Oeuvres complètes, tome 1

Part 4

Chapter 43,854 wordsPublic domain

Entrez dans ces sociétés, dont le titre pompeux de _bonne compagnie_, devroit faire proscrire tout ce qui est _mauvais_; vous ne serez pas plus satisfait d'elles. Là, vous verrez arracher sans cesse, quoique de loin, et sans malice, à la chasteté quelques-uns de ses attributs: un signe de tête en renversera quelqu'autre; et bientôt un clin d'œil, dirigé par l'envie de quelques personnes, qui ne se seront jamais refusées à la tentation, finira l'œuvre de la suspicion. Là, vous verrez la réputation d'une malheureuse créature, ensanglantée par un rapport que le médisant sera bien fâché de faire, mais dont il corrigera l'âpreté nécessaire, en désirant qu'il soit faux, ou en plaignant sincèrement celui qui en est l'objet. Il osera même espérer que la charité voudra bien l'oublier, comme il l'oublie lui-même.

Tels sont les expédiens avec lesquels ce vice rassasie, et déguise sa cruauté. Mais si son poignard ainsi caché, frappe et égorge si doucement, que dirons-nous de ces propos scandaleux et sans pudeur qui ne sont soumis à aucune caution, et qui vaguent sans bornes? les premiers, comme une flèche lancée dans les ténèbres, atteignent et blessent en silence: tandis que les autres, comme la peste, déployent leur rage en plein jour, balayent tout devant eux, et rasent, au niveau du sol et sans distinction, le bon et le mauvais. Mille tombent à la gauche du calomniateur; dix mille tombent à sa droite: ils tombent, ils sont déchirés, et foulés si inhumainement, que jamais, peut-être, ils ne se remettront de leurs blessures, et que celle de leur cœur sera mortelle.

Mais, comme il n'y a point d'actions si criminelles, qu'on ne puisse alléguer quelques raisons pour les défendre, on me demandera si les inconvéniens que les hommes souffrent des abus licencieux de la médisance, ne sont pas suffisamment contrebalancés par son influence utile sur la conduite et les mœurs publiques? on me dira que, si elle se taisoit, mille personnes encouragées au mal par le silence, se plongeroient, tête baissée, dans la mêlée des vices et des ridicules, comme un cheval dans celle des batailles, pourvu qu'elles fussent sûres d'échapper à la langue des hommes.

On me dira que, si nous voulons jeter un coup-d'œil sur l'ensemble de la société, nous trouverons que la vertu, ou du moins son apparence, ne dérive d'aucun autre principe fixe que de la terreur que nous inspire la censure; et que si nous descendons de là aux particularités, on prend plus de peine pour usurper une bonne réputation, qu'il n'en faudroit pour la mériter.

Que plusieurs personnes des deux sexes supportent aisément la vie sans honneur et sans chasteté! elles qui, sans réputation, et sans l'opinion qu'elles s'efforcent de donner aux autres, baisseroient leur tête dans la honte, et languiroient dans le désespoir du bonheur!

La langue est une arme, sans doute, qui châtie les dépravations sur lesquelles les lois se taisent: elle retient dans leur devoir ceux que leur conscience n'y renfermeroit jamais; et lorsque le vice est public, il semble que la médisance ne peut pas rester au nombre des prohibitions. C'est un hommage à rendre à la vertu, et un acte de justice indispensable, que d'exposer à la vue des hommes le vice peint de ses propres couleurs, ainsi que d'exalter les louanges que mérite l'honnêteté. Si, par hasard, la punition infligée à l'homme vicieux est sévère ou même intéressée, ce cas arrive si rarement, qu'on ne peut en faire une exception.

Eh bien! malgré les objections que me feront les vrais patrons de la cause de la vertu, je leur recommanderai sans cesse de lui donner d'autres preuves de leur zèle. Quand leur devoir semble leur prescrire d'établir une distinction entre le bien et le mal, que leurs actions parlent, et non leurs langues, ou que du moins elles parlent unanimement le même langage. Nous déclamons si haut contre les vicieux, nos cris se réunissent tellement contr'eux, qu'un homme sans expérience, qui s'en rapporteroit seulement à ses oreilles, s'imagineroit que le genre humain a formé une association pour chasser le vice hors des limites du monde. Changeons la scène, et qu'il voie la réception que la société fait au vice, il connoîtra que sa conduite est en opposition avec ses paroles; ce qu'il a entendu sera tellement contrarié par ce qu'il voit, qu'il ne saura auquel de ses sens il pourra désormais se fier.

Ah! s'il en étoit autrement, c'est-à-dire si les personnes qui méritent la louange, obtenoient seules un bon accueil; s'il étoit d'une conséquence irréfragable qu'un homme qui a perdu ses vertus, perdît, en même-temps, ses amis, les avantages de la naissance et de la fortune, et qu'il fût ravalé au rang le plus bas parmi ses frères; si la qualité n'étoit pas un port derrière lequel les femmes abritent leur honneur presque naufragé; et si celle qui a perdu sa réputation perdoit aussi tous ses droits au respect et même à la civilité publique; si, en un mot, l'on inséroit dans notre cérémonial une loi qui notât d'infamie ceux que l'opinion a déjà notés, une loi qui défendît de les visiter, d'en être visités, une loi qui fermât à leur rencontre toutes les portes qui conduisent aux fonctions de la société, jusqu'à ce qu'ils l'eussent satisfaite par de meilleurs exemples: une telle maxime, mise fidèlement en pratique, opéreroit sans doute une réforme utile. Mais, en l'état des choses, qu'ils échappent à nos langues, puisqu'ils ont le bonheur d'échapper à toute punition.

Si l'on insiste encore en faveur de la médisance, je finirai par répondre, que sans nous il y en aura toujours assez qui se chargeront du châtiment des coupables, et qu'on ne doit pas craindre la cessation de ces exécutions tant que les hommes voudront bien être les bourreaux de leurs semblables. Abandonnons-leur cette tâche cruelle, et cultivons, loin des passions, des vertus plus paisibles. Aimons-nous et pardonnons-nous.

L'ORGUEIL.

L'homme vain est toujours malade: touchez-le, vous le blessez. Il agit comme si personne autour de lui n'avoit ni sensibilité ni délicatesse; et il en a tant, que les plus petites négligences, qui seroient à peine ressenties par les autres, le piquent continuellement, et le percent sans cesse jusqu'au cœur.

Je ne voudrois pas être vain, quand ce ne seroit que parce que personne ne pourroit me reprendre: mes autres infirmités m'incommodent bien moins. Ce n'est pas même la faute du public si j'en souffre; mais ici, si je m'exalte, je suis perdu. Quelque chemin que je prenne, quelque pas que je fasse sous la direction de l'orgueil, je mets nécessairement le pied sur quelqu'un. Je l'offense; et je dois me préparer à en être repoussé et à rétrograder avec la douleur de l'humiliation.

Et puis, l'homme peut-il être vain quand il jette un coup-d'œil sur ses imperfections naturelles et morales? il est impossible d'y réfléchir un seul instant sans sentir son cœur plein de la plus humble conviction, sans entendre du fond de ce sanctuaire une voix qui répète: ô Dieu! qu'est-ce que l'homme? rien et toujours rien: c'est un malheureux, un infirme, un être de quelques jours, qui passe comme une ombre.

Il tombe tout-à-coup du théâtre avec ses titres, ses distinctions scéniques, dépouillé de ses habits dramatiques et du masque que l'orgueil a soutenu un instant sur son visage; et il reste nu comme son esclave. Arrêtez votre imagination sur la dernière scène que l'homme puissant et orgueilleux donne au monde qu'il a tenu dans la crainte et le respect; voyez cette vaine vapeur disparoître: la flèche de la mort pénètre lentement dans son sein; elle glace son sang, et dissipe ses esprits.

Ne le craignez plus: approchez-vous de son lit de mort; ouvrez les rideaux: contemplez-le un instant en silence. Il ne reste donc à celui que son orgueil et quelques flatteries ont mis au rang de Dieux, que ces mains flétries et ces lèvres décolorées.

O mon ame! quels songes t'ont charmée! combien tu as été cruellement trompée par les objets brillans qui t'éblouissoient, et que tu enviois!

Si l'aspect de notre imperfection naturelle à laquelle l'homme n'est pas maître de remédier, combat tellement sa vanité, que sera-ce des foiblesses et des vices enfantés, chaque jour, dans son cœur?

Hommes! regardez-vous un instant, dans ce jour où je vais vous placer. Voyez le plus désobéissant, le plus ingrat, le plus désordonné des êtres, trébuchant chaque jour dans la carrière de la vie, agissant, chaque heure du jour, contre sa propre conviction, ses intérêts et l'intention du créateur, qui ne s'est proposé que son bonheur. Qu'est-ce qui peut lui donner de l'orgueil? qu'est-ce qui ne peut pas, au contraire, lui donner de la modestie? Ah! que j'aime cette sentence prononcée depuis long-temps sur lui: _La vanité n'est point faite pour l'homme!_ cette passion peut exister pour quelqu'autre créature et pour quelqu'autre dessein, mais non pas pour lui: il n'est point d'être à qui elle convienne si peu.

Donnerai-je à tout cela, me direz-vous, un froid consentement? cette vérité est-elle incontestable? oh! peut-être avez-vous quelque raison d'être vain! Ecoutons-là.

Vous avez les avantages d'une haute naissance et des titres pompeux, ou ceux de la faveur dans la cour des rois, ou ceux d'une grande fortune, de grands talens, d'un grand savoir; ou bien la nature a épuisé ses dons et ses grâces en vous formant. Parlez... Sur laquelle de ces qualités avez-vous fondé et élevé le temple où vous vous exposez à l'adoration? examinons-les.

Vous êtes bien né... Eh! croyez-moi, l'humilité ne peut pas polluer le sang qui vous anime; elle ne vous fera pas tomber du haut de votre rang; elle ne dépouille pas les princes de leurs titres. Comme le clair-obscur en peinture, elle fait saillir le héros du fond du tableau, et détache sa figure du groupe où elle seroit confondue sans elle.

Vous êtes riche... Etendez, éparpillez vos richesses; rachetez-en la haine, par la douceur de vos mœurs. Descendez vers vos inférieurs, soulagez le malheur, étayez la foiblesse, vengez l'opprimé: soyez grand. Considérez cet argent comme des talens entassés dans un vaisseau d'argile: vous n'en êtes que le dépositaire. Être obligé d'en rendre compte et être vain, c'est allier la pauvreté et l'orgueil. Oh! bien absurde assemblage!

Vous êtes puissant et en crédit; une foule servile de clients se traîne sur vos pas... De quoi seriez-vous orgueilleux? de ce qu'ils ont faim? chassez, chassez ces sycophantes, ils en ont abusé mille autres.

Mais le rang a été donné à ma dextérité et à mes lumières: soit... Et vous êtes vain d'une place où vous devenez la butte titrée, contre laquelle se dirigent la vengeance de l'un, la malice de l'autre et l'envie de tous, dans laquelle les hommes les plus honnêtes ne peuvent pas même échapper au soupçon, et dont les fripons cherchent sans cesse à vous détrôner. Quoi! seriez-vous vain d'une faveur incertaine? Aman l'étoit ainsi, parce qu'il étoit admis aux banquets d'Esther.

Passons aux prétentions que le savoir peut vous donner. Si vous savez peu, je comprends comment vous pouvez être vain. Si vous savez beaucoup, êtes-vous orgueilleux de ce que vous ignorez encore et de ce que vous ignorerez toujours? dans tous les cas, ne vous écrierez-vous pas, avec le pauvre homme à la coignée, des chapitres 6 et 7 des Rois: _Hélas! hélas! mon maître, je l'avois empruntée!_

Dirai-je la même chose de la beauté? quels que soient les embellissemens et les parures dont l'orgueil la décore, ils frappent les yeux seuls de la multitude; et la fausse beauté, dans l'impuissance et le désespoir de réussir par des moyens naturels, se targue de captiver les regards et l'attention par une pompe étrangère.

Mais la vraie beauté est si attrayante, qu'on ne sait comment déclamer contr'elle; et lorsqu'il arrive qu'une figure céleste, et qu'une taille enchanteresse sont la demeure d'une ame vertueuse, quand la régularité et la douceur des traits caractérisent celle de l'ame, et que ces avantages élèvent les pensées jusques vers l'auteur de la nature, dont la sagesse créa l'harmonie, ah! qu'il y a de choses à dire, et sur la beauté et sur l'art de la faire ressortir! quand l'apologie est néanmoins achevée, il reste enfin que la beauté, comme la vérité, n'est jamais si glorieuse que lorsqu'elle est simple.

Oui, la simplicité est l'amie de la nature; et si je pouvois être vain de quelque chose dans ce monde vil, ce seroit de cette noble alliance.

L'ÉLOQUENCE DES LIVRES SACRÉS.

Il y a deux sortes d'éloquence: l'une en mérite à peine le nom; elle consiste en un nombre fixe de périodes arrangées et compassées, et de figures artificielles, brillantées de mots à prétention: cette éloquence éblouit, mais éclaire peu l'entendement. Admirée et affectée par des demi-savans, dont le jugement est aussi faux, que le goût vicié, elle est entièrement étrangère aux écrivains sacrés. Si elle fut toujours estimée être au-dessous des grands hommes de tous les siècles, combien, à plus forte raison, a-t-elle dû paroître indigne de ces écrivains, que l'esprit d'éternelle sagesse animoit dans leurs veilles, et qui devoient atteindre à cette force, cette majesté, cette simplicité, à laquelle l'homme seul n'atteignit jamais?

L'autre sorte d'éloquence est entièrement opposée à celle que je viens de censurer; et elle caractérise véritablement les saintes écritures. Son excellence ne dérive pas d'une élocution travaillée et amenée de loin, mais d'un mélange étonnant de simplicité et de majesté, double caractère si difficilement réuni, qu'on le trouve bien rarement dans les compositions purement humaines.

Les pages saintes ne sont pas chargées d'ornemens superflus et affectés. L'Être infini, ayant bien voulu condescendre à parler notre langage, pour nous apporter la lumière de la révélation, s'est plu, sans doute, à le douer de ces tournures naturelles et gracieuses, qui devoient pénétrer nos ames.

Observez que les plus grands écrivains de l'antiquité, soit grecs, soit latins, perdent infiniment des grâces de leur style, quand ils sont traduits littéralement dans nos langues modernes.

La fameuse apparition de Jupiter, dans le premier livre d'Homère, sa pompeuse description d'une tempête, son Neptune ébranlant la terre et l'entrouvrant jusqu'à son centre, la beauté des cheveux de sa Pallas, tous ces passages, en un mot, admirés de siècles en siècles, se flétrissent, et disparoissent, presque entièrement, dans les versions latines.

Qu'on lise les traductions de Sophocle, de Théocrite, de Pindare même, y trouvera-t-on autre chose que quelques vestiges légers des grâces qui nous ont charmés dans les originaux? concluons-en que la pompe de l'expression, la suavité des nombres et la phrase musicale constituent la plus grande partie des beautés de nos auteurs classiques, tandis que celle de nos écritures consiste plutôt dans la grandeur des choses mêmes, que dans celle des mots. Les idées y sont si élevées de leur nature, qu'elles doivent paroître nécessairement sublimes dans leur modeste ajustement; elles brillent à travers les plus foibles et les plus littérales versions de la bible.

La glorieuse description de la création du ciel et de la terre, dont Longin, le meilleur de nos anciens critiques, étoit enthousiasmé, n'a rien perdu de son mérite intrinsèque; et quoiqu'elle ait subi diverses traductions, elle triomphe encore, et étonne par sa force et sa véhémence, comme dans l'original. Mille passages suivans de l'écriture jouissent des mêmes droits: la description tant célébrée d'une tempête au pseaume 107; les touchantes réflexions du saint homme Job, sur la briéveté de la vie, et l'instabilité des choses humaines; la peinture vivante d'un cheval de bataille, du livre de Job, dans laquelle il n'y a pas un seul mot dont la beauté n'exige un commentaire particulier. Je pourrois y ajouter ces reproches tendres et pathétiques aux enfans d'Israël, qui éclatent dans les prophètes, et dont le lecteur le plus froid et le plus prévenu a tant de peine de n'être pas affecté:

«O habitans de Jérusalem, et vous hommes de Juda! décidez, je vous prie, entre ma vigne et moi. Que pouvois-je faire de plus pour ma vigne, que ce que j'ai fait? eh bien! lorsque j'attendois qu'elle me donnât des raisins, elle me jette quelques grappes sauvages. Mais, direz-vous, la voie du Seigneur est inégale: écoutez à présent, maison d'Israël, c'est la vôtre qui l'est, et non pas la mienne. Ai-je quelque plaisir à voir l'homme s'égarer et mourir? n'en aurois-je pas davantage à le voir revenir et vivre? j'ai nourri, j'ai élevé des enfans, et ils se sont révoltés contre moi. Le bœuf connoît son maître, l'âne connoît la crêche du sien; mais Israël ne me connoît pas: mon peuple ne veut pas me connoître!»

Non, il n'est rien dans les livres des payens, qui soit comparable à l'éloquence, à la vivacité, à la tendresse de ces reproches. Il y règne quelque chose de si affectueux, de si noble et de si sublime qu'on peut défier les plus grands orateurs de l'antiquité, de rien produire de semblable.

Ces observations sur la supériorité des écrivains inspirés, comme écrivains, sont encore vraies si on les considère comme historiens. D'abord, les histoires profanes ne nous apprennent que des événemens temporels, si remplis d'incertitudes et de contradictions que l'on est bien embarrassé d'y trouver la vérité.

Tandis que l'histoire sacrée est celle de Dieu même, de sa toute-puissance, de sa sagesse infinie, de sa providence universelle, de sa justice, de sa bonté, et de tous ses autres attributs. Ils y sont déployés sous mille formes, et dans une série d'événemens variés, miraculeux, et tels qu'aucune nation n'en eut de semblables. N'insistons plus sur la supériorité de l'écriture en ce sens.

Elle est encore douée d'un avantage, auquel les historiens profanes n'arrivent pas, et qui distingue seul les siens; c'est la manière simple et sans affectation avec laquelle les faits y sont racontés: en voici quelques exemples. Lorsque Joseph se fait connoître, et qu'il pleure sur la tête de son frère Benjamin, à cet instant dramatique y a-t-il un de ses frères qui profère un seul mot, soit pour exprimer sa joie, soit pour pallier l'injure qu'ils lui firent? Non, de tous côtés s'ensuit un silence profond et _solennel_, un silence infiniment plus éloquent et plus expressif que tout ce qu'on auroit pu substituer à sa place.

Que Thucidide, Hérodote, Tite-Live, ou tel autre historien classique, eussent été chargés d'écrire cette histoire, quand ils en auroient été là, ils eussent sûrement épuisé toute leur éloquence à fournir les frères de Joseph de harangues étudiées, et cependant quelque belles qu'on puisse les supposer, elles auroient été peu naturelles, et nullement propres à la circonstance. Lorsqu'une telle variété de passions dut fondre tout-à-coup dans le cœur de ces frères, quelle langue auroit été capable d'exprimer le tumulte de leurs idées? Quand le remords, la surprise, la honte, la joie, la reconnoissance envahirent soudainement leurs ames, ah! que l'éloquence de leurs lèvres eût été insuffisante! combien leurs langues eussent été infidelles en transmettant le langage de leur cœur! oui, le silence seul, participoit de la sublimité oratoire; et des pleurs achevoient de rendre ce qu'une harangue ne pouvoit jamais faire.

LE FANATIQUE.

Voyez-le, fastueusement enveloppé de l'habit de l'humilité et de la sainteté, pour attirer les regards du vulgaire. Il évite, aussi studieusement que le crime, une contenance gaie, résultat d'une conscience tranquille et contente. Le découragement est peint sur son maintien sombre, comme si la religion, dont le but est de nous rendre heureux dans cette vie et dans l'autre, pouvoit produire le chagrin et le mécontentement. Ecoutez-le pousser des soupirs dans les rues; écoutez-le se targuer de ses fréquentes communications avec le Dieu; de tout savoir, et en même temps offenser les règles de sa langue même par ses barbarismes religieux. Ecoutez-le remercier Dieu arrogamment, de ce qu'il ne l'a point créé semblable aux autres hommes; et, en prônant sa charité, adjuger libéralement aux princes des ténèbres, ceux que sa partialité juge moins parfaits que lui, ceux qui marchent sobrement et avec vigilance dans les voies du devoir, ceux qui vont aspirans à la perfection par des épreuves successives.

Lorsqu'une malheureuse créature se fane ainsi dans les larmes, et se refuse, tout effrayée, la moindre joie et la moindre consolation; lorsqu'elle prie sans cesse jusqu'à ce que son imagination s'échauffe, qu'elle jeûne, se mortifie et s'attriste jusqu'à ce que son corps soit aussi malade que son esprit, il n'est pas étonnant que les conflits et les disparates qui s'engendrent dans un estomac vide, et sont reçus et interprétés par une tête plus vide encore, produisent, par cette combinaison, des effets et des ouvrages fâcheux. Un homme dans cette situation est plus fait pour un médecin, que pour être apôtre.

SUR L'HUMILITÉ.

Les injures et les offenses sont la règle la plus sûre pour juger entre les inconvéniens de l'orgueil et les avantages de l'humilité. Les déplaisirs de l'homme vain sont toujours en raison de sa vanité: l'injure s'élève à la hauteur de son opinion; et sa fierté est la mesure de son ressentiment. C'est ainsi qu'il aiguise lui-même le fer qui le frappe, et qu'il excite dans sa plaie cette fermentation interne, qui la rend incurable.

Combien l'homme humble diffère de lui! Il échappe à la moitié de ces chagrins, et l'autre moitié tombe légèrement sur lui. Il ne provoque pas les hommes par le mépris; et en se pénétrant de l'idée qu'il ne peut exciter l'envie de personne, il arrête, dans sa source, le torrent qui a abymé l'homme vain. Si les passions des autres l'enveloppent jamais dans leur cours débordé, semblable à l'humble arbrisseau de la vallée, il leur donne passage, et ressent à peine l'injure de ces vents orageux qui rompent le cèdre orgueilleux, et le renversent sur ses racines.

Ce que nous attendons des autres, est toujours en raison de ce que nous nous estimons nous mêmes; et les refus, sans nous détromper, irritent notre orgueil. Je vois des hommes si cruellement tourmentés par les chagrins que leur vanité a créés pour eux, que, quoiqu'ils aient dans leurs mains tout ce qui entre dans la composition du bonheur, ils ne peuvent en faire aucun usage. Comment le feroient-ils? ils se piquent de leur propre aiguillon, et courent ainsi d'une attente à l'autre, sans jamais goûter de repos. L'humilité précautionne l'homme contre ces maux, les plus sensibles qui soient inscrits dans le catalogue de ceux de la vie. Celui qui est peu de chose à ses yeux, est modéré dans ses désirs, et par conséquent dans leur poursuite. Il peut être trompé dans son attente, et manquer le but auquel il vise; il peut perdre ses pas; mais voilà tout: il ne se perd pas lui-même; il ne perd pas cette heureuse paix de l'ame. Les chagrins de l'homme humble sont doux et paisibles. Heureux caractère! quand il est affligé, qui n'a pas pitié de lui? quand il tombe, qui ne s'empresse pas de lui tendre la main? il semble, à le voir nu et sans défense, qu'il ne pourra pas résister à cet insolent antagoniste qui va le terrasser en passant à ses côtés, et le fouler dans la poussière. Non, il est gardé par l'amour, l'affection et les vœux du genre humain, tandis que l'autre reste seul exposé à sa haine et à sa vengeance.

S'il se présente une occasion où il faille déployer un vrai courage et la force de l'ame, je jetterois plutôt les yeux sur lui, que sur son adversaire. L'orgueil peut rendre un homme violent: l'humilité le rend ferme; et lequel des deux approche le plus près de l'honneur? celui qui agit d'après les impulsions variables d'un sang embrâsé, et qui se meut d'après celles de la fureur, ou bien celui qui se concentre froidement en lui-même, et qui gouverne son ressentiment, au lieu d'en être gouverné.