Part 7
Mon père ne fut pas plutôt entré dans sa chambre, qu'il se jeta tout à travers de son lit, avec l'air farouche d'un homme abymé de chagrin, qui attire les larmes de la pitié. Il tomba la tête dans sa main droite qui lui couvroit la moitié des yeux, tandis que son bras gauche, sans mouvement, restoit insensible, appuyé sur l'anse d'une cuvette qui étoit placée sur une table de nuit à côté du lit. Il ne se sentoit pas. Un chagrin fixe, opiniâtre, inflexible, s'empara de tous les traits de son visage. Il soupiroit avec effort. Tous les mouvemens de sa poitrine étoient convulsifs: il ne prononçoit pas un mot.
Une vieille chaise de tapisserie à petits points, ornée d'une vieille frange de soie à demi décolorée, étoit auprès du lit, et du côté où mon père avoit la tête: mon oncle Tobie s'y assit en silence.
Lorsque l'affliction est à son plus haut degré, la consolation vient toujours trop tôt, et lorsqu'elle est passée, elle vient trop tard. Il est entre ces deux extrêmes un fil à saisir par celui qui veut s'ériger en consolateur. Mon oncle Tobie étoit là. Mais il auroit plutôt fixé les longitudes, que de trouver cet heureux moment de parler. Il soupira, ses larmes coulèrent, et il ne parla pas.
CHAPITRE LIII.
_Ad libitum._
Tout ce qui entre dans la bourse n'est pas gain, dit le proverbe.
Quoique mon père eût eu le bonheur (c'en étoit du moins un selon lui) de lire les livres les plus bizarres qui fussent jamais sortis de l'esprit humain; quoiqu'il fût doué lui-même de penser avec plus de bizarrerie, peut-être, qu'aucun autre homme, et qu'il eût avancé rapidement dans cette carrière, cependant ces précieux avantages n'avoient souvent été pour lui qu'une source de chagrins et de disgrâces, non moins bizarres... Et la situation fâcheuse dans laquelle nous le voyons à présent, en est peut-être l'exemple le plus fort que je puisse donner.
Il est sûr que le coup de forceps qui avoit mal-adroitement emporté le cartilage qui devoit maintenir mon nez dans la forme d'un pont à double arcade, étoit bien capable de vexer un galant homme, qui, comme mon père, n'étoit plus doué, ainsi qu'il l'avouoit, des précieuses facultés de pouvoir se faire revivre à son gré, dans d'autres lui-même; mais il faut pourtant convenir, malgré cela, que cet accident, tel funeste qu'il fût, n'auroit, chrétiennement parlant, jamais pu le justifier sur ses idées, si elles n'étoient venues de plus loin.--
C'est ce qu'il faut expliquer. Cela ne nous tiendra qu'une demi-heure; et si c'est trop long-temps pour ne pas s'ennuyer, j'avertis qu'on peut passer tout-d'un-coup au chapitre soixante-cinq. Tout ce que je dirai jusques-là n'est vraiment destiné qu'aux personnes scientifiques, ou à celles qui, à force de lire et de réfléchir, veulent se ranger dans cette caste privilégiée. Les autres n'ont besoin que de s'amuser, et elles ne trouveroient pas ici leur compte.
CHAPITRE LIV.
_Les prétentions de ma Bisaïeule._
Je n'y tiens pas, disoit mon bisaïeul. Vous n'y tenez pas?... non, madame, et l'on ne s'est, peut-être, jamais avisé d'une prétention aussi folle, s'écrioit-il, en ouvrant un cahier de papier qu'il jetoit aussitôt sur la table d'un air furieux. Voyez, voyez-le vous-même. Madame, ce compte est clair. Il est démontré que tout ce que j'ai eu de vous ne consiste qu'en deux mille livres sterling. Il n'y a pas un shelling, pas un ïota de plus. Je défie à l'Arabe qui a inventé les chiffres, de calculer plus juste; et cependant vous parlez d'avoir par an un douaire qui surpasse l'intérêt de votre dot?...
J'en parle. Je fais bien plus que d'en parler; j'y insiste.
Et la raison, s'il vous plaît?
La raison?
Oui, la raison.
Vous voulez que je la dise?
Apparemment.
J'aurois voulu vous épargner ce petit chagrin; mais puisque vous m'y forcez... Enfin, monsieur, disoit ma bisaïeule, puisqu'il faut vous le dire, je répéte un douaire plus fort, parce que vous n'aviez... mais vous savez très-bien ce que vous n'aviez pas...
Je n'en sais rien.
C'est-à-dire, qu'il n'y a que moi qui me sois aperçue de ce qui vous manquoit. Eh bien! monsieur, puisqu'il faut vous parler net, ce douaire plus fort que je répéte, n'est qu'une indemnité. Une jeune personne qui se marie par le choix de ses parens, y va de bonne foi. Elle ne s'imagine pas qu'on la trompe.
Je ne conçois encore rien à tout cela.
Comment, monsieur, répliqua ma bisaïeule, vous ne saviez pas que vous n'aviez point ou presque point de nez?
Et que n'y regardiez-vous? avois-je un masque qui vous empêchât de me voir?...
Non: mais je m'entends.
CHAPITRE LV.
_La définition._
Un nez est un nez, cela est certain. Mais on se méprend souvent sur les choses les plus évidentes; et ce que je rapporte ici de ma bisaïeule, le prouve assez. Je n'aime pas les équivoques. Aussi ne ferai-je pas une ligne de plus que je n'aie expliqué et défini, avec la plus exacte précision, ce que j'entends par l'objet dont je parle. Je suis d'opinion que c'est à la négligence des écrivains, sur un point aussi essentiel, que l'on doit tous ces écrits de haine qui ont signalé dans tous les temps les querelles des scholiastes, des philosophes et autres gens de cette trempe. Le même mot les a mis aux prises, et ils se sont fait une guerre de fiel et d'injures sur la manière de l'entendre. Mais quand on a donné une bonne définition, que la vraie signification du mot est bien déterminée, et que son vrai sens ne peut souffrir d'ambiguité, il en résulte des avantages infinis. On n'essuie point de contradictions, tout est d'accord. Je défierois alors au père de la confusion de vous jeter dans le moindre embarras, ou de vous mettre dans la tête, ou dans celle de vos lecteurs, une autre idée que celle que vous avez voulu donner.
C'est, surtout, dans les livres d'une morale aussi stricte, d'un raisonnement aussi serré que celui-ci, que la plus légère négligence seroit absolument inexcusable. Le ciel m'est témoin combien je regrette d'avoir quelquefois, dans le cours de cette histoire, laissé, malgré moi, l'occasion de faire de fausses interprétations. Eugène m'en a souvent réprimandé avec chaleur. Je me promenois un jour avec lui. Il tenoit à la main la première partie de ce livre des livres. Voici un double sens, s'écria-t-il, en mettant le doigt sur une expression équivoque. Cela s'entend de deux manières. Et voici deux chemins, lui répliquai-je, en me retournant avec vivacité vers lui, l'un est beau, l'autre est mauvais, lequel prendrons-nous? le plus beau, sans contredit. Eh bien! Eugène, lui dis-je en me retournant encore, la définition n'est donc qu'une défiance injurieuse aux lumières et à l'honnêteté des lecteurs. Par-là je triomphai d'Eugène. Mais je l'avoue, je n'en triomphai que comme je fais toujours, c'est-à-dire, comme un sot, et cette victoire ne m'a pas rendu orgueilleux: la nécessité d'une définition précise ne m'en paroît pas moins absolue.
Et je supplie d'avance mes lecteurs, mes lectrices, de se mettre en garde contre les suggestions de l'esprit malin, et de ne pas souffrir qu'il insinue, par artifice ou autrement, d'autres idées dans leur esprit que celle que j'entends qu'on prenne par ma définition.
Or, mon intention est que dans tout ce chapitre, et dans tous ceux où je parlerai de mon nez ou de celui des autres, on ne conçoive pas autre chose qu'un nez ni plus ni moins. Cela est-il clair? et sera-ce ma faute, si quelque voyageur, qui voit un chemin bien ouvert, bien battu, en préfère un autre où il court le risque de se fourvoyer?
CHAPITRE LVI.
_Suite du Chapitre cinquante-quatre._
Vous vous entendez, reprit mon bisaïeul. Eh bien! qu'entendez-vous?... je n'ai point de nez, s'écria-t-il en portant la main sur le sien. Oh! parbleu, madame, c'est une injure qui n'est pas concevable. Voyez, voyez aussi le portrait de mon père, et jugez si son nez n'étoit pas infiniment plus court que le mien. Mon bisaïeul avoit raison. Le parallèle lui étoit favorable: mais avec ce brillant avantage, le nez qu'il portoit n'en étoit pas moins pour tout le monde, et pour ma bisaïeule, comme le nez de tous les hommes, femmes et enfans que Pantagruel, dans le cours de ses voyages, trouva sur l'île d'Ennasin. Et si vous voulez savoir en passant comme ils étoient faits, vous pouvez lire le chapitre IX du quatrième livre de l'histoire de cet homme célèbre. Vous y verrez mot pour mot, que les habitans de l'île ressembloient à beaucoup d'autres, _excepté que les hommes, les femmes et les enfans avoient le nez de la figure d'un as de trèfle_. Et que c'est pour cela que l'île s'appeloit Ennasin... Cependant ma bisaïeule insista si vivement sur l'amplification de son douaire, que mon bisaïeul, pour ne plus essuyer de querelles de cette nature, consentit à tout ce qu'elle voulut: l'article fut arrêté et signé.
CHAPITRE LVII.
_Hélas!_
C'est un douaire bien exorbitant, bien injuste, mon cher ami, disoit ma grand'mère à mon grand-père, que nous sommes ainsi obligés de payer sur un aussi petit bien que le nôtre.
Cela est vrai, ma chère, répliquoit mon grand-père; mais mon père n'avoit pas plus de nez qu'il n'y en avoit sur le dos de ma main. Elle lui fit la loi.
Il faut savoir que ma bisaïeule avoit survécu son mari, et que mon grand-père eut à payer ce douaire pendant douze ans. Il étoit de cent cinquante guinées. La saint Michel étoit la fête de l'année qui paroissoit toujours arriver le plus tôt: mais cela ne faisoit point de peine à mon grand-père. C'étoit l'homme du monde qui se débarrassoit avec le plus de plaisir de ses obligations pécuniaires. Tant qu'il n'étoit question que des cent premières guinées, il les faisoit voler sur la table avec cette agréable gaieté dont une ame généreuse est seule capable quand elle se défait de son argent... Mais il n'en étoit pas de même quand il entroit dans la cinquantaine extraordinaire qui excédoit et qui lui paroissoit exorbitante. Ses sourcils se fronçoient; il se passoit le doigt sur le côté du nez: il sembloit que c'étoit-là où il se sentoit blessé. Il ne jetoit chaque nouvelle guinée qu'après l'avoir examinée des deux côtés, et c'étoit un travail si laborieux, qu'il alloit rarement jusqu'au bout sans être obligé de tirer son mouchoir de sa poche pour s'essuyer les tempes.
Préservez-moi, juste ciel, de ces esprits persécuteurs qui n'ont aucune indulgence pour les passions qui agissent en nous! Jamais, oh! non jamais, je ne me rangerai sous l'étendard de ceux qui ne peuvent détendre l'inflexibilité de leur caractère, et qui ne sentent aucune pitié pour la force de l'éducation, et pour les opinions qui prévalent sur les autres par l'habitude, ou parce qu'elles nous sont venues successivement de nos ancêtres...
Depuis trois générations au moins, un ressouvenir heureux de nez infiniment plus longs, avoit graduellement pris racine dans toute la famille. La tradition l'avoit continuellement fortifié, et l'intérêt, pendant douze ans, l'avoit rendu beaucoup plus vif. On regrettoit encore plus sensiblement que le temps passé ne fût plus: et mon père étoit fort loin de pouvoir s'approprier tout l'honneur des fantaisies qui agitoient son cerveau sur ce point. Il ne pouvoit raisonnablement se vanter que d'une chose. C'est que toutes ses autres opinions bizarres étoient à lui seul: mais pour celles-ci, on pouvoit dire qu'il les avoit presque sucées avec le lait de sa mère. Il en fit cependant son lot. Et si l'éducation (qu'on me passe cette façon de parler) planta la méprise dans l'esprit de mon père, il prit un tel soin de la cultiver et de l'arroser, qu'il la porta bientôt à son plus parfait degré de maturité.
Il disoit souvent, en développant ses pensées sur ce sujet, qu'il ne concevoit pas comment certaines familles connues en Angleterre avoient pu se soutenir contre une suite non interrompue de huit ou dix nez camus, _vice versâ_: il ajoutoit que c'étoit pour lui un vrai problême à résoudre dans la société civile, que de savoir pourquoi le même nombre de longs et jolis nez, qui s'étoient suivis les uns et les autres en ligne directe, n'avoient pas guindé celui qui en étoit l'heureux possesseur dans les plus belles places du gouvernement. Un joli nez! quel appanage! mon père se vantoit souvent que les Shandy, qui étoient dans un haut degré d'élévation sous le règne de Henri VIII, n'étoient parvenus que par-là à ces dignités, et qu'ils n'avoient jamais employé de brigues pour les obtenir.--La fortune fit faire à sa roue un tour funeste qui accabla leur postérité par l'existence de mon bisaïeul. On ne peut jamais se rédimer de l'accident dont il fut la victime... Son nez applati!...
Belle, douce et charmante lectrice, où ton imagination va-t-elle te porter? Je l'ai déjà dit: si tu me dois de la confiance, je n'entends pas autre chose par le nez de mon grand-papa, que cet organe extérieur de l'odorat, que cette partie de l'homme qui fait saillie sur son visage, et dont les peintres disent, en combinant ses belles proportions avec celles d'une jolie figure, qu'il doit être de la troisième partie du visage, à le prendre du bas jusqu'au point le plus élevé du front... Ressouvenez-vous, je vous prie, une seconde fois pour toutes, de ce que je viens de répéter. Ce seroit à la fin abuser de ma complaisance, si, à chaque fois que je parlerai d'une chose, il falloit que je l'expliquasse.
CHAPITRE LVIII.
_Ce que c'est que la propriété._
C'est un singulier bienfait de la nature, qu'elle n'ait formé l'esprit de l'homme qu'avec une heureuse défiance, une espèce de résistance contre les nouveautés qu'on lui présente. Il est vrai qu'il a cela de commun avec les dogues, les barbets, les roquets, qui ne se soucient jamais d'apprendre de nouveaux tours: mais qu'importe? si l'humanité ne jouissoit pas de cette faveur, il n'y auroit point de sot, point d'étourdi, qui, en lisant tel livre, en observant tel fait, en réfléchissant sur telle idée, ne crût devenir un des plus grands philosophes, et être exprès formé pour renverser tout ce qui existe.
Mon père n'étoit ni sot, ni étourdi; mais il n'en tomboit pas moins sur une opinion, comme un homme dans l'état de la nature tomberoit sur une pomme. Elle lui devenoit propre; et quoiqu'il fût homme d'esprit, il auroit plutôt perdu la vie que de la céder.
Je prévois que Didius, le grand jurisconsulte, contestera ce point à mon père, et qu'il s'écriera: d'où vient à cet homme son _prétendu_ droit sur cette pomme? mais n'avez-vous pas remarqué, madame Didius, que les choses, de son propre aveu, étoient ici dans l'état de nature, et que cette pomme étoit aussi bien la pomme de Colin que celle de Jean? Qu'importe? où sont les patentes, les lois de concession, que l'on peut me faire voir sur cela? il faut des titres. Où sont les siens? comment a-t-il pu la considérer comme son bien? est-ce parce qu'il l'a regardée? est-ce parce qu'elle lui a fait envie? est-ce en la cueillant, en la pelant, en la faisant cuire, en la mangeant, en la digérant, qu'il a cru en devenir propriétaire!... mais sont-ce là des titres?...
Ami Didius, point d'aigreur. Voici notre autre ami Tribonius qui va vous répondre. Il est comme vous un célèbre jurisconsulte; il est également versé dans le droit civil et dans le droit canon. Il a, de plus que vous, une barbe qui en impose: il va éclaircir tout ce fatras. Sûrement! s'écria Tribonius. Vous trouverez dans le _Syntagma juris universi_ de Pierre Grégoire, dans le _Compendium_ du célèbre Hermogenius, dans sa _collection_ des lois d'Honorius et de Théodose, et dans tous les codes qu'on a faits depuis Justinien jusqu'à nos jours, qu'il est nettement décidé que les sueurs qui sortent du front d'un homme, sont aussi bien sa propriété que la culotte qu'il porte... Je conviens du principe. Vous en convenez? il n'y a donc plus de question. Ces sueurs étant versées goutte à goutte: 1º. pour trouver la pomme, 2º. pour la cueillir, elles sont comme indissolublement et identiquement annexées et incorporées, par l'homme qui trouva et qui cueillit la pomme, à la pomme trouvée et cueillie; et il est évident qu'en agissant ainsi, il a mêlé quelque chose qui étoit à lui avec la pomme qui n'étoit pas à lui. Il a, par ce moyen, acquis une propriété. Sortez de-là, si vous pouvez, madame Didius.
C'est par une même chaîne de savans raisonnemens que mon père soutenoit ses opinions; il n'épargnoit ni soins, ni peines pour en grossir la collection, et plus elles sortoient du cercle des connoissances humaines, plus il croyoit y avoir de titre. Personne ne les reclamoit, et comme elles lui avoient encore coûté de plus tout le travail qu'il y avoit mis pour les orner, pour les embellir, il pouvoit prétendre avec justice qu'elles étoient devenues son propre bien. C'étoit pour lui un domaine si précieux; il craignoit si vivement qu'on ne lui enlevât, qu'il faisoit des efforts continuels pour s'y défendre, pour s'y fortifier; et il étoit toujours prêt à fondre sur ceux qui auroient osé entreprendre de l'attaquer.
Mais il éprouvoit un terrible obstacle dans cette circonstance-ci, pour rassembler les matériaux propres à sa défense, dans le cas de quelque vive attaque; il y avoit un si petit nombre de génies qui eussent parlé du nez en bien ou en mal! La chose est incroyable, et mon entendement se perd, se confond, quand je songe combien on a sacrifié de temps et des choses qui étoient infiniment moins importantes; combien de millions de livres reliés, brochés, et de toutes sortes de types ont été fabriqués dans toutes les langues, sur des sujets moins utiles à la paix et au bonheur du genre humain.
Cependant ce qu'on pouvoit avoir de livres en ce genre, mon père l'avoit; et quoiqu'il badinât souvent de la bibliothèque de mon oncle Tobie, qui, pour le dire en passant, étoit assez ridicule, la sienne ne l'étoit guère moins, ou l'étoit peut-être encore plus.--Il avoit soigneusement recueilli tous les livres, tous les traités, tous les fragmens, tous les systèmes que l'on avoit écrits sur ce qui, depuis trois ou quatre générations, faisoit le désespoir de la famille, après avoir fait sa gloire. Enfin, il étoit aussi riche en livres de cette espèce, que mon oncle l'étoit en architecture militaire.
CHAPITRE LIX.
_On n'est pas toujours en faveur._
La collection de mon père n'étoit pas nombreuse; mais en revanche elle étoit très-curieuse. C'est annoncer qu'il avoit mis beaucoup de temps à la faire, et qu'il y avoit employé beaucoup d'argent.--Le hasard lui avoit pourtant fait trouver de temps en temps quelques bons marchés. Celui dont il s'applaudissoit le plus, étoit de s'être procuré presque pour rien le fameux soliloque de Bruscambille sur les longs nez. Il ne lui en avoit coûté que trois guinées, et il n'y avoit pas alors trois soliloques de Bruscambille dans toute la chrétienté.--Mon père jeta les trois guinées sur le comptoir du libraire, avec la promptitude d'un homme qui croit avoir fait la meilleure emplette possible. Il serra le livre dans son sein, et ne fit qu'une course de chez le libraire chez lui, pour y déposer un trésor aussi précieux: arrivé-là, oh! quel plaisir! quel plaisir! Bruscambille étoit ses délices. Il l'ouvroit, le fermoit, le regardoit! Vous vous souvenez, cher lecteur, des doux momens que vous passiez avec votre première maîtresse. Vous étiez dans un enchantement continuel. Ainsi étoit mon père. Mais ses yeux étoient plus grands que ses désirs, son zèle plus grand que ses connoissances, et son délire se calma, et ses affections se réfroidirent en se divisant. La plus heureuse des sultanes ne tarde point à être confondue parmi les autres beautés du sérail. C'est ce qu'éprouva Bruscambille. Mon père meubla ses tablettes de _Prignitz_, d'_André Scroderus_, d'_Ambroise Paré_, des conférences de _Bouchet_. Enfin il se procura le grand, le savant _Hafen-Slawkembergius_, dont j'ai tant à parler. Que pouvoit espérer Bruscambille au milieu d'une si brillante compagnie? un coup-d'œil tout au plus.
CHAPITRE LX.
_Prenez-y garde._
C'est dans cette source précieuse que mon père puisoit tous les argumens qui pouvoient favoriser ses idées; mais de tous les traités qu'il avoit lus et relus, il n'y en avoit point qui lui eût causé d'abord plus de peine que le célèbre colloque d'entre Pamphagus et Coclès, écrit par la chaste plume du grand et vénérable Erasme. Il rouloit tout entier sur la variété des longs nez, sur leur utilité, sur la manière de les mettre à profit, sur le temps d'en faire usage; le style tant soit peu bigarré de ce célèbre écrivain déconcertoit de temps en temps mon père, et lui faisoit prendre une chose pour l'autre.
Et vous, à qui Satan voudroit faire niche, prenez garde, en lisant ce chapitre, que l'auteur de tout mal ne vous jette à califourchon, jambe deçà, jambe delà, sur quelque coursier rapide qui emporte trop loin votre imagination. Il ne faut qu'une gambade de côté, pour vous précipiter dans quelque abyme. Un rayon de soleil trop vif flétrit ainsi la plus belle fleur.
CHAPITRE LXI.
_Mon père se brouille avec Erasme._
Ecoutez, frère Tobie, disoit mon père en lisant son Erasme: voici ce que dit Pamphagus: _nihil me pœnitet hujus nasi_, et voici ce que lui répond Coclès: _nec est cur pœniteat_. Que dites-vous de cela? moi? rien. Et moi je suis piqué de ce qu'une aussi excellente plume se soit bornée à n'exposer qu'un fait tout nu, sans y ajouter la moindre chose. Ce qui fâchoit mon père, c'est qu'Erasme ne l'eût pas orné de quelques-unes de ces subtilités spéculatives et ambiguës dont on entoure les argumens, et que le ciel a si abondamment prodiguées à l'esprit humain, soit pour l'animer à la recherche de la vérité, soit pour l'exciter à combattre pour elle.--Il auroit volontiers dit que l'auteur n'étoit qu'un sot, si ce n'eût pas été Erasme; Erasme, qui, s'étant présenté au chancelier Morus sans se nommer, lui causa une telle surprise par les charmes de sa conversation, qu'il ne put s'empêcher de s'écrier: _vous êtes Erasme ou le diable_. Soyons plus sages, dit mon père. Sa sagesse fut de lire et de relire avec une application infatigable l'ouvrage dont il se plaignoit, et qu'il croyoit ne pas entendre. Il se roidit contre les difficultés. Chaque mot, chaque syllabe étoit un objet d'étude pour tâcher d'en pénétrer le vrai sens, ou d'en faire une exacte interprétation. Hélas! cette obstination ne lui servit à rien. Les expressions se refusoient aux idées, et les idées ne s'accordoient point aux expressions. Cependant, disoit-il, l'auteur a certainement eu de l'intention. Les termes dont il s'est servi couvrent quelque chose qu'il a voulu cacher. Mais pourquoi, dit mon oncle, lui prêter des desseins différens de ce qu'il exprime? Les hommes célèbres, frère Tobie, répliquoit mon père, ne s'amusent pas à faire des dialogues sur la longueur du nez et sur tout autre sujet, sans quelque motif particulier. Celui-ci n'est sûrement qu'une allégorie, et j'en découvrirai le sens mystique, ou je ne pourrai. Voyons, lisons. Mon père lut. Fort bien! voilà de très-bons détails; mais à quoi bon ceci? qui est-ce qui ne connoît pas les propriétés nautoniques du nez? Erasme pouvoit bien nous en épargner le détail. Oh! oh! il prétend qu'on peut en guise de soufflet, l'appliquer _ad excitandum focum_. Je ne lui soupçonnois pas cette utilité domestique. Il a raison, j'en juge par la sensation que j'éprouve sur ma main. Mais quel plaisir, frère! m'y voici, à cela près d'un mot, je conçois tout ce qu'Erasme a voulu rendre mystérieux. Eh bien! dit mon oncle, réjouissez-vous de la découverte; elle n'est pas faite, dit mon père, puisqu'il y manque quelque chose; mais on peut aider à la lettre. Je n'aime pas ces torquets, reprit mon oncle. Ni moi, dit mon père, en mordant ses lèvres et en mettant ses lunettes. Au diable soit le dialogue! et il le déchira du livre avec une sorte de colère.
CHAPITRE LXII.
_Il se console avec Slawkembergius._