Part 8
Eugène, quelques heures avant qu'il rendît le dernier soupir, s'approcha de son lit, dans l'intention de lui dire le dernier adieu.--Il lui demanda comment il se trouvoit.--Yorick le fixe, prend sa main, le remercie de toutes les marques d'amitié qu'il lui a données; «et si je vous rencontre dans l'autre monde, ajouta-t-il, je vous réitérerai mes remercîmens.--J'échappe à mes ennemis pour toujours.--J'espère, dit Eugène en larmes, et du ton le plus tendre, j'espère que cela ne sera pas.» Yorick ne répondit qu'avec un regard, et en serrant doucement la main de son ami, pénétré de douleur.--«Courage, mon cher Yorick, s'écria Eugène en rappelant ses esprits et essuyant ses larmes, courage! Un peu de cœur, cher ami. Ne laissez point abattre vos esprits; que votre fermeté, dans le moment où vous en avez le plus de besoin, ne vous abandonne pas.--Et qu'est-ce qui connoît les ressources de la Providence, et ce que la puissance de Dieu peut faire pour vous?» Yorick posa doucement la main sur son cœur, et remua la tête. «--Je ne sais, dit Eugène fondant en larmes, je ne sais comment me séparer de vous. Je voudrois me flatter que vous êtes encore appelé à la place où votre mérite vous élevoit, et que je vivrai pour voir cet heureux événement.--Je vous prie, mon cher Eugène, dit Yorick en ôtant avec peine son bonnet de nuit, je vous prie de regarder ma tête.--Je n'y vois aucun mal, répliqua Eugène.--Hélas donc! mon cher ami, souffrez que je vous dise qu'elle est si meurtrie par les coups qu'on m'a portés dans l'obscurité, et si peu faite à présent pour ce que vous dites, que quand il pleuvroit des mitres, pas une n'y pourroit tenir.»--Le dernier soupir d'Yorick, en disant ces mots, étoit suspendu sur ses lèvres... Eugène le regarde... Un feu léger, foible lueur de ses saillies, brille dans ses yeux. Eugène voyoit que le chagrin tuoit son ami.--Il lui serre la main, et sort ensuite doucement de la chambre, baigné de larmes... Yorick le suit des yeux jusqu'à la porte.--Alors il les ferme et ne les ouvre plus.--
Il repose dans un coin du cimetière de son église, sous une pierre de marbre qu'Eugène fit poser sur son sépulcre, avec cette inscription:
_Hélas! pauvre Yorick!_
Ses mânes ont la consolation d'entendre lire dix fois par jour cette épitaphe élégiaque avec une telle variété de tons plaintifs, qu'on est obligé d'avouer que s'il n'a pas été universellement aimé pendant sa vie, il est plaint après sa mort.--Il y a un petit sentier qui traverse le cimetière auprès de sa tombe, et personne ne passe sans y jeter un regard et un soupir, en lisant:
CHAPITRE XIV.
Ces digressions sont-elles enfin terminées?--Et cette rapsodie prendra-t-elle une forme? Oui, mon cher lecteur, je sens qu'il est temps de vous ramener à mon sujet. Retournons donc à la sage-femme; elle joue un grand rôle dans mon histoire, et j'aurois tort de l'oublier.--D'ailleurs, quoi de plus utile dans le besoin? La chère femme est encore existante, et je vais tout de bon l'introduire. Tel est, du moins à présent, mon dessein.--Mais j'ignore si quelque matière nouvelle, si quelque affaire imprévue ne surviendra pas inopinément entre nous; et en ce cas, j'irois au plus pressé.
Je vous ai dit, je crois, que cette bonne femme étoit fort considérée dans notre village, et dans tous les hameaux des environs, et que sa réputation s'étendoit jusqu'aux extrémités du cercle dont elle étoit environnée.--Mais il n'y avoit rien en cela d'extraordinaire.--Chaque ame vivante, pauvre ou riche, a un pareil cercle autour d'elle;--et la seule chose que je vous demande, lorsqu'on vous dit que telle ou telle personne est d'un grand poids, d'une grande importance dans le monde, c'est, monsieur, d'étendre ou de rétrécir ce cercle, selon les proportions qu'exigent l'état, les connoissances, l'habileté, la hauteur et la profondeur, en tous sens, du personnage qu'on vous présente. Un poëte maussadement tragique, mais qui n'en est pas moins vain, s'est, par cette règle, trouvé resserré dans la ligne circulaire d'un fort petit compas. S'il murmure d'être ainsi apprécié, s'il se déchaîne contre ceux qui le mesurent de cette manière, qu'importe? Le public n'est du moins pas la dupe de la vaine fumée de son orgueil.
Suivez donc cette règle, monsieur.--Ici les limites de la réputation de la sage-femme s'étendoient, comme vous le savez déjà, à une circonférence de six ou sept milles; cela comprenoit toute la paroisse, et même quelques hameaux sur les confins de la paroisse voisine.--Elle étoit encore fort bien reçue dans une grande ferme, et dans quelques autres plus petites qui se trouvoient dans un éloignement de plus de trois milles; vous voyez que tout cela faisoit un ensemble considérable.--Mais sans vous détailler ici tout ce local, j'en ai fait faire une carte qui est actuellement entre les mains du graveur, qui, avec d'autres morceaux précieux, sera placée à la fin de mon vingtième volume, pour ne pas grossir celui-ci. Tout cela servira de commentaire, de scholie, de clef, d'éclaircissemens aux passages de mon livre qui pourront paroître obscurs après ma mort.--Je vous prie, en attendant, de ne pas oublier ce que j'entends par le mot de monde.--Ne débitez cependant point le secret de ma carte.--Une chose annoncé perd ordinairement de son prix. Combien de merveilles promises par nos grands auteurs!... Et qu'en est-il souvent résulté?... L'accouchement de la montagne.
CHAPITRE XV.
_Avis aux historiens._
Je n'épargnerai rien pour tenir ma parole. Je soupçonnois que le contrat de mariage de ma mère renfermoit un point capital qui étoit essentiellement nécessaire à cette histoire; et j'ai voulu le relire avant de la continuer.--Je n'y ai pas perdu mon temps: ma curiosité s'est satisfaite, et celle du lecteur n'y perdra peut-être rien non plus. Ce que je craignois, c'étoit d'en avoir pour un jour ou deux à lire, avant de trouver ce qu'il me falloit.--Je suis heureusement tombé d'abord sur ce que je voulois savoir, et j'ai dû m'en féliciter. A quelles peines ne s'expose point en effet un homme qui se met à écrire l'histoire? Ne fût-ce que celle du petit Poucet, il ne sait jamais les obstacles et les embarras qu'il pourra rencontrer, ni les détours qu'il sera obligé de prendre, ni les digressions qu'il sera forcé de faire.--Un historien ne va pas _droit en avant_, comme un courier qui marche sans détourner sa tête ni à droite ni à gauche, et qui vous diroit à une heure près, en partant de Rome, combien il emploierait de temps pour aller à Lorette.--La chose ici n'est pas praticable.--Un historien a cinquante écarts à faire sur sa route, tantôt avec une faction, tantôt avec une autre; il n'en est pas si-tôt débarrassé, que des vues, des perspectives politiques se présentent à ses yeux et l'arrêtent: il faut nécessairement qu'il les examine. D'ailleurs combien n'a-t-il pas
De relations à concilier,
D'anecdotes à recueillir,
D'inscriptions à déchiffrer,
De particularités à remarquer,
De traditions à éplucher,
De personnages à caractériser,
D'éloges à débiter,
De pasquinades à publier?
Le courier est exempt de tout cela: mais un malheureux historien est encore obligé, à chaque pas qu'il fait, d'examiner des archives, des registres, des actes publics, des chartes, des généalogies sans fin; et l'équité exige de lui qu'il lise tout.--Les peines qu'il est obligé de prendre sont prodigieuses.--J'en peux juger par celles que j'ai déjà essuyées.--J'ai déjà passé six semaines à ma tâche. Je me suis hâté le plus que j'ai pu; et tout ce que vous savez de mon histoire, est le temps où je suis né. Vous ignorez encore comment cela est arrivé;--c'est, si je ne me trompe, vous annoncer que mon ouvrage n'est pas près de sa fin.
Ces obstacles inattendus que je ne prévoyois pas quand j'ai commencé, et qui, au lieu de diminuer, vont peut-être se multiplier à chaque pas que je ferai, m'ont fait venir une idée.--C'est de n'aller que tout doucement dans la carrière que je me suis prescrite, et de ne donner que deux volumes de ma vie tous les ans.--Encore y mets-je pour condition, qu'il faudra que je fasse un bon marché avec mon libraire; et quel est l'écrivain qui ne sache pas que c'est presque là la chose impossible?
CHAPITRE XVI.
_Le Contrat de Mariage._
Je disois donc qu'un historien ne doit pas écrire un mot, qu'il n'ait à la main la preuve de ce qu'il dit.--C'est ce qui m'a excité à chercher le contrat de mariage de ma mère, et j'y ai trouvé ce qui pouvoit me concerner, expliqué d'une manière si ample, si énergique, que j'aime beaucoup mieux copier l'article en entier, que d'en faire un extrait. Il y a des choses qui perdent à être abrégées.--Mon livre est fait pour tout le monde, et si le monde poli se contentoit peut-être d'un extrait élégant, je me trouverois tout d'un coup aux prises avec les gens de loi, qui ne me pardonneroient pas d'avoir altéré un morceau qui donne une si juste idée de leur manière de faire.--Ils sont trop redoutables pour que je m'expose avec eux au combat.
ARTICLE XXXV.
«_Item_, et dans la même forme et manière que ci-dessus, ledit Gauthier Shandy, en considération dudit futur mariage, qui sera, comme dit est, par la bénédiction de Dieu, bien et dûment solennisé et consommé entre icelui Gauthier Shandy, et la susdite Elisabeth Mollineux, ci-dessus nommée, qualifiée et domiciliée, et pour diverses autres causes valables et légitimes, et considérations à ce relatives; desquelles icelles parties n'ont pas désiré que l'énumération fût faite en ces présentes, a, par ces dites présentes, consenti, stipulé, conclu, accordé et est pleinement et entièrement convenu, comme il consent, stipule, accorde, et convient pleinement et entièrement avec lesdits sieurs Jean Dixon et Jacques Turner, écuyers, tuteur et subrogé tuteur de ladite demoiselle Elisabeth Mollineux, de ce qui suit;
_SAVOIR:_
«Que dans le cas où, ci-après, il arrive, avienne, survienne, ou autrement se fasse que ledit Gauthier Shandy abandonne, quitte, délaisse toutes affaires, et cesse de faire le commerce avant le temps que ladite Elisabeth Mollineux soit hors d'âge, selon le cours de la nature, d'avoir des enfans, ou qu'autrement, par quelque cause que ce soit, ou puisse être, elle en puisse effectivement avoir, et qu'en conséquence de ce que ledit Gauthier Shandy auroit quitté son commerce, il se retirât de la ville de Londres, malgré ladite Elisabeth Mollineux, ou contre sa volonté, consentement et bon plaisir, pour demeurer sur ses terres, à la ferme de Shandy, dans le comté de ... ou dans aucune autre maison de campagne, château, ferme, métairie, borderie, bordage, hameau, village, bourg, ville, ou sur aucune autre partie, ou portion de bien-fonds quelconque, actuellement acheté, et dont il est en possession, ou qui sera par la suite acheté... alors, et toutes les fois, et aussi souvent que ladite Elisabeth Mollineux deviendra grosse et enceinte d'un ou de plusieurs enfans légitimement procréés, ou à procréer dans le sein de ladite Elisabeth Mollineux, par ledit Gauthier Shandy, pendant le cours du susdit mariage, icelui dit Gauthier Shandy paiera en monnoie d'or et d'argent, et autres espèces ayant cours par tout le royaume, et non en billets et effets royaux, de quelque nature et qualité qu'ils puissent être, encore que le cours d'iceux fût autorisé et introduit par acte ou bills du parlement, ou autrement, auquel il est expressément dérogé et renoncé, comme clause essentielle du susdit mariage ès susdites présentes, et sans laquelle le susdit mariage n'auroit été fait, célébré et consommé, la somme de cent vingt livres sterling auxdits sieurs Jacques Turner et Jean Dixon, ou à leur défaut, à leurs ayant cause, et cela, de son propre argent, et sur son propre compte, dès et aussitôt qu'il en aura été bien et dûment averti; lequel avertissement est convenu, stipulé et accordé devoir être fait six semaines auparavant le temps, où, par la susdite Elisabeth Mollineux, devra se faire son accouchement, et ladite somme de cent vingt livres sterling comptée, nombrée et délivrée, ainsi que dit est, et dans les susdites espèces, sera aussitôt payée, remise, confiée et déposée pour le service, usage, emploi, intentions, dispositions, fins et but qui vont être ci-après expliqués, et qui sont, que ladite somme de cent vingt livres sterling sera remise entre les mains de ladite Elisabeth Mollineux, ou entre celles desdits tuteur ou subrogé tuteur, ou leurs ayant cause, à l'effet d'être, par elle ou par eux, employée à louer une voiture commode et avenante, avec un nombre suffisant de chevaux pour mener, conduire, voiturer et transporter ladite Elisabeth Mollineux et l'enfant, ou les enfans dont alors elle se trouvera grosse et enceinte dans la ville de Londres; et encore, pour payer et défrayer toutes les autres charges, dépenses accidentelles, et autres frais quelconques, relatifs, et ayant rapport direct ou indirect à son dit accouchement dans la susdite ville, faubourgs d'icelle, appartenances et dépendances.»
»Et il est bien entendu que dans tous lesdits cas de grossesse, arrivant de quelque manière que cela puisse être, ladite Elisabeth Mollineux, dans tous les temps ici convenus et stipulés, pourra tranquillement et paisiblement louer ladite voiture ou carrosse, avec les chevaux susdits, et avoir en icelle une libre entrée, sortie et rentrée pour ledit voyage, toutes et autant de fois qu'elle le jugera à propos, et que le besoin le requerra, sans pouvoir, à ce sujet, essuyer aucun retard, représentations, troubles, molestations, obstacles, vexations, interruptions, embarras et autres empêchemens quelconques!
»Et il sera en outre permis à ladite Elisabeth Mollineux, de temps en temps, et aussi souvent qu'elle sera bien et vraiment et dûment avancée dans sadite grossesse, de demeurer et résider dans tel ou tels endroits, dans telle ou telles familles, ou avec tel ou tels parens, parentes, amis ou amies, de ladite ville de Londres, faubourgs d'icelle, appartenances et dépendances qu'elle jugera à propos, selon sa volonté, désir et bon plaisir, nonobstant qu'elle soit mariée, et sous l'autorité de son mari, à laquelle à cet effet, et pour lesdits cas il a renoncé et renonce par ces présentes, lesquelles sont encore faites sous la condition, que pour mettre plus efficacement, et avec plus de sûreté toutes les conditions susdites à exécution, ledit Gauthier Shandy vend, cède, quitte, transporte, délaisse, lâche, et abandonne dès-à-présent, comme il l'a fait par acte du jour d'hier, et séparé des présentes, auxdits Jean Dixon et Jacques Turner, le fief, terre et seigneurie de Shandy, avec tous les droits, mouvances, cens, rentes, appartenances et dépendances dudit fief, et toutes et chacune les fermes et métairies, maisons, édifices, granges, écuries, jardins, cours de devant et de derrière, clos, viviers, étangs, réservoirs, saignées, rigoles, tranchées, pêcheries, eaux et cours d'eau, prés, pâtis, marais, communes, pâturages, bois de futaie, taillis, litières, arbres fruitiers et potagers généralement quelconques, sans en rien réserver ni retenir, et tel que le tout se poursuit et comporte, pour, par eux, se mettre en possession de tous lesdits objets sans exception, et en jouir pleinement, et en disposer à leur volonté, toutes les fois que ledit Gauthier Shandy ne remplira pas les clauses susdites.»
En trois mots, ma mère pouvoit accoucher à Londres, si elle le vouloit.
Mais il se pouvoit que ma mère supposât une grossesse.--L'article ne prévoyoit point ce cas, et mon oncle, Tobie Shandy, qui, à force de relire la clause, s'aperçut de cette omission, y fit ajouter ce qui suit.
«Dans le cas où ma mère se transporteroit à Londres sur de faux indices, et jeteroit par-là mon père dans une dépense inutile, il est convenu que chaque fois que cela arriveroit, elle perdroit ses droits et ses priviléges, pour la première fois qu'elle deviendroit grosse, après une telle méprise;--mais pas davantage, et ainsi de suite, à toutes les fois que la chose arriveroit». Il n'y avoit certainement rien de déraisonnable dans cette clause; mais raisonnable comme elle étoit, il n'en est pas moins malheureux qu'elle ait tourné contre moi d'une manière aussi défavorable: on sera touché de l'influence qu'elle a eue sur mon sort.
Mais je devois être formé, je devois naître apparemment pour essuyer des malheurs.
Ma pauvre mère, soit que ce ne fût que de l'air ou de l'eau, ou un composé de tous deux, ou peut-être ni l'un ni l'autre, et uniquement une simple imagination, une fantaisie, ou que quelque désir ardent en eût imposé à son jugement, soit enfin qu'elle se fût trompée, ou qu'elle eût voulu tromper mon père, et il importe assez peu de savoir quel fut son motif; le fait est qu'à la fin de septembre 1717, l'année qui précéda ma naissance, elle obligea mon père d'aller à Londres avec elle, bien contre son gré.--Il insista l'année suivante sur la clause qui le favorisoit, et moi, je me trouvai destiné à n'avoir pour tout ornement saillant au visage, qu'un nez serré, comprimé, applati à l'unisson du reste, et comme si je n'en avois point du tout.
Et quelle suite de disgrâces, de chagrins, de mortifications, la perte, ou plutôt la mutilation de cette partie précieuse de moi-même, ne m'a-t-elle pas fait essuyer dans tout le cours de ma vie!
CHAPITRE XVII.
_Chagrins domestiques._
On s'imagine aisément que mon père ne revint de Londres à la campagne que de très-mauvaise humeur.--Les frais de ce voyage inutile excitèrent vivement ses regrets pendant les vingt ou vingt-cinq premiers milles, et il les reprochoit à ma mère.--C'étoit d'ailleurs la saison de l'année où il recueilloit les fruits de ses espaliers, dont il étoit fort curieux.--Si une bagatelle, une affaire de rien l'eût, dans un autre temps, appelé à faux à Londres, il n'en auroit pas dit trois mots à ce qu'il disoit.
Il ne parloit ensuite que de ses espérances trompées sur l'attente d'un fils.--Il y avoit compté: son fils Robert pouvoit lui manquer; il auroit eu un second appui de sa vieillesse.--Sa déception, à cet égard, étoit plus mortifiante pour un homme prudent, que la perte de tout l'argent que le voyage lui avoit coûté.--Qu'est-ce que cent vingt guinées lui faisoient?--Il les auroit moins regrettées que s'il eût perdu sa canne.
Rien ne l'affligeoit tant depuis Stilton jusqu'à Grantham, que les complimens de condoléance qu'il recevoit de ses amis, et que la triste figure qu'il feroit à l'église le premier dimanche.--La véhémence de son esprit, un peu aiguisé par le chagrin, lui faisoit faire les descriptions les plus satiriques de tout ce qui s'y passeroit, lorsque placé dans le banc avec sa chère côte, il attireroit les yeux de toute l'assemblée.--De quels ridicules ne seroit-il pas couvert?--De combien de quolibets, de mauvaises plaisanteries ne seroit-il pas le sujet?--Ma mère a avoué que tout ce qu'il dit pendant ces deux postes, étoit si plaisamment tragi-comique, qu'elle ne fit que rire et pleurer à la fois pendant cette route.
Mais les choses, quand ils eurent passé la rivière de Drente, prirent une autre face.--Mon père se fâcha tout de bon de la vile et indigne ruse de ma mère.--C'étoit une fourberie!--La femme ne pouvoit pas se tromper si lourdement; et si cela est... quelle foiblesse! mot cruel et tourmentant!--Il ne l'eut pas si-tôt prononcé, que son imagination se remplit de mille idées.--Son esprit en fut si frappé, qu'il voulut se mettre à compter combien il y avoit de foiblesses.--Il y avoit des foiblesses de corps et d'esprit... et les premières plus inquiétantes.--Enfin, il ne faisoit que raisonner. Il se scrutoit, pour tâcher de découvrir si ce n'étoit pas lui qui eût donné lui-même occasion au revers chagrinant dont il se plaignoit.
Enfin, il s'éleva dans son esprit tant de sujets d'inquiétudes, son humeur devint si fâcheuse, que ma mère ne retourna à la campagne qu'avec beaucoup plus de chagrin qu'elle n'avoit eu de plaisir à revoir Londres.--Elle en fut si affectée, qu'elle se plaignit à mon oncle Tobie de ce qu'il auroit fait perdre patience au philosophe le plus accoutumé à réprimer ses passions.
CHAPITRE XVIII.
_Résolution de ma mère._
Mon père ne rentra donc chez lui que de très-mauvaise humeur, et après avoir murmuré tout le long de la route.--Il ne dit cependant rien de la résolution qu'il avoit prise de faire usage de la clause du contrat de mariage que mon oncle avoit fait insérer en sa faveur.--Ce ne fut que treize mois après, et la même nuit précisément où il songea à réparer, par mon existence, la perte dont il se plaignoit, qu'il annonça à ma mère, en causant gravement avec elle, le parti qu'il avoit pris. Il lui dit qu'elle n'avoit qu'à s'arranger comme elle voudroit;... mais qu'il entendoit absolument qu'elle accouchât cette fois à la campagne, pour balancer la dépense du voyage inutile qu'elle lui avoit fait faire.
Mon père étoit doué de bien des vertus;--mais il avoit en partage, et dans un degré un peu fort, ce qu'on peut appeler persévérance, lorsque la cause est bonne, et obstination quand elle est mauvaise.--Ma mère le connoissoit très-bien, et elle n'ignoroit pas que ses remontrances seroient inutiles.--Elle ne lui en fit donc aucunes, et se détermina à attendre l'événement.
CHAPITRE XIX.
_La Convention._
Il ne faut cependant pas croire que ma mère resta tranquille sur les précautions qu'elle avoit à prendre. Elle ne pouvoit pas aller chercher à Londres les secours du célèbre docteur Menigham; mais elle pouvoit aisément faire venir un autre opérateur, dont la réputation faisoit beaucoup de bruit. Il ne demeuroit qu'à huit milles de la maison.
Il avoit écrit un savant traité sur l'art d'accoucher, où, en faisant voir les sottises et les bévues des sages-femmes, il donnoit plusieurs moyens curieux d'extraire promptement le fœtus, dans les cas difficiles et périlleux.--Sa théorie annonçoit les plus grandes connoissances pratiques; mais il n'y avoit pas moyen d'y songer; et ma mère, trois jours après qu'elle se sentit grosse, commença à jeter les yeux sur la sage-femme dont je vous ai parlé.--La semaine n'étoit pas passée, qu'elle la choisit tout-à-fait, et sa vie et la mienne se trouvèrent d'avance confiées aux mains de cette vieille femme.--J'aime bien que l'on se contente du moins, quand on ne peut avoir le plus.--Il n'y a pas encore aujourd'hui 9 mars 1759, que j'écris ce livre pour l'édification de mon prochain; il n'y a pas, dis-je, encore une semaine que Jenny, ma chère Jenny, qui me voyoit prendre un air sérieux, pendant qu'elle marchandoit une étoffe de soie à une guinée l'aune, dit au marchand, qu'elle étoit bien fâchée de l'avoir fait déployer, et alla du même pas acheter une étoffe une fois plus large, qui ne lui coûtoit qu'un petit écu.--C'étoit avoir la même grandeur d'ame que ma mère.--Il y avoit pourtant cette différence; c'est que le cas où se trouvoit ma mère ne lui fournissoit pas l'occasion de faire autant l'héroïne. Elle pouvoit au moins compter sur les secours de la sage-femme, et à tout prendre elle pouvoit espérer qu'ils lui seroient utiles. Elle avoit, pendant vingt ans, accouché toutes les femmes de la paroisse, sans qu'on pût lui reprocher, ni négligence, ni faute, ni accident sinistre. Ces succès étoient de bon augure.