Part 6
Par le ciel! s'écria mon père en se levant avec précipitation.--De tout ce qui m'appartenoit, c'étoit là la chose la plus précieuse.--Vous le savez, frère Tobie. Elles viennent du grand-père de mon père. C'étoient des bottes héréditaires.
En ce cas, je crains bien, dit mon oncle Tobie, que Trim n'ait annulé la substitution.
Je n'en ai coupé que le haut, dit Trim.
Je hais les perpétuités autant qu'un autre, s'écria mon père. Mais, morbleu! ces bottes, continua-t-il en souriant, quoique réellement fâché, étoient dans la famille depuis la guerre civile. Sir Roger Shandy les avoit portées à la bataille de _Maiston-Moor_. Je ne les aurois pas données pour dix guinées.
Hé bien, frère, dit mon oncle Tobie, qui regardoit les deux mortiers avec un plaisir infini, je vous les paierai... Mon oncle Tobie les examina de plus près... Oui, dit-il, en fouillant dans son gousset, je vous les paierai, frère, et sur le champ, et de bon cœur.
Frère Tobie, dit mon père, en baissant la voix, vous ne faites pas assez d'attention à vos dépenses. Vous jetez, vous dissipez votre argent sans y prendre garde, et pourvu qu'il soit question d'un siége...
Mais, dit mon oncle Tobie, n'ai-je donc pas cent vingt guinées de revenu, sans compter ma demi-paie.
Et qu'est-ce que cent vingt guinées, dit mon père, quand il vous en coûte déjà dix pour une paire de vieilles bottes fortes? comptez-en douze ensuite pour vos pontons, autant pour votre pont-levis à la Hollandoise... Ajoutez-y ce qu'il vous en coûtera pour le petit train d'artillerie dont vous parliez l'autre jour, et pour toutes les autres préparations de votre siége de Messine... Crois-moi, mon cher Tobie, dit mon père en le prenant par la main, ces opérations militaires sont au-dessus de tes moyens. Tu m'entends?... elles te jettent sans cesse dans de plus grandes dépenses que tu ne l'avois prévu.--Crois-moi. Elles te ruineront à la fin, tu t'appauvriras...
Eh! qu'importe, reprit mon oncle, si c'est pour le bien de la nation?
Mon père ne put s'empêcher de sourire en lui-même. Sa colère, quelque vive qu'elle fût, n'étoit jamais qu'une étincelle, et le zèle et la simplicité de Trim, et la généreuse marotte de mon oncle Tobie, le reconcilièrent sur le champ avec eux, et avec sa bonne humeur.
CHAPITRE XLIII.
_L'Invocation inutile._
Apparemment que les choses vont bien là-haut, dit mon père; car on y est bien tranquille.
Ça est vrai, dit mon oncle Tobie.
Mais qui diable est dans la cuisine, Trim? dit mon père. J'y entends du bruit!
Ça est vrai, dit mon oncle Tobie.
Monsieur, dit Trim, en faisant un humble salut, il n'y a personne que le docteur Slop.
Confusion! s'écria mon père en se levant une seconde fois. Il est donc dit que pas une chose ne se fera comme je le souhaite aujourd'hui! Parbleu! frère, cela est chagrinant. Si j'avois foi à l'astrologie; (et mon père, soit dit en passant, y en avoit un peu) oui, si j'avois foi à cette chimère, je parierois que quelque planète rétrograde, que quelqu'astre malin est suspendu au-dessus de ma malheureuse maison, pour y mettre tout sens-dessus-dessous. Le docteur Slop dans la cuisine?
C'est auprès de ma sœur qu'il devroit être, dit mon oncle Tobie.
Eh oui! sans doute, frère. Mais que fait-il là, Trim?
Oui, dit mon oncle Tobie, un peu vivement, que fait-il?
Dame! monsieur, je ne puis pas trop bien vous le dire. Il est entré d'un air empressé, et ce qu'il fait à la figure d'un pont.
D'un pont? s'écria mon père en rêvant.
D'un pont? s'écria joyeusement mon oncle Tobie. Cela est bien obligeant de sa part, Trim. Va-t-en lui dire que je suis bien sensible à son intention, et que je le remercie de tout mon cœur.
O force de l'habitude! Le pauvre oncle Tobie croyoit déjà traverser quelque fleuve à pied sec.
Hélas! il étoit tombé dans la plus étrange méprise. Ses remercimens au docteur Slop étoient en pure perte.
Mais pour bien concevoir comment il étoit la dupe d'une illusion, il faut nécessairement que je fasse parcourir au lecteur la même route que celle où mon oncle Tobie s'étoit précipité dans l'erreur, ou plutôt pour quitter la métaphore et laisser là une façon de parler qui me déplaît souverainement dans une histoire, il faut que je lui fasse part, tout bonnement, d'une aventure qui étoit arrivée à Trim.
J'avoue pourtant, que je ne m'y détermine qu'avec peine. Je sens que cette aventure ne sera pas ici dans sa place, et qu'elle figureroit infiniment mieux parmi les anecdotes des amours de mon oncle Tobie avec la veuve Wadman, ou au milieu de ses campagnes sur le Boulingrin. Mais voyez mon embarras. Si je la réserve pour la placer là, elle ne sera pas ici. En la plaçant ici, elle ne sera pas là, et les amours ou campagnes de mon oncle Tobie perdront un ornement précieux. Mais si je ne les en prive pas, comment saura-t-on ce que c'est que ce pont du docteur Slop? Comment dissiperai-je le prestige qui fascine les yeux de mon oncle Tobie? quelle possibilité même aurois-je de me faire paroître sur la scène de ce monde?
O vous, puissances! vous qui inspirez le courage de raconter une histoire; vous qui montrez avec complaisance à celui qui se charge de l'écrire où il doit commencer, où il doit finir; qui lui indiquez les traits dont il doit faire usage, et ceux qu'il doit rejeter; ce qu'il faut cacher dans l'ombre, ou ce qu'il faut mettre dans le plus beau jour; vous qui présidez sur ce vaste empire des flibustiers littéraires et biographiques, et qui voyez les difficultés qui m'arrêtent à chaque instant, venez à mon secours. Dites-moi ce que je dois faire ou ne pas faire... Vous ne répondez point! c'est donc à moi que vous me livrez! eh bien! je me moque de vous; et l'histoire de Trim va paroître.
CHAPITRE XLIV.
_Le Prélude._
Le désagrément qu'éprouva mon oncle Tobie, l'année d'après la démolition de Dunkerque, lui fit prendre la résolution de ne songer de sa vie à la veuve Wadman; et tout le beau sexe fut enveloppé dans cette abdication absolue. Mais Trim ne fit pas le même marché. Tandis que mon oncle avoit mis le siége devant cette belle et forte citadelle, et que toutes les opérations s'en faisoient dans le sallon; lui, les répétoit dans la cuisine devant sa chère Brigite... Il l'aimoit, et la retraite de mon oncle n'entraîna point la sienne. Je ne doute point cependant que, si mon oncle eût exigé qu'il l'imitât, il s'en seroit fait un devoir, tant il avoit d'amour, de respect et de vénération pour lui: mais mon oncle n'exigeoit de Trim rien qui pût lui faire de la peine.
CHAPITRE XLV.
_Le Type._
A vous, mon digne ami, mon cher Garrick, à vous que j'estime et que j'honore par tant de raisons qu'il est peu important que l'on sache!
Dites-moi, je vous prie, si vous ne devinez pas pourquoi la troupe entière de nos fabricans de drames, a pris pour mode l'exemple de Trim et de mon oncle Tobie?
Ariston et Pacavius, le Bossu et Riccoboni, Diderot et tant d'autres graves précepteurs du théâtre, sont des messieurs, grace à Dieu, que je n'ai jamais lus, et je m'inquiète peu de ce qu'ils disent ou ne disent pas. Ai-je donc besoin de leur avis pour avoir une opinion? point du tout, et je soutiens qu'il n'y a pas une plus grande différence entre cette charrette de blanchisseuse, tirée par la plus chétive des haridelles, et l'élégant vis-à-vis de cette fille d'opéra, qu'il y en a entre un seul amour isolé, et un amour doublé que nos auteurs font tirer par quatre coursiers fringans, qui caracolent, se cabrent, ou courent le galop tout à travers un drame. Un amour tel que le premier, se perd dans l'immensité de cinq actes. Il est froid, traînant, languissant. A peine jette-t-il un soupir qui annonce sa frigide existence. Mais l'autre... quelle différence! Ce n'est point-là, ce n'est point ici qu'on le trouve plutôt qu'ailleurs; il est partout: partout on le rencontre. Il fait partout du bruit, du fracas, et éclabousse les spectateurs.
Il y eut de bien vives attaques du côté de mon oncle Tobie et de Trim, et une défense bien vigoureuse du côté de la veuve et du côté de Brigite, et j'expliquerai tout cela quand il sera temps. Le pauvre oncle Tobie! Dieu veuille avoir son ame! Ce n'est pas là l'endroit le plus glorieux de sa vie; il retira ses forces, et leva le siége un peu honteusement.
CHAPITRE XLVI.
_La Promenade nocturne._
Je l'ai déjà dit, Trim n'imita point mon oncle Tobie; il n'étoit pas homme à quitter une si belle partie.
Cependant il étoit trop attaché à son maître pour ne pas craindre de lui déplaire en retournant dans une maison où il n'alloit plus, et il changea de batterie. Au lieu d'un siége en forme qu'il avoit commencé, il se contenta d'un simple blocus. Cette métamorphose lui coûta, il n'aimoit pas à faire moins quand il pouvoit faire plus: mais enfin, il s'y accoutuma.
Sa chère Brigite sortoit de temps en temps pour aller faire ses provisions dans le village: elle s'échappoit même quelque fois le soir quand la belle veuve étoit couchée.
Quel plaisir lorsqu'il la rencontroit! Comme il lui sourioit! avec quel air de tendresse il la considéroit!
Eh bien? ma chère, comment te portes-tu, lui disoit-il, en lui serrant la main?
Fort bien.
J'en suis charmé: que je t'embrasse!
Eh! eh! tout doux?
Ah! oui, c'est du miel.
Mais, si l'on nous voyoit!
Tu as raison, les méchantes langues en jaseroient.
Et Trim, qui n'auroit pas voulu pour le plus gros de ses canons que l'on pût dire la moindre chose de sa chère Brigite, la quittoit.
Les choses restèrent à-peu-près ainsi pendant cinq ans. Elles remplirent tout le temps qui s'écoula entre la démolition de Dunkerque en 1713, et la fin des campagnes de mon oncle Tobie sur le Boulingrin, en 1718.
Trim étoit dans l'habitude, après avoir couché mon oncle Tobie, d'aller voir s'il ne s'étoit rien passé d'extraordinaire aux fortifications; et souvent, quand il faisoit clair de lune, il s'embusquoit dans la haie du Boulingrin, pour guetter sa chère Brigite et observer ses mouvemens.
Il pensoit, comme de raison, qu'il n'y avoit rien dans le monde qui méritât mieux d'être vu, que les glorieux ouvrages qu'il avoit faits sous les ordres de mon oncle Tobie. Un soir que la lune brilloit dans tout son plein, que l'air étoit calme, que tout dormoit, excepté lui et sa chère Brigite; (du moins ils le croyoient) il l'excita à venir voir les fortifications. Elle s'en défendit d'abord: mais l'idée de n'être point vue, qui influe toujours si vivement sur l'esprit des femmes, seconda les instances de Trim, et la voilà qui entre avec lui dans le Boulingrin.
Cela ne se fit pas assez secrètement pour que la renommée, avec ses cent trompettes, n'en portât la nouvelle de tous côtés. Elle vint frapper les oreilles de mon père dès le lendemain matin à son réveil; et sans compter les conjectures malignes, on y joignit la circonstance lamentable de la destruction complette du pont-levis curieux que mon oncle avoit fait faire sur le fossé, d'après la méthode hollandaise. Il étoit tellement fracassé, qu'il n'en étoit pas resté deux morceaux dans leur assemblage.
Mon père, ainsi qu'on aura pu le remarquer, n'avoit pas une prodigieuse estime pour la marotte de mon oncle Tobie, et il ne lui arrivoit jamais d'échec dans ses entreprises, que ces accidens ne chatouillassent son imagination outre mesure. Cependant, à moins que mon oncle Tobie ne le vexât par quelque explosion guerrière, ils n'excitoient jamais que son sourire. La triste aventure du pont-levis sembloit plus analogue que toute autre à son humeur. Il s'en faisoit un fonds inépuisable de plaisanterie et d'amusement.
Eh bien! disoit-il, mon cher Tobie, dis-moi donc sérieusement comment ce désastre est arrivé? Peux-tu m'en taire ainsi toutes les circonstances?
Mais je vous ai déjà dit vingt fois, répliquoit mon oncle Tobie, oui, vingt fois pour le moins, et mot pour mot, tout ce que Trim m'en avoit raconté.
A toi donc, caporal, disoit mon père en se tournant vers lui: tu étois le héros de la pièce, et tu sais mieux ce qui s'est passé qu'un autre.
Ah! monsieur, ce ne fut que par accident... Je montrois nos fortifications à mamselle Brigite.
Et vous étiez trop près du fossé?
Oui, monsieur, et je glissai dedans.
Fort bien, Trim.
Et comme mamselle Brigite et moi étions bras-dessus, bras-dessous, je l'entraînai malgré elle avec moi. Elle tomba à la renverse.
Et sur toi?
Oui, monsieur, parce que j'étois tombé le premier.
Et le pied de Trim, s'écria mon oncle en saisissant l'intervalle du dialogue, se dirigeant vers la cuvette, il ne put se retenir, et il y roula. Le choc fut si rude contre les fondemens du pont, que l'édifice ne put résister. Il y avoit à parier mille contre un, que le pauvre diable devoit se casser la jambe.
Oui vraiment, disoit mon père, une jambe, frère Tobie, est bientôt cassée dans une pareille rencontre.
Et c'est ainsi, reprenoit Trim, que ce pont, monsieur, que vous aviez vu, que vous aviez trouvé si beau, a été détruit, et réduit, pour ainsi dire, en miettes.
Ce qui m'en console, disoit mon oncle, c'est qu'il ne t'en est point arrivé de mal.
Je n'en avois pas moins de chagrin, moi, monsieur. Il n'a diminué que quand j'ai su que la contusion que mamselle Brigite avoit reçue au haut de la cuisse ne lui faisoit plus de douleur.
Ah! bon Dieu! frère, vous voyez, s'écrioit mon père, que seroit devenue cette pauvre fille, si elle fût tombée la première?
CHAPITRE XLVII.
_Je m'égare._
Telle est l'aventure de Trim: quoique mon père la sût par cœur, il se divertissoit à se la faire raconter de temps en temps. Mais il n'en étoit pas de même de toutes les autres relations, que mon oncle Tobie entreprenoit assez souvent de lui faire. Si par malheur il prononçoit seulement une syllabe qui annonçât qu'il alloit parler de canons, de bombes, de pétards, mon père se levoit aussitôt, et l'accabloit par un éloge pompeux des machines des anciens. Il ne voyoit rien de si beau que le bélier. Les _vinea_ (dont Alexandre se servit pour mettre ses travailleurs à couvert du siége de Tyr) lui paroissoient au-dessus de tout ce que les ingénieurs peuvent faire. N'est-ce pas quelque chose de bien rare qu'un canon? disoit-il. Parlez-moi, morbleu! parlez-moi de la catapulte des Syriens, qui jetoit à cent pieds des pierres si monstrueuses que les plus forts boulevards en étoient ébranlés jusques dans les fondemens. Parlez-moi du merveilleux mécanisme de la baliste, des effets terribles de la pyrobole, qui jetoit le feu de tous côtés; de la térèbre et du scorpion, qui lançoient tout à la fois des milliers de javelots. Qu'est-ce que les machines destructives de Trim, auprès du miroir ardent d'Archimède, qui embrâsoit, dans un clin d'œil, des flottes entières; auprès de ces tours armées de faulx, que des éléphans fougueux portoient dans une armée ennemie? croyez-moi, frère, vos ponts, vos portes, vos bastions, vos demi-lunes, vos bataillons, vos escadrons ne tiendroient pas aujourd'hui une minute contre des inventions aussi formidables.
Mon pauvre oncle Tobie n'essayoit jamais de répondre à ces vives sorties de mon père. L'impatience qu'elles lui causoient ne s'échappoit jamais que par les bouffées de fumée qui sortoient de sa pipe, et dont la véhémence, en ces sortes d'occasions, redoubloit toujours.
Un soir, après souper, il s'en condensa une vapeur si épaisse, qu'elle jeta mon père, qui étoit un peu affecté de phthysie, dans un accès de toux si violent, qu'il en fut presque suffoqué. Mon oncle effrayé, et sans songer à sa douleur dans l'aine, se leva avec précipitation, et ne fit qu'un saut derrière sa chaise. Il lui soutint la tête d'une main, tandis que de l'autre il lui frappoit doucement sur le dos. L'air affectueux et la sensibilité de mon oncle Tobie furent si agréables à mon père, que sa toux n'étoit pas encore cessée, qu'il se fit les reproches les plus vifs. Puisse un catapulte, s'écria-t-il en lui-même, me jeter la cervelle hors de la tête, si jamais j'ose encore insulter à une ame aussi bienfaisante que la tienne, mon cher Tobie!
CHAPITRE XLVIII.
_Ce qu'on devroit faire quand on n'est pas instruit._
J'étois tenté de déchirer le chapitre qui précède. Il est si loin de l'aventure de Trim! heureusement que j'avois prévenu mes lecteurs que je m'égarois; ils ont été les maîtres de ne me pas suivre, et d'en venir tout de suite à la continuation de cette anecdote.
Le pont-levis se trouva tellement abymé, que mon oncle Tobie, après avoir jeté un coup-d'œil de douleur sur ses tristes débris, jugea qu'il n'étoit pas réparable.
Trim eut ordre, sur le champ, d'en faire un autre; mais non sur le même modèle.
Les intrigues du cardinal Albéroni venoient d'être découvertes. Mon oncle Tobie prévit que la guerre s'allumeroit inévitablement entre l'Espagne et l'Empire, et il conjectura que le royaume de Naples ou de Sicile en deviendroit le théâtre; il s'imagina même que l'on feroit le siége de Messine dès la première campagne. Une probabilité, quand il s'agissoit de guerre, valoit une certitude pour mon oncle Tobie. Tout cela bien mûrement pesé, lui fit croire qu'un pont à l'italienne seroit infiniment plus convenable. Mais mon père, qui étoit beaucoup meilleur politique que mon oncle Tobie, le mena aussi loin dans le cabinet, que mon oncle Tobie l'avoit mené dans les plaines. Il lui persuada que le roi d'Espagne et l'empereur ne se feroient point la guerre, sans que la France, l'Angleterre et la Hollande n'y prissent part en vertu de quelques traités précédens, ou de ceux que l'on pourroit faire. Et si cela est ainsi, frère Tobie, lui disoit-il, soyez sûr de ceci; c'est que les combattans tomberont encore pêle-mêle sur ce vieux théâtre ensanglanté de la Flandre. Qu'y ferez-vous alors avec votre pont italien?
L'objection étoit pressante... Mon oncle Tobie en sentit toute la force. Il abdiqua le pont italien pour suivre l'ancien modèle.
Mais quand le caporal Trim l'eut à moitié fini dans ce style, mon oncle Tobie fit réflexion qu'il y avoit un défaut capital. Il tournoit à chaque bout sur ses gonds, s'ouvroit transversalement par le milieu, et tandis qu'une des deux parties alloit se ranger sur l'un des côtés du fossé, l'autre partie alloit de l'autre côté. Cette distribution avoit son avantage. En divisant ainsi le poids en deux parties égales, mon oncle Tobie, du bout de sa béquille, pouvoit, à son gré et sans effort, lever ou baisser le pont. D'ailleurs sa garnison étoit foible; il ne falloit pas la harasser par des ouvrages trop pénibles. Mais ces avantages disparoissoient, quand on considéroit les désavantages contraires. Il est évident, disoit mon oncle Tobie, que je laisse la moitié de mon pont à la disposition de l'ennemi. A quoi peut me servir celle dont je m'empare?
Le remède étoit simple. Rien n'étoit plus facile que de faire un pont, qui, roulant sur des charnières posées à un seul bout, se leveroit d'une pièce, et se tiendroit tout debout en le retenant en haut par un vérou... Mais cette méthode fut rejetée par les raisons que je viens d'expliquer. Le service d'un pareil pont auroit horriblement fatigué ceux qui s'en seroient trouvés chargés.
Ces inconvéniens déconcertèrent prodigieusement mon oncle Tobie. Il songea pendant huit jours entiers à ce qu'il pourroit faire. Un rayon de lumière traversa enfin tout-à-coup son heureux génie, et il se créa un pont horizontal, que l'on poussoit au-dehors ou qu'on attiroit en dedans, selon que l'on vouloit sortir ou empêcher d'entrer. Mais voici bien le diable! mon père prétendit que l'invention n'étoit pas neuve. Il cita le pont de Spire, celui de Brissac. Il accompagna ces exemples de railleries sur la stérilité de l'imagination de mon oncle Tobie.
Tous ces contre-temps, qui perpétuoient la mémoire de l'infortune de Trim, chagrinoient beaucoup mon oncle. Il prit enfin la résolution de se servir de l'invention du marquis de l'Hôpital, que le plus jeune des Bernouilli avoit si bien et si savamment décrite dans les _Act. Erud. Lips. an. 1695_. Ces espèces de ponts, par le moyen d'un poids de plomb, se tenoient perpétuellement dans un parfait équilibre. Leur construction étoit fondée sur une ligne courbe qui approchoit d'une cycloïde, si ce n'étoit pas même une cycloïde tout-à-fait, et rien n'étoit plus ingénieux.
Mais mon oncle Tobie qui étoit extrêmement versé dans la nature de la parabole, ne connoissoit pas, à beaucoup près, si bien la théorie du cycloïde. Il l'étudioit, il en parloit tous les jours; cela ne faisoit point avancer le pont. Je ne m'y obstinerai pas davantage, disoit-il un soir à Trim, en se couchant: je demanderai ce que c'est à quelqu'un.
CHAPITRE XLIX.
_Je vais bientôt naître._
Voilà quel étoit l'état inquiétant des choses, lorsque Trim vint dire que le docteur Slop étoit dans la cuisine, et que ce qu'il y faisoit avoit l'air d'un pont. Que l'on juge de ce que dut penser mon oncle à ce seul mot. Il s'imagina tout-d'un-coup, que le docteur Slop lui faisoit le modèle du pont du marquis de l'Hôpital, et c'est ce qui l'excita, sur le champ, à charger Trim d'aller lui faire ses remerciemens.
Mon père crut avoir également deviné de quoi il s'agissoit; et si dans ce moment la tête de mon oncle Tobie eût été une lanterne magique, et que mon père eût pu y regarder à travers une optique, il n'auroit pas eu plus de certitude de ce qui se passoit dans l'imagination de son frère, qu'il croyoit en avoir; et malgré la catapulte et les mordantes imprécations qu'il avoit faites contre cet instrument d'horreur et de destruction, il commençoit déjà à triompher... Mais, ô malheur! ô disgrâce! un mot, un seul mot de Trim tordit et fit tomber tous les lauriers de son front.
CHAPITRE L.
_Je suis né._
C'est votre maudit pont-levis, dit mon père, qui détourne ainsi le docteur Slop de ses affaires.
Non monsieur, dit Trim. Quoi donc?... ah! que Dieu vous fasse miséricorde! l'enfant est né... Il est né? Eh bien! le docteur Slop avec ses outils... Que dis-tu?... Il l'a tout estropié; et ce qu'il fait à présent avec un morceau de toile et une baleine du corset de Suzanne, est une espèce de pont pour soutenir les débris du nez qu'il lui a coupé...
Le nez coupé! ô fatalité! s'écria mon père navré de douleur. Soutenez-moi, frère, et menez-moi tout de suite dans ma chambre.
CHAPITRE LI.
_Mon propre désespoir._
Depuis le premier moment que je me suis assis pour écrire ma vie pour l'amusement du public, et mes opinions pour son instruction, un nuage s'est insensiblement épaissi sur la tête de mon père. Un torrent de petits maux et de petits chagrins s'est déchaîné contre lui; ce n'est pas une seule chose, comme il l'a observé lui-même, qui a contrarié ses idées. Tout s'y est opposé, tout les a traversées, et l'orage est enfin fondu sur lui.
Je n'entre à présent dans cette partie de mon histoire qu'avec les idées les plus mélancoliques dont un cœur sympathique puisse être affecté. Mes fibres se relâchent. Je sens à chaque ligne que j'écris un abattement, une foiblesse qui à peine me permet de continuer. La vîtesse de mon pouls se rallentit, et cette gaieté si vive, qui chaque jour de ma vie m'excitoit à dire, ou à écrire mille et mille choses plus ou moins saillantes, est presque entièrement disparue. Je viens de m'apercevoir que je n'avois trempé ma plume dans mon encre qu'avec un air de circonspection, de tranquillité, de solennité qui m'étoit tout-à-fait étranger. O Dieu! quel changement! que je suis différent de ce que j'étois! malheureux Tristram! ta plume tombe sans que tu puisses la retenir, ton encre jaillit sur ta table, sur tes livres, sur ton papier, et tu laisses tout perdre, comme si ta plume, ta table, ton papier et tes livres ne te coûtoient rien!...
CHAPITRE LII.
_On parle bien souvent sans en dire autant._
La dispute, madame, est absolument inutile sur ce point. Qu'y gagnerez-vous? rien. Je suis aussi persuadé de cette vérité qu'on peut l'être, et je ne démordrai point de cette opinion. Oui, je soutiens que les hommes et les femmes supportent mieux la peine et goûtent mieux le plaisir dans une posture horizontale que dans toute autre.