Part 10
Hélas! oui, et il étoit innocent le pauvre garçon. On ne l'en battit pas moins presqu'à mort. Ils auroient mieux fait de le fusiller sur-le-champ, comme il le demandoit: son ame n'auroit fait qu'un vol jusqu'au haut du ciel, car il n'étoit pas coupable.
Je le crois, dit mon oncle.
Ah! monsieur, je n'y pense jamais que je n'aie la foiblesse de pleurer.
Les larmes, Trim, ne sont pas toujours une preuve de foiblesse. Je l'éprouve moi-même.
Je sais bien, dit Trim, que monsieur pleure souvent; et c'est aussi ce qui m'empêche d'avoir honte de moi-même. Eh! monsieur, quand je pense à ces deux pauvres garçons! c'étoient de si bons enfans! ils étoient si sages, si honnêtes, si braves, si généreux! ils avoient si bonne envie de se pousser loyalement dans le monde! et que n'ont-ils pas souffert pour rien? Le pauvre Tom! être mis à la question pour avoir épousé la veuve d'un juif qui vendoit des saucisses et du boudin! Et ce pauvre Dick John passer par les baguettes, parce qu'un fripon, pour se sauver, avoit mis quelques ducats dans son havresac? Oh! ce sont-là des choses, s'écria Trim, qui me font saigner le cœur.
Mon père ne put s'empêcher de rougir.
Va, dit-il à Trim, il seroit bien fâcheux que tu éprouvasses jamais des peines pour toi-même, quand tu es si sensible à celles des autres.
Hélas, dit Trim, monsieur sait que je n'ai ni femme, ni enfant, et que je ne puis, par conséquent, être tout-à-fait malheureux dans ce monde.
Mon père sourit.
Vraiment, dit mon oncle, je ne vois pas ce qu'un aussi honnête homme que toi pourroit avoir à craindre, à moins que ce ne soit la misère sur tes vieux jours, lorsque tu ne pourras plus servir, et que tu survivras à tes amis.
Aussi est-ce là le seul malheur que je redoute.
Ne crains rien, mon enfant, reprit vivement mon oncle, en laissant tomber sa béquille, et se levant sur ses deux jambes: tant que ton maître possédera un schelling, tu ne manqueras jamais.
Trim voulut le remercier, mais les larmes le gagnèrent; il fit sa profonde révérence, sortit et ferma la porte.
Frère, dit mon oncle Tobie, je laisse à Trim mon boulingrin: mon père sourit.
Et de plus je lui laisse une pension: mon père le regarda en fronçant le sourcil.
CHAPITRE LXVIII.
_Pourquoi pas?_
C'est morbleu bien là le temps, s'écria mon père en lui-même, de parler de pension, de boulingrin et de grenadiers.
CHAPITRE LXIX.
_Préparatifs de mon Père._
Mon père, à la seule idée du grenadier du régiment de Makai, étoit retombé sur son lit, comme si mon oncle Tobie l'eût assommé. Il y retomba dans la même attitude. Il ne se releva qu'en faisant les mêmes mouvemens. Les attitudes en elles-mêmes, madame, ne sont presque rien; mais le passage d'une attitude à l'autre est quelque chose. C'est en sentimens ce que les dissonnances sont en musique; elles préparent aux grands traits.
C'est pourquoi mon père ne sortit de cette seconde crise qu'en observant tout ce qu'il avoit fait à la première; et il étoit prêt aussi à recommencer son discours lorsqu'il se rappela le peu de succès qu'il avoit eu... Cet essai lui fit prendre un autre biais. Il se leva, fit trois tours dans la chambre, puis s'arrêta tout court et debout, en face de mon oncle Tobie, alors il se crut avoir un avantage qui ne lui seroit pas aisément enlevé par un homme assis; et posant trois doigts de sa main droite dans la paume de sa main gauche, il parla ainsi à mon oncle Tobie.
CHAPITRE LXX.
_Cela ne réussit pas bien._
Quand je réfléchis sur l'homme, frère, et que j'examine ce côté sombre où la vie humaine se peint dans des nuages de trouble et d'affliction; quand je considère combien de fois nous mangeons du pain de douleur, que nous sommes nés pour la peine, et que les tourmens sont une des principales portions de notre héritage...
Ma foi! dit mon oncle, je crois que je suis né pour rien, si ce n'est pour ma commission.
Comment, dit mon père, qui craignoit quelque soudaine invasion militaire de mon oncle Tobie, est-ce que mon oncle ne vous a pas laissé cent vingt livres sterling de rente?
Eh! qu'aurois-je fait sans cela? reprit mon oncle Tobie.
Ce n'est pas là de quoi il s'agit, dit mon père. Je vous disois, frère Tobie, que lorsque l'on fait le calcul de tous les malheurs, _item_, dont la vie de l'homme est surchargée, il est impossible de concevoir dans quelles sources cachées il puise des forces pour y résister.
Hélas! s'écria mon oncle Tobie, en levant les mains au ciel, c'est par le secours du seigneur Dieu tout-puissant. Ce n'est pas notre propre force qui nous soutient, c'est sa main divine. Oh! mon frère! c'est le plus grand, c'est le meilleur des êtres. C'est lui qui nous défend, qui nous conserve.
Voilà, dit mon père, ce qui s'appelle couper le nœud; je veux, au contraire, que vous le dénouyiez. Ecoutez: je vais vous conduire dans ces profondeurs mystérieuses.
Soit, dit mon oncle.
Alors mon père changea d'attitude, et prit celle que Raphaël donne à Socrate au milieu de l'école d'Athènes. Elle est si bien imaginée, si vraie, que les spectateurs croient deviner ce que dit le philosophe. L'index de sa main gauche, placé entre le pouce et l'index de sa main droite, indique effectivement tout ce que disoit l'orateur. On croit l'entendre. _Vous convenez de cela?... de ceci?... de ceci encore?... Je n'ai pas besoin de vous observer... Cela vous paroît clair?_... Donc... etc.
Oh! Garrick, quelle scène tu ferois de ce passage, si tu avois vu mon père ainsi placé vis-à-vis de mon oncle Tobie.
CHAPITRE LXXI.
_Encore moins._
De toutes les machines qui existent, frère Tobie, dit mon père avec un air sérieux, l'homme est sans contredit la plus curieuse. Mais elle est composée de substances si fragiles, toutes les parties en sont si misérablement engrainées, qu'elle ne résisteroit pas un instant au chaos des cailloux et des ornières de la vie, si quelque ressort secret par la force de son impulsion...
Et ce ressort secret, frère, je maintiens que c'est la religion.
Et tout cela, morbleu! dit mon père, en retirant son doigt socratique de la position où il étoit, raccommodera-t-il le nez de mon fils...
La religion raccommode tout, dit mon oncle.
Eh bien! frère, je ne doute point que si mon fils fût arrivé dans ce monde sans être aussi cruellement mutilé, il y eût fait son chemin comme un autre; mais le mal est fait; appliquons-y le seul remède que je connoisse. Donnons-lui un nom qui lui inspire de l'élévation dans l'esprit et dans les idées: je veux qu'il soit nommé Trismégiste... Allons...
Je souhaite, dit mon oncle, que cela puisse réussir.
CHAPITRE LXXII.
_Mon chapitre des hasards._
Quel long chapitre des hasards, dit mon père en se retournant vers mon oncle Tobie, comme il étoit sur la première marche de l'escalier pour descendre; quel long chapitre de hasards, frère Tobie, les événemens de ce monde pourroient nous fournir, si nous prenions la peine de les rassembler! Parbleu! frère, vous n'êtes pas fort occupé, prenez la plume et calculez-les. Moi! je ne sais pas plus calculer que cette rampe. Mon oncle Tobie étoit démonstratif. En parlant de la rampe, il l'avoit frappée de sa canne, et le contre-coup renvoya la canne assez vivement sur l'os de la jambe de mon père. Je ne l'ai pas fait exprès, s'écria mon oncle Tobie. Je le crois bien, frère, répartit mon père, en se frottant la jambe. Je vous assure que c'est un pur hasard. Eh bien! frère, c'est un hasard de plus à mettre dans notre chapitre.
Le double succès de la répartie de mon père lui fit oublier la douleur qu'il ressentoit à la jambe. Rien n'étoit plus heureux, et ce fut bien encore là un pur hasard. Sans cela personne n'auroit jamais été instruit de ce qui faisoit alors le sujet des calculs de mon père... Je défie à qui que ce soit de le deviner.
Mais que ce chapitre des hasards a pris une heureuse tournure! je l'avois promis; et il s'est trouvé fait comme sans y songer. Tant mieux, ma foi! j'ai bien assez de besogne sans celle-là. N'ai-je pas promis un chapitre sur les nœuds? Un autre sur les souhaits? Un autre sur les moustaches? N'en ai-je pas deux à faire sur le bon et sur le mauvais côté des femmes?... Le premier, à la vérité, ne m'inquiète guère; il sera court, très-court; mais l'autre! j'en sue d'avance. Et mon chapitre sur les chapitres quand viendra-t-il? C'en est trop pour si peu de temps qui me reste cette année. Cependant je m'y obstine, et je ne me coucherai peut-être pas que n'aie fait un de ces articles importans.
CHAPITRE LXXIII.
_Mon chapitre des chapitres._
Oui, sans doute, je ferai un de ces articles, pourvu qu'on me laisse écrire à ma fantaisie. Est-ce donc à moi que l'on peut proposer de s'assujettir à des règles? jamais. Ce n'est pas l'écrivain qui doit les suivre, c'est aux règles à se soumettre à son génie. Malheur à qui s'en rend esclave! on reste froid, lourd, embarrassé, et avec l'ouvrage le plus scrupuleusement régulier, on endort ses lecteurs: au loin ces entraves somnifères!
C'est en les écartant que je commence mon chapitre des chapitres.
Le voilà entrepris: point de repos qu'il ne soit complètement fini. Un autre se contenteroit peut-être de l'ébaucher pour y revenir demain. Il le retourneroit de cent façons et s'y appésantiroit.
Sottise! les bonnes choses partent comme un éclair. Je ne suis pas de ceux qui disent qu'il faut écrire difficilement. Il me semble voir des gens qui se calent pour soutenir un fardeau tout prêt à les écraser, et je suis bien sûr que, si j'en faisois autant, je ne me meublerois la tête que de lieux communs; je n'aurois que des choses assommantes à dire.
Il est vrai que je pourrois les habiller avec pompe, et que je serois en droit le lendemain de m'écrier, comme la plupart de nos écrivains: écoutez, voici de belles choses. Il est affreux que l'on néglige notre méthode. Aussi tous les livres, à l'exception des nôtres, sont-ils détestables...
Un moment, messieurs, je n'approuve point vos livres d'une phrase, et qu'il faut lire sans interruption, ou laisser de côté pour ne jamais les reprendre.
Les chapitres ont leur mérite, et si j'étois emphatique, que ne dirois-je pas en leur faveur? je m'écrierois: il n'est rien de plus _supérieurement_ utile que d'en faire usage. Ils reposent _prodigieusement_ l'esprit: ils soulagent _merveilleusement_ l'imagination; ils aident _étonnamment_ la mémoire; et dans un ouvrage dramatique de l'acabit de celui-ci, par exemple, ils sont aussi _indispensablement_ nécessaires que la coupe des scènes dans un drame théâtral.
Grace à Dieu! je déteste ces longs adverbes, ces épithètes boursoufflées.
Si vous voulez savoir pourquoi, et prendre quelque idée de cette matière, lisez Longin.
Si après avoir lu, vous n'en savez pas davantage, lisez-le encore une fois.
Lisez-le une troisième, une quatrième.
Avicenne et Licetus avoient lu chacun quarante fois la métaphysique d'Aristote sans y rien comprendre.
Et voici ce qui en arriva.
C'est qu'Avicenne devint le plus terrible des écrivains de son siècle.
Et que Licetus...
Mais que tu es bizarre dans tes quintes, ô Nature!
Que le sort de ce Fortunius Licetus est étrange!
Il n'étoit encore qu'un embryon quand tu l'envoyas dans ce monde. Il n'y avoit guère d'apparence qu'un être de cette espèce, qui n'avoit que cinq pouces de long, pût vivre. Cependant il vécut: il devint même un homme extraordinaire. Ses progrès dans les sciences spéculatives furent si rapides, qu'il parvint à composer assez promptement un ouvrage dont le titre seul étoit presque aussi long que tout son corps. C'est sa _Gonopsychanthropologie_, ou, ce qui est la même chose, son Traité de l'ame humaine...
Voilà ce que j'avois à dire, et c'est ce que j'appelle mon chapitre des chapitres. Je puis ajouter, sans faire tort aux autres, que je le regarde comme plus érudit et le plus scientifique de tous ceux que j'ai faits.
Une chose encore que je garantis, c'est qu'il est mieux traité ici que dans l'Encyclopédie, et cela ne m'étonne point. De tous les livres qui portent aujourd'hui ce titre, je ne connois de bon que l'_Encyclopédie Perruquière_.
Avis aux têtes chauves! la mienne s'en est bien trouvée.
CHAPITRE LXXIV.
_L'Art de marcher._
Il aura donc nom Trismégiste, frère! c'est un si beau nom! celui qui, de tous les mortels, l'eut le premier, fut à mon gré le plus grand homme qui ait jamais vu le jour. Il fut roi, législateur et philosophe. C'est lui qui inventa l'écriture, qui donna les premières lois à l'Egypte, qui introduisit l'usage des sacrifices. Le croiriez-vous bien? sans lui, la méthode de se battre à coups de poings et à coups de tête en Angleterre, seroit peut-être encore inconnue... Il en apprit l'exercice aux Egyptiens...
Diable!... dit mon oncle, s'il entendoit aussi bien l'attaque et la défense, il falloit, sans doute, aussi qu'il fût ingénieur...
N'en doutez pas, dit mon père en levant le pied pour descendre la seconde marche.
Prenez garde! dit mon oncle Tobie, vous allez tomber.
Mon père, en effet, chancela si fort que mon oncle Tobie n'eut pas cette crainte sans raison.
Heureusement, frère Tobie, dit mon père, que je me suis retenu. J'avois perdu l'équilibre. C'est faute de m'être rappelé de quel pied je suis parti pour venir jusqu'ici. Vous ne sauriez croire combien il est utile de s'en souvenir. Aristote, qui a fort amplement traité de cette matière, n'a pu la résoudre, et l'a rejettée dans ses problèmes.
L'utilité m'en a paru si frappante que je l'ai approfondie. Que l'on voit bien là toute la prévoyance de la nature dans tout ce qu'elle a fait! si nous jetons les yeux sur l'homme, sur les animaux, sur les oiseaux, sur les insectes, nous trouvons en chaque classe une uniformité parfaite dans les agens qu'elle leur a donnés pour marcher. Ils ont plus de pieds les uns que les autres: mais si l'homme n'en a pas plus que les dindons, on n'en voit pas moins dans ce petit nombre, quel a été le dessein de la nature.--Elle leur en a donné à chacun une paire. C'est par paire aussi qu'elle les a distribués à tous les autres animaux.--Le plus ou le moins n'y fait rien. Le _mille pattes_, avec la multitude qu'il en a, ne les a pas autrement que par paires. Il en est ainsi des êtres microscopiques.
La nature est invariable sur ce point. Si l'on considère en même-temps qu'elle n'a opéré de cette manière, qu'en mettant tout autant de pieds ou de pattes d'un côté que de l'autre, et que le pied ou la patte qui est de ce côté-ci, correspond exactement à la patte ou pied qui est de ce côté-là, on conçoit tout d'un coup l'objet qu'elle a eu.--Qu'est-ce que le mouvement de l'homme et des animaux? un bon physicien devroit être là tout prêt à me répondre; mais j'attendrois peut-être long-temps une sottise. Le mouvement n'est autre qu'un composé de travail et de repos.--La nature l'ayant imprimé aux hommes, aux animaux et aux insectes, elle leur donna sur-le-champ ce qui pouvoit le plus commodément et le plus sûrement leur faire mettre à profit cet avantage. C'est pour cela qu'elle les gratifia tout aussitôt des pieds et des pattes qu'on leur voit, et que pour en faire mouvoir une partie, elle régla qu'ils laisseroient l'autre en repos.--Cette règle est universelle. Je n'y connois qu'une exception, c'est quand je saute, ce qui m'arrive rarement...
Et ce qui auroit pourtant pu vous arriver tout-à-l'heure, dit mon oncle Tobie...
Je l'avoue, répliqua mon père. Il y a cependant encore, continua-t-il, une exception, c'est lorsque je vais à cloche-pied. Mais cette manière d'aller et l'action de sauter, sont des mouvemens convulsifs dont on ne peut conclure autre chose, sinon que l'homme, dans son libre arbitre, fait souvent des écarts qui ne sont pas sans danger... La machine humaine est quelquefois toute détraquée par un saut imprudent: on se fatigue jusqu'à l'excès, en ne faisant qu'une très-petite course à cloche-pied.--Aussi est-ce de là que j'ai principalement appris que nous ne marchions bien, que par le mouvement et le repos alternatif de nos jambes et de nos pieds. Apparemment que celui qui a fléchi sous moi, n'étoit pas celui qui devoit agir...
Sûrement! dit mon oncle Tobie. Une fois que l'on connoît le principe des choses, reprit mon père, on rend aisément raison de tout ce qui peut y être relatif. Mais Aristote qui ne l'a point connu, parce qu'il n'a fait que des spéculations sans consulter l'expérience, demande pourquoi nous n'avons pas aussi-bien trois pieds que nous en avons deux.--
Aristote est un sot, dit mon oncle Tobie.
Je n'aurois osé le dire, répliqua mon père.
Eh bien! je le dis, moi, reprit mon oncle Tobie.
CHAPITRE LXXV.
_La double entente._
Eh! eh! Suzanne, s'écria mon père en la voyant passer au bas de l'escalier avec un gros oreiller sous le bras, comment va ma femme? comme ça, dit Suzanne, sans s'arrêter.--
Et l'enfant? Point de réponse.
Que dit le docteur Slop? que fait-il?
Suzanne étoit déjà loin. Mon père se mit le dos contre la rampe. «Frère Tobie, dit-il, de la multitude des énigmes que la vie conjugale offre sans cesse à deviner au pauvre mari, je n'en connois point de plus impénétrable que celle-ci. Ma perspicacité y a toujours échoué. C'est de savoir pourquoi et comment il se fait, dès que madame est en couche, que toutes les femmes de la maison en soient plus fières et plus impérieuses de moitié.--»
C'est que je crois, dit mon oncle Tobie, que nous nous paroissons à nous-mêmes plus petits.--Je ne vois point d'enfant nouveau né, que je ne sente, pour ainsi dire, que je m'appétisse. C'est un moment bien dur à passer pour une femme, continua-t-il en remuant la tête.
Oui, c'est un furieux moment, dit mon père en remuant aussi la tête.
Mais depuis que la mode est venue de remuer la tête en parlant, on ne la remua peut-être jamais par des motifs plus contraires.
Que Dieu les bénisse! c'est ce que vouloit dire mon oncle.
Que le diable les emporte! C'est ce que n'osoit dire mon père.
CHAPITRE LXXVI.
_L'utilité des journaux._
Mais, messieurs, descendrez-vous donc à la fin aujourd'hui? holà! eh!... quelqu'un.
Me voilà, monsieur: que vous plaît-il?...
Tiens, prends ce schelling, et cours vîte chez le libraire du coin.
Oui, monsieur.
Tu lui demanderas le premier journal qui tombera sous sa main.
Oui, monsieur.
Et tu me l'apporteras.
Oui, monsieur.
Mais va donc...
Oui, monsieur.
Tu es encore là?... le voilà pourtant parti. Dieu soit loué!... en vérité, me disois-je, ils sont admirables, nos Aristarques!... Mais admirabilissimes!
Ils sont fertiles en expédiens!
Leur critique est si juste! si honnête! si douce!
Ils découvrent si facilement les fautes qu'on n'a point faites!
Ils recommandent si habilement de faire celles qu'il faut éviter!
Ils indiquent des moyens si sûrs de mieux faire!
Ah! ils sont admirables, admirabilissimes, messieurs nos Aristarques.
On voit mon embarras. Je ne sais comment m'y prendre pour faire descendre tout-à-fait mon père et mon oncle Tobie...
Et peut-être que ce journal va m'apprendre comment il faut les faire remonter.
Que cela seroit heureux! si j'y pouvois trouver le moyen de les faire coucher!
D'honneur! ils en ont bien besoin...
Monsieur, voilà un journal.
Bon! c'est justement celui qui a le plus de vogue. Voyons, lisons. La fadeur!... quelle platitude!... c'est-là une épigramme?... Je ne m'en serois pas douté. Passons... Une épître à un seigneur russe?... Et le seigneur russe est un cèdre du Liban?... et le poëte est une foible tige d'hysope?... Vil rimeur! tu es plutôt un ver rampant. Et le seigneur?... Il est ce qu'il est. Mais quoi encore? Ma foi! ce qu'est un seigneur; rien si vous voulez.
Ce journal me coûte un schelling. Je ne le regrette pas. Quand mon père et mon oncle Tobie seront couchés, il faudra qu'ils dorment. Je lirai à l'un l'épître au seigneur russe, et à l'autre les épigrammes.
Avec tout cela, si chaque jour de ma vie me tailloit autant de besogne que m'en a fourni celui-ci, je ne sais quand j'aurois fini. Voyez un peu la crise singulière où je suis. Jamais peut-être aucun biographe ne s'est trouvé dans cette situation avant moi; peut-être qu'aucun ne s'y trouvera jamais, et qu'elle étoit réservée pour moi seul, depuis la création jusqu'au néant de tous les êtres.
A pareil jour que celui-ci de l'année dernière, j'avois un an de moins.
Aujourd'hui, par conséquent, j'ai un an de plus.
Pardon si j'écris ceci avec gravité. Ce sont des réflexions calculées qui doivent avoir un air de pesanteur.
Je dis donc que je suis aujourd'hui plus vieux d'un an, que je ne l'étois à pareil jour de l'an passé. Me voici déjà presque à la fin de mon second volume, quoique je n'aie à peine qu'un jour d'existence.--Il est évident par-là que j'ai trois cent soixante-cinq jours de plus à écrire de ma vie, que je n'en avois lorsque j'ai mis la main à la plume pour la première fois. Ainsi, au lieu d'avancer dans ma tâche, comme fait le commun des écrivains, je recule. A deux volumes par jour de mon existence, chaque année va me mettre en arrière de sept cent trente volumes, et de sept cent trente-deux lorsqu'elle sera bissextile.
Il est bien certain aussi que je vivrai trois cent soixante-quatre fois plus vîte que je n'écrirai. Ainsi, d'intérêts en intérêts, je me verrai si accablé qu'il faudra que j'y succombe.
Cependant, mes amis, ne nous désespérons pas.--Pourvu que le ciel soutienne les papeteries, je ne contribuerai pas peu à leur consommation. Quant aux plumes, la nature est bonne dans ce climat; et grâce à la providence, notre pays ne manque pas d'oies.
CHAPITRE LXXVII.
_Les quatre événemens._
Mon père et mon oncle Tobie cessèrent leur babil. Ils achevèrent de descendre l'escalier, allèrent se coucher et s'endormirent.
Le journal ne contribua en rien à tout cela.
CHAPITRE LXXVIII.
_La leçon._
En ce cas, dit mon père à Suzanne, donne-moi donc vîte ma culotte.
Pardi! oui. Vous croyez que vous aurez le temps de vous habiller? nenni pas; car votre enfant est aussi noir...
Que?... dit mon père, qui, comme tous les orateurs, avoit un foible singulier pour les comparaisons.
Je vous dis, reprit Suzanne, qu'il est à la mort.
Et Yorick, où est-il?
Jamais où il devroit être, dit Suzanne. Mais son vicaire est-là. Il baptise déjà l'enfant, et n'attend plus que son nom. Madame m'a dit de venir bien vîte avertir monsieur Tobie pour le nommer, et vous demander s'il lui donnera aussi le nom de Tobie...
Ma foi! dit mon père, si j'étois sûr qu'il mourût, autant vaudroit en faire la politesse à mon frère. Ce seroit dommage de lui donner un aussi beau nom que celui de Trismégiste, pour le lui voir perdre aussitôt... Mais il en peut revenir... Va, va-t-en toujours, Suzanne, et dis que je vais me lever.
Vous n'en aurez pas le temps, vous dis-je: il est aussi noir que mon collier...
Diable! il est de jais, ton collier! eh bien! va donc dire qu'on le nomme Trismégiste... Mais, non, attends, tu l'oublieras; tu es si bête!...
Pardi! ne faut-il pas avoir bien de l'esprit pour se souvenir de Trismégiste?... et Suzanne se met à courir de toutes ses forces.
Mon père saute en bas du lit et cherche sa culotte.
CHAPITRE LXXIX.
_J'obtiens enfin un nom dans le monde._
C'est Trist... Trist... oui, oui, Trist... Quelque chose comme cela, dit Suzanne en entrant toute essoufflée... Trist?... répéta le vicaire en levant des yeux qui annonçoient que la mémoire faisoit un effort. Oui, Trist... dit Suzanne. Mais il y a encore quelque chose avec, sans doute, dit le vicaire? c'est Tristram? Nous y voilà, reprit Suzanne, c'est Tristramgiste... Eh non! dit le vicaire, il n'y a point de giste.
Si fait! si fait! dit Suzanne. Eh non encore! vous allez voir qu'elle va m'apprendre mon propre nom. Je vous dis que c'est mon nom. Or donc, dit-il à haute voix, Tristram _ego_, etc. etc. etc. etc. Et c'est ainsi que j'eus le nom fatal de Tristram, et qu'il me restera tant que je vivrai.
CHAPITRE LXXX.
_Je vous mets à mieux faire._