Oeuvres complètes, tome 2

Part 1

Chapter 13,831 wordsPublic domain

ŒUVRES COMPLÈTES DE LAURENT STERNE.

NOUVELLE ÉDITION AVEC XVI GRAVURES.

TOME SECOND.

A PARIS, Chez JEAN-FRANÇOIS BASTIEN. AN XI.--1803.

_Ce volume contient_

La seconde partie des Opinions de Tristram Shandy.

VIE

ET OPINIONS

DE

TRISTRAM SHANDY.

CHAPITRE PREMIER.

_Le Docteur Slop va aussi son petit train._

Eh! arrive! arrive! Le voilà! Oui, c'est lui, c'est Obadiah, et il est chargé de tous les instrumens chirurgicaux du docteur Slop, et il montre de loin le sac verd où ils sont renfermés...

--Les voici, dit Obadiah, en mettant le sac verd sur la table; et voilà la couronne que je t'ai promise, dit mon père, et voilà aussi la mienne, dit mon oncle Tobie.

--A présent que j'ai mes outils, dit le docteur Slop, et que je puis être utile à madame Shandy, je crois qu'il est à propos d'envoyer savoir comment elle se trouve.

--Point d'inquiétude, dit mon père; j'ai donné des ordres précis à la vieille sage-femme de nous avertir aussitôt qu'il surviendroit quelque difficulté...

--Des ordres à la vieille sage-femme? reprit le docteur Slop. Quoi! que voulez-vous dire? Qu'est-ce que cela signifie?

--Ne vous fâchez point, docteur, dit mon père en souriant, avec un air d'embarras. Il faut que vous sachiez que vous n'êtes ici qu'en qualité d'auxiliaire. Ce sont les termes d'un traité solennel qui s'est fait, bien contre mon gré, entre ma femme et moi. Il est même convenu que vous ne serez d'aucun secours, si la vieille sage-femme est assez adroite pour se passer de vous.

--Mais, comment diable?...

--J'ai fait ce que j'ai pu, continua mon père, mais les femmes ne se mènent pas toujours comme on veut; elles ont leurs idées: et puis, à parler vrai, ce n'est pas nous qui sommes là. Elles portent tout le fardeau; il faut bien leur passer quelque chose, et le moins qu'on puisse leur permettre en cette occasion, c'est d'agir en souveraines, et de se mettre entre les mains de qui bon leur semble...

Elles ont raison, dit mon oncle Tobie... Mais, monsieur, reprit le docteur Slop, en s'adressant à mon père, et sans égard pour l'opinion de mon oncle Tobie, j'aimerois beaucoup mieux leur céder quelque chose de moins essentiel. Un père de famille attentif, et qui veut perpétuer sa race, ne doit pas souffrir qu'elles s'arrogent une pareille prérogative... Il y a tant d'autres choses qu'on peut leur laisser à gouverner.

--Je ne sais, dit mon père avec un peu de vivacité, ce qu'on pourroit leur abandonner... Mais il me semble qu'il n'y a rien de si simple, que de leur laisser le choix de la personne qui doit les aider à mettre nos enfans au monde.

--Pour moi, dit le docteur Slop, j'aimerois presque autant leur laisser le privilége de les faire faire par qui elles voudroient.

--Puisque la chose est si sérieuse, dit mon oncle Tobie au docteur, je vous demande excuse...

--Monsieur, répliqua le Docteur, elle est de la plus grande importance. Aussi ne peut-on concevoir jusqu'à quel point l'émulation des grands maîtres s'est excitée depuis quelques années... Lucine en personne seroit aujourd'hui une ignorante.--L'art est parvenu à son plus haut degré de perfection. C'est singulièrement sur l'extraction prompte et sûre du fœtus que l'on s'est attaché à faire des découvertes.--Les soins qu'on a pris n'ont pas été inutiles... On a acquis, sur ce point, des lumières qui... en vérité, sont... tout-à-fait surprenantes, et qui...

--Je voudrois, docteur Slop, dit mon oncle Tobie, que vous eussiez vu les armées prodigieuses que nous avions en Flandre... peut-être...

CHAPITRE II.

_Il faut y veiller._

Laissons tomber le rideau sur cette scène. Ce ne sera pas pour long-temps: mais cela est indispensable. Il faut absolument que je fasse souvenir le lecteur d'une chose, et que je lui en apprenne une autre.

Celle que je veux lui apprendre vient pourtant un peu hors d'œuvre. Il auroit peut-être fallu que je la lui eusse apprise cinquante pages plus haut. J'y pensois bien dès ce moment; mais je prévoyois aussi qu'elle iroit mieux ici que là. Me suis-je trompé? J'en serois fâché; ce seroit un défaut dans mon livre qu'on ne manqueroit pas de me reprocher. Mais comme il n'y aura que celui-là, je m'en console.

Dès que j'aurai fini avec ces deux choses, les poulies tourneront et relèveront le rideau. Mon père, le docteur Slop et mon oncle Tobie reprendront leur conversation. Si elle est interrompue, ce ne sera pas ma faute.

Mon père, et c'est là ce que je veux rappeler au souvenir du lecteur, avoit, comme on l'a vu, des notions tout-à-fait particulières sur l'influence des noms de baptême.--On a également vu sans doute qu'il n'en avoit pas de moins singulières sur cet autre point qui précède.--Oui, on a dû voir cela: j'en ai assez dit pour le faire comprendre. Mais enfin, si l'on avoit pu deviner, dans les cinquante milliards d'opinions originales de mon père, celle dont je veux parler ici, je veux bien expliquer cette énigme, si c'en est une. C'est que mon père n'avoit pas des idées moins extraordinaires sur tous les étages de la vie de l'homme, depuis l'instant de sa conception jusqu'à sa seconde enfance, que sur les autres époques de sa vie.

M. Shandy, mon père, voyoit, monsieur, les choses tout autrement que ne les voyoit le vulgaire. C'est un privilége particulier qu'il tenoit de la nature. Les opinions des autres n'étoient, selon lui, que l'effet d'une routine de penser et de réfléchir qui ne lui convenoit point.--Non, point. C'étoit un rechercheur raffiné qui ne se laissoit point séduire par les notions les plus communément reçues. Il les traitoit même assez mal; il prétendoit que c'étoit presque autant d'impostures. On l'entendoit souvent dire que le point scientifique qui conduisoit à la connoissance exacte des choses, devoit être presque invisible, et que sans cela les minuties de la philosophie, qui devoient toujours emporter la balance, n'auroient presque aucun poids.--La connoissance, disoit-il, est comme la matière qui est divisible à l'infini. Un grain, une dragme fait tout aussi bien partie de la matière, que le poids de tout le globe terrestre.--En un mot, une erreur est toujours une erreur; il n'importe où elle se trouve, que ce soit dans une fraction ou dans un quintal. Elle est également fatale à la vérité.--La vérité est aussi lézée par l'erreur où l'on est sur l'aile d'un papillon, que par celle que l'on fait en raisonnant sur le disque du soleil, de la lune et de toutes les étoiles.--

Il se plaignoit que les affaires de ce monde alloient de mal en pis, précisément parce qu'on négligeoit de faire cette considération, et qu'on négligeoit encore plus d'en faire l'application aux affaires civiles et aux vérités spéculatives. En voilà le funeste effet, s'écrioit-il; c'est que l'arche politique cède au poids des affaires, et l'on ne peut se dissimuler que notre constitution, qui est si excellente à l'égard de l'église et de l'état, ne soit sapée par les fondemens, et ne menace ruine.

Vous vous écriez, disoit-il, que le peuple anglois est un peuple ruiné, perdu! Pourquoi cela? s'écrioit-il à son tour, en faisant usage du syllogisme de Zénon et de Chrysippe, sans savoir qu'il étoit d'eux; par quelle raison sommes-nous un peuple ruiné? Parce que nous sommes corrompus. Pourquoi, monsieur, êtes-vous corrompus? parce que nous sommes indigens. C'est notre indigence et non notre volonté qui nous perd. Mais pourquoi, ajoutoit-il, êtes-vous indigens? C'est parce que vous négligez, répondoit-il, la culture de votre sol. Nos billets de banque, monsieur, nos guinées, nos schellings même savent bien se conserver eux-mêmes.

Il en est ainsi, disoit-il, de toutes les sciences: on n'en altère point les points essentiels établis; les lois de la nature se défendent et se garantissent d'elles-mêmes... Mais l'erreur!... ajoutoit-il en fixant ma mère; l'erreur!... si monsieur... elle se glisse dans les plus petits trous, dans les plus petites crevasses que la nature néglige de garder.

Et c'est-là, madame, ce que je voulois vous rappeler de la façon de penser de mon père.--J'ai réservé pour cet endroit-ci ce que je voulois vous apprendre, et le voici; lisez.

CHAPITRE III.

_Le chagrin rend injuste._

Il n'y avoit point de bonnes raisons, comme on sait, que mon père n'eût employées pour résoudre ma mère à se servir du ministère du docteur Slop.--Il vouloit absolument qu'elle le préférât à celui de la sage-femme; mais il n'avoit pu rien gagner sur elle. Il lui avoit parlé en philosophe, en chrétien, etc... Elle avoit toujours résisté, tout avoit été inutile.--Enfin pour dernière ressource, il s'étoit servi d'une raison singulière, qu'il croyoit infaillible, pour la déterminer à écouter favorablement sa proposition. Cependant, toute infaillible qu'elle étoit, elle ne lui réussit pas.--Il ne put jamais parvenir à en faire concevoir la force à ma mère...

Que je suis malheureux! s'écrioit-il, une après-midi qu'il venoit de raisonner avec elle une heure et demie entière, et le tout en vain: Que je suis malheureux! Oui, disoit-il, en mordant ses lèvres; c'est un fléau terrible pour tout homme qui se pique de faire des raisonnemens persuasifs, que d'avoir une femme dont la tête soit si lourde, l'esprit si hébêté, qu'elle ne puisse comprendre la moindre des conséquences qui en sont la suite. Non, elle ne les comprend point... ne les comprendra pas... Il seroit question de sauver son ame de la perdition, que cela lui seroit égal... Mariez-vous donc! hélas! la femme a, dit-on, été faite pour le bonheur de l'homme. Je le veux bien croire; mais ce n'étoit pas pour le mien.

CHAPITRE IV.

_Il sait enfin où elle est._

C'est ainsi que mon père déploroit la fatalité de son destin. Ce qu'il y avoit de plus fâcheux pour lui dans l'aventure, c'est que son amour-propre en souffroit. L'argument dont il s'étoit servi avoit plus de force, dans son opinion, que tous les argumens du monde mis en bloc. Et ne point réussir dans une pareille circonstance, c'étoit recevoir une humiliation intolérable.--

Son raisonnement étoit appuyé sur la force de deux axiômes, qui lui paroissoient des arcs-boutans à toute épreuve, et que voici.

Selon lui, un homme étoit infiniment plus riche avec une once de son esprit personnel, qu'avec vingt milliers pesant de l'esprit d'autrui.--C'étoit-là le premier axiôme.

Le second étoit que l'esprit de chaque homme provenoit de son ame propre, et non de celle d'autrui.--Cet axiôme avoit sa source dans le premier.

Toutes les ames, disoit mon père, sont égales: c'est l'état de la nature. Je sais cependant qu'il y a très-fréquemment une grande différence entre les esprits. Les uns sont légers, frivoles, agréables; les autres sont lourds, réfléchis, maussades. Ceux-ci sont d'une pénétration vive; ceux-là ne conçoivent rien. Mais cela ne vient point de ce que la substance pesante des uns soit supérieure à celle des autres... Non, non, ajoutoit-il; il faut chercher la cause de cette différence dans l'organisation plus ou moins heureuse de la partie du corps où réside l'ame.

Mon père, entiché de ce système, s'étoit donc appliqué avec beaucoup d'ardeur, à chercher l'endroit où l'ame avoit fixé son séjour.--

Où étoit-ce? ce qu'il apprit sur ce point, lui fit d'abord reconnoître que ce n'étoit pas dans le lieu où Descartes l'avoit mise. Ce grand philosophe s'imaginoit qu'elle régnoit sur la sommité de la glande supérieure du cerveau; il disoit même que la nature y avoit placé, exprès pour l'ame, un coussin de la grosseur d'un pois.--C'est-là qu'aboutissent presque tous nos nerfs, et la conjecture de Descartes n'étoit pas mauvaise. Elle avoit frappé mon père, et il seroit peut-être tombé dans cette erreur, sans mon oncle Tobie qui le retint au bord du précipice... Votre oncle Tobie?... oui, lui même. Ce fut, à la vérité, sans le vouloir, et même sans y songer. Mais il n'y a que les sots qui ne profitent pas des choses qu'ils peuvent entendre. Un homme d'esprit ne perd rien, n'oublie rien, et s'en sert dans l'occasion. C'est ce que fit mon père. Mon oncle Tobie, en lui racontant ses exploits militaires, mêloit souvent l'histoire des autres avec la sienne... En lui parlant de la bataille de Lauden, il lui parla de l'aventure d'un officier Wallon, qui eut le cerveau à moitié emporté par une balle de mousquet... Cette circonstance n'auroit pas détruit le système de Descartes... Mais il y en avoit une autre qui le ruina entièrement. C'est que le chirurgien françois qui fut chargé de la guérison du malade, lui emporta le reste de cette partie précieuse d'un coup de bistouri.--Il en revint aussitôt en bonne santé, et reprit son service comme s'il avoit encore eu son cerveau complet.

Qu'est ce que la mort? disoit mon père. C'est la séparation de l'ame du corps, et pas autre chose. Oh! s'il est vrai qu'on peut agir et faire ses affaires sans cervelle, ce n'est donc pas là l'endroit où réside l'ame.

La conséquence étoit sans réplique, et mon père ne songea plus à penser comme Descartes.

Borry, fameux médecin milanois, et qui, par parenthèse, étoit peut-être encore plus poltron qu'il n'étoit habile, avoit assuré à Bartholin, dans une de ses lettres, qu'il avoit découvert un fluide léger, subtil, odoriférant, dans les cellules qui sont au derrière de la sommité du cerveau; et il prétendoit que c'étoit là le siége de l'ame raisonnable... Remarquez, je vous prie, cette épithète. Ce n'est pas sans raison que je l'ajoute. On est si éclairé depuis quelques siècles, qu'on a trouvé que tout homme vivant a deux ames. Le célèbre Métheglingius appelle l'une _animus_ et l'autre _anima_. Mon père savoit, à une virgule près, tout ce que Borry avoit écrit là-dessus; mais il n'avoit jamais pu goûter son opinion; la seule idée le choquoit, le rebutoit. «Comment est-il possible, disoit-il, d'imaginer qu'un être aussi noble, aussi sublime, aussi intellectuel que l'_anima_ ou même l'_animus_, ait pu choisir pour son domicile d'été et d'hiver une eau trouble? Supposons même qu'elle soit claire, limpide. Croira-t-on davantage que l'Être tout-puissant l'ait ainsi condamnée à y nager sans cesse?...» Mon père rejetoit loin de lui cette doctrine. Elle lui paroissoit folle, absurde, bête, imaginaire, etc... Personne ne savoit mieux entasser que lui les synonymes de mépris, quand l'occasion s'en présentoit.

L'opinion qui lui paroissoit la plus probable, la moins susceptible de critique et d'objections, c'est que l'ame résidoit auprès de la moëlle alongée, _medulla oblongata_. Les anatomistes hollandois sont généralement d'opinion que tous les petits nerfs de nos organes y prennent naissance. Cela fortifioit mon père dans cette idée.

Mais jusques-là, il n'y avoit rien de singulier dans son opinion. Il n'étoit sur ce point que d'accord avec tous les meilleurs philosophes de tous les siècles et de tous les pays, et ce n'est pas faire un grand effort que d'être du sentiment des autres. Combien de gens croient avoir le leur, et qui n'ont que celui d'autrui!

CHAPITRE V.

_Je n'en sais rien._

Mais mon père n'étoit pas de même. Imbu de toutes les notions qu'on pouvoit avoir sur le siége de l'ame, il se fraya une route particulière à travers les opinions de tous les philosophes ses devanciers.--Il s'y enfonça tellement, qu'il en résulta, sur ce point, un nouveau système shandyen.--

N'allez pas, je vous prie, vous imaginer que ce fût quelque chose de hasardé.--Non, non. Mon père appuyoit ce système sur la plus forte base.

Soit que la subtilité, la finesse, la délicatesse de l'ame dépendît du degré de température, de fluidité, de transparence de la liqueur de Borry, ou de la contexture fine et déliée du cerveau, cela étoit égal; le système n'en étoit pas moins solide.

Qu'étoit-ce donc? Mon père, comme on le sait déjà, croyoit qu'il ne falloit rien négliger dans l'action même de la propagation de chaque individu de l'espèce humaine. Elle exigeoit, selon lui, autant de réflexions qu'on y en met peu. On ne pouvoit y apporter trop de soins, trop d'attention.--C'étoit-là le fondement de cette incompréhensible texture qui recèle la mémoire, l'esprit, l'imagination, l'éloquence, et tout ce que l'on conçoit sous le nom de talens.--Venoit ensuite l'influence des noms de baptême. Après ces deux causes primitives, qui dirigeoient tout ce qui arrive à l'homme pendant sa vie, il en venoit une troisième. C'étoit celle que les logiciens appellent _sine quâ non_; ce qui vouloit dire en anglois, en françois, en basque, et dans toutes les langues du monde, que l'action de la propagation ne signifioit absolument rien sans cela.--Enfin, pour qu'on le sache, cette troisième cause exclusive étoit la conservation intacte de cette toile si fine, si déliée, si délicate... Et comment faire pour qu'elle ne fût point endommagée par la compression violente que souffroit la tête, par la sotte méthode que l'on avoit de nous introduire dans ce monde la tête la première?

--Ceci exige de l'explication.--

CHAPITRE VI.

_Cela est vrai._

Mon père lisoit toutes sortes de livres; c'est la manie de presque tous ceux qui aiment à lire. En lisant un jour celui _de partu difficili_, publié par Adrien Smelvogt, et que je ne connois guère, il tomba sur un calcul qui lui frappa l'esprit.--C'est que la tête, tendre, molle, flexible d'un enfant, au moment de l'accouchement, étoit accablée par la violence des efforts de la femme, d'un poids de quatre cent soixante-dix livres, qui agissoit perpendiculairement et sans obstacle.--Les os du crâne n'ayant point encore de consistance assez solide, cédoient à ce fardeau énorme; et c'est pourquoi de cinquante enfans qui naissoient, il y en avoit quarante-neuf dont la tête comprimée en venant au monde, étoit moulée dans la forme d'un morceau de pâte conique et oblong.--Justes dieux! s'écrioit mon père, quel changement, ou même quelle destruction cela ne doit-il pas opérer dans la forme délicate de la _medulla oblongata_ du cerveau! ou si c'est le fluide de Borry, n'y a-t-il pas de quoi troubler la liqueur du monde la plus claire?

Mais ce n'étoit-là que peu de chose. Les craintes de mon père furent bien autrement vives, lorsqu'il apprit que ce n'étoit pas le seul effet terrible des efforts de la femme, et qu'en comprimant le crâne, elle le poussoit et le serroit vers la _medulla oblongata_, qui étoit le siége de l'ame.--«Que les anges et les ministres des faveurs du ciel nous protégent! disoit-il, avec toute l'expression du désir. Quelle ame peut résister à un choc si rude? Ah! je ne m'étonne pas de voir tant de défauts dans la toile intellectuelle du genre humain, et que nos meilleures têtes ne soient que des pelotons de soie mêlés. Tout n'est chez nous que désordre, confusion, embarras.»

CHAPITRE VII.

_Mon père pourroit bien avoir raison._

Heureusement que mon père continua sa lecture. Il apprit que c'étoit la chose du monde la plus aisée pour un opérateur, que de tourner un enfant sens-dessus-dessous, et de lui faire faire une _vire-vouste_, une _pirouette_ qui le feroit venir par les pieds... Par-là il n'y avoit plus de danger. La _medulla oblongata_ étoit simplement poussée vers le cerveau.

«Par le ciel! s'écrioit-il, le monde conspire à nous faire perdre le peu d'esprit et d'entendement que la bonté divine nous a départi! Les virtuoses même de l'art obstétrique participent à cette conjuration. Et que m'importe par quel bout on introduise mon fils dans le monde, pourvu que tout aille bien dans la suite, et qu'au moment qu'il y entre, on ne bouleverse pas son ame en culbutant, ou en écrasant sa _medulla oblongata_, qui est le siége de son ame?»

Une fois qu'on a conçu une opinion, tout ce qu'on entend, tout ce qu'on voit, tout ce qu'on lit, semble concourir à la fortifier.

L'esprit de mon père se laissa préoccuper si fortement de celle-ci, qu'en moins d'un mois elle lui servoit à résoudre tous les phénomènes de stupidité et de génie qu'il rencontroit.--Il voyoit sur-le-champ par quelle raison le fils aîné étoit ordinairement le plus sot de la famille. «Le pauvre diable! disoit-il habituellement, cela ne doit pas surprendre; c'est lui qui a frayé la route à ses cadets. Ils lui ont, sans le savoir, l'obligation d'avoir plus d'esprit que lui.»--

CHAPITRE VIII.

_Ce seroit le goût de bien des Dames._

C'est sûrement cette opinion de mon père qui a excité un des grands hommes de ce siècle à chercher dans la température des différens climats, l'esprit, la cause et l'origine des lois.--Mon père rendoit raison par-là de la subtilité et de la pénétration d'esprit des Asiatiques, et de tous les peuples qui habitent les climats chauds.--«Ce n'est pas précisément, disoit-il, que cet avantage leur vienne de ce qu'ils jouissent d'un ciel plus serein, qu'ils respirent un air plus pur, et qu'ils voient constamment luire le soleil... L'influence de ses rayons pourroit peut-être trop raréfier ou trop exalter les facultés de l'ame, de même qu'un climat froid pourroit peut-être trop les condenser, ou trop les épaissir...» Il remontoit jusqu'à la source; et c'est là que, débarrassé de tous les _si_, de tous les _mais_, qui auroient pu lui faire obstacle, il trouvoit la véritable raison de la supériorité qu'il remarquoit dans ces peuples. «La chose est simple, disoit-il; c'est que les femmes y accouchent plus facilement. Leurs plaisirs sont infiniment plus vifs, leurs peines infiniment moindres... Que n'y suis-je donc? disoit un jour madame...» Son nom est inutile, et d'ailleurs, quelle liste n'aurois-je pas à faire?... Mon père concluoit de-là que la compression de la tête de l'enfant étoit si légère, qu'elle ne pouvoit altérer l'organisation du cerveau et de la _medulla oblongata_.--Il croyoit même qu'il en étoit ainsi dans tous les accouchemens naturels et faciles, et qu'il n'y avoit pas un fil rompu ou déplacé... Avec quelle liberté l'ame alors pouvoit agir!...

CHAPITRE IX.

_Les plus grands exemples ne persuadent pas toujours._

Mon père, parvenu à ce haut point de science, s'y fortifia bientôt de plus en plus. Quelle lumière n'y répandirent pas les merveilleux effets de l'opération césarienne! Combien de grands génies avoient brillé dans le monde, où ils n'étoient venus que par-là! «Vous le voyez, disoit-il, rien n'est si clair; le cerveau n'a point souffert par cette opération. La tête n'a pas été comprimée contre le _peluis_; le crâne n'a pas été poussé vers la _medulla oblongata_, il n'a pas été pressé par l'os _pubis_, ni par le _coccix_. Les heureuses suites en sont à découvert. Votre Jules César, qui a donné son nom à cette admirable opération, votre Hermès-Trismégiste, qui entra au monde de la même manière, avant que l'opération eût un nom; votre Scipion l'Africain, votre Manlius Torquatus, notre Edouard VI, dont le règne eût fait le bonheur de l'Angleterre, s'il eût vécu... ces héros, ces hommes rares, et tant d'autres qui figurent dans les annales de la renommée... hé bien! tous ces gens-là sont venus au monde par une incision que l'art a faite.»

Cette ouverture de l'_abdomen_ rouloit depuis plus de six semaines dans la tête de mon père... Il avoit lu, et à force de lire et de réfléchir, il s'étoit convaincu qu'un coup de bistouri dans l'_épigastrium_ n'étoit pas plus dangereux, que les coups de lancette que l'art de la phlébotomie distribue avec tant de prodigalité... Plein de cette idée, il se persuada que ma mère, frappée de toutes ces raisons, ne demanderoit pas mieux qu'on m'ouvrît un pareil passage... Juste ciel! à peine eut-il prononcé le mot... La mort même n'est pas plus pâle... Ma mère en tressaillit jusques dans la pointe des cheveux... Mon père n'insista pas. Il sortit, et se contenta de déplorer son malheur.