Oeuvres complètes, tome 2

Part 3

Chapter 33,687 wordsPublic domain

Cependant il faut distinguer. La pensée qu'eut ici le docteur Slop n'étoit point une de ces pensées fixes et déterminées qui viennent quelquefois tout-à-coup; la sienne flottoit dans son esprit sans voiles, sans lest et sans gouvernail, comme une simple proposition. Il y en a ainsi des millions qui chaque jour nagent tranquillement au milieu du fluide léger de l'entendement humain. Elles y restent dans l'inaction sans avancer, sans reculer, jusqu'à ce que le vent ou le tourbillon de quelque passion les fasse enfin dériver, et les pousse de quelque côté.

Un bruit soudain qui se fit entendre au-dessus de la salle autour du lit de ma mère, rendit ce service à la pensée ou à la proposition du docteur Slop. «Par tous les diables! s'écria-t-il, à moins que je me dépêche, ce que j'ai dit va sûrement arriver.»

CHAPITRE XXI.

_Grand événement._

Mais ces nœuds!... Ne croyez pas, je vous prie, que j'aie entendu vous parler, dans tout ce que je vous ai dit, de cette espèce de nœuds que l'on connoît sous le nom de nœuds coulans. Ce que j'ai à dire des nœuds coulans dans le cours de ma vie, et de mes opinions, viendra beaucoup plus à propos lorsque je parlerai de la catastrophe qui arriva à mon grand oncle, M. Hammon Shandy, petit homme, fier, haut, turbulent, têtu, d'une imagination vive, ardente, et qui se jeta à corps perdu dans les affaires du duc de Montmouth.--Mon opinion sur ces sortes de nœuds se développera dans mon chapitre sur les nœuds en général. Les nœuds dont j'ai voulu parler ici, n'étoient ni de cette espèce, ni d'aucune autre qui fût facile à défaire.--C'étoient des nœuds d'une espèce diabolique, et tels enfin qu'Obadiah les savoit faire, et qu'il les avoit fait; c'est-à-dire, _bona fide_. Il en avoit fait un et même quelquefois deux à chaque rencontre des bouts du cordon, et les avoit entrelacés les uns dans les autres. Tous se tenoient. C'étoit plutôt un engrenage de nœuds, que des nœuds séparés.

Avec de pareils nœuds, et tant d'autres obstacles qui se rencontrent sur le chemin de la vie, un homme pressé prend tout d'un coup son parti. Il tire promptement son couteau de sa poche, et coupe tout net ce qui l'offusque. La conscience dicta un autre moyen au docteur Slop; le cordon n'étoit pas à lui, c'eût été faire du tort à quelqu'un; d'ailleurs, il étoit bon, c'eût été dommage de le couper.--Il appliqua donc ses dents à ce travail.--C'étoient-là ses instrumens de prédilection; il en faisoit le plus grand cas. Mais, malheureusement, il s'en servit si mal dans cette occasion, il trouva une telle résistance dans les nœuds, qu'il n'en avoit pas encore défait trois, qu'elles étoient toutes ébranlées. Diable! dit-il. Alors il essaya de faire faire cet ouvrage à ses doigts et à ses pouces, mais ses ongles en souffrirent encore bien plus vivement... Que la peste le crève! dit-il... Je n'en viendrai pas à bout.--

Cependant, le bruit redouble autour du lit de ma mère... «Je voudrois qu'il fût à tous les diables, dit le docteur Slop. Je ne déferai jamais ces nœuds.»--Ma mère jeta un cri perçant qui se fit entendre dans toute la maison. Jarni! dit le docteur Slop. Prêtez-moi votre couteau. Il faut bien enfin couper ces nœuds.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Morbleu! Sambleu!--... Mais qu'avez-vous donc!... Ce que j'ai?... Ne le voyez-vous pas?... Et c'est à moi qu'il faut que cela arrive? A moi qui suis le seul accoucheur de tout le canton. Je me suis coupé le pouce jusqu'à l'os. Me voilà bien à présent! Cet accident va me ruiner. Je suis perdu.--Je voudrois que le diable l'eût emporté avec ses nœuds. L'animal!

Mon père avoit beaucoup d'amitié pour Obadiah, et ne pouvoit pas supporter aisément que le docteur Slop le traitât si mal.--Cependant, si cet accident du docteur Slop eût été toute autre chose qu'une simple coupure au pouce, mon père lui auroit passé son emportement; sa prudence eût triomphé.--Mais faire tant de bruit pour si peu! Mon père en fut choqué, et se détermina à s'en venger.

CHAPITRE XXII.

_Consolation._

Il commença par plaindre le docteur Slop... «De petites imprécations, dit-il, pour de grandes choses, ne servent à rien. Elles ne font que diminuer la force et le courage dont nous avons besoin.»--Je l'avoue, répliqua le docteur Slop.--C'est jeter sa poudre aux moineaux contre le feu d'un bastion, dit mon oncle Tobie, en interrompant son air. Elles ne servent qu'à mettre les humeurs en mouvement, dit mon père, sans en dissiper l'acrimonie. Pour moi, je me suis rarement permis de jurer et de maudire; cela n'est bon à rien. Cependant, cela m'est arrivé quelquefois: mais alors j'ai toujours eu la présence d'esprit... Vous aviez raison, dit mon oncle Tobie... de ménager les choses de manière qu'elles répondissent à mon but; c'est-à-dire, que je ne jurois précisément qu'autant qu'il falloit pour dissiper la cause qui m'obligeoit à me servir de ce remède.--Un homme sage devroit toujours avoir l'attention d'en peser la dose sur le besoin qu'il en a, et dans une proportion exacte avec la révolution qu'il éprouve dans ses humeurs, et selon qu'il a été plus ou moins affecté de l'injure qu'il a reçue, et de l'intention qu'on a eue en lui faisant injure.

Les injures, dit mon oncle Tobie, ne partent que du cœur.

C'est pour cela, continua mon père, avec la gravité de Miguel de Cervantes, que j'ai toujours eu la plus grande vénération pour un grand homme, docteur Slop, que vous ne connoissez pas, et qui, dans la défiance qu'il avoit de sa propre discrétion sur ce point, écrivit à son loisir une espèce de dispensaire à ce sujet.--Il y indiqua toutes les espèces de juremens, d'imprécations, de malédictions, dont on pouvoit faire usage dans les circonstances, depuis la plus légère provocation jusqu'à la plus vive qu'on pût exciter.--Dès qu'il l'eut fait, revu, corrigé et augmenté, il en déposa le cahier sur une des tablettes de sa cheminée, à une hauteur où il pouvoit facilement atteindre, afin de le pouvoir toujours consulter au besoin.

--Bon, bon! dit le docteur Slop, une pareille chose n'est jamais venue à l'idée de personne, et elle a encore été moins exécutée.

--Pardonnez-moi, reprit mon père, j'en lisois encore ce matin des passages, quoique sans besoin, pendant que le frère Tobie versoit le thé. J'en ai là une copie sur ma tablette... Mais, si je m'en ressouviens bien, cela est trop fort, trop violent pour une coupure au pouce.

--Trop violent? dit le docteur Slop, point du tout. Je voudrois que le diable tordît le cou à ce drôle-là.

--En ce cas, dit mon père, elle est à votre service. Mais j'y mets une condition; c'est que vous lirez haut.

Mon père se leva et chercha aussitôt le papier dont il parloit.--C'étoit une formule d'excommunication qu'il s'étoit procurée pour enrichir la collection curieuse dont il s'occupoit depuis long-temps. Elle avoit été écrite par Ernulphe, évêque de Rochester. Il s'en étoit fait faire une copie exacte sur l'original.--

Sa recherche ne fut pas longue; il mit aussitôt la main sur le papier, et avec un sérieux affecté dans le regard et dans la voix, avec un ton qui auroit pu cajoler Ernulphe lui-même, il le remit au docteur Slop. Le docteur Slop enveloppa son pouce dans le coin de son mouchoir, et avec un œil de côté, quoique sans soupçon, il se mit à lire tout haut. Et que faisiez-vous pendant ce temps-là, vous, mon cher oncle Tobie? On le devine. Vous siffliez votre _lilaburello_ tout aussi haut que vous le pouviez. Courage! mes enfans, et les choses iront bien.

CHAPITRE XXIII.

_L'Excommunication._

_Textus de Ecclesiâ Roffensi, per Ernulfum Episcopum._

CAP. XXV.

EXCOMMUNICATIO.

_Ex auctoritate Dei omnipotentis, patris, et filii, et spiritûs sancti, et sanctorum canonum, sanctaque et intemeratæ virginis Dei genitricis Mariæ_[1].

[1] On soupçonne quelquefois les historiens de donner leurs idées pour celles des autres.--On va même jusqu'à les accuser de citer des pièces qui n'existent pas. Je veux éviter qu'on puisse me faire un pareil reproche; et c'est pourquoi je fais imprimer ici le texte original de l'excommunication que je rapporte. J'en ai bien de l'obligation à messieurs du chapitre de Rochester. Je suis reconnoissant, et je leur prêterai, s'ils le veulent, en retour, quelques-uns des sermons de Yorick. Ils n'y perdront pas.

«De l'autorité de Dieu tout-puissant, le père, le fils et le saint-esprit, et des saints canons, et de la sainte et immaculée vierge Marie, mère de notre Sauveur.»

Mais je pense, dit le docteur Slop, en parlant à mon père, et en laissant tomber le papier sur ses genoux, qu'il n'est pas fort nécessaire que je la lise tout haut. Il y a si peu de temps que vous l'avez lue, qu'elle vous ennuieroit... D'ailleurs, je ne vois pas que le capitaine Shandy se soucie infiniment de l'entendre... Je la lirai bien en moi-même. Point du tout, s'il vous plaît, dit mon père; cela est contraire au traité, et j'entends qu'il s'exécute... Et puis il y a quelque chose de si particulier, de si bizarre, surtout vers la fin, que je serois fâché de perdre le plaisir d'une seconde lecture.--Le docteur Slop n'avoit pas encore tout-à-fait consenti à la faire, que mon oncle Tobie cessa de siffler son _lilaburello_, et lui offrit de lire en sa place... Mais le docteur Slop, au risque de le voir reprendre le dessus avec son air favori, aima mieux lire lui-même, que d'accepter sa proposition. Le voilà donc qui élève le papier au niveau de ses yeux... Voilà aussi mon oncle Tobie qui siffle à mi-ton son ariette... et voilà enfin le docteur Slop, qui, au bruit de cet accompagnement, reprend sa lecture.

_Atque omnium cœlestium virtutum, angelorum, archangelorum, thronorum, dominationum, potestatum, cherubin ac seraphin, et sanctorum patriarcharum, prophetarum et evangelistarum, et sanctorum innocentium, qui in conspectu agni soli digni inventi sunt canticum cantare novum, et sanctorum martyrum, et sanctorum confessorum, et sanctarum virginum, atque omnium simul sanctorum et electorum Dei.--_

«De l'autorité de Dieu tout-puissant, le père, le fils et le saint-esprit, et des saints canons, et de la sainte et immaculée vierge Marie, mère de notre Sauveur, et de toutes les vertus célestes, anges, archanges, trônes, dominations, puissances, chérubins et séraphins, et de tous les saints, patriarches, prophètes, et de tous les apôtres et évangélistes, et des saints innocens, qui, dans la vue de l'agneau saint, sont dignes de chanter les nouveaux cantiques des saints martyrs et des saints confesseurs, et des vierges saintes, et de tous les saints ensemble, avec les saints élus de Dieu...

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_Excommunicamus et anathematizamus hunc(vel os) furem(s), vel hunc(vel os) malefactorem(s), N. N. et à liminibus sanctæ Dei Ecclesiæ sequestramus._

Puisse (Obadiah, pour avoir fait ces nœuds) être damné! Nous l'excommunions, l'anathématisons, et chassons de la sainte église de Dieu.

_Maledicat illum(os), Deus pater qui hominem creavit! Maledicat illum(os) Dei filius qui pro homine passus est! Maledicat illum(os) Spiritus sanctus qui in baptismo effusus est! Maledicat illum(os) sancta crux, quam Christus pro nostrâ salute hostem triomphans ascendit!_

Puisse le Père, qui créa l'homme, le maudire! puisse le Fils, qui souffrit pour nous, le maudire! Puisse le Saint-Esprit, qui nous régénéra par le baptême, le maudire! (C'est Obadiah, disoit le docteur Slop.) Puisse la sainte croix, sur laquelle notre Seigneur Jesus-Christ monta pour notre salut, et triompha de ses ennemis, le maudire!

_Maledicat illum(os) sancta Dei genitrix et perpetua virgo Maria! Maledicat illum(os) sanctus Michaël, animarum susceptor sacrarum! Maledicant illum(os) omnes angeli et archangeli, principatus et potestates, omnisque militia cœlestis!_

Puisse la sainte et éternelle vierge Marie, mère de Dieu, le maudire!... Puisse Saint-Michel, l'avocat de saintes ames, le maudire! Puissent tous les anges et tous les archanges, les dominations et les puissances, et toutes les armées célestes, le maudire!...» Nos troupes juroient diablement fort en Flandre, dit mon oncle... mais ce n'est pas de cette façon. Pour moi, je n'aurois pas seulement voulu maudire mon chien.

_Maledicat illum(os) patriarcharum et prophetarum laudabilis numerus! Maledicant illum(os) sanctus Joannes præcursor et Baptista Christi, et sanctus Petrus et sanctus Paulus, atque sanctus Andreas, omnesque Christi apostoli, simul et cæteri discipuli, quatuor quoque evangelistæ, qui suâ prædicatione mundum universum convertêre! Maledicat illum(os) cuneus martyrum et confessorum mirificus, qui Deo bonis operibus placitus inventus est!_

«Puisse Saint-Jean le précurseur, et Saint-Jean-Baptiste, et Saint-Pierre et Saint-Paul, et tous les Apôtres de notre Seigneur Jesus-Christ, le maudire! (Obadiah!) Et puissent le reste de ses disciples, et les quatre évangélistes, qui par leurs prédications, ont converti l'Univers... Et puisse la sainte et merveilleuse compagnie des martyrs et des confesseurs, qui, par leurs saintes œuvres, ont trouvé grâce auprès de notre Seigneur Dieu tout-puissant, le maudire! (Obadiah.)

_Maledicant illum(os) sacrarum virginum chori, quæ mundi vanâ causâ honoris Christi respuendâ contempserunt!_

Puisse le cœur sacré des vierges saintes, qui, pour la gloire de Jesus-Christ, ont méprisé les vanités de ce monde, le damner!

_Maledicant illum(os) omnes sancti, qui, ab initio mundi usquè in finem sæculi, Deo dilecti inveniuntur!_

Puissent tous les saints, qui, depuis le commencement du monde jusqu'à la fin des siècles, seront aimés de Dieu, le damner!

_Maledicant illum(os) cœli et terra, et omnia sancta in eis manentia!_

Puissent le ciel et la terre, et toutes les choses saintes qu'ils renferment, le damner!» (Obadiah), dit le docteur Slop; car c'est toujours lui que j'entends.

--Mais si ce n'étoit pas lui qui eût fait ces nœuds, lui dit mon père?

--Cela est égal, dit le docteur Slop. Au pis aller, je dirige mon intention sur la maudite main qui les a faits. A la bonne heure, reprit mon père.--Et mon oncle Tobie fredonnoit toujours son air.

_Maledictus(i) si(n)t ubicumque fueri(n)t, sive in domo, sive in agro, sive in viâ, sive in semitâ, sive in sylvâ, sive in aquâ, sive in ecclesiâ!_

«Puisse-t-il être maudit par tout où il sera, reprit le docteur Slop, dans la maison, dans l'écurie, dans le jardin, dans les champs, sur le grand chemin, dans les sentiers, dans les bois, dans l'eau, dans l'église!

_Maledictus sit vivendo, moriendo, manducando, bibendo, esuriendo, sitiendo, jejunando, dormitando, dormiendo, vigilando, ambulando, stando, sedendo, jacendo, operando, quiescendo, mingendo, vacando, flebotomando!_

Puisse-t-il être maudit en vivant, en mourant!

Puisse-t-il être damné en mangeant, en buvant, qu'il ait faim ou soif, qu'il jeûne, qu'il dorme, qu'il sommeille légérement, qu'il se promène, qu'il s'arrête, qu'il s'asseye, qu'il se couche, qu'il travaille, qu'il se repose, etc. etc. etc!

_Maledictus(i) si(n)t in totis viribus corporis!_

Puisse-t-il (Obadiah!) être maudit dans toutes les facultés de son corps!

_Maledictus sit intùs et exteriùs!_

Puisse-t-il l'être dans l'intérieur et à l'extérieur!

_Maledictus sit in capillis! Maledictus sit in cerebro!_

Puisse-t-il être damné dans ses cheveux, dans sa tête!...»

Diantre! dit mon père, ceci est terrible.

_Maledictus sit in vertice, in temporibus, in fronte, in auriculis, in superciliis, in oculis, in genis, in maxillis, in naribus, in dentibus mordacibus, in labris sive molibus, in labiis, in gutture, in humeris, in carnis, in brachiis, in manubus, in digitis, in pectore, in corde, et in omnibus interioribus stomacho tenùs, in renibus, in inguinibus, in femore, in genitalibus, in coxis, in genubus, in cruribus, in pedibus et in unguibus!_

«Dans ses tempes, reprit le docteur Slop, dans ses oreilles, dans ses sourcils, dans ses yeux, dans ses joues, dans ses mâchoires, dans ses narines, dans ses grosses et petites dents, dans ses lèvres, dans sa gorge, dans ses bras, dans ses épaules, dans ses poignets, dans ses doigts, dans sa bouche, dans son sein, dans son cœur, dans son estomac, dans ses entrailles!

Puisse-t-il être damné dans ses reins, dans ses aines!...»

Dans ses aines! A Dieu ne plaise! s'écria mon oncle Tobie...

«Dans ses cuisses, reprit le docteur Slop, dans ses... (mon père ne put s'empêcher de sourire) dans ses hanches, ses genoux, ses jambes, ses pieds, ses orteils, ses ongles.

_Maledictus sit in totis compagibus membrorum! A vertice capitis usquè ad plantam pedis, non sit in eo sanitas!_

Puisse-t-il être maudit dans toutes les jointures et articulations de ses membres, depuis le sommet de la tête jusqu'à la plante des pieds! Puisse-t-il n'avoir rien de sain dans tout son corps!

_Maledicat illum Christus filius Dei vivi toto suæ majestatis imperio!_

Puisse le fils du Dieu vivant!...»

* * * * *

Mon oncle Tobie ne laissa pas achever le docteur Slop... En se jetant sur le dos de son fauteuil, il poussa un sifflement d'une si longue tenue, et d'une modulation si plaintive, que le docteur Slop en fut interrompu.

CHAPITRE XXIV.

_Il en manque encore._

Par la barbe d'or de Jupiter et de Junon... De Junon? oui, de Junon, de Vénus, de Minerve, et par la barbe de tous les dieux et de toutes les déesses de l'empirée... Ce sont bien des barbes... Et il y a encore les divinités aériennes, les divinités de la terre, les divinités des fleuves, des bois, des fontaines, des enfers, sans compter les divinités subalternes, les ganymèdes et les catins des uns, les greluchons et les farfadets des autres. Par la barbe humide de Neptune et de Thétis, par la barbe enfumée de Pluton et de Proserpine, et par toutes les barbes sacrées de toutes ces divinités mâles et femelles! Notre ami Varron, dans un de ses cinq cents volumes, en a compté trente mille, et il n'y en a pas une, qui, en particulier, ne réclame le privilége que l'on ne jure par elle... Par toutes ces barbes, donc prises ensemble, jaunes, rouges, grises, noires, blanches, longues, courtes, dures, rudes, douces, droites, hérissées, mêlées, frisées, recroquevillées, il n'importe, je jure par toutes ces barbes, y en eût-il quelques-unes qui ne fussent que de poil folet, que des deux mauvaises soutanes dont je suis possesseur, j'aurois donné la meilleure avec autant de franchise que Cid Hamet Angely offrit la sienne... Et cela seulement, pour être là, et entendre en ce moment l'accompagnement lamentatif de mon oncle Tobie.

CHAPITRE XXV.

_Fin de l'excommunication._

_Et insurgat adversùs illum cœlum, cum omnibus virtutibus quæ in eo moventur ad _damnandum_ eum, nisi pœnituerit et ad satisfactionem venerit! Amen, fiat; fiat, amen._

«Et puisse le ciel, continua enfin le docteur Slop, et toutes les puissances qui y agissent, le damner! (Obadiah) à moins qu'il ne se repente et ne fasse satisfaction.--_Amen_, ainsi soit-il; ainsi soit-il, _amen_.»

Pour moi, dit mon oncle Tobie, je ne voudrois pas même maudire le diable avec tant d'aigreur.--Cela n'est pas nécessaire, répondit le docteur Slop; le diable est lui-même le père des malédictions. Et moi non, reprit mon oncle Tobie.--Il y a déjà longtemps qu'il est maudit et damné à toute éternité, ajouta le docteur.

Ma foi! j'en suis fâché, dit mon oncle.--

Le docteur Slop commençoit à rouvrir la bouche pour répondre à mon oncle, et surtout pour lui faire compliment sur son accompagnement, mais la porte s'ouvrit avec violence.

CHAPITRE XXVI.

_Ma manière de voir._

Oh! dites-moi, mes chers compatriotes, grands ou petits, jeunes ou vieux, dites-moi, s'il nous sied bien maintenant de nous donner des airs de triomphe?... Je sais que le plus beau privilége d'un peuple libre est de faire tout ce qu'il veut. C'est pourquoi sans doute il n'y a point de peuple sur la terre qui jure plus cordialement et plus lestement que nous. Les filles, les femmes, les veuves, et ces espèces d'êtres qui ne sont ni filles, ni femmes, ni veuves, et font une classe à part, moins nombreuse en apparence qu'elle ne l'est réellement, tout s'en mêle. Mais, en conscience, pouvons-nous bien nous en glorifier? Est-ce là un fonds qui nous soit propre? Vous voyez le contraire. Nous ne sommes que des imitateurs. Il ne faut pas toujours s'imaginer qu'on a eu l'esprit d'inventer une chose, parce qu'on a l'esprit de la faire.--

C'est ce que je veux entreprendre de prouver en ce moment à tout l'univers, excepté les connoisseurs.--Ces messieurs sont si entourés des colifichets et des brinborions de la critique, ils ont la tête si remplie de principes, de règles, de compas, ils l'ont si bien meublée de termes techniques, ils sont surtout si jaloux de faire à tous propos des applications bonnes ou mauvaises de ce qu'ils savent, qu'en vérité il vaudroit mieux tout d'un coup se résoudre à sacrifier un ouvrage de génie, que de souffrir qu'il soit déchiré et mutilé de cette manière.--Je sais cela. Milord C. le sait aussi à merveille.--Comment Garrick, disoit-il l'autre jour à un de ces messieurs, a-t-il débité son monologue hier?... Ah! milord, contre toutes les règles. Il a bravé tous les principes de la grammaire. Croiriez-vous bien?... enfin, voici ce qu'il a fait... Il n'y a personne qui ne sache que le substantif et l'adjectif doivent s'accorder en nombre, en genre, en cas... J'ai appris cela, moi, le premier jour qu'on m'a fait lire mon rudiment. C'est un principe sûr, et malheur à ceux qui s'en écartent! Malheur surtout à ceux dont les oreilles se trouvent là, et qui sont frappées des bévues que font les gens qui parlent... Mais Garrick, qui ne se doutoit pas apparemment que les miennes y fussent, Garrick, ce fameux parangon, ce célèbre prototype de toute la gent théâtrale... eh bien! Garrick a violé sans pudeur la loi fondamentale que lui prescrivoit la grammaire... D'honneur! j'ai cru qu'il y avoit un point qui séparoit ce qu'il disoit... Mais ce n'est pas tout...

Une chûte toujours entraîne une autre chûte.

Je ne sais où j'ai vu cela. J'ai tant lu! Mais peu importe où cet axiôme se trouve. Il y a une chose plus intéressante à savoir; c'est que ma montre s'arrête à commandement... Voilà où j'ai encore surpris mon virtuose. Le nominatif gouverne le verbe. Ainsi le verbe doit aller sans interruption à la suite du nominatif... Cela est clair: mais, ô monstruosité! ô barbarisme intolérable! Il a tout renversé. Douze fois... oh! oui, douze fois, et c'est pour le moins, il a mis à mes yeux un intervalle de trois secondes et demie entre le nominatif et le verbe... Je l'ai pris sur le fait... J'ai toujours arrêté ma montre à l'instant précis qu'il a repris la parole...

Quel grammairien!... Mais en suspendant ainsi sa voix, a-t-il aussi suspendu le sens? l'expression de son attitude, de sa contenance, ne remplissoit-elle pas le vide? ses yeux étoient-ils aussi dans le silence?... l'observiez-vous avec attention? le regardiez-vous de près? Moi? non. Point du tout. Parbleu! il jouoit son rôle et moi le mien. J'écoutois et je regardois à ma montre.

Excellent observateur!