Oeuvres complètes, tome 1

Part 6

Chapter 63,698 wordsPublic domain

--Mon père écrivoit tout. J'ai sous les yeux un petit mémorial qu'on avoit trouvé dans son porte-feuille, et je ne fais, pour ainsi dire, que transcrire ici ce que j'y lis. Le jour de Notre-Dame, qui étoit le vingt-cinq du mois dont je date les premiers instans de mon existence, mon père se mit en route pour conduire mon frère aîné, Robert, à l'école de Westminster.--Il ne revint, selon la même autorité, rejoindre sa femme que dans la seconde semaine du mois de mai suivant; et ceux qui savent le moment de ma naissance, voient bien en calculant.--Le chapitre suivant éclaircira tous les doutes...

--Mais, monsieur, que fit monsieur votre père pendant les mois de décembre, de janvier et de février?--Madame, il étoit malheureusement affligé d'une attaque de goutte sciatique.

CHAPITRE V.

_Les Planètes._

Le temps approchoit. Il y a dans le ciel je ne sais quelles divinités qui prennent le soin de présider à la naissance des hommes. On ne dit pas qu'elles aient la même attention pour les femmes.--Il faut cependant croire qu'elles ne sont pas oubliées.--A tout prendre, elles valent la peine qu'on s'intéresse à elles.--Au reste, je n'ai jamais trop bien su si ces bonnes déesses songèrent à moi quand il en fut temps, si elles ne vinrent pas; on ne m'a jamais dit qu'on les eût vues, ni qu'on ne les eût pas vues.--Cela ne m'empêcha pas, moi, Tristram Shandy, d'arriver dans ce malheureux monde le cinquième jour de novembre de l'an de grace mil sept cent dix-huit.--L'heure?--Tout cela se saura. La seule chose que j'aie à faire remarquer ici, c'est qu'en se rappelant l'ère que j'ai fixée dans le chapitre précédent, la sciatique de mon père, son habitude constante de ne faire certaines choses que le premier du mois, etc. etc., il est clair que le moment de ma naissance marquoit, si je ne me trompe, la révolution de neuf mois plus que complets du calendrier.--Le mari le plus pointilleux ne pourroit, je crois, exiger plus de justesse.

Mais sous quelle étoile suis-je né?--Sur quelle planète ai-je été jeté? Je l'avoue. Excepté Jupiter et Saturne, où il fait trop froid, (je crains le froid) je préférerois d'avoir vu le jour dans la lune, ou dans quelque autre astre.--Je n'y aurois sûrement pas été plus maltraité que je ne le suis sur cette planète de boue que nous habitons. Je me défie pourtant de Vénus.--C'est un astre malin.--On dit qu'elle traite si mal ses habitans, qu'ils sont obligés de déserter, et de se réfugier dans Mercure.--Mais, hélas! notre petit globe n'est-il pas encore pire? Je croirois volontiers qu'il n'est composé que de ce qu'on rejette des autres.--Il faut cependant l'avouer, il seroit supportable si l'on y étoit né avec de grandes richesses, si l'on pouvoit y parvenir, sans bassesse, à de grands emplois qui vous donnassent de la considération et du pouvoir.--Mais ce n'est pas là mon sort, et chacun, comme on sait, parle de la foire selon le profit qu'il y fait. J'atteste donc que de la multitude des mondes qui se promènent dans les espaces du ciel, la terre, quelqu'attachés qu'y soient certaines gens, est, à mes yeux, le plus vil de tous.--Eh! qu'y ai-je jamais gagné?--Depuis que je respire, jusqu'à ce moment, où à peine puis-je respirer du tout, à cause d'un asthme que j'ai attrapé en Flandre, en glissant contre le vent sur des patins, j'ai été le jouet perpétuel de ce qu'on appelle fortune.--Je ne l'accuse cependant pas d'avoir fait tomber sur moi un poids énorme de malheurs.

Non; mais dans toutes les situations où je me suis trouvé, par-tout où elle a pu m'atteindre, cette capricieuse déesse n'a point cessé de m'accabler par des aventures tristes.--J'ai essuyé plus de traverses qu'un petit héros.

CHAPITRE VI.

_Les volontés sont libres._

Le moment de ma naissance est, ce me semble, connu du lecteur d'une manière assez exacte; mais je ne lui ai point dit comment je suis né. C'est que cela vaut un chapitre particulier. D'ailleurs, il y a encore, monsieur, si peu de familiarité entre nous, qu'il auroit peut-être été hors de propos que je vous eusse fait part, en si peu de temps, d'un trop grand nombre de mes aventures.--Ayez un peu de patience, et vous les saurez toutes. Je ne me borne pas à écrire simplement ma vie; mes opinions ne sont pas moins singulières, et elles font plus de la moitié de ma tâche. Ce n'est qu'en vous les faisant connoître, que vous connoîtrez mon caractère, et que vous saurez quelle espèce de mortel je suis parmi le genre humain.--Ma façon de penser alors vous en plaira peut-être davantage... au moins je le souhaite. La conformité des goûts fait naître la familiarité, et la familiarité produit souvent l'amitié; et j'espère que nous en goûterons les douceurs.--_O diem præclarum!_ Que ce jour sera heureux!--Rien, alors, de ce qui me regarde, ne vous paroîtra frivole, ni ennuyeux; tout vous intéressera.--Mais, dans les premiers temps de notre connoissance, ne soyez pas surpris, mon cher camarade, si je suis un peu réservé.--Ce n'est que petit à petit que l'oiseau fait son nid.--Ecoutez-moi seulement avec complaisance, et laissez-moi vous conter mon histoire à ma mode.--Si vous voyez que je m'amuse à folâtrer de temps en temps sur la route, laissez-moi faire, et ne vous enfuyez pas.--Imaginez-vous, au contraire, que je suis intérieurement beaucoup plus sage que ces apparences ne semblent l'annoncer.--Mettez-vous à votre aise.--Riez avec moi, si bon vous semble; et même si cela vous est plus agréable, riez de moi.--Faites, en un mot, ce qu'il vous plaira; mais ne vous fâchez pas.

CHAPITRE VII.

_Et oui! chacun a son ton, son allure._

Il ne faut pas être un habile grammairien pour savoir qu'une femme sage et une sage-femme peuvent bien ne pas se rencontrer dans la même personne.--Mais le village où demeuroit mon père recéloit un individu féminin, qui réunissoit à lui seul ces deux qualités différentes.--C'étoit une femme de la plus haute taille.--Je ne sais si elle avoit eu autrefois de l'embonpoint... En tout cas, elle étoit devenue si maigre, qu'elle auroit pu, au besoin, faciliter l'étude de l'anatomie.--Elle avoit surtout des doigts si longs, si pointus, si effilés!--Avec cela elle étoit industrieuse. Jamais femme ne fut pourvue d'un meilleur naturel, et on sait que c'est beaucoup à défaut d'autre chose.--Pour du bon sens!... on lui en accordoit, mais peu.--Cela suffisoit pourtant, avec quelque expérience pour la guider dans les fonctions importantes de son art.--Il est vrai qu'il y a moins de confiance que dans les efforts de la nature; et j'ai oui dire à bien des médecins qu'ils feroient très-bien de penser comme elle.--Ses succès n'en avoient pas été moins fréquens, et elle s'étoit acquis une certaine réputation dans le monde.--Mais qu'on ne s'y trompe pas; ce n'étoit pas le monde entier. Elle n'étoit pas connue, par exemple, des Hottentotes, ni des Hollandoises du Cap de Bonne-Espérance, qui accouchent, dit-on, comme madame Gigogne.--Le monde n'étoit pour elle qu'un petit cercle, décrit sur le grand cercle de l'univers, et qui n'avoit au plus que quatre milles de diamètre.--Son hameau en étoit le centre.--Elle avoit quarante-sept ans, quand son mari, en mourant, la laissa veuve avec trois ou quatre enfans, et pauvre.--Ses charmes, à ce qu'on prétend, n'étoient pas encore entièrement effacés; elle n'y prit pas garde, et se comporta avec décence. On ne l'entendoit point se plaindre; mais le silence qu'elle gardoit sur sa misère, réclamoit plus haut que ses cris ne l'eussent pu faire, le secours d'une main favorable.--La femme du ministre de la paroisse en fut touchée.--Elle avoit souvent eu occasion de se plaindre personnellement d'une chose essentielle, qui manquoit, depuis bien des années, au troupeau de son mari.--Il falloit aller chercher, à sept ou huit milles à la ronde, un secours qui étoit presque toujours tardif dans des cas ordinairement fort pressans; et dans les nuits obscures de l'hiver, et par de mauvais chemins, ces sept ou huit milles s'alongeoient du double. Il auroit autant valu pour le village, qu'il n'y eût pas eu une sage-femme dans le monde entier.--La femme du ministre imagina donc de faire initier la discrète veuve dans tous les mystères de cet art.--Ce projet, soutenu par une pareille protectrice, ne pouvoit manquer de réussir. Elle en parla à toutes les femmes du canton, qui l'applaudirent; et elle y mit tout le zèle que l'importance de la chose et son humeur bienfaisante lui suggérèrent.--L'élève y répondit; elle fit des progrès rapides, et le ministre, qui jusques-là n'avoit point paru se mêler de l'affaire, la prit à cœur.--Il sollicita un brevet en forme, pour qu'elle pût, sans trouble, exercer son art, et paya généreusement dix-huit schellings, et quelque chose de plus, pour avoir cet important parchemin. Elle fut aussitôt installée dans sa charge avec tous les droits, profits, revenus, émolumens, priviléges, honneurs et prérogatives qui y sont attachés. On s'écarta même, par rapport à elle, de l'ancienne formule; et le rédacteur de son brevet étoit si jaloux, si vain de la nouvelle tournure qu'il y avoit donnée, et qu'il avoit imaginée;... il la croyoit si heureuse, qu'il vouloit obliger toutes les matrones du voisinage à faire ajouter à leurs brevets son idée capricieuse.--Que de gens dans le monde s'engouent ainsi de leur opinion!

Mais que m'importe?--Chacun a son goût. Un des plus grands hommes de ce monde, le fameux M. Paparel, n'avoit-il pas le sien? Il n'avoit qu'à se baisser et prendre; les parasites ne l'incommodoient pas.--Le passe-tems le plus agréable du dernier des Césars étoit de tuer des mouches.--Eh! monsieur, on a vu cela dans tous les siècles. Les hommes les plus sages (je n'en excepte pas même Salomon, le sage des sages) ont eu leurs bizarreries, leurs chevaux de courses, leurs médailles, leurs coquilles, leurs tambours, leurs violons, leurs trompettes, leurs talons rouges, leurs palettes, leurs quintes, leurs papillons... On les a vus, chacun à sa façon, aller à _dada_ sur leurs califourchons.--Qu'ils aillent, monsieur, qu'ils aillent!--Pourvu qu'ils ne nous forcent pas, vous et moi, dans leur gravité, de monter en croupe derrière eux; quel intérêt avons-nous, je vous prie, de nous inquiéter de ce qu'ils font? Ils ont leur marotte... eh bien! qu'ils aient.

CHAPITRE VIII.

_Je n'y tiens pas toujours._

--_De gustibus non est disputandum._ Cela veut dire, monsieur, dans toutes les langues du monde, que l'on perd son tems à raisonner contre un _tic_ décidé. Aussi est-ce rarement que cela m'arrive.--La bonne grace que j'aurois à railler les autres de leurs bizarreries!--En suis-je donc moi-même exempt?--Je ne suis pas né dans la lune; mais elle n'est pas plus quinteuse dans sa marche et dans ses phases, que je ne le suis dans mes idées. Il semble que mon esprit ne se gouverne que par ses influences. Peintre aujourd'hui, ménétrier demain; je suis quelquefois l'un et l'autre tout ensemble: c'est selon la mouche qui me pique. Je suis propriétaire, et depuis très-long-tems, de deux haquenées, qui vaudroient beaucoup mieux si elles étoient plus jeunes.--Je monte dessus de tems en tems, pour prendre l'air.--Je ne sais si on y trouve à redire; mais je ne m'en inquiète pas.

J'avoue cependant, et c'est sans doute à ma honte, que j'entreprends quelquefois des voyages plus longs qu'un homme sage n'en devroit faire; mais il est vrai en même tems que je ne suis pas un homme sage.--Hélas! que suis-je? Un être si peu important dans ce monde, que mes actions ne méritent guère d'être observées.--Ne vous imaginez pas cependant que ma situation me coûte à supporter; elle ne me cause que peu ou point de chagrin. Ma tranquillité ne se trouble point à l'aspect d'un tas de grands seigneurs, tels que milords A. B. C. D. E. F. G. H. I. K. L. M. N. O. P. Q. et tant d'autres qui passent en revue devant moi, montés sur leurs califourchons.--Les uns marchent d'un pas grave... les autres courent le grand galop, à toute bride, à travers les champs, comme s'ils vouloient se casser le cou.--Tant mieux, me dis-je à moi-même. Eh! qu'importe que ce malheur leur arrive? Le monde ne se passeroit-il pas bien d'eux?--Mais les autres? Patience. Que Dieu les bénisse! Ils peuvent aller à cheval aussi long-tems qu'ils voudront, sans que je m'y oppose... J'y gagnerai même; car s'ils étoient désarçonnés cette nuit, je parierois dix contre un, qu'il y en auroit beaucoup parmi eux qui se trouveroient plus mal montés avant le jour.

Et ces bagatelles influeroient sur mon repos?

--Non, non. Mais ce qui me démonte, c'est quand je vois une personne née pour de grandes actions, et ce qui est encore plus glorieux pour elle, qui est naturellement disposée à en faire de bonnes, qui, dans tout ce qu'elle fait, tâche, milord, de vous imiter, et montre par-là que ses principes sont aussi généreux que son cœur, sa conduite aussi noble que sa naissance, et que ce monde corrompu ne peut cependant la souffrir... Oh! je l'avouerai... Quand je la vois entrer en lice, et que ce n'est, par malheur pour ma patrie et pour sa gloire, que pour quelques momens... c'est alors, milord, que ma philosophie m'abandonne, et que, dans les premiers transports d'une impatience vertueuse, je voudrois voir tous les caprices et tous les califourchons du monde au diable.

_MILORD_,

«Je soutiens que ceci est une épître dédicatoire. Le sujet, la forme, le lieu semblent peut-être s'opposer à l'idée que j'en ai conçue. Mais malgré sa singularité sur ces trois points essentiels, malgré votre opinion, je soutiens que ceci est une épître dédicatoire. Je vous l'offre, et vous supplie de l'accepter comme telle; et si vous êtes debout, je la mets à vos pieds. C'est une attitude que vous pouvez prendre quand il vous plaît, et selon que l'occasion l'exige.--J'ajoute que ce n'est jamais qu'à l'avantage du public.»

J'ai l'honneur d'être,

_MILORD_,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur.

TRISTRAM SHANDY.

CHAPITRE IX.

_Annonce._

Mais je déclare solennellement que cette épître n'a été faite pour aucun prince, pape, prélat, potentat, duc, marquis, comte, vicomte ou baron.--Elle n'a point non plus été colportée.--Je ne l'ai offerte à qui que ce fût, grand ou petit, directement ni indirectement, publiquement ou secrètement.--C'est une épître absolument vierge, et pas une ame vivante ne l'a lue.

J'appuie sur ce point, et j'ai mes raisons; c'est pour prévenir toutes les tracasseries qu'on pourroit me faire sur la manière dont j'en veux tirer parti.--Paroissez, amateurs, elle est à vendre;--je la mets à l'encan.

Il est bien permis, je crois, à un auteur, de faire tourner ses veilles et ses travaux à son plus grand avantage.--Mais je déteste de marchander sur ce point.--Et qu'est-ce que font quelques guinées de plus ou de moins?--C'est ce qui m'a d'abord engagé à en agir ouvertement avec les grands dans cette affaire.--J'y trouverai peut-être mieux mon compte.

S'il y a donc dans le monde quelque prince, duc, marquis, comte, vicomte ou baron, qui ait besoin de mon épître, elle est à son service; il peut parler.--Je la lui donne pour cinquante guinées;--sans cela je la garde. C'est vingt guinées de moins que je ne pourrois la vendre à un homme de génie.

Examinez-la encore une fois, milord. Ce n'est pas un de ces morceaux de flatterie grossière qui insulte celui à qui on l'adresse.--Vous voyez que le dessin en est bon, le coloris transparent, le coup de pinceau passable.

On peut encore, vis-à-vis d'un homme scientifique, l'apprécier d'une manière plus précise. Mesurez-la, si vous voulez, sur l'échelle du peintre, divisée en vingt parties. Je crois, milord, que des lignes antérieures peuvent répondre à douze; la composition à neuf; le coloris à six;--l'expression à treize et demie;--le dessin... Oh! pour cela, si l'on m'accorde que j'y aie mis du dessin...

Je m'imagine, en ce cas, qu'on peut bien le comparer à vingt.--Mais ne mettons, si vous voulez, que dix-neuf.--N'y a-t-il pas encore autre chose qui vaut son prix?--Les ombres de votre poupée favorite, quelque ridicule qu'elle soit, n'en sont qu'une figure accessoire, et donnent de la force et du relief aux jours qui frappent votre propre figure.--Ils la font paroître avec plus d'avantage;--elle devient la figure principale.--D'ailleurs, il règne dans l'ensemble un air original qui mérite d'être observé.

Envoyez donc, milord, ces cinquante guinées à mon libraire.--C'est un galant homme, et il me les remettra.--Moi de mon côté, j'aurai soin, à la première édition, de supprimer ce chapitre. Alors vos titres, vos distinctions, vos armes, et même vos bonnes actions serviront de frontispice au chapitre précédent. Je les placerai au-dessous de la légende: _De gustibus non est disputandum_; et tout ce que vous trouverez dans mon livre, qui aura quelque rapport aux califourchons, à la marotte en vogue, vous appartiendra.--Je vous le cède; mais je ne vous cède rien de plus, milord. Je dédie le reste à la lune.--C'est peut-être, de tous les patrons et de toutes les patronnes qui se présentent à mon esprit, celle qui donnera le plus de vogue à mon ouvrage.

BRILLANTE DÉESSE.

Si vous n'êtes pas trop occupée des affaires de Candide et de mademoiselle Cunégonde, prenez aussi sous votre protection celles de _Tristram Shandy_.

CHAPITRE X.

_Ce qui se voit tous les jours._

Il y a des philosophes naturalistes qui prétendent que la peine, dans de certains cas, est un plaisir.--Il en pourroit, par hasard, être ainsi de l'ennui; et ce n'est peut-être pas un hasard, que d'en promettre dans ce chapitre.

Je ne sais s'il est fort essentiel de faire remarquer le mérite qu'il y eut à favoriser l'établissement de la sage-femme.

Mais n'étoit-ce pas un trait de bienfaisance?

Oui.

Eh bien! que risquez-vous d'en parler? Ces traits sont assez rares aujourd'hui pour qu'on en fasse note.

En ce cas, puisque cela devient un point important, il ne reste plus qu'à savoir à qui des deux il en faut donner la gloire; si c'est au mari ou si c'est à la femme?

Tous deux y eurent part.

Cela est vrai. La femme en conçut le dessein.

Et le mari concourut au succès.

Il donna libéralement l'argent qu'il falloit.

Oui. Et beaucoup de gens, pour qui la physique est tout, et le reste rien, penseroient volontiers qu'il dut lui faire remporter tout le prix de cette belle action.

Cela peut être. Mais les gens sensés penseroient au contraire qu'ils durent le partager.

Eh bien! c'est ce qui n'arriva point.

Comment? Le mari!...

Non. Le mari n'eut rien. La voix publique l'accorda tout entier à la femme.

Oh! je vous avoue qu'il me faudroit six jours entiers pour trouver une raison qui justifiât ce procédé.--Je n'y vois que l'effet d'une injuste et sotte prévention.

Hélas! monsieur, telles sont souvent les réputations les plus éclatantes; il est rare qu'elles soient méritées. On trouve presque toujours quelqu'un qui se plaint que c'est à ses dépens qu'elles font tant de bruit.

CHAPITRE XI.

_On a beau faire, quelqu'un se plaint toujours._

Ce pauvre ministre n'étoit cependant pas venu jusques-là, sans faire parler de lui.--Il ne faut souvent que fort peu de chose pour attirer l'attention du public; mais ce qui la lui avoit méritée, cinq ans auparavant, n'étoit pas peu de chose.--On ne lui reprochoit rien moins que d'avoir violé toute bienséance.--«Il avilit, disoit-on, sa personne, son état, ses fonctions. C'est un espèce de petit prélat; ses revenus sont considérables: mais quel usage il en fait! Il n'a, pour tout équipage, qu'un mauvais cheval qui ne vaut pas deux guinées. Il faut le rayer de la liste.»

Vous avez raison, mes amis; ce Bucéphale étoit le vrai pendant du fameux coursier du héros de la Manche.--Ils se ressembloient de manière à s'y tromper.--Je ne me souviens cependant pas d'avoir lu que Rossinante fût poussif. Il jouissoit d'ailleurs d'une prérogative qu'ont presque tous les chevaux espagnols, gros ou petits, gras ou maigres.--Napolitains glapissans! que ne donneriez-vous pas pour racheter ce privilége?--Vos voix grêles enchantent, flattent l'oreille, mais laissez paroître au milieu de vous ce nouveau Stentor.--Mesdames?... Il est inutile que vous parliez... On devine dans vos yeux l'objet de votre choix.

Je sais cependant qu'on a douté que le cheval de Don Quichotte.--Il ne faut souvent qu'une sotte retenue pour faire prendre la plus mauvaise opinion de soi; et la sienne étoit extrême.--Mais l'aventure des voituriers Ganguésiens prouve, et de reste, qu'elle ne venoit pas d'une cause sinistre. Sa continence étoit une vertu de tempérament.--Et permettez-moi de vous le dire, ma belle dame, vous savez aussi bien que moi, que s'il y a des personnes dans le monde qui se vantent d'avoir de la pudicité, elles n'ont guère de meilleure raison à en donner que celle-là.

Mais:--

Point de réplique, s'il vous plaît. L'impartialité est ma devise.--Aussi rendrai-je une justice exacte à tous les personnages qui paroîtront sur le théâtre de cet ouvrage... dramatique. Je n'aurois pu, sans blesser ma conscience, passer sous silence des distinctions qui sont si favorables à Rossinante... et si enviées!--O charmantes Circassiennes, qui ne voyez dans l'enceinte de vos murs que des...

Le cheval du ministre, à ces petites choses près, ressembloit en tous points à celui du preux amant de la princesse du Toboso.--Il étoit aussi maigre, aussi décharné, aussi efflanqué. L'humilité même, si elle n'alloit pas à pied, ne pourroit pas choisir une monture plus chétive.

L'opinion de certaines gens est si fausse!... Il y avoit des personnes qui prétendoient que le ministre auroit pu aisément relever la figure de son Bayard.--«Il a, disoient-elles, une jolie selle garnie de pluche verte, et d'un double rang de clous argentés, de beaux étriers de cuivre, une housse de drap gris, ornée d'une frange de soie noire, mêlée de fil d'or,--une bride, avec de belles bossettes argentées, et les autres ornemens convenables.»--Oui, sans doute, il avoit tout cela; c'étoit une emplette de sa jeunesse; mais toutes ces belles choses étoient attachées à un clou derrière la porte de son cabinet.--Il en avoit donné d'autres à son cheval, qui seyoient mieux à sa figure. Il étoit homme d'ordre. On l'eût pris pour un fou, s'il eût agi pour son cheval, comme ces vieilles coquettes, qui, à force de carmin, essaient de faire revivre, sur leurs visages décrépits, les roses de la jeunesse...