce nouvel embarras étoit occasionné par un legs de mille livres sterlings que lui laissoit ma tante Dinach.

Mon père n'eut pas sitôt achevé la lettre qui lui en apportoit la nouvelle, qu'il se mit à se creuser et à se tourmenter l'esprit, pour trouver à son legs l'emploi le plus avantageux et le plus honorable pour sa famille.--Cent cinquante projets, plus bizarres les uns que les autres, lui passèrent par la cervelle.--Il vouloit faire ceci, et puis cela, et puis cela encore.--Il vouloit aller à Rome;--il vouloit plaider.--«Non, disoit-il, j'acheterai des effets publics,--ou j'acheterai la ferme de John Hobson;--ou plutôt, il faut que je rebâtisse la façade de mon château, et que j'ajoute une aile à celle qui y est déjà.--Cependant voici un beau moulin à eau de ce côté, si je construisois au-delà de la rivière un beau moulin à vent, que je verrais tourner de mes fenêtres:--mais il faut,--il faut avant tout, que j'ajoute le grand _Oxmoor_ à mon enclos, et que je fasse partir mon fils Robert pour ses voyages.»

Malheureusement la somme étoit bornée, et ses projets ne l'étoient pas.--Ne pouvant tout exécuter, il falloit choisir.--De tous les projets qui s'offroient à lui, les deux derniers sembloient lui tenir le plus au cœur; et il s'y seroit infailliblement arrêté, s'il eût pu les embrasser tous deux à-la-fois: mais le petit inconvénient que j'ai déjà fait entendre, l'obligeoit à se décider pour l'un ou pour l'autre.

C'est ce qui n'étoit pas facile.

Mon père, à la vérité, avoit depuis long-temps reconnu la nécessité indispensable de faire voyager mon frère Robert.--Il avoit même destiné à cette dépense les premiers fonds qui lui rentreraient des actions qu'il avoit dans l'affaire du Mississipi.

Mais _Oxmoor_ étoit une commune si belle, si vaste, si bien située!--une commune qui ne demandoit qu'à être défrichée et desséchée!--qui touchoit au domaine des Shandy, sur laquelle même nous avions quelque espèce de droits! une commune enfin que depuis long-temps mon père avoit résolu de tourner à son profit de manière ou d'autre!

Comme jusques-là rien ne l'avoit mis dans la nécessité de justifier l'ancienneté ou la justice de ses droits, mon père, en homme sage, en avoit toujours renvoyé la discussion au premier moment favorable.--Mais ce moment étoit arrivé; et les deux projets favoris de mon père, _Oxmoor_ et les voyages de mon frère, se présentant à-la-fois, ce n'étoit pas une petite affaire que de savoir auquel donner la préférence.--

Ce que je vais dire paroîtra ridicule; mais la chose étoit ainsi.

Nous avions dans la famille une coutume si ancienne, qu'elle étoit presque passée en loi. Le fils aîné de la maison, avant son mariage, avoit la liberté de partir, d'aller et de revenir à son gré d'un bout de l'Europe à l'autre.--Ce n'étoit pas seulement pour s'instruire, ou pour fortifier sa santé par le changement d'air;--c'étoit pour satisfaire sa fantaisie,--pour rapporter un plumet à son chapeau: que sais-je? _Tantum valet_, disoit mon père, _quantum sonat_. C'est l'opinion qui met le prix à tout.

Il n'y avoit rien dans cet usage qui pût choquer la raison ou les bonnes mœurs;--et priver mon frère de son droit d'aînesse,--l'en priver sans motif suffisant,--et, par-là, en faire un exemple du premier Shandy qui n'auroit pas été roulé dans sa chaise de poste par toute l'Europe, uniquement parce qu'il étoit un peu bête, c'eût été le traiter dix fois pis que n'auroit fait un Turc.

D'ailleurs l'affaire d'_Oxmoor_ n'étoit pas sans difficulté.

La seule acquisition étoit un objet de plus de huit cents guinées; et ce n'étoit pas tout. Ce bien avoit été quinze ans auparavant l'occasion d'un procès, qui avoit coûté à la famille huit cents autres guinées, sans compter la peine et le tourment.

Ajoutez à ces raisons que cette commune si belle, si attrayante, avoit été jusques-là honteusement négligée.--Malgré son voisinage de Shandy,--malgré le droit que chacun avoit de s'en occuper, comme d'un bien qui, n'étant à personne, appartenoit nécessairement à tout le monde, cette pauvre commune avoit été tellement abandonnée, qu'il y avoit, disoit Obadiah, de quoi faire saigner le cœur d'un galant homme, qui en auroit connu la valeur, et qui se seroit seulement promené sur ce malheureux terrein.

A dire vrai, personne n'en étoit directement responsable; et mon père auroit vu la chose avec indifférence, et ne se seroit jamais occupé d'_Oxmoor_, sans ce maudit procès qui s'éleva à cause de ses limites, et qui lui fit prendre (sinon pour son intérêt, du moins pour son honneur) la ferme résolution d'acquérir cette portion de domaine, sitôt que l'occasion s'en présenteroit; et l'occasion en étoit venue, ou jamais.

Cette parité de raisons et d'avantages dans les deux plus importans projets de mon père, étoit certainement marquée au coin du guignon.--Mon père avoit beau les peser ensemble, puis séparément,--sous toutes leurs faces, et sous tous leurs rapports,--consacrant des heures entières à des calculs pénibles,--se livrant à la méditation la plus abstraite,--lisant un jour des ouvrages d'agriculture, et des voyages le lendemain,--se dépouillant de tout système et de toute passion,--se consultant chaque jour avec mon oncle Tobie,--argumentant avec Yorick,--et résumant toute l'affaire d'_Oxmoor_ avec Obadiah;--rien au bout du compte ne paroissoit si décidément en faveur de l'un, qui ne fût également en faveur de l'autre; les meilleurs argumens pouvoient s'appliquer à tous deux; les considérations étoient les mêmes des deux côtés; et les balances restoient dans un fatal équilibre.

On ne pouvoit, par exemple, s'empêcher de convenir avec Obadiah que la commune d'_Oxmoor_, avec des soins bien entendus, et entre les mains de certaines gens, feroit certainement dans le monde une toute autre figure que celle qu'elle y avoit jamais faite, et qu'elle y feroit jamais, si on la laissoit à elle-même.--Mais ces mêmes raisons n'étoient-elles pas strictement applicables à mon frère Robert?

A l'égard de l'intérêt, la question, je l'avoue, ne paroissoit pas si indécise au premier coup d'œil. En effet, toutes les fois que mon père prenoit la plume, et calculoit l'unique dépense de brûler, fossoyer et enclorre _Oxmoor_, et qu'il comparoit cette dépense au profit certain qu'il en retiroit,--le profit grossissoit tellement sous sa main, que vous auriez juré que toute autre considération alloit disparoître.--Il étoit clair qu'il recueilleroit, dès la première année, au moins cent mesures de raves à vingt livres,--une excellente récolte de froment l'année suivante;--et l'année d'après, cent (pour ne rien exagérer), mais, suivant toute vraisemblance, cent cinquante, sinon deux cents quartauts de poids et de fèves,--et ensuite des patates sans fin.--Mais alors, venant à penser que, pour manger des patates, il falloit se résoudre à laisser mon frère sans éducation, sa tête se troubloit derechef; et finalement le vieux gentilhomme étoit dans un tel état d'embarras, d'indécision et d'incertitude, comme il l'a souvent déclaré à mon oncle Tobie, qu'il ne savoit, non plus que ses talons, ce qu'il avoit à faire.--

Il faut l'avoir éprouvé, pour concevoir quel tourment c'est pour un homme, de se sentir ainsi tiraillé par deux projets, tous deux également pressans, et tous deux entièrement opposés.--Car sans compter le ravage qui en résulte nécessairement dans tout le système des nerfs, desquels la fonction, comme vous savez, est de conduire les esprits animaux, et les sucs les plus subtils, du cœur à la tête, et de la tête au cœur,--on ne sauroit croire l'effet prodigieux qu'une lutte si terrible opère sur les parties plus solides et plus grossières, détruisant l'embonpoint, et anéantissant les forces du malheureux, qui flotte ainsi entre deux projets qui le contrarient.

Mon père auroit infailliblement succombé sous ce malheur, comme il avoit pensé faire sous celui de mon nom de baptême, sans un nouvel accident qui vint heureusement à son secours.--Ce fut la mort de mon frère Robert.

Qu'est-ce, grands dieux! que la vie d'un homme? Une agitation perpétuelle!--un passage continuel d'un chagrin à un autre!--Munissez-vous contre un malheur, vous restez en prise à mille autres.

CHAPITRE II.

_Chapitre des Choses._

Dès ce moment on doit me considérer comme l'héritier apparent de la famille Shandy,--et c'est proprement ici que commence l'histoire de ma vie et de mes opinions. Malgré toute ma diligence et mon empressement, je n'ai fait encore que préparer le terrein sur lequel doit s'élever l'édifice;--et je prévois que l'édifice qui s'élevera sera tel, que, depuis Adam, on n'en a jamais conçu ni exécuté un pareil.--

Je veux reprendre haleine avant de commencer; et dans cinq minutes je jette ma plume au feu, et avec elle la petite goutte d'encre épaisse qui est restée au fond du cornet.--Mais dans ces cinq minutes j'ai dix choses à faire.--J'ai une chose à nommer, une chose à regretter, une à espérer, une à promettre, une à faire craindre;--j'ai une chose à supposer, une chose à déclarer, une à cacher, une à choisir, et une à demander.--Ce chapitre, donc, je le _nomme_ le chapitre des choses;--et mon prochain chapitre, si je vis, sera mon chapitre sur les moustaches, afin de garder une sorte de liaison dans mes ouvrages.

Et premièrement la chose que je _regrette_, c'est d'avoir été tellement pressé par la foule des événemens qui se sont trouvés devant moi, qu'il m'a été impossible, malgré tout le désir que j'en avois, de faire entrer dans cette partie de mon ouvrage les campagnes, et surtout les amours de mon oncle Tobie.--L'histoire en est si originale, si _cervantique_, que si je puis parvenir à lui faire opérer sur les autres cervelles les mêmes effets qu'elle produit sur la mienne, je réponds que, pour cela seul, mon livre fera son chemin dans le monde, beaucoup mieux que son maître ne l'a jamais fait.--O Tristram, Tristram! quel moment fortuné! amène-le seulement; et la réputation qui t'attend, comme auteur, effacera tous les malheurs que tu as éprouvés, comme homme; et tu triompheras d'un côté, si tu peux perdre de l'autre le souvenir et le sentiment de tes chagrins passés.

Ne soyez pas surpris de l'impatience que je témoigne pour arriver à ces amours. C'est le morceau le plus exquis de toute mon histoire.--Et quand j'y serai parvenu, je serai peu délicat sur le choix des mots, et je m'embarrasserai peu des oreilles chatouilleuses qui pourroient s'en offenser. C'est la chose que j'avois à _déclarer_.--Mais jamais je n'aurai fini en cinq minutes!--La chose que _j'espère_, milords et messieurs, c'est que vous voudrez bien ne pas vous en choquer:--autrement, je pourrois bien vous donner de quoi vous choquer tout de bon. L'histoire de ma Jenny, par exemple.--Mais qu'est-ce que ma Jenny, et qu'est-ce que le bon et le mauvais côté d'une femme? C'est la chose que je veux _cacher_. Je vous le dirai dans le chapitre qui suivra celui des boutonnières, et pas une ligne plutôt.

Maintenant, madame, la chose que j'ai à vous _demander_, c'est: comment va votre migraine?--mais ne me répondez point. Je suis sûr qu'elle est passée;--et quant à votre santé, je sais qu'elle est beaucoup meilleure.--On a beau dire, le vrai Shandéisme dilate le cœur et les poumons; il facilite la circulation du sang et de tous les autres fluides, et fait mouvoir joyeusement et long-temps tous les ressorts de la vie.

Si l'on me donnoit, comme à Sancho-Pança, un royaume à choisir, je ne chercherois ni la gloire ni les richesses; je demanderois un royaume où l'on rît du matin au soir.--Les passions bilieuses et mélancoliques, par le désordre qu'elles apportent dans le sang et dans les humeurs, sont ordinairement aussi contraires au corps politique qu'au corps humain. Mais comme l'habitude de la vertu peut seule les contenir et les vaincre:--«Seigneur, dirois-je à Dieu, faites que mes sujets soient toujours aussi sages qu'ils sont gais; et alors ils seront le peuple le plus heureux, et moi le plus heureux monarque de la terre.»

CHAPITRE III.

_Préambule._

Sans ces deux vigoureux petits bidets, montés par ce fou de postillon qui me mena de Stilton à Stamford, l'idée ne m'en seroit jamais venue.--Nous allions comme le vent.--Il y avoit une côte de trois milles et demi:--nous touchions à peine la terre.--C'étoit le mouvement le plus rapide, le plus impétueux! il se communiquoit à ma cervelle.--Mon cœur même y participoit.

Tant de force et de vîtesse dans deux petites haridelles, confondoit tous les calculs de ma raison et de ma géométrie.--

«Par le grand Dieu du jour! m'écriai-je, en regardant le soleil et lui tendant les bras, par la portière de ma chaise,--je fais vœu, en rentrant chez moi, de brûler tous mes livres, et de jeter la clef de mon cabinet d'étude quatre-vingt-dix pieds sous terre, dans le puits qui est derrière ma maison.»

Le coche de Londres me confirma dans cette résolution.--Il suivoit le même chemin que nous, avançant à peine, et lourdement traîné par huit colosses qui le guindoient à pas lents au haut de la côte.--Il se traînoit sur notre piste, et nous étions déjà bien loin.--«Oui, je les brûlerai, m'écriai-je, je brûlerai jusqu'au dernier volume. Suivra le chemin battu qui voudra; je veux ou me frayer une nouvelle route, ou me tenir tranquille.»

La plupart de nos auteurs ressemblent trop au coche de Londres.

Dites moi, messieurs, compterons-nous toujours la quantité pour tout, et la qualité pour rien?

Ferons-nous toujours de nouveaux livres, comme les apothicaires font de nouvelles drogues avec d'autres drogues toutes faites?

Ne ferons-nous jamais que nous traîner sur la même piste?--toujours au même pas?--

Passerons-nous éternellement notre vie à montrer les reliques des savans, comme les moines montrent les reliques des saints,--sans pouvoir en obtenir un seul miracle?

Comment se fait-il que l'homme, dont la pensée s'élance jusques dans les cieux,--l'homme, la plus belle, la plus excellente et la plus noble des créatures,--le miracle de la nature, comme l'appelle Zoroastre, (dans son livre sur la nature de l'ame),--le miroir de la présence divine, selon Saint Chrysostôme,--l'image de Dieu, suivant Moyse,--le rayon de la divinité, comme dit Platon,--la merveille des merveilles, suivant Aristote; comment, dis-je, se fait-il, que l'homme se dégrade ainsi lui-même, en se vouant à une imitation servile?

_O imitatores!_ dit Horace... mais je ne m'abaisserai point aux mêmes invectives que lui.--Tout ce que je demanderois à Dieu, si cela peut se désirer sans péché, c'est que tout imitateur ou plagiaire anglois, françois ou irlandois, fût puni par le farcin, et renfermé dans un hôpital assez vaste pour les contenir tous.--C'est ce qui me conduit à l'affaire des moustaches; mais par quelle succession d'idées? en bonne foi, croyez-vous que je le sache?

_Sur les Moustaches._

De quoi diantre me suis-je avisé? quelle promesse étourdie! un chapitre sur les moustaches! le public ne le supportera jamais. C'est un public délicat.--Mais je n'avois jamais lu le fragment que voici; je ne le croyois pas aussi scabreux:--autrement, aussi sûrement que des nez sont des nez, et que des moustaches sont des moustaches, j'aurois louvoyé de manière à ne pas rencontrer ce dangereux chapitre.

_Fragment._

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... «Je crois que vous dormez un peu, ma belle dame,» dit le vieux gentilhomme, en lui serrant doucement la main comme il prononçoit le mot _moustache_.--«Changerons-nous de sujet? Gardez-vous-en bien, dit la vieille dame. Je vous écoute avec le plus grand plaisir.» Alors se penchant en arrière sur sa chaise, la tête appuyée sur le dossier, portant en même-temps ses deux pieds en avant, et jetant un mouchoir de gaze sur son visage, elle le pria de continuer.--Le vieux gentilhomme continua ainsi:

Des _moustaches_! s'écria la reine de Navarre, en laissant tomber sa pelote de nœuds.--Oui, madame, des _moustaches_, dit la _Fosseuse_, en ramassant respectueusement les nœuds de la reine.

La voix de la _Fosseuse_ étoit naturellement douce et moëlleuse, mais cependant distincte et articulée; et chaque lettre du mot _moustaches_ avoit frappé directement l'oreille de la reine de Navarre.--_Moustaches!_ s'écria encore la reine, pouvant d'autant moins se persuader d'avoir bien entendu, qu'il s'agissoit d'un de ses pages qu'elle voyoit tous les jours.--_Moustaches_, répéta la _Fosseuse_ une troisième fois. J'ose assurer votre majesté, continua la fille d'honneur, en prenant vivement l'intérêt du page, que dans toute la Navarre il n'y a pas aujourd'hui un cavalier qui possède une aussi belle paire... De quoi? s'écria Marguerite en souriant.--De _moustaches_, dit la _Fosseuse_ avec une modestie infinie.

Le mot tint bon, malgré l'usage indiscret que la _Fosseuse_ venoit d'en faire; et on continua de s'en servir dans la meilleure compagnie du petit royaume de Navarre.

La _Fosseuse_ l'avoit déjà prononcé, non-seulement devant la reine, mais en plusieurs autres occasions à la cour; et toujours avec un accent qui renfermoit quelque chose de mystérieux. Ce genre devoit parfaitement réussir à la cour de Marguerite, qui, dans ce temps-là, étoit, comme on sait, un mélange de galanterie et de dévotion.--Le mot _moustaches_ fit donc une espèce de fortune, ou du moins il gagna justement autant qu'il perdit.--Le clergé fut pour lui, les laïques contre,--et les femmes... se partagèrent.

Il y avoit dans ce temps-là à la cour de Navarre un jeune marquis _de Croix_, officier des gardes de la reine, qui, par sa mine, sa taille et sa tournure, se faisoit remarquer des filles d'honneur, et attiroit leur attention vers la terrasse, devant la porte du palais où la garde se montoit.

Madame _de Beaussiere_ fut la première qui en devint éprise.--La _Battarelle_ suivit.--C'étoit le plus beau temps pour faire l'amour, dont on ait gardé le souvenir en Navarre.--Le jeune _de Croix_ faisoit toutes les conquêtes qu'il vouloit. Il fit tourner successivement la tête à la _Guyol_, à la _Maronnette_, à la _Sabatiere_, à toutes en un mot, excepté à la _Rebours_ et à la _Fosseuse_.--Celles-ci savoient à quoi s'en tenir sur son compte. _De Croix_ avoit donné mince opinion de lui à la _Rebours_ dans une occasion essentielle; et la _Rebours_ avoit tout dit à la _Fosseuse_, dont elle étoit l'amie inséparable.

La reine de Navarre étoit assise un soir avec ses dames à une fenêtre qui faisoit face à la porte du palais, comme _de Croix_ traversoit la cour.--Qu'il est beau! dit la _Beaussiere_.--Qu'il a bon air! dit la _Battarelle_.--Qu'il est bien fait! dit la _Guyol_.--Montrez-moi, dit la _Maronnette_, un officier de la garde à cheval qui ait deux jambes comme celles-là!--ou qui s'en serve si bien! dit la _Sabatiere_.--Mais il n'a pas de _moustaches_! s'écria la _Fosseuse_.--Oh! pas l'apparence, dit la _Rebours_.

La reine s'en alla droit à son oratoire, pour méditer sur ce texte.--Elle y rêva tout le long de la galerie.--_Ave Maria_, dit-elle en s'agenouillant sur son prie-dieu, que veut dire la _Fosseuse_ avec ses _moustaches_?

Toutes les filles d'honneur se retirèrent à l'instant dans leurs chambres.--Des _moustaches_! dirent-elles en elles-mêmes, en fermant leur porte au verrou.

Madame _de Carnavalette_ prit son chapelet. On ne l'auroit pas soupçonnée sous son grand capuchon.--De saint Antoine à sainte Ursule, il ne lui passa pas un saint par les doigts, qui n'eût des _moustaches_.--Saint François, saint Dominique, saint Benoît, saint Basile, sainte Brigitte, tous avoient des _moustaches_.

Madame _de Beaussiere_ brouilla toutes ses idées à force de commentaires. Elle monta sur son palefroi, et se fit suivre par son page.--Un régiment vint à défiler...--

Madame _de Beaussiere_ passa son chemin.

«Un denier, un seul denier! cria l'ordre de la Merci;--secourez ces pauvres captifs, qui gémissent loin de vous, et qui tournent les yeux vers le ciel et vers vous, pour obtenir leur rachat.»

Madame _de Beaussiere_ passa son chemin.

«Ayez pitié du malheureux, ma bonne dame, dit un vieillard vénérable à cheveux blancs, tenant dans ses mains desséchées une petite tasse de bois cerclée de fer;--je demande pour l'infortuné,--pour une prison,--pour un hôpital.--Ma bonne et charitable princesse, c'est pour un vieillard,--pour des noyés,--pour des brûlés.--J'appelle Dieu et tous ses anges à témoin.--C'est pour couvrir celui qui est nu,--pour rassasier celui qui a faim,--pour soulager celui qui est malade et affligé.»

Madame _de Beaussiere_ passa son chemin.

Un parent dans la misère se prosterna jusqu'à terre.--

Madame _de Beaussiere_ passa son chemin.

Il courut tête nue à côté du palefroi, en la priant, en la conjurant par les premiers liens de l'amitié, de l'alliance, de la parenté.--«Ma cousine, ma sœur, ma tante, ma mère,--au nom de la vertu, pour l'amour de vous, pour l'amour de moi, pour l'amour de Jésus-Christ, souvenez-vous de moi, ayez pitié de moi!»--

Madame _de Beaussiere_ passa son chemin. Elle s'arrêta à la fin.--Prenez mes _moustaches_, dit-elle à son page.--Le page prit son palefroi.--Elle mit pied à terre sur la terrasse.

Quand la cour fut rassemblée le soir, ce fut à qui parleroit, ou plutôt à qui ne parleroit pas des _moustaches_. La _Fosseuse_ tira une aiguille de sa tête, et se mit à dessiner le contour d'une petite moustache sur un côté de sa lèvre supérieure, et remit l'aiguille à la _Rebours_.--La _Rebours_ secoua la tête.--Madame _de Carnavalette_ soupira: c'étoit elle qui avoit donné des _moustaches_ à sainte Brigitte.

Madame _de Beaussiere_ toussa trois fois dans son manchon.--La _Guyol_ sourit.--Fi! dit madame _de Beaussiere_.--La reine de Navarre comprit enfin l'énigme, et passa son doigt sur ses yeux, avec un geste qui vouloit dire: je vous entends bien.

«Et qu'entendoit-elle? dit la vieille dame, en soulevant sa gaze, et regardant le vieux gentilhomme.»--

«Ce que vous entendez vous-même, répondit le vieux gentilhomme;» et il continua de lire.

--Toutes ces conversations, loin d'être favorables au mot _moustaches_, préparoient sa ruine. La _Fosseuse_ lui avoit porté le premier coup;--il s'étoit pourtant soutenu, et pendant quelques mois il fit une assez belle résistance;--mais, au bout de ce terme, le jeune marquis _de Croix_ ayant été forcé de quitter la Navarre, faute de _moustaches_, le mot devint bientôt indécent, et ne tarda pas à être entièrement hors d'usage.