Oeuvres complètes, tome 2

Part 9

Chapter 93,765 wordsPublic domain

De deux choses l'une, disoient-ils; ou son nez est réel, ou il est faux. S'il est réel, on ne peut légalement le souffrir dans la société civile, parce qu'il en trouble l'ordre et l'harmonie: si, au contraire, il est faux, c'est en imposer à la société, cela mérite encore moins d'indulgence; ainsi décrétons.

Il s'éleva une question: ce fut de savoir s'il ne seroit pas plus judicieux de porter le décret contre le nez, quel qu'il fût, que contre celui qui en étoit le malheureux ou le fortuné porteur.

Il y eut de longs débats sur ce point, et des _pour_ et _contre_ très-érudits. La proposition fut rejetée par la loi 44, §. 1. _ad leg._ qui rend les maîtres responsables des délits de leurs domestiques.

Alte-là, s'écrièrent quelqu'autres jurisconsultes; on met ici trop de rigueur, et ce n'est pas le cas d'un décret.

Non?... certainement, et la raison en est simple. L'étranger ne s'est pas caché. N'a-t-il pas dit expressément qu'il étoit allé au _Cap des Nez_, et qu'il en avoit rapporté celui-là? si l'on décrétoit tous les voyageurs qui rapportent des choses curieuses ou utiles des pays où ils vont, personne ne sortiroit de chez soi. L'intérêt de la société s'oppose donc ici au décret en question.

Mais c'est une sottise que l'étranger a débitée. Il n'existe dans l'univers aucun coin de terre, aucun promontoire qui soit connu sous le nom de _Cap des nez_.

Qui vous l'a dit?

Les géographes.

Ils n'en parlent pas.

Et c'est pourquoi je les cite: je m'en rapporte à leur silence.

Le Bâtonnier, homme mûr, réfléchi et le plus habile, comme de raison, d'entre tous les habiles, crut pouvoir décider la chose par une ample dissertation sur les phrases proverbiales. Elles ont, dit-il, un sens allégorique qu'il faut toujours considérer. Exemple: _Autant en emporte le vent_. Le vent emporte bien des choses; cependant cette phrase ne s'entend ici que d'un discours qui a glissé sur l'esprit des auditeurs, sans y faire d'impression; c'est ce que j'ai éprouvé bien des fois dans mes plaidoieries. Eh! pourquoi ne voudroit-on pas que le _Cap des Nez_, dont a parlé l'étranger, ne signifiât autre chose dans son entendement, si ce n'est que la nature lui a fait présent d'un nez extraordinaire? et sur cela l'orateur cite une foule de lois qui alloient faire passer son opinion comme si elle eût été une loi elle-même. Mais il en étoit de ces lois comme des propriétés qu'il avoit données au vent. Il les mettoit à tout. On s'aperçut qu'il venoit de s'en servir pour prouver qu'un chanoine de la cathédrale ne pouvoit s'empêcher de payer certains bons offices dont une jeune fille réclamoit le salaire... Il fut hué, et l'assemblée se sépara jusqu'au lendemain.

Les deux universités de Strasbourg avoient déjà commencé l'affaire de l'abbesse de Quedleimbergh et de ses quatre grandes dignitaires. Elles en attendoient la solution; mais l'histoire du jour l'emporta.

Toutes les presses de la ville gémissoient déjà sous les écrits des savans; on ne chantoit pas d'autres chansons dans les rues; on ne voyoit pas d'autres estampes que celle du nez. Mais on soupiroit avec ardeur après le jugement des universités; et l'on se seroit donné au diable pour savoir d'avance ce qu'elles décideroient.

Cela est au-dessus du sens commun, disoient quelques docteurs.

Point du tout, répondoient les autres, cela est au-dessous.

C'est un article de foi, disoit l'un. Tarare! disoit l'autre.

La chose est impossible, s'écrioit un cinquième. Non, répliquoit un autre.

Mais le pouvoir de Dieu est infini, dit un _Nézarien_; il peut tout.

Il ne peut rien de contradictoire, répondoit un _anti-Nézarien_...

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Parbleu! disoient les premiers, Dieu peut faire un nez aussi long, aussi gros, aussi gros que le clocher de Strasbourg...

Les anti-Nézariens soutinrent qu'il étoit impossible qu'un homme pût porter un nez de cinq cent soixante-quinze pieds de long.

Mais s'il étoit horizontal...

Mais s'il ne l'étoit pas.

Oh! si, si, si, si, si, si...

Il s'éleva une nouvelle dispute sur l'étendue et sur les bornes de la puissance divine. On alla si loin qu'il ne fut plus question de l'objet; le nez de l'étranger n'étoit plus qu'une frégate lancée dans le golfe de la théologie scholastique.

L'imagination des Strasbourgeois ne s'alluma que plus vivement par la confusion qui régnoit dans toutes ces discussions. Plus elles étoient obscures, plus elles les jetoient dans l'enthousiasme.

Leurs docteurs embarqués sur le vaste océan des sciences, et entraînés par la force des courans contraires, étoient précisément comme Pantagruel et ses compagnons qui cherchoient l'oracle au fond d'une bouteille, et qui attendoient sur le rivage le succès de quelque heureuse entreprise.

Pauvres Strasbourgeois! qu'aviez-vous de mieux à faire? comment sortir de cet embarras? je ne vous ferai point de reproches sur votre résignation docile à l'attente des événemens. Pauvres Strasbourgeois! moi! je ne veux faire que votre éloge.

Quelle est la ville dont tous les habitans, tourmentés par la curiosité, eussent souffert la soif et la faim, et n'eussent dormi de huit jours, comme vous eûtes alors le courage de le faire?

Le voyageur avoit promis de repasser par Strasbourg le trentième jour.--Sept mille carosses, (_Slawkembergius_ s'est sans doute trompé dans ses caractères numériques) sept mille carosses, quinze mille charettes, vingt mille cabriolets chargés de préteurs, de conseillers, de syndics, de bourgmestres, d'avocats, de procureurs, de médecins, de chirurgiens, d'apothicaires, de docteurs, d'abbés, de prêtres, de nonnes, de béguines, de veuves, de femmes, de filles, de moines, de chanoines, l'abbesse de Quedleimbergh ouvrant la marche avec ses quatre grandes dignitaires dans une calêche, le fretin suivant pêle-mêle, à pied, à cheval, les uns conduits, les autres entraînés, quelques-uns voguant sur le Rhin, tous levés avant le soleil, sortirent de la ville pour aller au-devant de l'étranger.

L'impatience avoit calculé le temps qu'il devoit mettre pour arriver à l'endroit où il étoit attendu. Midi sonne, il ne paroît point.--Il aura sans doute retardé son départ de quelques heures.--On le verra sûrement avant la fin du jour. Mais la nuit approche, et il ne paroît point encore? que faire? couchera-t-on au bivouac? eh! pourquoi pas? la nuit se prépare à être belle.

Mais, s'écrie _Slawkembergius_, je touche ici au dénouement de cette aventure. Il n'est point de conte bien organisé qui n'ait sa prostase, son épistase, sa catastase, sa catastrophe ou sa péripétie; ainsi le veut Aristote, et ce qui est pour moi une loi bien plus impérieuse, ainsi le veut le sens commun...

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Et l'on ne niera pas sans doute que depuis l'instant où les savans de tous les ordres se mettent à disputer jusqu'à ce que les docteurs fourrés s'embarquent à corps perdu en laissant les pauvres Strasbourgeois en détresse sur la rive, ne soit une belle et bonne catastase. Les incidens sont, grâces à Dieu, assez embrouillés pour qu'il soit temps que l'orage crève au dernier acte: et voici où il commence.

C'est au départ des bons Strasbourgeois qui vont gaiement attendre l'étranger sur la route de Francfort, et qui déjà s'ennuient de ne le pas voir arriver. Pour lui il faut bien, ainsi que le prescrit Aristote, que je le tire du labyrinthe où je l'ai plongé, et que je le remette dans un état de repos et de tranquillité où ses discours ont fait juger qu'il n'étoit pas.

Pendant qu'il chicanoit sa mule sur de petites génuflexions qu'elle faisoit de temps-en-temps, et qu'il gagnoit son auberge aussi vîte qu'elle pouvoit aller, un autre voyageur faisoit hâte pour arriver à Strasbourg.--Parbleu! dit-il en lui-même, après avoir trotté pendant une lieue, je suis un grand sot! à quoi donc pensé-je. Je n'arriverai jamais ce soir à la capitale de l'Alsace, à cette ville fameuse où à cela près des tambours, il y a la plus belle garnison du monde. Bête que je suis! eh! quand je serois actuellement à la porte, m'y laisseroit-on entrer en donnant même un ducat? J'en donnerois deux que je ne passerois pas. Je serois bien nigaud: retournons plutôt coucher à l'auberge que j'ai vue là-bas. Il tourne bride aussitôt, marche et arrive à l'enseigne où notre héros s'étoit arrêté.

--Ma foi, monsieur, nous n'avons que de la choucroûte et du pain... Nous avions bien une demi-douzaine d'œufs, mais un voyageur qui est arrivé avant vous en a fait faire une omelette.

Eh, morbleu! j'ai plus besoin de dormir que de manger.

Sur ce pied-là, dit l'hôte, je suis votre homme; je me flatte d'avoir ici le lit le plus mollet qu'il y ait dans toute l'Alsace. Je voulois d'abord le donner à l'étranger.

Ma fime, dit Jacinte, il a le nez si gros et si long... Comment... est-ce qu'il a une fluxion... Je ne sais, mais ça fait peur... O ciel! s'écria l'étranger, seroit-ce une fausse lueur d'espérance. Répète, ma fille ce que tu viens de me dire... N'est-ce point un badinage? Non, monsieur, non, dit l'hôte, c'est un nez merveilleux. Juste ciel! grâces te soient rendues: tu me conduis enfin au bout de ma course; c'est lui, oui, c'est lui, je n'en doute pas; c'est Dom Diègue, dit le frère de la belle Julie.

Il avoit accompagné sa sœur depuis Valladolid jusqu'en France, en traversant les Pyrénées: mais les fatigues qu'elle avoit essuyées, jointes à l'inquiétude qui la tourmentoit sur le sort de son amant, lui avoient causé une maladie qui l'arrêta à Lyon. A peine lui étoit-il resté assez de force pour écrire à son cher Diégo. Elle avoit remis la lettre à son frère, en le conjurant de ne jamais la revoir qu'il ne l'eût remise à son amant.

Fernandès se coucha: l'édredon qui composoit le lit le plus mollet de l'Alsace, s'étoit rassemblé en une telle multitude de petites boules, qu'il ne put dormir de toute la nuit. Il se leva au point du jour. Diégo se trouva éveillé aussitôt que lui, et par une belle aurore, il lui remit la lettre de sa sœur.

SEIGNEUR DIÉGO,

_Que les soupçons que m'inspire votre déguisement soient fondés ou non, c'est ce qui m'inquiète le moins dans ce moment. Il me semble qu'il doit vous suffire que je n'aie pas la force de les supporter plus longtemps._

_Que je vous connoissois mal, quand je vous fis dire par ma Duègne de ne plus reparoître sous ma jalousie! mais que je vous connoissois bien peu, ô Diégo! lorsque je m'imaginois que vous seriez resté à Valladolid pour dissiper mes doutes!... Deviez-vous donc m'abandonner parce que je m'étois trompée? et soit que mes craintes fussent imaginaires ou réelles, deviez-vous ainsi prendre les choses à la lettre, et me livrer au plus affreux désespoir?_

_Mon frère vous dira combien j'ai souffert; il vous dira combien je me suis repentie du message indiscret dont j'avois chargé ma Duègne. Il vous dira que je volai avec précipitation à ma jalousie: vous saurez, par lui, avec quelle constance j'y restai pendant plusieurs jours appuyée sur mes deux coudes, les yeux immobiles et tournés du côté par où vous aviez coutume de vous y rendre._

_Il vous dira que les forces abandonnèrent votre Julie, lorsqu'elle apprit votre départ; que tout son sang se figea; qu'elle fondit en pleurs; et que son abattement fut si grand, qu'elle n'avoit pas le courage de retirer sa tête tombée sur son sein._

_O Diégo! Diégo! si vous connoissiez les chemins que mon frère m'a fait parcourir pour voler sur vos traces, combien la violence de ma passion n'a-t-elle pas exagéré mes forces pour soutenir la fatigue! combien de fois ne suis-je pas tombée entre ses bras, en m'écriant: ô Diégo!..._

_Si vos yeux enchanteurs, si la douceur de vos traits peignent votre ame, je ne doute point que vous ne voliez vers moi avec autant de vîtesse que vous en avez mis à me fuir; mais quelque prompt que soit votre retour, vous n'arriverez, hélas! que pour me voir mourir. Mourir! ah! Diégo, Diégo! faut-il que je meure sans être..._

Une foiblesse avoit empêché Julie de pouvoir continuer. Et Slawkembergius, fort embarrassé ici pour deviner comment il auroit terminé cette phrase, se hasarde à dire, après avoir longtemps hésité, qu'elle y auroit ajouté le mot _convaincue_. Elle avoit des doutes, dit-il; une jeune fille, et surtout une jeune fille amoureuse qui cherche à éclaircir ses inquiétudes, exige toujours qu'on aille jusqu'à la conviction; ainsi il est probable que Julie regrettoit de mourir sans être parfaitement sûre de la fidélité de son amant.

Avec quels transports il lut cette lettre! Que l'on selle vîte ma mule et le cheval de Fernandès, s'écria-t-il. Mais le langage ordinaire dans ces sortes d'occasions n'exprime que très-foiblement le plaisir que l'on goûte... O divine poésie! c'est-là ton lot.

Le Hasard, ce dieu aveugle qui nous précipite aussi souvent dans des abymes de maux, qu'il nous élève au faîte du bonheur, offrit en ce moment à l'œil de Diégo une substance précieuse dont il fit usage à l'instant même. Un morceau de charbon qu'il aperçut dans la cheminée, se métamorphosa aussitôt en crayon, et il traça, sur la muraille de sa chambre, une ode qui exprimoit son enchantement.

_ODE._

I.

Où suis-je? Que vois-je, grands dieux; Murs sacrés d'Apollon, Calliope, Uranie! Je vois... je ne vois rien, mes yeux... Ah! je vois, je vois tout, puisque je vois Julie. Instrument de l'amour! oh! les sons que tu rends, Quand tu n'es pas pincé des doigts de ma déesse, Sont toujours aigres, durs, rauques et discordans. Sa main douce, sa main légère, enchanteresse; Sa main sait en tirer les sons délicieux, Qui charment tous les cœurs et vous ouvrent les cieux.

II.

Julie, idole de mon...

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Ces vers étoient certainement fort beaux, et ce fut bien dommage, s'écrie Slawkembergius, que le seigneur Diégo, inquiet sur la rime qui devoit suivre, ne sût si Julie étoit l'idole de son cœur ou de son ame. Rien n'est si cruel pour un homme de génie, que d'être asservi à l'usage d'un mot dont la redondance peut, à la vérité, flatter l'oreille, mais dont l'absurdité heurte le plus souvent la raison. On conçoit que son génie étoit arrêté par la rime qui devoit suivre... C'est le diable que la rime... Et quand elle fait perdre une chose aussi intéressante que devoit l'être ce chef-d'œuvre du seigneur Diégo, on est tenté de souhaiter que l'on renouvelle la fameuse loi, qui, sous le règne de Henri IV, défendit _à tous auteurs de rimailler_.

Ce superbe morceau de poésie lyrique, qui eût mérité d'être gravé en lettres d'or, et de faire le pendant à _l'ode sur la navigation_, cette ode si fameuse que les _commissaires de l'amirauté_ payèrent si cher l'an passé à notre poëte lauréat, resta malheureusement au bout du charbon qui en avoit tracé la première strophe.

Quoi qu'il en soit, le seigneur Dom Diégo fut arrêté tout court dans son élan poétique... Il essaya quelques autres tournures; mais soit qu'il fût lent à faire des vers, ou que le garçon d'écurie fût prompt à seller les chevaux, toujours est-il vrai qu'il n'avoit encore rien trouvé lorsqu'on vint l'avertir que sa mule et le cheval de Fernandès étoient à la porte. Il abandonna son chef-d'œuvre, et les voilà partis...

Ils passèrent le Rhin, traversèrent l'Alsace et arrivèrent à Lyon. Les médecins avoient épargné Julie: soutenue par l'amour et par son cher Diégo, elle franchit avec lui les Pyrénées. Ils dormoient déjà depuis deux nuits sur le même oreiller à Valladolid, lorsque les Strasbourgeois, l'abbesse de Quedleimbergh et ses quatre grandes dignitaires attendoient l'inconnu sur le chemin de Francfort.

Je suppose que mes lecteurs savent un peu de tout; il n'est donc pas fort nécessaire que je leur apprenne que tandis que Diégo étoit en Espagne caressant sa belle, il étoit très-difficile de le rencontrer sur la route de Francfort à Strasbourg trottant sur sa mule. Mais ce que je ne puis me dispenser de dire, c'est que de tous les désirs qu'irrite l'impatience, il n'en est point qui tourmente plus que la curiosité.

Les pauvres Strasbourgeois en firent la cruelle épreuve. Ils avoient à-peu-près calculé le temps où l'étranger devoit paroître.

Ils l'attendirent jusqu'à la nuit, il ne vint point. Ils imaginoient que quelque chose d'extraordinaire l'avoit retenu.

L'espoir les berça ainsi pendant un jour, deux jours, trois jours; une nuit, deux nuits, trois nuits, et ce ne fut enfin que le quatrième jour au soir qu'ils prirent, le parti de rentrer dans la ville.

Mais, hélas! le destin leur avoit réservé un accident bien plus étrange. Cette révolution fit un bruit prodigieux dans toute l'Europe. Les gazettes du temps, les historiens qui les ont copiées depuis, ont entrepris d'en développer les causes; mais ils ne l'ont jamais fait.

Je vais, dit Slawkembergius, les faire connoître en deux mots, et, par-là, je mettrai fin à mon conte: c'en sera la péroraison.

Il n'est personne qui n'ait entendu parler du fameux système de monarchie universelle, que l'on proposa à Louis XIV, sous le ministère du grand Colbert, l'an de grace 1664. On sait aussi que le début des opérations qui devoient concourir à réaliser ce célèbre projet, étoit de s'emparer de Strasbourg, parce qu'on se facilitoit par-là le moyen d'entrer en tout temps dans la Suabe et de troubler toute l'Allemagne. Ce fut en conséquence de ce plan que Strasbourg fut pris. Mais il est si peu d'historiens qui soient assez heureux pour pénétrer les véritables causes des révolutions qu'ils décrivent! Le vulgaire va les chercher trop loin; les politiques trop près: la vérité se trouve entre ces deux extrémités...

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Ce ne fut point cette cause, dit un autre avec ostentation, qui occasionna la chute des Strasbourgeois. Elle doit à jamais servir d'exemple à tous les peuples libres, de bien administrer les fonds du trésor public. Les Strasbourgeois avoient anticipé sur leurs revenus; ils ne purent faire face aux dépenses ordinaires, qu'en multipliant les impôts. Ils épuisèrent toutes leurs ressources, et devinrent enfin si foibles, que leurs portes s'ouvrirent à la France.

Hélas! hélas! s'écrie Slawkembergius, en haussant les épaules de pitié à la lecture de ces bouffissures historiques. Ce ne fut point les François qui ouvrirent les portes de Strasbourg, ce fut la curiosité. Les François épioient le moment favorable de la surprendre; peu s'en fallut qu'il ne tentassent cette expédition au milieu de la catastase de cette histoire. Ils apprirent que les Strasbourgeois avoient quitté la ville pour aller sur la route de Francfort, et ils vinrent occuper leur place.

Hélas! hélas! s'écrie encore Slawkembergius du ton le plus lamentable, c'est la première forteresse dont, à ma connoissance, un nez ait causé la perte; mais je crains bien que ce ne soit pas la dernière.

Cherchez donc à présent la vérité dans l'histoire! Pauvres dupes que nous sommes, ou de l'opinion de ceux qui l'écrivent, ou du misérable petit intérêt qui les domine... que gagnons-nous à leur lecture? Hélas! hélas! puisque j'en suis aux exclamations, nous n'apprenons qu'à nous mentir à nous-mêmes. Mais heureusement que je me sers depuis long-temps d'un préservatif bien sûr contre ce péché; c'est que, grâces à Dieu, je ne lis pas d'autre histoire que celle de Dom Quichotte.

CHAPITRE LXIV.

_Le Chef-d'œuvre._

Tel étoit le quatre-vingt-dix-neuvième des contes de Slawkembergius. Il y en avoit un centième qui terminoit la dixième décade. Et quel conte! C'étoit le conte des contes. Je l'ai réservé, dit Slawkembergius, pour couronner mon ouvrage. Il avoit raison; c'étoit son chef-d'œuvre. L'Hybernois Mac-Don-Del avoit fait une foule de contes, ornés de belles images qui faisoient vendre les contes, sans que jamais les contes fissent vendre les images: mais Slawkembergius n'avoit pas eu besoin de recourir à cet artifice, pour donner de la vogue aux siens. Ils se prônoient d'eux-mêmes, et celui-ci singulièrement l'emportoit sur tous les autres. Avec quels charmes il y raconte ce qui se passa lors de la première entrevue de Diégo et de Julie à Lyon. Quel doux épanouissement de deux cœurs qui s'aiment! Fernandès, qui savoit combien les amans ont de choses à se dire dans ces heureux instans, les avoit laissés seuls.--Son absence enhardit l'un, intimida l'autre; et le fidelle historien, qui met à profit cette circonstance, intitule son conte:

_Les embarras de Julie et de Diégo._

Il semble annoncer par-là une foule de choses que l'on peut imaginer. Slawkembergius, tu es un homme bien étrange! Avec quel art tu développes ici les replis du cœur féminin! mais malheureusement tout ce que tu dis se trouve presque perdu pour le monde entier. Il faudroit te traduire, et cela n'est pas possible pour ce dernier conte-ci. Notre langue est si pauvre! Par exemple, comment donner une idée de ces soupirs qui palpitent, de ces mots entrecoupés qu'on retient et qui s'échappent. Ah! vous savez, madame, combien il est difficile d'exprimer le ton et les affections de ce langage. Pour moi, j'y renonce.

CHAPITRE LXV.

_Si j'avois le pinceau de Greuze!_

Avec tout cela, il est facile de voir que mon père, qui étoit imbu de la doctrine qu'il avoit trouvé répandue dans tous ces contes, et dans tous les autres livres qu'il avoit lus, n'avoit pu supporter l'échec que je venois de recevoir, qu'en se jetant horizontalement et à corps perdu tout à travers de son lit. C'est l'attitude qui convient aux grandes douleurs, et la sienne étoit à son comble.

Il resta dans cette terrible situation pendant près d'une heure et demie, et il étoit encore dans cet état cruel, lorsqu'enfin il commença à remuer le bras gauche, ce qui soulagea mon oncle Tobie.

Quelques secondes après, il tira du fond de sa poitrine un hem, hem, qu'il articula de manière à exciter mon oncle Tobie à lui répondre sur le même ton. Le pauvre cher oncle auroit volontiers saisi ce moment pour dire quelque chose de consolant à son frère; mais il se défia de lui-même, et craignit de faire pis en voulant faire bien. Il se contenta de poser son menton sur sa béquille; et soit que la pression de la béquille, en agissant sur le menton, rendît l'ovale de la figure de mon oncle Tobie plus parfait, soit que l'accès de philantropie, qu'il éprouva en voyant son frère sorti d'un si profond accablement, répandît sur ses traits une teinte plus touchante et plus agréable qu'à l'ordinaire, il parut animé d'une joie si douce et si pure, que mon père, en le regardant, donna des signes d'une parfaite tranquillité. Il reprit son air serein, et rompit le silence.

CHAPITRE LXVI.

_La Rechûte inopinée._

Y eut-il jamais, frère Tobie, dit mon père, en s'appuyant sur son coude, et se tournant du côté de mon oncle, qui étoit toujours assis sur la vieille chaise de tapisserie et le menton sur sa béquille; y eut-il jamais un homme que le malheur accabla si cruellement dans un jour?...

Je crois que l'homme le plus malheureux que j'aie vu, dit mon oncle Tobie, en sonnant Trim, c'est un pauvre grenadier du régiment de Makay.

Un coup de bourrade n'eût pas précipité mon père avec plus de promptitude dans son ancienne posture que cette réponse.

Grand Dieu! s'écria mon oncle Tobie, prends pitié de nous: et Trim entra.

CHAPITRE LXVII.

_Générosité de mon oncle._

Trim, dit mon oncle Tobie, n'est-ce pas du régiment de Makai, qu'étoit ce grenadier qu'on fit si impitoyablement passer par les verges à Bruges?