Part 5
L'homme humble a ramassé, dans son ame, un trésor de plaisirs et de contentemens. Il ne blâme pas le soleil, de ce qu'il ne mûrit pas sa vigne, et ne querelle pas les vents de ce qu'ils ne lui apportent aucun nuage. Si sa fontaine ne s'élève pas aussi haut qu'il le désire, il étudie les lois de la nature, et s'y soumet, sans se plaindre.
S'il n'est pas riche, il sait que Dieu ne lui doit rien; et que s'il a moins reçu que les autres, comme il se croit moins qu'eux, il a encore des remerciemens à lui faire.
Une ame résignée se laisse ainsi porter doucement et tranquillement sur le courant de la providence; aucune tentation dans son pélerinage, n'excite en elle des désirs immodérés. Les dangers ne l'alarment pas: elle respecte la justice de tout ce qui arrive; et, se courbant humblement sous la tempête, si elle en est atteinte, elle ne l'est pas aussi dangereusement que les autres.
MA RELIGION.
Yorick, quels sont vos notions religieuses?
Me le demandez-vous? je vais vous le dire, car je suis sur mon lit de mort.
J'ai assez de foi pour être méthodiste, et assez de chaleur pour être enthousiaste; mais, Dieu merci, je n'ai jamais été assez méchant pour être ni l'un ni l'autre.
Il faut nécessairement que les passions soient combattues par les passions. Voilà pourquoi les plus grands pécheurs deviennent les plus zélés dévots. C'est une conséquence naturelle à une infinité de gens, _qui credunt multùm et peccant fortiter_.
Pour moi, j'ai la confiance intime que la douce mousson de notre orthodoxie anglicane est assez forte pour envoyer mon ame au ciel. Mon frêle esquif n'est pas lesté de péchés assez pesans pour qu'il ne marche que par un vent orageux; et je crois qu'après la cessation des oracles, on peut être assez inspiré par la grâce, pour n'avoir pas besoin de convulsions.
Je suis certain qu'il y a un Dieu en haut, comme je suis certain que je suis ici bas: ma certitude est la même. Comment serois-je autrement sur la terre? dites-moi, comment j'y suis venu, comment j'y suis? ce n'est pas de moi-même.
Dieu existe: il doit aimer la vertu, et détester le vice. Il doit, en conséquence, récompenser et punir. Si nous ne lui devons aucun compte, nous sommes les plus singuliers animaux qui soient sur la surface de la terre.
Lorsque l'ame a pris son vol, et qu'elle a laissé le corps se résoudre en la poussière du tombeau, la vaine philosophie du siècle combattra-t-elle la résurrection de l'homme? Consulte, raisonneur, une chenille; et le papillon résoudra ta question. Vois-la d'abord, inerte, paresseuse, rampant lentement sur la terre, et se nourrissant de l'herbe des champs. Après sa métamorphose, et sa résurrection, c'est un Séraphin aîlé: il est glorieux, léger comme l'air, actif comme le vent; il aspire la rosée de l'aurore; il extrait des fleurs aromatiques, le nectar et l'ambroisie.
La fable de l'hydre est depuis long-temps vérifiée: elle est, dis-je, surpassée au-delà même des bornes que l'imagination la plus extravagante lui auroit données par la réalité du polype, qui engendre de ses sections. Les analogies de la nature démontrent par-tout les voies de la providence.
Trouverons-nous sans cesse impossible ce à quoi notre insuffisance ne peut atteindre? n'y a-t il pas dans la nature des mystères sans nombre que les événemens révèlent, ou que la philosophie expérimentale démontre chaque jour? présumerons-nous, après cela, de limiter les pouvoirs de l'auteur même de la nature?
Qui a créé la matière? qui lui a donné le mouvement? qui a ajouté les sensations à la matière, et au mouvement? qui a surajouté à toutes ces qualités la pensée, l'intelligence et la réflexion? qui a fait tout cela? Incrédules, qui l'a fait? vous ne parlez pas? restez donc muets.
1º. Leuwenhoeck, avec le secours de son microscope, montre, dans le corps humain, de certaines fibres si menues qu'il en faudroit rassembler six cents pour faire la grosseur d'un cheveu.
2º. Il démontre encore, avec le même instrument, qu'un grain de sable est assez volumineux pour couvrir cent vingt mille pores, par lesquels nous transpirons.
3º. On peut faire de la glace dans l'été, pourvu que l'eau qu'on emploie, soit auprès du feu.
4º. Une lentille de glace brûle comme une lentille de verre.
5º. Une ligne d'un pouce peut être divisée en autant de parties qu'une ligne de mille toises.
6º. Il y a deux lignes, les asymptotes de l'hyperbole, qui, par la certitude mathématique, se rapprochent toujours, sans qu'il soit possible qu'elles soient jamais en contact.
7º. Le soleil est de plusieurs millions de lieues plus près de nous en hiver qu'en été.
8º. Quand un homme fait le tour de la terre, sa tête fait quelques cent milles de plus que ses talons.
Y a-t-il, incrédules, dans le symbole chrétien, un article de foi qui paroisse plus contraire à la raison que quelques-unes de ces propositions? et cependant elles sont toutes prouvées, soit en physique, soit en mathématique.
Celui qui est capable de faire de pareilles réflexions, peut-il être accusé de ne croire ni à la religion naturelle, ni à la religion révélée? ah! mes charitables confrères, _qui studet, orat_. Cette expression est bien juste.
LA CONVERSION.
J'avois fait la plus intime connoissance avec un homme vertueux et de bon sens, mais affligé, en même-temps, d'une certaine indolence d'esprit, qui le faisoit acquiescer aux opinions des autres, sans prendre la peine de les discuter. Il avoit plus d'esprit que de sagesse; et un sarcasme étoit un argument pour lui aussi fort, que pour Shaftsbury, qui prétendoit que le ridicule est l'épreuve de la foi.
Je l'aimois et le plaignois. Avoir assez de vertu pour bien faire, et trop peu de jugement pour s'y décider! nous avions là-dessus de fréquentes conversations. Il me disoit souvent qu'il donneroit tout au monde pour penser comme moi; et il réclamoit mon assistance.
J'en fis un déiste, avec la seule aide de ma pauvre petite philosophie. Après cela, je lui mis entre les mains les pensées de Forbès sur la religion. Il les lut attentivement, me renvoya le livre, avec cette réflexion, écrite au bas de la dernière page: _Tu m'as presque persuadé de devenir chrétien_.
Je crus qu'il falloit faire avancer Pascal; et je lui prêtai _ses pensées_. Il me les rendit, après les avoir endossées avec ces mots: _Je suis presque de ton avis, mais pas tout-à-fait, surtout quand tu veux me faire croire certains mystères aussi absurdes que peu philosophiques_.
Faites d'un incrédule un moraliste; et si vous n'en faites pas bientôt après un chrétien, son indolence ou son ignorance en seront plutôt la cause, que l'impiété à laquelle tout le monde crie. J'ai eu depuis la satisfaction de voir mon catéchumène vertueux, ajouter foi aux bonnes œuvres, vivre exemplairement, et pratiquer aussi bien que croire.
SUR LA GAIETÉ RELIGIEUSE.
C'est le véritable esprit religieux qui, dans le cours de ma vie, m'a donné cette bonne gaieté, dont mes sévères confrères ont été tant scandalisés: pourquoi donc un prêtre seroit-il toujours grave? le ministère est-il un lugubre devoir?
_Ressemblez à ces enfans_, dit le Christ, c'est-à-dire, soyez aussi gais et aussi innocens qu'eux. Les trente-neuf articles sont incomplets, si l'on n'y ajoute pas le quarantième précepte qui ordonne la gaieté. En tout cas, n'ajoutez rien, laissez subsister le même nombre, pourvu qu'à la place du treizième précepte, que vous rayerez, vous mettiez cette maxime céleste.
L'archevêque de Cassel en fut-il moins un profond théologien, parce qu'il ajouta un couplet fort gai à l'ancienne ballade irlandoise? Le poëme de l'évêque de Rochester, dans lequel il prouva légèrement que le cœur des hommes relevoit de l'éventail d'une femme, troubla-t-il jamais son orthodoxie?
L'évêque Héliodore fut privé de son bénéfice, pour avoir composé Théagènes et Chariclée. Le Pape fut doublement absurde; et sa sainteté outrepassa les bornes de son infaillibilité. D'abord, il n'y avoit rien d'hétérodoxe dans ce roman. En second lieu, l'épisode d'un enfant blanc, engendré par des parens noirs, au moyen de l'impression que fit sur eux le portrait d'un européen placé aux pieds du lit nuptial, cet événement, dis-je, n'est qu'une addition de preuves, si elle en a besoin, à la philosophie de l'écriture sur les chèvres bigarrées. Il est certain que les papes, après tout, sont comme les autres hommes.
Platon et Sénèque, personnages assez graves et assez sages pour avoir été ordonnés et consacrés, pensoient qu'on devoit accoutumer les enfans à la joie et à la gaieté, dès l'âge le plus tendre, non-seulement pour leur santé, mais encore pour leurs vertus. Je traduis leurs propres paroles.
La joie et la gaieté, qui en est l'expression, s'accordent avec toutes les pratiques religieuses: elles sont incompatibles seulement avec le vice et l'impiété. _Les voies du ciel sont aimables._
Nous adorons, nous louons, nous remercions le Tout-Puissant avec des hymnes, des chants et des antiennes. La musique nous prête ses harmonieux accords. _Abandonnons-nous à la joie_: voilà le premier de tous nos pseaumes. Laissons les tristes Indiens implorer et évoquer le diable, avec des pleurs et des cris douloureux.
Quand les Athéniens adoptèrent la chouette, comme étant l'oiseau de la sagesse, ils n'entendirent pas que ce fût l'effraie: et moi je pense, sous leur bon plaisir, que le moineau eût été l'emblême le plus vrai de la sagesse, car il est le plus amoureux et le plus gai des habitans de l'air.
Je connois quelques révérences qui m'excommunieront à table, pour avoir écrit cette allusion.
SUR LA TOLÉRANCE.
J'en parlois un jour avec Voltaire; et il me félicitoit sur le bonheur et l'avantage que j'avois de vivre dans une contrée, où quelques expressions libres, quelques allusions piquantes, interprétées par la malice et l'ignorance, et devenues aussitôt des blasphêmes contre l'église et l'état, échappoient néanmoins à l'inquisition et à la bastille.
Il me mit aussitôt entre les mains son traité _sur la tolérance_ qu'il venoit de publier. Il est écrit, comme tous ses ouvrages, avec beaucoup d'esprit et de savoir. Il prouve, à ceux qui ont besoin de preuves, que la persécution _pour l'amour de dieu_, est le système le plus absurde et le plus contraire à l'écriture.
J'ai, en effet, trouvé toujours fort extraordinaire, que depuis que les hommes sont assez dépravés pour se persécuter au sujet de leur croyance, il n'y ait pas eu cependant chez les payens des auto-da-fé, des inquisitions, et des croisades.
Dans les siècles d'ignorance et de barbarie, où le diable, selon les théologiens, gouvernoit l'Eglise, rendoit des oracles équivoques, ordonnoit des impuretés, et exigeoit des victimes humaines, des frères ne combattirent point contre des frères, des nations ne s'armèrent point contre les nations, pour des opinions religieuses.
Et aussitôt que, par sa miraculeuse interposition, Dieu eut bien voulu prendre l'église dans ses propres mains, le siècle de l'impiété et de la cruauté commença: un peuple chrétien et pacifique tira l'épée; et des préceptes de concorde et d'amour produisirent la haine et la dissention.
Un prêtre chrétien (ai-je dit _chrétien_?) m'apprend que la raison de cette différence remarquable est, que les payens n'avoient pas un seul article de foi pour lequel il valût la peine de se battre; qu'ils supposoient tous que l'ame périssoit avec le corps; que la formule _post mortem nihil est_, étoit leur symbole; et que ceux de leurs philosophes, qui admettoient une existence postérieure au trépas, nioient les peines de l'enfer. _Non est unus_, dit Cicéron, _tam excors, qui credat._
Ainsi donc, suivant ce bon prêtre catholique, pendant que les ténèbres de la mortalité de l'ame et du matérialisme couvroient la surface de la terre, la paix, l'amitié et la bienveillance régnoient sous ce voile obscur: la guerre, les persécutions, et la haine vinrent à la lumière du christianisme.
Lorsque l'immortalité de l'ame est confiée au soin du vicaire du Christ sur la terre, comment des prêtres, qui jettent au feu le corps d'un hérétique, et damnent son ame, peuvent-ils s'appeler _des prêtres de l'agneau_?
Oui, je diffère en tout de l'orthodoxie d'un pareil article, et je pencherois plutôt vers la doctrine de Cicéron, que je viens de citer, quoiqu'il soit lui-même dans les ténèbres du paganisme. Croire à la _post-existence_ de l'ame, et la damner, ce n'est pas éclairer; c'est brûler.
VIE
ET OPINIONS
DE
TRISTRAM SHANDY.
CHAPITRE PREMIER.
_C'étoit bien à cela qu'il falloit penser._
Je l'ai toujours dit: il auroit été à souhaiter que mon père ou ma mère, et pourquoi pas même tous deux, eussent apporté quelque attention à ce qu'ils faisoient, quand il leur plut de me donner l'existence. Ils y étoient également obligés. Eh! pouvoient-ils réfléchir trop mûrement sur les conséquences qui devoient résulter de l'important ouvrage dont ils s'occupoient en ce moment? Il ne s'agissoit rien moins que de la production d'un être raisonnable. Les heureuses proportions de son corps, son tempérament, son génie, la tournure de son esprit, et peut-être même la fortune de toute leur maison, étoient autant de points capitaux qui dépendoient de la disposition des humeurs dont ils étoient dominés dans cet instant décisif.--Oui, s'ils eussent agi en conséquence, je suis persuadé que j'aurois figuré dans le monde tout autrement que je ne fais, et que je ne ferai vraisemblablement le reste de mes jours.--Croyez-moi, bonnes gens, ceci est un point beaucoup plus essentiel que vous ne le pensez. Vous avez, sans doute, entendu parler de certains esprits qu'on appelle _esprits animaux_. Vous savez, sans doute aussi, comment s'en opère la transfusion du père au fils, etc., etc.--Eh bien!... je vous donne ma parole que de dix parties du bon sens ou de la bêtise d'un homme, il y en a neuf qui dépendent du mouvement, de l'activité et des directions différentes que vous leur faites prendre au moment dont je parle.--L'essor une fois donné, bien ou mal, il n'importe, les esprits s'échappent avec précipitation; et si l'impulsion se répète, la route qu'ils se fraient, vous le savez, mesdames, devient aussi unie, aussi douce que l'allée d'un beau jardin.--Le diable, avec toute sa puissance, ne pourroit pas les en détourner, quand une fois ils s'y sont habitués.
«Mon ami, dit ma mère, n'auriez-vous point par hasard oublié de monter la pendule?--Bon Dieu! s'écria mon père, qui eut soin en même-temps de modérer sa voix, est-il jamais arrivé, depuis la création du monde, qu'une femme ait interrompu un homme par une question aussi sotte?»
Que dit encore votre père? Rien.
CHAPITRE II.
_L'Embryon._
Je n'aperçois, réflexion faite, ni bon ni mauvais dans la question de ma mère.--Ni bon ni mauvais? Convenez, au moins, qu'elle étoit hors de saison. Vous seriez trop heureux si elle n'eût été que déplacée. Mais, ne voyez-vous pas qu'elle détournoit, qu'elle dispersoit les esprits qui se développoient en ce moment, et dont la principale affaire étoit d'escorter, de mener, de conduire l'embryon jusqu'à l'endroit qui étoit destiné à le recevoir?
Un embryon, monsieur, quelque petit, quelque peu important qu'il paroisse, en ce siècle léger, aux yeux de la folie et des préjugés, est pourtant quelque chose. Ceux de la raison, éclairés par des recherches et des observations scientifiques, le regardent comme un être qui a des droits, et qu'on est obligé de conserver avec soin.--Les philosophes minutieux, dont l'ame est de la même trempe que leurs recherches, et qui s'imaginent, malgré cela, que c'est la sublimité de leur esprit qui les distingue, nous prouvent, d'une manière incontestable, qu'il est créé par la même main, formé par les mêmes lois de la nature, doué des mêmes puissances mouvantes et agissantes, et qu'il a enfin les mêmes facultés que nous.--Il est composé, comme nous, de chair et d'os, de peau, de cheveux, de veines, d'artères, de ligamens, de nerfs, de muscles, de moëlle, de glandes, de cervelle, d'humeurs qui circulent, d'articulations... Et qu'avons-nous en grand qu'il n'ait pas en petit? Rien du tout, monsieur, rien. C'est un être aussi actif que nous, et, dans toutes les acceptions du mot, il est aussi véritablement notre prochain, que le chancelier d'Angleterre.--Il peut éprouver du bien être; il est exposé à des injures; il est susceptible de plus de perfection:--en un mot, il jouit de tous les droits et de toutes les prétentions de l'humanité, dans le degré que Cicéron, Puffendorf, et tant d'autres écrivains moralistes qui en parlent, attribuent à son état relatif.
Et que voudriez-vous, d'après cela, mon cher monsieur, qu'il devînt, si, seul sur la route, il lui arrivoit quelque accident, ou que, frappé de quelque terreur subite, ce qui est fort naturel à un aussi jeune voyageur, il n'arrivoit à sa destination qu'avec des esprits épuisés et dissipés?--Qu'avec sa vigueur musculaire et virile, réduite à un fil? Qu'avec sa forme défigurée et mutilée?--Et que, réduit à ce triste état, il fût sujet à des frayeurs soudaines, ou à une suite de rêves et de fantaisies mélancoliques pendant neuf mois entiers?--Je tremble toutes les fois que je songe à cette source féconde de foiblesse de corps et d'esprit.--Encore si l'habileté du médecin et du philosophe pouvoit y remédier!
CHAPITRE III.
_En voilà l'effet._
C'est à M. Tobie Shandy, mon oncle, que je dois l'anecdote que j'ai rapportée dans le premier chapitre. Mon père, qui étoit à la fois philosophe et naturaliste autant qu'on peut l'être, et qui raisonnoit avec beaucoup de justesse et de netteté, singulièrement sur les petites choses, s'étoit souvent plaint à lui de l'échec que j'avois reçu; et dans une occasion, dont mon oncle Tobie, qui avoit bonne mémoire, se souvenoit très-bien, il s'en plaignit plus amèrement qu'il n'avoit jamais fait. C'étoit un jour que je fouettois ma toupie. La manière oblique dont je m'y prenois pour l'ajuster, et la façon dont je justifiois les principes qui me faisoient agir ainsi, le firent soupirer.--Le bon vieillard remua la tête, et d'un ton qui exprimoit plus de douleur et de regret que de reproches, il s'écria: «Ah! mon cher frère, je l'ai toujours prédit. L'augure se vérifie de plus en plus, et mille autres observations que j'ai faites sur ce qui le regarde, m'ont annoncé qu'il ne penseroit et n'agiroit jamais comme les autres enfans.»--Mais, hélas! continua-t-il, en agitant la tête une seconde fois, et en essuyant une larme qui couloit le long de sa joue, «les malheurs de mon Tristram ont commencé neuf mois avant qu'il vînt au monde.»
--Ma mère qui étoit là, leva les yeux, et ne comprit pas plus que sa chaise ce que mon père vouloit dire.--Mais mon oncle, M. Tobie Shandy, qui depuis long-temps savoit toute l'affaire, le comprit très-bien.
CHAPITRE IV.
_Que de maris sont moins sûrs!_
Il y a une foule de lecteurs dans le monde, et de gens qui ne lisent point du tout, qui veulent savoir d'abord tout ce qui vous regarde, et si on ne les satisfait pas, leur inquiétude perce de toutes parts. N'en ayez point, chers amis. Je suis d'un naturel complaisant, et je ne voudrois pas, pour toutes choses au monde, frustrer qui que ce fût dans son attente. C'est même à cette disposition que vous devez déjà les particularités que je vous ai révélées. Je ne vous priverai point du reste.--Mais, avec la volonté la plus décidée de vous plaire, j'ai des précautions à prendre.--Ma vie et mes opinions feront vraisemblablement du bruit dans le monde.--Elles me donneront occasion de parler de toutes sortes de personnes.--Le sexe, les âges, les conditions, tout cela se trouvera sous ma plume.
Mon Livre sera au moins aussi couru que les _Progrès du Pélerin_. Quel chagrin pour moi, s'il avoit le sort que Montaigne craignoit pour ses _Essais_, et qu'ils n'eurent pas?--Je ne serois pas, en vérité, fort content de le voir enseveli dans la poussière des bibliothèques, ou de le trouver sur la table de quelque antichambre.--Je veux éviter ce désagrément.--L'exactitude est un des moyens que j'ai imaginés pour y échapper: j'en aurai. On a déjà pu remarquer combien je suis scrupuleux sur ce point; je continuerai; et je suis fort aise d'avoir entamé mon histoire par la relation de mes faits et gestes, comme dit Horace, _ab ovo_, depuis l'œuf, où j'ai commencé à végéter.
Je sais bien que ce n'est pas là tout-à-fait la manière dont il recommande de s'y prendre.--Il parloit de poëmes épiques, de tragédies, ou de l'un et de l'autre, je ne sais pas lequel; et ce n'est pas, à beaucoup près, la même chose que ce qui m'occupe.--Et d'ailleurs, s'il le faut absolument, je demande excuse à Horace. Je me passerai même fort bien de lui. Ce que j'ai à écrire ne dépend point de ses règles; je ne m'y assujettirai pas plus qu'à celles de tout autre écrivain que ce soit.
C'est ce qui me fait donner ici un avis. Ceux qui ne se soucient pas d'approfondir les choses, peuvent passer, sans lire, ce qui reste de ce chapitre.--Je ne l'écris que pour les curieux qui aiment et qui cherchent des choses abstraites.
--Fermez la porte.--Fort bien!--La précaution étoit nécessaire pour écarter les yeux profanes d'un pareil mystère.--Bon jour, bonne œuvre.--Ce fut le dimanche... un peu tard... vers minuit, peut-être... oui, on touchoit presque au lundi... et ce dimanche étoit le premier du mois de mars 1718.--Mon père... je ne sais pas précisément la minute, et c'est peut-être ce qui causa l'inquiétude de ma mère... mon père m'ajouta au nombre des êtres humains qui devoient voir le jour neuf mois après.--Mais comment savez-vous cela?--Comment? oh! je le sais très-bien. Ce n'est cependant pas, je l'avouerai, parce que je me trouvai là inopinément. Je ne dois cette certitude qu'à une autre anecdote qui n'est connue que dans notre famille. La voici: Il faut savoir que mon père avoit fait, pendant plusieurs années, le commerce de Turquie. Il l'avoit quitté depuis quelque temps, et s'étoit retiré sur ses terres, dans le comté de... pour y vivre et mourir plus paisiblement.--C'étoit peut-être l'homme du monde le plus exact. Il ne faisoit rien qu'avec poids et mesure. Ses affaires, et même ses amusemens, étoient assujettis à des règles qu'il s'étoit prescrites, et dont il ne s'écartoit jamais.--Je peux citer un exemple du scrupule attentif qu'il observoit dans toutes ses actions.--Il y avoit à la maison une grosse pendule qui étoit placée sur le haut d'un escalier dérobé, et il ne manquoit jamais de la monter lui-même le premier dimanche de chaque mois. Il avoit, au temps dont je parle, un peu plus de cinquante ans, et cette raison l'avoit forcé peu-à-peu à ne s'occuper aussi de quelques autres petites affaires domestiques, que dans le même temps. C'étoit, à ce qu'il disoit souvent à mon oncle, M. Tobie Shandy, pour ne pas s'embarrasser l'esprit d'une multitude d'époques. Enfin, c'étoit pour n'y plus penser le reste du mois.
Cette exactitude étoit, sans doute, admirable; mais elle étoit accompagnée d'une espèce de fatalisme qui retomba particulièrement sur moi, et dont je ressentirai peut-être les effets jusqu'au tombeau.--C'est que, par une malheureuse association d'idées qui n'ont aucune liaison dans la nature, ma mère n'entendoit point monter la pendule, qu'il ne lui vînt à l'esprit de penser à quelque autre chose; et ce qu'elle pensoit lui rappeloit en même-temps, et la pendule, et ce qu'il y avoit à y faire.--Le subtil Lock, qui comprenoit la nature de toutes ces choses occultes, infiniment mieux que le reste du genre humain, assure que cette étrange combinaison d'idées a produit beaucoup plus de mauvais effets que toutes les sources réunies des autres préjugés.--Je veux bien le croire.
--Que tout cela soit dit en passant.