Oeuvres complètes, tome 2

Part 12

Chapter 123,795 wordsPublic domain

C'étoit ensuite mon oncle Tobie en uniforme, serrant la botte à mon père, qui ne cessoit de discourir sur l'avantage des sciences abstraites, tandis que mon oncle Tobie, en lui froissant la jambe, lui prouvoit que la cavalerie doit marcher serrée.

Yorick, les doigts en l'air et tout prêt... On croit peut-être qu'il étoit tout prêt à leur donner la bénédiction en cas d'attaque... Non, il étoit tout prêt à leur imposer silence pour qu'ils écoutassent les passages les plus brillans d'un sermon nouveau qu'il avoit fait, et qu'il vouloit débiter à la docte assemblée où il alloit se trouver.

Cette description, au second coup-d'œil que j'y jetai, me parut si fort au-dessus de tout le reste de mon livre, que je me déterminai à la supprimer.

Quel est le mérite d'un bon ouvrage? n'est-ce pas l'accord, l'équilibre, les proportions qu'on lui donne qui en font le prix et la perfection? Une foule innombrable de nouveaux Scudéris nous inondent tous les jours de productions informes et bizarres... Que ne se disent-ils ce que j'en dis? faire un livre et chanter une chanson est la même chose. Il importe peu quel ton l'on prend, mais il faut être d'accord avec soi-même:

Je chante le vainqueur des vainqueurs de la terre.

Cela est très-beau: mais ce fameux chantre d'Alaric chanta comme s'il n'eût pas été digne de chanter le dernier de ses goujats! et moi je chante et je chanterai toujours à tous ceux qui voudront chanter: Prenez-y garde! soyez d'accord! ne détonnez pas!

C'est pour cela, disoit un jour Yorick à mon oncle Tobie, qu'une foule de viles compositions déshonorent l'esprit humain. Les unes passent à la faveur d'un in-folio; ce sont les systêmes. Les autres couvertes par un siége... Ce mot fixa l'attention de mon oncle Tobie; mais il ne put comprendre l'idée que Yorick y attachoit; il ne connoissoit pas une douzaine de nos drames, ni la plupart de nos historiens.

Je chante dimanche au concert, me disoit l'autre jour le Virtuose à la mode. Parcourez un peu ma partie. J'en fredonai quelques notes. Fort bien, dis-je, la mélodie en est agréable, et si l'harmonie en est soutenue, cela prendra. Je continuai. Bravo! m'écriai-je.

J'en vins ensuite à la partie harmonique... et je la trouvai indigne, détestable.

Montagne disoit en pareil cas, qu'il ne se seroit pas époumoné. Cela est clair, et j'en conclus, avec ma sagacité ordinaire, que lorsqu'un nain porte avec soi une toise pour se mesurer, il est nain par plus d'un endroit.

Entendra cela qui pourra, le prendra qui voudra pour lui; je n'y mets point de finesse. La seule chose que j'ai voulu prouver, est que j'avois bien fait de déchirer un chapitre.

CHAPITRE XCI.

_L'humeur s'en mêle._

On avoit beaucoup mangé, peu parlé, et l'on étoit arrivé au dessert avec la plus grande envie de se dédommager du silence que l'on avoit gardé.--

Ce fut mon père qui commença...

Mais je dois dire à sa gloire que ce ne fut pas dans l'intention de parler pour lui-même.

Nous sommes au moment des choses frivoles, dit-il. Mais, messieurs, laissons-en plutôt dire de sérieuses. Tenez, voilà Yorick qui va nous lire quelques passages d'un nouveau sermon...

D'un sermon?... d'un sermon?... d'un sermon?... Ce mot vola de bouche en bouche...

Ecoutons, écoutons, écoutons! Celui-ci se répéta en chœur, et Yorick, après une inclination de tête à la ronde, se mit à lire.

Fort bien! très-bien! belle pensée! excellente réflexion! quel feu! quel enthousiasme! comme cela est chaud!

Yorick laissa les applaudissemens s'accumuler...

Mais, mécontent, au fond, de son propre ouvrage, ainsi que je le suis si souvent du mien, il déchira son cahier et en présenta un lambeau à chacun de ces messieurs pour allumer sa pipe.

Quoi donc? s'écria Didius d'un air étonné. Voilà qui est singulier.

Très-singulier! reprit Kysarchius d'un ton imposant. Il étoit de la famille Kysarchienne des Pays-Bas, et ce qu'il disoit en avoit d'autant plus de poids. En vérité, dit-il, c'est un procédé trop offensant, pour qu'on le passe.

Il n'est sûrement pas honnête, dit Didius, en se levant à moitié pour éloigner une bouteille qui étoit en ligne directe entre lui et Yorick. Vous auriez pu, dit-il, en lui parlant à lui-même, nous éviter cette injure. C'est un de ces petits sarcasmes que vous faites si souvent sans parler, et qui n'en sont pas moins piquans...

Mon oncle Tobie cherchoit à deviner ce que tout cela vouloit dire...

Si votre sermon, continua Didius, n'étoit bon qu'à faire des camouflets, pourquoi nous l'avez-vous lu? une société aussi savante méritoit des égards.

Et s'il étoit digne de nous être lu, c'est nous manquer également, c'est nous turlupiner que d'en faire cet usage.

Bon! se disoit tout bas le discoureur en s'applaudissant, le voilà pris dans mon dilemme comme dans une nasse: voyons comme il en sortira.

Yorick baissa modestement les yeux, puis les leva, et puis dit:

Messieurs...

Il appuya si fortement sur ce mot, que l'on crut qu'il s'étoit préparé à leur faire un discours apologétique: l'attention en fut par conséquent plus tendue.

J'ai fait des efforts incroyables, dit-il, pour composer ce morceau. Je souffrirois plutôt tous les genres de martyrs que de me résoudre à en recommencer un pareil: mes tourmens étoient excessifs. J'en ai cherché la cause et je l'ai trouvée. C'est qu'il partoit de ma tête sans la participation du cœur, et je le déchire sans pitié pour me venger des tortures d'esprit qu'il m'a causées... Prêcher?... quel mot, messieurs! ce mot, tel que les prédicateurs d'aujourd'hui l'entendent, signifie l'action de montrer l'étendue de ses connoissances, d'étaler son érudition, de faire valoir les finesses et les subtilités de son esprit. De bonne foi! n'est-il pas indigne d'en faire parade? de s'en donner un air d'importance? d'abuser, avec aussi peu de pudeur, de la demi-heure d'audience que l'on veut bien nous accorder? Est-ce là prêcher l'évangile? c'est se prêcher soi-même, c'est se donner pour exemple. Fi donc! ah! combien ne doit-on pas désirer de porter plutôt cinq ou six mots au cœur de ses auditeurs?... pour moi...

Yorick alloit continuer cette diatribe, lorsqu'un mot, un seul mot qui se fit sourdement entendre de l'autre côté de la table, détourna toute l'attention des convives...

Cela n'étoit point extraordinaire. C'étoit le mot le plus énergique, le plus expressif... mais le répéterai-je? et si je le répète?...

CHAPITRE XCXII.

_Les fausses conjectures._

Zounds!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il m'a échappé. Il est tombé au bout de ma plume comme de lui-même...

C'est Phutatorius qui le prononça... Il le prononça inopinément, presqu'à mi-voix, et pourtant assez haut pour que chacun l'entendît; et ce fut avec un coup-d'œil, un accent tellement articulé, que l'on crut que c'étoit tout-à-la-fois l'expression d'un homme qui est dans l'étonnement, et qui ressent quelque peine de corps.

Fourche!... c'est ainsi que Gastriphères qui entendoit un peu le françois, le traduisit tout de suite dans cette langue en le parodiant... Mais cela n'apprenoit rien.

Deux autres des convives ne furent pas plus heureux. Ils avoient l'oreille très-fine. Ils distinguèrent dans l'expression le mélange des deux tons aussi facilement qu'un virtuose discerne une tierce, une quinte, ou tout autre accord; mais avec toute cette finesse, ils ne purent faire que de fausses conjectures sur les causes de cette étrange prosodie. L'accord en lui-même étoit excellent: mais il étoit hors du ton. Il n'avoit pas la moindre analogie, pas le moindre rapport au sujet qui étoit sur le tapis. Ainsi, avec tout leur esprit, ces messieurs restèrent là comme des sots.

La combinaison des sons n'est pas donnée à tout le monde; moi-même tout le premier, je n'y connois rien du tout. Il y avoit là deux autres convives qui étoient précisément de mon acabit. Ils ne s'attachèrent qu'au sens exactement grammatical de l'expression, et crurent concevoir que Phutatorius, qui étoit naturellement colère, se préparoit à arracher les armes de la main de Didius, pour faire tête lui-même à Yorick, et que le terrible mot étoit l'exorde d'un discours qui ne présageoit rien de bon.

Mon oncle Tobie fut de la même opinion, et son ame sensible sentit d'avance le coup que l'on alloit porter à Yorick.

Mais Phutatorius s'en tenoit simplement à son exclamation... Cela fit penser à deux autres convives, que ce mot n'étoit que l'effet d'une respiration involontaire, dont le souffle contraint en passant par les organes de certaines personnes, prend la consistance sonore d'un jurement assez peu décent... Ils ne pensèrent pas même que Phutatorius eût conçu le moindre dessein de scandaliser ou d'attaquer quelqu'un.

Oh! oh! ceci est sérieux, disoient en eux-mêmes deux autres personnages. Voilà un jurement dans toutes les formes. Il est prémédité. C'est une première insulte, une flèche aiguë lancée contre l'ennemi.

Mon père eut aussi son opinion. Il lui sembla tout naturel que la colère qui fermentoit en ce moment dans les régions supérieures des organes de Phutatorius, se fût fait jour à travers la confusion soudaine qu'une théorie aussi étrange de la prédication avoit jetée dans toutes ses idées.

La jolie chose! et dites qu'il est agréable de disserter aussi long-temps sur des méprises! C'est presque ainsi que l'on babille sur tout le monde. Chaque chose y est interprétée de cent façons différentes.

C'est ceci.

Non. C'est cela.

Point du tout. C'est...

Quoi?...

Le plus sage dit: je n'en sais rien...

Mais, comme le plus sage, ainsi que cela est juste, passe pour être le plus sot parmi les sots, on ne voit point de plus sage parmi nous, et chaque chose est jugée, estimée, appréciée, commentée, paraphrasée, annotée, admise ou rejetée au gré de chacun, et sans que personne se doute seulement de ce qu'elle est.

Il en fut de même à la table de Didius: pas une n'y devina la cause impulsive de l'exclamation bizarre de Phutatorius.

Mais il s'y passa au moins une chose rare. C'est que les opinions particulières se réunirent toutes à celles des deux convives, qui s'étoient imaginé que Phutatorius avoit voulu insulter Yorick. Cette idée s'accrédita encore par le regard effaré du docteur qui, resté presque stupéfait, fixoit tour-à-tour chaque personne, comme s'il avoit voulu lire dans ses yeux ce qu'elle pensoit.--

Le fait est pourtant que Phutatorius ne savoit pas un mot de ce qui se passoit dans l'esprit des convives, et qu'ils ne savoient pas eux-mêmes ce qui se passoit dans le sien.

Dans le sien?... mais s'y passoit-il quelque chose? songeoit-il seulement à Yorick?

Non, mes amis; et quoique ses yeux eussent l'air farouche, quoiqu'il eût, pour ainsi dire, monté à vis tous les muscles et tous les nerfs de son visage, quoique toutes les apparences annonçassent qu'il alloit accabler Yorick sous le poids de quelque réplique sanglante; Yorick, hélas! étoit bien loin de son imagination.

L'accident le plus funeste... La crainte du moins d'éprouver quelque chose de sinistre, captivoit son attention, et toutes ses facultés sensitives et intellectuelles s'étoient concentrées dans l'endroit fatal où le danger s'étoit manifesté.

CHAPITRE XCIII.

_La précaution utile._

Gastriphères avoit vu des châtaignes dans la cuisine... elles étoient superbes. Il avoit dit au cuisinier d'en faire cuire cent cinquante ou deux cents sous les cendres. Phutatorius en sera charmé; il les aime, ajouta-t-il.

Le cuisinier n'oublia point la recommandation de Gastriphères; et les châtaignes furent servies avec le reste du dessert.

Elles étoient toutes chaudes, et enveloppées dans une serviette damassée.

CHAPITRE XCIV.

_Mes lamentations._

Oh! c'est ici, c'est ici que je regrette bien sensiblement de n'être que comme les autres écrivains, et de ne pas savoir un mot d'anglois plus qu'eux. Il ne me faudroit que ce mot, et pas davantage, pour exprimer ce que j'ai maintenant à dire.

Je connois bien celui dont on fait actuellement usage... Mais j'ai vu de jeunes filles rougir, lorsqu'elles l'entendoient prononcer... Et je m'en servirois?...

CHAPITRE XCV.

_A quoi l'attribuer?_

Apparemment qu'il étoit physiquement impossible qu'une demi-douzaine de mains fouillassent toutes à-la-fois dans la serviette.

Mais, peut-être aussi n'en fut-ce pas là la cause.

N'est-ce pas plutôt que celle des châtaignes, qui étoit destinée à faire une révolution si prompte dans l'existence physique et morale de Phutatorius, étoit plus ronde que les autres?

C'est encore là une de ces choses dont on voit l'effet, sans savoir d'où il vient.

Enfin, je ne sais point ce qui imprima ce mouvement à la fatale châtaigne.

Mais la châtaigne, sortie de la serviette, roula sur la table, sans qu'on l'aperçût, et tomba...

Où?...

Ah! c'est là ce que je n'ose dire. Tout ce que je puis faire, madame, c'est d'aider votre imagination.

Figurez-vous que Phutatorius, les jambes écartées, étoit précisément à table au-dessous de la ligne que la châtaigne y avoit parcourue, et qu'en tombant, elle tomba perpendiculairement...

Elle tomba, dis-je, sans obstacle, et en suivant les lois de la gravitation.

D'autres ont dit que c'étoit en suivant celles de l'attraction.

Mais, c'est ce qui m'inquiéte peu. Mon embarras est de vous dire qu'elle tomba dans cette espèce de baie, que les lois du décorum exigent qui soit strictement fermée comme le temple de Janus, au moins en temps de paix...

Eh mon Dieu! falloit-il tant d'alentours pour dire une chose aussi simple?...

Je sais qu'il étoit inutile que je les prisse pour vous, madame: mais je n'écris pas pour vous seule.

L'attitude de Phutatorius, sa négligence à observer un usage si familier, ouvrit la porte à cet accident.

Avis à tout le genre humain!

Autre avis! mais celui-ci n'est que pour mes critiques.

Ils viennent de voir que j'ai rangé cette aventure dans la classe des accidens: je les préviens que je ne l'ai fait que par condescendance pour l'usage reçu, d'y mettre presque tous les événemens de la vie. Je n'entends point heurter par-là l'opinion de Mythogeras et d'Acrites. Ils prétendent que ce ne fut point par accident que la châtaigne prit cette route; j'y consens. Ils soutiennent que le hasard ne dirigea, ni sa course, ni sa chûte; je le veux bien. Ils assurent que si, avec toute sa chaleur, elle tomba directement plutôt dans cet endroit que dans tout autre, ce fut exprès pour punir Phutatorius d'avoir fait imprimer, il y a douze ans, son traité obscène _de Concubinis retinendis_; j'en suis d'accord. Ils tiennent d'autant plus à cette opinion, que ceci arriva précisément et identiquement la même semaine que celle où Phutatorius alloit donner une nouvelle édition de cet ouvrage licencieux. Qu'ils y tiennent tant qu'ils voudront, je ne lutte point contre leur opiniâtreté.

Est-ce à moi à tremper ma plume dans l'encre de la controverse? je sais qu'on pourroit beaucoup écrire sur chaque côté de la question. Mais je n'ai pas autre chose à faire ici que de présenter le fait comme historien. Je n'ai point d'autre tâche à remplir que celle de rendre croyable à mes lectrices, que l'hiatus, qui se trouva à la culotte de Phutatorius, étoit assez grand pour recevoir la châtaigne, et que la châtaigne y passa perpendiculairement et toute chaude, sans que Phutatorius, ni qui que ce soit, s'en fût aperçu.

Ai-je réussi à le faire croire?...

CHAPITRE XCVI.

_Extrême inquiétude._

La châtaigne ne répandit d'abord qu'une chaleur légère.

Cette douce température fit même une sensation agréable à Phutatorius.

Mais les plaisirs passent rapidement: celui-ci ne dura que vingt-quatre ou trente secondes.

La chaleur augmentant peu-à-peu, elle ne tarda pas à passer les bornes d'un plaisir sobre, ni même à s'avancer avec assez de promptitude vers les régions de la douleur.

Le tourment de l'inquiétude, qui n'est pas moins prompt dans ses effets, se joignit aux accès de la peine, et la crise de Phutatorius devint terrible.

Son ame escortée de ses idées, de ses pensées, de son imagination, de son jugement, de sa raison, de sa mémoire, de ses fantaisies et de dix mille bataillons, peut-être, d'esprits animaux qui arrivèrent en foule et tumultueusement, par des passages et des défilés inconnus qu'ils se frayèrent, s'élança subitement sur le lieu du danger, et laissa les régions supérieures aussi vuides que la tête de nos poëtes.

Cette multitude de secours sembloit devoir lui donner quelque notion, quelque intelligence de ce qui se passoit en bas; mais il ne fut pas capable d'en pénétrer le secret. Il ne put faire que des conjectures, et la plus raisonnable de toutes celles qu'il fit, c'est que peut-être le diable y étoit. Cette idée, quelqu'inquiétante qu'elle fût, ne l'empêcha pourtant point de se résoudre dans le moment à supporter stoïquement la situation où il se trouvoit. Un certain nombre de grimaces et de contorsions, et quelques grincemens de dents auroient fait l'affaire; mais il auroit fallu que l'imagination fût restée neutre. Eh! qui pourroit, en pareil cas, se flatter de gouverner ses saillies? la sienne s'alluma. Il en sortit incontinent une conjecture qui se darda dans son esprit avec la rapidité d'un éclair, et qui, quoique la douleur excitât la sensation vive d'une chaleur insupportable, lui inspira l'idée effrayante que ce pouvoit être une morsure aussi-bien qu'une brûlure.

O déesse de l'illusion et des prestiges! où nous conduis-tu?

Mais, si c'étoit quelque lézard, quelqu'aspic, ou quelqu'autre reptile qui se fût glissé là, disoit Phutatorius en lui-même, et qu'il y essayât ses dents?

Cette idée affreuse eût suffi pour détraquer la machine la mieux organisée.

Mais un accès plus vif et piquant s'étant aiguisé dans ce moment même, Phutatorius fut saisi d'une terreur panique si subite, que dans la première épouvante, dans le premier désordre, il se trouva jeté soudain hors de lui-même. Sa stoïcité l'abandonna. Un tressaillement universel agita toute son existence, et ce fut dans le choc de cette commotion, qu'il articula cette interjection mêlée de peine et d'étonnement, qui fit faire tant de faux raisonnemens...

Zounds!...

Elle n'étoit sûrement pas canonique; mais au moins avouera-t-on qu'elle étoit aussi modérée que tout autre, dont il auroit pu se servir en pareille occasion.

Mais canonique ou non, le malheur fut que Phutatorius n'en tira aucun soulagement; elle n'étoit pas mesurée à la hauteur du mal.

CHAPITRE XCVII.

_On sait enfin ce que c'est._

Il y a des événemens qui sont infiniment plus rapides que la narration qu'on en fait.

Tel fut celui-ci. Il fallut beaucoup moins de temps à Phutatorius, que je n'en mets à le dire, pour tirer la châtaigne de l'endroit où elle étoit, et la jeter avec violence sur le parquet.

CHAPITRE XCVIII.

_Qu'en va-t-il faire?_

La châtaigne qui avoit frappé le coin d'une commode, revenoit sur elle-même en roulant. Yorick se lève avec précipitation, l'attrape et la garde.

CHAPITRE XCIX.

_Nouvelles conjectures._

N'est-ce pas une chose curieuse que d'observer le triomphe que les plus petits incidens remportent sur l'esprit? quel poids n'ont-ils pas dans une infinité de circonstances! combien de fois ne maîtrisent-ils pas l'opinion des hommes! ils règlent presque tout. Une bagatelle suffit souvent pour porter la certitude dans l'ame, et pour l'y invétérer si fortement, que les démonstrations d'Euclide ne seroient pas assez puissantes pour l'en faire sortir.--

Yorick venoit de ramasser la châtaigne. L'action étoit légère: il ne la ramassa que parce qu'il s'imagina tout simplement qu'elle n'en valoit pas moins, et qu'il tenoit qu'une bonne châtaigne méritoit bien d'être ramassée. Voilà quels furent les motifs d'Yorick; mais cet événement, tout frivole qu'il est, se présenta sous un autre point de vue dans l'esprit de Phutatorius.--

Oh! oh! dit-il, quelle précipitation, quel empressement pour ramasser ce maudit brûlot! Ah! je vois d'où cela vient: c'est une indication que la châtaigne étoit à lui.

La table étoit longue et étroite. Yorick étoit placé vis-à-vis de Phutatorius, et la position étoit avantageuse pour lui jouer quelque tour.

Je n'en doute point, dit Phutatorius, il m'avoit sûrement jeté là sa châtaigne par malice.

Le coup-d'œil qu'il donna sur le champ à Yorick mit aussitôt tout le monde au fait de ce qui se passoit dans son esprit.

Lorsqu'il arrive des inconvéniens imprévus sur ce globe sublunaire, l'esprit de l'homme, qui est composé d'une substance très-avide de connoissance, se porte rapidement derrière la scène pour examiner ce qui la met en jeu.

La recherche ici ne fut pas longue. On savoit qu'Yorick méprisoit assez ouvertement le traité _de Concubinis retinendis_ de Phutatorius.

Son action de ramasser la châtaigne passa tout d'un coup pour une satyre de cet ouvrage, dont la doctrine avoit, dit-on, blessé plus d'un galant homme au même endroit.

Cette idée réveilla Somnolentius; elle fit sourire Argalastes.

Et si vous avez examiné l'air avantageux d'un homme qui vient de deviner le mot d'une énigme, c'est précisément celui que prit Gastriphères.

On se regarda, et en trois minutes l'action d'Yorick passa pour un chef-d'œuvre de satyre.

Mais tout cela, comme on le voit, étoit aussi raisonnable que les rêves d'Aristote et de Descartes.

Phutatorius ne put s'empêcher de lui montrer du ressentiment.

A peine eut-il mangé la châtaigne, qu'il le menaça en souriant, pourtant, et en lui disant qu'il n'oublieroit pas le service qu'il venoit de lui rendre.

Mais on distinguera sans doute aisément que la menace fut pour Yorick, et le sourire pour la compagnie.

CHAPITRE C.

_Remède pour la brûlure._

Avec tout cela je souffre, dit Phutatorius.

GASTRIPHÈRES.

Réellement?

PHUTATORIUS.

Réellement.

GASTRIPHÈRES.

Diable!

PHUTATORIUS.

Je ne voudrois pourtant pas envoyer chercher un chirurgien pour si peu de chose. Est-ce que vous ne sauriez pas, vous, quelque remède pour la brûlure?

GASTRIPHÈRES.

Moi? non. Mais, tenez, demandez à Eugène: il a beaucoup de recettes.

EUGÈNE.

Cela est vrai.

PHUTATORIUS.

En ce cas, dites-moi donc ce qu'il faut que je fasse.

EUGÈNE.

Volontiers. Mais il faut que je sache quel endroit est affecté; si la partie est tendre et délicate; si elle peut être enveloppée sans danger.

C'est tout cela à-la-fois, reprit Phutatorius en y portant la main, et en levant la jambe droite pour y communiquer une douce ventilation.

EUGÈNE.

Eh bien! je vous conseille tout uniment d'envoyer demander tout de suite à quelque imprimerie une feuille de papier sortant de la presse, et de l'appliquer dessus.

PHUTATORIUS.

Du papier?

Oui, dit Yorick. D'abord le papier humide est rafraîchissant. Ce sera déjà un palliatif à l'ardeur cuisante que vous pouvez ressentir.

PHUTATORIUS.

Je conçois.

YORICK.

Mais c'est l'huile et le noir répandus sur ce papier qui opéreront la vraie guérison.

EUGÈNE.

Précisément, et je ne connois point de topique plus anodin, plus doux, plus efficace.

GASTRIPHÈRES.

Si c'étoit moi, et si effectivement l'huile et le noir font tout, je n'irois pas si loin pour chercher un remède. Je prendrois de la charpie, et je l'imbiberois sur le champ de noir et d'huile.

YORICK.

Gardez-vous bien, Phutatorius, de suivre cette idée.

EUGÈNE.

Assurément. La charpie ne vaut rien.

GASTRIPHÈRES.

Pourquoi cela?

EUGÈNE.

J'ai peut-être été trop loin en disant qu'elle ne valoit rien. J'ai voulu dire qu'elle n'étoit pas si bonne que le papier imprimé.

GASTRIPHÈRES.

Mais encore, pourquoi?

EUGÈNE.

Cela est évident. Le papier imprimé a un avantage qui ne se rencontre dans aucun autre topique. C'est son extrême propreté. Et si le caractère surtout est très-fin, la matière se trouve répandue si légérement, avec une telle égalité et dans des proportions si justes, les majuscules exceptées, qu'il n'y a point de spatule qui en puisse faire autant.

GASTRIPHÈRES.

Je me rends.

PHUTATORIUS.

Parbleu! cela vient à merveille. On tire actuellement la centième feuille de mon traité; j'en vais envoyer chercher une.

GASTRIPHÈRES.

Il n'importe laquelle.

YORICK.