Oeuvres complètes, tome 1

Part 9

Chapter 93,601 wordsPublic domain

Ces circonstances ne laissoient pas que d'avoir du poids.--Cependant elle ne pouvoit entièrement dissiper certains scrupules inquiétans qui agitoient mon père sur le choix qu'avoit fait ma mère.--Je ne parle point de ces sentimens d'humanité, de bienveillance, ni de ces glapissemens de l'amour paternel et conjugal, qui l'excitoient à ne laisser au hasard dans tout ceci que le moins qu'il lui seroit possible.--Il se sentoit particulièrement intéressé à ce que les choses se passassent bien.--A quelle affliction ne seroit-il pas exposé, s'il arrivoit quelque accident à sa femme et à l'enfant, parce qu'elle seroit accouchée à Shandy?--Il savoit que le monde, qui ne juge jamais que par les effets, l'accableroit de reproches, s'il arrivoit quelque malheur.--«Voyez-vous, diroit-on, si cette pauvre madame Shandy eût pu aller accoucher à Londres, ainsi qu'elle en avoit prié son mari à genoux.--Hélas! cela ne lui seroit pas arrivé.--Ce n'étoit pas une si grande affaire, pour avoir la dureté de lui refuser une chose aussi naturelle. Ne lui a-t-elle donc pas apporté assez de bien?--Voilà ce que c'est! Et la bonne dame et son enfant, qui seroient encore vivans, sont morts.»

Mon père savoit qu'il ne pourroit rien répondre à ces exclamations lamentatives du public. Ce n'étoit cependant pas pour se mettre uniquement à l'abri de ces discours, ni même aussi tout-à-fait par tendresse pour sa femme et sa chère progéniture, qu'il se sentoit si inquiet sur tout ce qui pouvoit résulter de cette affaire.--Mon père avoit des vues étendues.--Il s'y croyoit intéressé pour le bien public, dans la crainte qu'on ne fît un mauvais usage d'un accident malheureux.--Il appréhendoit que les femmes ne se prévalussent d'un tel exemple pour étendre leur empire.--Elles avoient déjà assez usurpé de droits, pour qu'on se tînt en garde contre elles. N'y avoit-il pas à craindre que la réunion de tant d'avantages rassemblés ne devînt fatale au systême du gouvernement monarchique que Dieu même avoit établi dans les familles, lors de la première création des choses?

Son opinion sur ce point étoit précisément celle du chevalier Filmer.--Il disoit, comme lui, que le plan et l'institution des plus grandes monarchies des parties orientales du monde avoient originairement été formés sur ce modèle, sur ce prototype admirable du pouvoir domestique et paternel. Cela avoit dégénéré peu-à-peu dans un gouvernement mixte et mélangé, qui, dans les grandes combinaisons des grands états, étoit salutaire; mais qui étoit dangereux pour les familles, et n'y produisoit ordinairement que du trouble, du désordre et de la confusion.

Frappé de la force de ces raisons particulières et publiques, mon père vouloit un accoucheur.--Ma mère n'en vouloit pas. Mon père prioit, supplioit, faisoit mille instances, pour qu'elle lui permît, seulement cette fois-ci, de choisir pour elle.--Ma mère, au contraire, insistoit sur le privilége qu'elle avoit à cet égard de choisir pour elle-même.--Elle ne vouloit point d'autre secours que celui de la sage-femme.--Que pouvoit faire mon père?--Il ne pouvoit prendre de repos.--Il raisonnoit avec elle en tout sens; ses argumens prenoient toutes sortes de couleurs.--Il lui parloit en chrétien... en payen... en turc... en mari... en politique... en père... en patriote... en homme.--Ma mère ne répondoit qu'en femme.--Les raisons de mon père, présentées sous tant de formes, étoient trop fortes pour qu'elle en pût donner d'autres qui les détruisissent.--Leur variété la déconcertoit.--Que pouvoit donc faire ma mère?--Oh!... elle avoit l'avantage d'un petit surcroît de chagrin, qui la soutenoit.--C'est un secours auxiliaire qui n'est pas rare dans le ménage: elle auroit sûrement succombé; mais il lui fut si utile, qu'on ne lutta dans cette dispute qu'à égalité de force; et l'on chanta le _Te Deum_ des deux côtés.--Ma mère fut confirmée dans le choix qu'elle avoit fait, et mon père pouvoit faire venir un accoucheur, qui, pendant l'opération, auroit la liberté de vider avec lui et mon oncle, M. Tobie Shandy, une bouteille de vin dans une salle de derrière.--On lui donneroit ensuite cinq guinées pour ses peines.

CHAPITRE XX.

_Conseil._

J'y songe... Il m'est échappé deux ou trois mots dans le chapitre précédent.--S'ils alloient causer quelque méprise!--Si mes charmantes lectrices alloient s'imaginer que je suis marié!--Jenny, ma chère Jenny!... Il ne faudroit que cette expression pour le leur faire croire!--Elle est si tendre! Et puis, ces indices de connoissances conjugales, répandues çà et là, pourroient encore fortifier cette idée.--De grâce, madame, soyez aussi équitable envers vous qu'envers moi, et suspendez votre jugement jusqu'à ce que vous ayiez des preuves plus claires que celles-ci contre moi.--N'allez pas soupçonner cependant que je sois assez vain, assez peu raisonnable, pour vouloir vous faire penser que ma Jenny, ma chère Jenny soit ma maîtresse.--Non,--ce seroit tomber dans un autre extrême.--Ce seroit donner à mon caractère un air de licence, qui... et en vérité, il n'y a aucun droit, aucune prétention... C'est l'affiche de tant d'autres!--La seule chose que je veuille vous dire à ce sujet, c'est que cette expression cache un secret impénétrable à l'esprit le plus subtil.--L'Œdipe le plus versé dans l'art de deviner des énigmes, et de combiner les logogryphes, y blanchiroit.--Mais il viendra un moment où ce mystère se développera.--Lisez seulement, madame, quelques volumes de ma vie, et vous serez initiée.--Il est possible que ma chère Jenny soit ma fille.--Considérez!... Je suis né en 1718.--On peut aussi supposer que ma Jenny est mon amie?... Mon amie?... Assurément, madame: qu'y a-t-il donc en cela de si extraordinaire? L'amitié la plus tendre ne peut-elle pas régner entre les personnes des deux sexes, sans?... Ah! fi! M. Shandy.--Mais attendez donc, madame.--Vous pensez ce que je ne veux point dire.--Lisez, lisez ce que disent sur ce point les meilleurs romans françois.--Vous serez surprise d'y voir avec quelle variété d'expressions décentes ce sentiment divin est exprimé. _Prenez-y garde! Le cas est intéressant._

CHAPITRE XXI.

_Prenez-y garde! Le cas est intéressant._

Le problême de géométrie le plus difficile à résoudre, me seroit plus aisé à expliquer, que de donner les raisons d'une opinion singulière qu'avoit mon père.--On ne peut pas nier que ce ne fût un homme de bon sens.--On a même pu voir qu'il avoit de la littérature. Les ouvrages des philosophes, les écrits des politiques et des historiens ne lui étoient pas inconnus.--On verra encore par la suite qu'il étoit passablement versé dans les querelles des controversistes.--Dans ces querelles? dit un lecteur colérique, en jetant le livre de côté; point d'humeur, cela vaut mieux; mais ayez-en si vous voulez, monsieur. Un lecteur gai ne fera que rire de ces notions non communes de mon père.--S'il est d'une humeur triste, sombre, grave, il dira que c'est une opinion extravagante, fantasque.--A la bonne heure; mais il ne se fâchera pas.--Il laissera dire à mon père, tout à son aise, que le choix des noms de baptême est d'une bien plus grande conséquence que les esprits superficiels ne se l'imaginent.

Il s'étoit formé l'idée que les noms, par une espèce de biais magique, avoient, sur notre conduite, sur notre caractère, une influence qu'on ne pouvoit détourner.

Le héros de Miguel de Cervantes ne raisonnoit pas avec plus de gravité.--Il n'avoit pas une foi plus ferme.--Il ne pouvoit rien dire de plus sur le pouvoir qu'avoit la négromancie d'avilir ses actions, ou sur le rare privilége que le nom seul de Dulcinée avoit de répandre du lustre et de l'éclat sur ses faits héroïques, que ce que mon père ne pouvoit dire sur les noms de Trismegiste ou d'Archimède, comparés avec d'autres qui le choquoient.--Combien de Césars, combien de Pompées, par la seule inspiration de ces noms fameux, s'étoient-ils rendus dignes de le porter? Et combien, ajoutoit-il, a-t-on vu de gens dans le monde qui s'y seroient distingués, si leur caractère, leur génie n'avoient pas été abattus, avilis, sous un nom aussi sot, par exemple, que celui de Nicodême?

«Je vois à vos regards, monsieur, disoit mon père, que vous n'êtes pas de mon opinion. J'avoue qu'aux yeux de ceux qui ne l'ont pas bien approfondie, elle a plus l'air d'un caprice ou d'une bizarrerie, que d'une chose raisonnable.--Je ne connois pas encore bien votre caractère; mais je crois pourtant le connoître assez, pour être moralement sûr de ne courir aucun risque à vous proposer un cas.--Je ne veux point vous faire prendre part à la chose.--Je vous en fais seulement le juge, et je m'en rapporte à votre bon sens, et à la bonne foi de votre examen sur ce point.--Libre de tous ces petits préjugés d'éducation qu'ont les hommes ordinaires, vous planez avec les ailes de la raison.--Vous avez en même temps trop de générosité dans l'esprit pour rejeter une opinion, précisément parce qu'elle n'a pas d'amis qui la soutiennent.--Eh bien! votre fils, votre fils chéri! Cet enfant dont l'humeur si douce, si gaie, vous fait tant concevoir d'heureuses espérances, votre George, enfin;--je vous le demande, monsieur, auriez-vous voulu lui donner le nom de Judas? Si un Juif de parrain se fût présenté avec sa bourse pour vous exciter à souffrir qu'on lui imposât ce nom exécrable, ne l'auriez-vous pas foulé aux pieds?

»Votre grandeur d'ame dans une telle action, votre mépris généreux de sa bourse, vous auroient attiré les plus grands applaudissemens.--Mais ce qui relève bien plus la noblesse d'une telle action, c'est le principe qui la fait faire; c'est ce sentiment de l'amour paternel, c'est cette conviction de la vérité de l'hypothèse; que si votre fils eût été nommé Judas, l'idée de sordidité et de fourberie, qui est inséparable de ce nom, l'auroit accompagné, comme son ombre, dans toutes les situations de sa vie, et l'auroit à la fin rendu un avare, un coquin, un scélérat, malgré vos instructions et votre exemple.»

Je n'ai connu personne qui ait pu répondre à cet argument.--Il faut l'avouer. Mon père avoit une telle manière de proposer ses raisonnemens, qu'il étoit difficile de lui résister; il étoit né orateur.--La persuasion étoit sur ses lèvres.--Les élémens de la logique et de la rhétorique lui étoient si familiers.--Il devinoit si bien les foiblesses et les passions de ceux qui l'écoutoient, que la nature étonnée auroit pu se lever, et dire: cet homme est éloquent.--Enfin, soit qu'il fût du bon ou du mauvais côté de la question, il étoit dangereux de l'attaquer. Il n'avoit cependant jamais lu ni Cicéron, ni Quintilien _de oratore_, ni Isocrate, ni Aristote, ni Longin, parmi les anciens... ni Vossius, ni Skioppius, ni Ramus, ni Farnadé, parmi les modernes.--Ce qui est peut-être encore plus surprenant, il n'avoit pas pris la moindre étincelle de subtilité dans les écrits de Crackenthorp ou de Burgersdicius, ni dans aucun autre logicien, glossateur ou commentateur hollandois. Il ne savoit pas le moins du monde en quoi consistoit la différence entre un argument _ad ignorantiam_, et un argument _ad hominem_; et je me souviens très bien, malgré cela, que quand il me mena à l'université, la troupe entière des savantasses fut étonnée de ce qu'un homme qui ne savoit pas même le nom de ses outils, en fît usage avec autant d'art.

Il s'en servoit certainement le mieux qu'il pouvoit, et il y étoit souvent forcé.--Il avoit tant de notions comi-sceptiques à défendre, qu'il se trouvoit fréquemment aux prises.--Je ne sais d'où elles lui étoient venues; mais je crois qu'elles n'étoient entrées dans son esprit que sur le pied de caprices, de fantaisies, et de vive bagatelle.--Il s'en amusoit un peu de temps; il y aiguisoit son esprit, et puis les renvoyoit à un autre jour.

Je n'avance cependant pas ceci uniquement par forme d'hypothèse, ou de conjecture sur les progrès et la consistance de beaucoup d'opinions fort extraordinaires qu'avoit mon père.--Non. Ce n'est qu'un simple avis que je donne au lecteur sur l'accès indiscret qu'on accorde à de tels hôtes.--Laissez-les paisiblement entrer.--Ils s'impatronisent peu-à-peu dans nos esprits, et font si bien, qu'ils s'en font un asile, dont on ne peut plus les éloigner.--Ils y fermentent quelquefois jusqu'à l'aigreur:--mais le plus souvent comme la douce passion,--elle badine d'abord, et finit par le plus grand sérieux.

Etoit-ce là le cas de la singularité des idées de mon père? Son jugement étoit-il à la fin devenu la dupe de son esprit? Jusqu'à quel degré avoit-il raison dans quelques-unes de ses notions, malgré leur bizarrerie? Je ne veux rien décider sur cela; c'est un point que je laisse à juger au lecteur, à mesure que l'occasion s'en présentera.--Je dirai seulement que, sans savoir comment cette idée s'étoit inculquée si fortement dans son esprit, il ne parloit que du ton le plus sérieux de l'influence des noms de baptême.--La plus exacte uniformité le caractérisoit à cet égard; et dans son opinion systématique sur ce point, en imitateur des raisonneurs à systême, il appeloit à son secours le ciel et la terre.--Il entrelaçoit, tordoit, courboit, et faisoit plier toute la nature pour soutenir son sentiment.--Enfin, je le répète; il étoit là-dessus d'un sérieux dont il n'étoit pas possible de le faire sortir.--Il murmuroit, se fâchoit, perdoit patience lorsqu'il voyoit des personnes, de qualité surtout, qui avoient moins d'attention sur les noms de leurs enfans, que d'inquiétude pour savoir si c'étoit le nom de Cupidon ou de Diane, ou de Milord, qu'elles donneroient à leur chien favori.

«Rien, disoit-il, n'est si choquant; cela est accompagné d'un surcroît d'énormité qui révolte. Un homme dont le caractère a été noirci par quelque calomniateur, peut parvenir à se justifier... si ce n'est pas pendant la vie du méchant qui l'a accablé, ce sera après sa mort; mais quand une fois on a donné, sans réflexion, un nom vil à quelqu'un, le tort est irréparable... je l'ai vu. C'étoit un petit homme; mais il avoit du mérite, du génie. On pouvoit le citer pour la douceur et la pureté de ses mœurs.--Eh bien! on lui avoit donné Saint Maur pour patron... Il s'appeloit Pion.--Devinez, madame, ce que faisoit dire de lui l'assemblage équivoque de ces deux noms?--La législation a quelquefois étendu son empire sur les surnoms, elle en a ôté ce qu'ils avoient de choquant, de ridicule; mais elle ne touche point aux noms de baptême, ils restent inaltérables.»

Mon père aimoit et détestoit donc certains noms.--Il y en avoit d'autres cependant qui lui étoient indifférens... Tels étoient, par exemple, ceux de Jean, de Thomas, de Philippe; il les appeloit des noms neutres, et disoit, sans vouloir les satiriser, que si depuis le commencement du monde, il y avoit eu beaucoup de sots, de fourbes et de scélérats qui les avoient portés, il y avoit aussi eu beaucoup d'honnêtes gens qui les avoient eus.--Il en étoit de ces noms, dans son esprit, comme de deux forces égales qui agissent l'une contre l'autre en sens contraires.--Il jugeoit qu'ils détruiroient mutuellement les mauvais effets l'un de l'autre; et il n'auroit pas donné, disoit-il, un noyau de cerise pour avoir le choix, ils lui étoient égaux.--Il n'attachoit ni bien ni mal au nom de Robert, qui étoit celui de mon frère.--Mais André lui paroissoit une quantité négative d'algèbre.--Il étoit, disoit-il, pire que rien. Guillaume étoit un de ses favoris; c'est peut-être à cause des héros de ce nom.--Pour Nicolas, qui marie les filles et fait noyer les matelots, il étoit de l'avis du chevalier de Forbin, qui crioit à son équipage, prêt à être submergé: Sainte pompe! mes amis, sainte pompe!

Mais de tous les noms possibles, il en étoit un qu'il détestoit plus que tous les autres... Il en avoit conçu l'opinion la plus basse et la plus méprisable... Il s'imaginoit qu'il ne pouvoit rien produire que de vil; et un jour, au milieu d'une dispute, il interrompit subitement son antagoniste, pour lui demander catégoriquement s'il avoit jamais entendu dire, s'il avoit jamais lu, s'il pouvoit assurer de se souvenir qu'un homme qui avoit porté le nom de Tristram, eût jamais fait une action digne d'être citée?--«Non, s'écrioit-il avec transport, la chose est impossible.»

Mais à quoi servent au philosophe le plus subtil, les opinions qui lui sont particulières, s'il ne les publie? Mon père ne put se défendre de répandre les siennes.--Il céda à la démangeaison d'écrire.--Une savante dissertation sortit de sa plume deux ans avant ma naissance, en 1716; et cet écrit attestera à toute la postérité et ce qu'il pensoit à ce sujet, et l'horreur que lui inspiroit singulièrement le nom de Tristram.

Et quelle ame insensible, en comparant ce point historique de la vie de mon père, avec le titre de cet ouvrage, ne s'attendrira pas sur ses chagrins? Un homme aussi réglé dans ses mœurs, aussi estimable par ses bonnes qualités, et qui, quoique singulier dans ses opinions, étoit aussi bienfaisant, devoit-il être ainsi balloté par des revers, joué et tracassé dans ses systêmes par une suite d'événemens contraires à ses souhaits, et qui sembloient ne se réunir uniquement contre lui, que pour insulter à ses spéculations? Qui pourroit n'être pas touché de voir ce digne et honnête homme accablé de vieillesse, et peu propre à soutenir les coups de la fortune adverse, souffrir dix fois par jour des douleurs aiguës, en appelant Tristram, l'enfant de ses prières?... Triste dissyllabe, dont le son seul, à ses oreilles, étoit en unisson avec celui de tous les autres noms les plus vils.--Mais je jure ici par ses cendres, que si jamais quelque esprit malin prit plaisir à traverser les desseins des foibles mortels, il devoit exercer son humeur malfaisante dans cette occasion-ci.--Le désastre qui arriva à mon père, et qui fut cause que je porte le nom de Tristram, mérite d'être connu; et s'il n'étoit pas nécessaire que je fusse né avant d'être baptisé, je ferois au lecteur la relation de cette catastrophe: mais on voit bien qu'il faut de l'ordre dans les choses.

CHAPITRE XXII.

_La Consultation._

Mais en vérité, madame, je ne vous conçois pas. Quoi! vous n'avez pas vu dans le précédent chapitre, que je vous ai dit que ma mère n'étoit pas catholique? Vous lisez donc avec bien peu d'attention!--Moi? c'est vous-même qui vous trompez: vous ne m'avez rien dit de pareil.--Pardonnez-moi, madame, et je vous l'ai dit aussi clairement que des mots peuvent l'exprimer par une conséquence directe.--Eh bien! je ne m'en suis pas aperçue;--il faut apparemment que j'aie passé une page.--Non, madame, vous avez tout lu.--J'étois donc endormie!--Oh! voilà une défaite que mon amour-propre ne peut pas souffrir.--Que voulez-vous donc? Est-ce l'aveu que je n'y connois rien?--Précisément; et c'est là ce que je vous reproche. Mais je ne vous en tiens pas quitte pour si peu. J'exige, pour vous punir de cette inadvertance, que vous relisiez le chapitre en entier.

La peine n'étoit pas légère: mais si je l'ai imposée à la dame, ce n'étoit ni pour badiner, ni par dureté.--Un bon motif m'y a forcé. Aussi ne doit-elle pas s'attendre à recevoir des excuses de ma part, quand elle aura fini sa tâche.--Quel goût vicieux règne dans presque toutes les lectures! On court à la recherche des aventures, et on néglige la profonde érudition et les connoissances utiles que l'on pourroit acquérir par la lecture attentive d'un livre tel que celui-ci.--C'est pour fronder ce goût frivole et dépravé, que j'en ai ainsi agi.--L'esprit ne devroit-il pas s'habituer à faire des réflexions sages, à tirer des conséquences curieuses et instructives de ce qu'on lit? C'est cette précieuse habitude qui faisoit dire à Pline le jeune, qu'il avoit toujours tiré quelque avantage du livre le plus insipide.--L'histoire des Grecs, des Romains, parcourue avec légéreté, et sans cette tournure d'esprit et d'application, n'est pas plus utile que celle des sept Champions d'Angleterre, ou des douze Pairs de France.--

Mais vous voici déjà, madame. Je crains bien que vous n'ayez encore lu mon chapitre avec trop de précipitation. Qu'en pensez-vous? Avez-vous remarqué le passage? La conséquence dont je vous ai parlé, vous a-t-elle frappée?--Pas plus que la première fois.--Je m'en doutois. Hé bien! pesez donc l'endroit où j'ai dit qu'_il étoit nécessaire que je fusse né avant d'être baptisé_.--Mais qu'est-ce que cela signifie?--O ignorance!--Ne voyez-vous donc pas que cette conséquence n'auroit pas été juste, si ma mère eût été catholique?

Le rituel romain, madame, permet, en cas de danger, de baptiser l'enfant avant qu'il soit né, pourvu que l'on puisse voir quelque partie de son corps.--Quelques docteurs de Sorbonne, par une délibération du 12 avril 1733, ont même étendu sur ce point le pouvoir des sages-femmes et des accoucheurs.--Ils ont décidé qu'on pouvoit, par le moyen d'une petite canulle, administrer le baptême par injection, sans voir le moins du monde l'enfant.--Mais, étrange contradiction sur les choses les plus essentielles!... Croyez-vous que Saint-Thomas d'Aquin, qui avoit une tête si bien organisée pour démêler les fils embrouillés des questions de l'école, eût jugé que la chose étoit impossible? _Infantes in maternis uteris existentes, baptisari possunt nullo modo._ Les enfans ne peuvent pas être baptisés, tant qu'ils sont dans le sein de leur mère. O Thomas! Thomas!

Mais, lisez, madame, la pièce intéressante qui a décidé ce point de controverse, contre l'opinion de ce grand saint.--

_Mémoire présenté à Messieurs les Docteurs en théologie._

Un chirurgien-accoucheur représente à messieurs les docteurs en théologie, qu'il y a des cas, quoique très-rares, où une mère ne sauroit accoucher, et même où l'enfant est tellement renfermé dans le sein de sa mère, qu'il ne fait paroître aucune partie de son corps.--Le chirurgien qui consulte prétend, par le moyen d'une petite canulle, pouvoir baptiser immédiatement l'enfant, sans faire aucun tort à la mère.--Il demande si ce moyen qu'il propose est permis et légitime, et s'il peut s'en servir dans le cas qu'il vient d'exposer.

_Réponse._