Part 3
Celui qui diffère le grand œuvre de son salut jusqu'à ce dernier moment, pousse le temps jusqu'à ce qu'il ait atteint le crépuscule de cette nuit éternelle, auquel il perd la lumière. La contrition de l'agonie peut être comparée à l'exclamation de _Vanini_, qui, ayant été athée pendant toute sa vie, appela machinalement Dieu au milieu des flammes de son bûcher.
Une attaque d'apoplexie nous privera-t-elle donc du bienfait de l'éternité? cela est possible, si la crainte seule appelle le repentir. La vie n'est pourtant qu'un badinage, c'est une épigramme dont la mort est la pointe.
A ces mots, ma servante gagna le coin de ma chambre, et s'y mit en prières.
SUR LA MÉLANCOLIE.
Comme le plaisir est le seul plan de ma vie, je me donne quelquefois la douce, la tendre jouissance de la mélancolie, je pleure avec délices. Mes larmes ne tombent pas une à une et à regret; mais, comme mes aumônes, elles se répandent abondamment et avec joie.
Si je pouvois être reproduit, je déclare ici solennellement que je me départirois plutôt des muscles du rire que de ceux des larmes. La sympathie est l'aimant de la vie, et je suis plutôt en harmonie avec l'homme malheureux, qu'avec celui à qui tout prospère.
Je me régale toutes les fois que cela me plaît. Combien d'amis j'ai perdus! pauvre le Fevre! infortunée Marie! ma chère, ma toujours chère Elisa! oui, j'évoque vos mânes, des profondeurs de la mort; je les serre sur mon cœur, et je les y trouve toujours.
Celui qui peut lire sans pleurer la touchante prosopopée dans laquelle Samson déplore la perte de ses yeux, est plus malade que moi, car son cœur est pétrifié. Milton l'écrivit d'après ses sentimens, et sa cécité ternit et humecte souvent les regards que je fixe sur son livre.
Mais si je veux me donner une superbe fête de mélancolie, luxe inconnu aux ames vulgaires, je prends la vie de Thomas Morus, et je m'arrête à ce passage dans lequel mistriss Ropert, sa fille, le trouve retournant à la Tour immédiatement après sa condamnation. _Mon père!... oh mon père!..._
Le titre seul d'un livre perdu depuis bien long-temps, m'a donné quelques heures de mélancolie: _lamentatio gloriosi regis Eduardi de Kernavan, quam edidit tempore suæ incarcerationis_: Lamentation du glorieux roi Edouard de Kernavan, composée par lui pendant son emprisonnement. Le contraste frappant des troisième et quatrième mots avec le dernier, affecte ma sensibilité. Quoique l'histoire soit vieille, je ne puis m'empêcher d'y réfléchir aussi douloureusement que si j'apprenois quelque fâcheuse nouvelle.
Je crois être le seul à ressentir de pareils effets.
La multitude lit des yeux et écoute des oreilles; il en est peu qui parcourent un livre ou qui l'écoutent avec leur ame. _L'intuition_ et la sensibilité sont les seuls organes de la vertu et du génie.
Quand je considère la dureté de cœur de la plupart des hommes, je suis tenté d'ajouter foi à la vieille fable de Deucalion, qui les produisit avec des pierres. On peut encore conjecturer que le monde étoit si corrompu jadis, que l'homme-dieu qui vint nous sauver confia à peu d'entre eux la garde de leurs ames, et logea celle de la multitude dans une case des limbes, pour ne les leur rendre qu'au jour du jugement.
Ah! je ne jouirai pas long-temps du bienfait de la mélancolie! mes nerfs sont bien malades! je commande à présent ma joie, et la tristesse est devenue l'habitude de mon ame.
SUR LA SENSIBILITÉ.
Quand je lis dans un cercle quelque tragédie ou quelque passage touchant une histoire, mes yeux s'emplissent, et la voix quelquefois me manque. Aussitôt je m'attends aux mêmes effets dans mes auditeurs; point du tout, au lieu de pleurs, je surprends le souris sur leurs lèvres. Ils se moquent de mon émotion.
Je me suis souvent retiré en pareille occasion, honteux, non de leur insensibilité, mais de moi-même. J'ai plus suspecté ma foiblesse que leur dureté. De la vanité, par laquelle je m'associois en moi-même à la nature des anges, je descendois rapidement dans l'idée humiliante d'être moins qu'un homme. Je doutois de la force de mon intellect, et me voilà dorénavant à veiller soigneusement mes actions et mes paroles.
L'opinion de quelques hommes privilégiés me rendoit peu à peu ma confiance. J'essayois une seconde fois mon expérience; j'étois repoussé vers les plus mortifiantes réflexions, et je cuirassois mon cœur contre l'impression du malheur des autres.
Que le monde rie de la sensibilité comme d'une foiblesse! que la philosophie stoïque la ridiculise! mais qu'un esprit délicat se garde bien de la concentrer, pour paroître sage aux yeux du public; qu'il évite d'affecter un caractère au-dessus de la nature humaine, en imitant ceux qui quelquefois sont au-dessous d'elle.
Je me rappelle une scène bien singulière que nous donna jadis un écolier de Cambridge. Il étoit devenu éperdument amoureux de sa sœur; et son désespoir, ainsi que sa passion, étoient des preuves de sa raison et de sa vertu.
«Junon, nous disoit-il, n'étoit-elle pas la sœur et la femme de Jupiter? Adam et Eve étoient sûrement plus proches parens ensemble. Leurs enfans, du moins, étoient frères et sœurs, et ils se marioient. Amnon n'étoit-il pas l'époux de Thamar? Ou, c'étoit la même chose, ils avoient contracté le mariage permis dans ce siècle de bonheur. Si Sara n'étoit pas la sœur d'Abraham, il dit un mensonge bien grossier à Abimelech. Les usages sont changés; et pourquoi? c'est une impiété de dire que le Tout Puissant fut, au commencement des choses, dans la nécessité de dispenser des formes ordinaires; il eût plutôt créé un ministre pour les marier, que de permettre un crime.»
Quand nous lui disons, pour le tranquilliser, que sa sœur étoit morte, il juroit que c'étoit impossible, puisqu'il continuoit de vivre. Nous sommes, s'écrioit-il, la même chair; et la sympathie est si forte entre nous, que je connois lorsqu'elle a soif, lorsqu'elle s'éveille, lorsqu'elle éternue. Elle fut bien malade, il y a quelques années, et je le fus à mourir; mais je bus une quantité d'eau de mauve, et elle fut guérie. Elle dort peu, et mon sommeil est aussi court que le sien. Elle est souvent travaillée de songes funestes, et je partage ses erreurs. J'ai fait ce que j'ai pu, par mes jeûnes et mes prières, pour la guérir en moi-même; tout a été inutile.
Mes compagnons rirent beaucoup de cette extravagance, et j'en pleurai. Un d'eux me dit: vous connoissez, sans doute, ce jeune homme. Ah! répliquai-je, mieux qu'il ne se connoît lui-même.
Les Mahométans ont de la vénération pour les lunatiques. Ils prétendent que Dieu leur a fait la faveur de les priver de leur raison, pour rendre leurs péchés pardonnables. Je suis Musulman.
SUR L'ESPRIT.
Qu'est-ce que l'esprit? non, ce n'est pas un mécanisme. Les facultés de l'ame ne le produisent pas tout ouvré; il n'est pas le résultat de nos études, ainsi que la raison et les sciences. Les idées, avec les mots qui les expriment, sortent avec éclat de notre tête, sans le moindre travail et la moindre réflexion.
Il m'est souvent arrivé d'avoir dit, sans intention, des choses auxquelles je ne croyois mettre aucun esprit, jusqu'à ce que les derniers sons de mes paroles alarmoient mes oreilles, et faisoient dresser celles des autres.
Quelquefois les mots m'échappent sans aucune idée qui leur corresponde. Je suis malheureusement infecté d'une _phraséologie_ particulière, à laquelle je ne puis commander dans la chaleur du récit, et je parois souvent avoir entendu ce qui étoit bien loin de ma pensée.
J'ai maintes fois grondé mes servantes et réprimandé ma femme et mes enfans avec le plus grand sérieux, et lorsque je tremblois de les voir alarmés et contrits de ma colère, quelle mortification pour un homme passionné, de les entendre éclater de rire de quelque expression ridicule, de quelque image bouffonne qui m'étoient échappées dans la chaleur de la remontrance!
Le boulet qui emporta le maréchal de Turenne, emporta aussi le bras de Saint-Hilaire. Son fils, à ses côtés, pleuroit du malheur de son père. Il lui dit: _mon fils, ne pleure pas sur moi, mais sur lui_.
La générosité, la noblesse de ce brave militaire, les sentimens dont il fut affecté en ce moment, agissent si puissamment sur mes nerfs, que je puis dire avec Sidney, quand il entendoit la balle de Perci et Douglas, _qu'elle retentit dans mon cœur comme une trompette qui sonne l'alarme_.
Je répétois une fois cette histoire dans une société, et elle y faisoit de l'effet; mais comme je finissois par ces mots, _il montra à son fils ce cadavre sans nom, avec la main qui lui restoit_, on éclata de rire. Je les crus fous; mais je revins tout-à-coup à moi-même, et je fus saisi de honte.
En expliquant une autre fois le mystère de la rédemption à un jeune étudiant en droit, je me servis d'une allusion adaptée à ses études:... _C'est_, lui dis-je, _la restitution de l'amende imposée sur nos péchés._ Il me regarda: ma comparaison fut répétée à mon désavantage, et je passai désormais pour un impie.
Et pourquoi? parce que je suis, au pis-aller, un plaisant curé. Saint-Patrice, le patron de l'Irlande, fut canonisé, pour avoir illustré la Trinité de la comparaison qu'il en fit avec un trefle. Et pourquoi? parce qu'il étoit grave.
Si une saillie méritoit la corde, (et cela est possible, puisque tout mal est du ressort des lois criminelles) j'aurois souvent encouru la peine du meurtre involontaire, tant il m'eût été difficile dans la conversation de m'exprimer mieux et plus légalement!
Dites-moi, pourquoi de deux personnes également raisonnables et savantes, il en est une qui est frappée d'une image, tandis que l'autre ne l'est pas?
Si elles le sont toutes les deux, ce sera toujours dans un sens différent.
En voyant une verte prairie couverte d'agneaux, l'un n'y verra que de l'herbe et des moutons, tandis que l'autre y dressera tout de suite un lit de fleurs à la volupté.
Le physicien, un beau jour de printems, dira que le soleil brille, mais n'échauffe pas; et le poëte, à ses côtés, le comparera à l'œil d'iris, qui brille et échauffe également.
Vous voyez, par conséquent, que l'esprit est à double entente: quelle pitié, mesdames, que la double entente ne soit pas de l'esprit!
L'on m'accorde de la saillie, de l'originalité, l'art des descriptions. Qu'est-ce que l'esprit, s'il n'est pas compris dans ces attributs? Si c'est autre chose, combien peu il est nécessaire quand on les possède!
Faut-il que tous les mets soient piquans? ne sait-on pas que le meilleur cuisinier est celui qui mélange si bien tous ses ingrédiens, qu'une saveur ne domine jamais sur l'autre? Les mauvais appétits ont seuls besoin d'être stimulés.
Les anciens appeloient _esprit_ la capacité, l'invention, l'imagination. Martial fut le premier qui le réduisit à un seul point; et depuis cette époque du faux brillant, il y a tant d'ouvrages plus aigres que piquans, que le public en _a les dents agacées_.
SUR L'ESPRIT EN MORALE.
Je préférois jadis les épîtres de Pline et la morale de Sénèque à tous les ouvrages de Cicéron, à cause de leurs pointes répétées et de la tournure piquante de leur esprit. Je me rappelle que je trouvois Horace et Catulle plats et insipides: c'étoit quand j'admirois Martial et Cowley.
Les mets simples sont plus sains, sans doute, que les ragoûts composés; mais, quand on a dépravé son appétit avec les seconds, il est difficile d'en revenir aux premiers. Cette comparaison est juste en littérature.
Le brillant de l'imagination et le drame des paroles peuvent fixer quelquefois la morale dans l'esprit; mais plus souvent ils rodent autour de la tête, et ne pénètrent pas dans le cœur.
Cette opposition de mots, ces phrases à prétention remplissent les places vides de la mémoire, d'apophtegmes, qui luisent dans les écrits du jour et les cercles à la mode; mais elles manquent de cette splendeur du vrai savoir, de cette raison, de ce sens exquis, qui font le charme de la morale.
Les acquisitions que nous faisons en ce genre sont les vrais enfans de notre sang, tandis que celles que nous fournit notre spirituelle mémoire, sont reçues aussi froidement dans notre cœur que des enfans d'adoption.
Ne voilà-t-il pas que je moralise moi-même, du style que je censure! Quand on condamne une faute, il faut se hâter d'en donner un exemple, et l'on peut m'appliquer ce qui est dit de Jérémie dans l'_Amour pour Amour_, (comédie anglaise) _Il a déclamé contre l'esprit avec tout l'esprit qu'il a pu montrer_.
Eh bien! je suis résolu, messieurs, d'en avoir toujours. La résolution est une forte chose; elle a rendu plus d'un poltron brave, et quelques femmes chastes. Le même miracle ne pourra-t-il jamais donner de l'esprit à un curé!
L'ESPRIT ÉPIGRAMMATIQUE.
C'est ainsi que j'ai passé ma vie à travers les chagrins et les maladies, souffrant toujours, soit de mes dissipations, soit de mon mépris des formalités. On a souvent censuré la légereté de mes manières, quoiqu'elles dérivent réellement du poids de ma philosophie. Qu'est-ce qui est digne, dans la vie, d'une pensée sérieuse? Pour avoir eu de la Providence une plus haute idée que celle de la croire _orthodoxe_, l'on m'a cru souvent athée.
D'après le calcul théologique du moment, il y a dix ames de damnées pour une de sauvée. A ce compte, l'enfer peut lever ses légions, tandis que le ciel ne peut ramasser que quelques cohortes. Le sauveur a pu triompher de la mort par sa résurrection; mais sûrement il n'a pas triomphé du péché par la rédemption.
Voilà la plus damnable arithmétique. Non... non;... je crois que si nous donnons au diable tous les tyrans, les usuriers, les meurtriers du corps et de la réputation, les hypocrites, les parjures et les premiers ministres, à l'exception de Sully, Walsingham et Strafford, qui signa son ordre de mort pour sauver son roi et sa patrie; c'est tout ce que nous pouvons faire en conscience pour lui, c'est tout ce que vos révérences peuvent en justice exiger en son nom.
Je dînois un jour chez un de mes amis; le vin manqua: il m'envoya à son cellier, qu'il avoit creusé dans le roc. A mon retour dans le salon, je jetai à travers la table cet impromptu, barbouillé sur une carte:
Un roc, frappé d'une sainte baguette, Aux Juifs, presqu'enragés, donna jadis de l'eau: Le vin jaillit de ta roche secrette, Par un miracle bien plus beau.
Vive la loi nouvelle et la nouvelle Eglise! Le Christ, par son exemple, a consacré le tien; A Cana son doigt fit du vin: C'est une leçon à Moyse.
Quelques années après cette misérable saillie, ces lignes furent tournées contre moi par un certain évêque. Il en conclut que je ne croyois pas un mot du vieux et du nouveau Testament, et m'empêcha d'avoir un bénéfice que j'allois obtenir. J'en souris alors, et j'en ris aujourd'hui.
Puisque j'en suis là, je veux vous raconter un autre fait à _excommunication_. Etoit-ce avant ou après? peu importe.
On réparoit l'église de la cité de... et la municipalité avoit arrangé, en attendant, en manière de chapelle de secours, la maison de ville. On y avoit fait depuis peu l'élection des députés du parlement. En cette rencontre mercantile, les vénérables maire et aldermans avoient, selon l'usage, notoirement... Vous savez comment se font ces élections, et quelle admirable sécurité elles donnent aux citoyens sur leur vie, leurs propriétés et leurs libertés.
Je prêchois un dimanche en cette boutique, et l'évangile du jour se trouva, par hasard, être les _Vendeurs chassés du Temple_. Un mouvement impétueux d'une honnête indignation me saisit: je sortis mon crayon, et j'écrivis à la hâte, sur un des panneaux de ma chaire ces quelques vers:
Saint Luc apprend à son lecteur Que certain jour, la maison du Seigneur Des larrons devint le repaire. Par la permission de notre précieux Maire, Une caverne de voleur Se change en maison de prière.
On m'observa, et comme j'avois été admis dans cette corporation, quelques temps avant mon sarcasme, le vénérable maire l'ayant découvert, effaça tout de suite et d'office mon nom des registres publics, sans observer ni loi ni forme.
Je ne pouvois pas m'en plaindre; car j'avois été coupable d'impiété, en violant les droits de la fraternité. Ils le ressentirent comme citoyens: _chrétiens_, devoient-ils s'en rappeler?
Parmi eux il se trouva de pieux ascétiques, qui jugèrent que j'aurois dû être excommunié depuis long-temps. Je suis pourtant certain que j'étois digne d'être prêtre, du moins dans les temples des Perses, s'il est vrai que leurs initiés fussent obligés de passer par un noviciat pénible, pour prouver qu'ils étoient exempts de passion, de ressentiment et d'impatience.
Je ressemble à Caton, non pas dans la sévérité de ses principes, mais au moins en ce que j'ai été, comme lui, accusé quatre-vingt fois. Mais il eut sur moi l'avantage le plus complet, car il fut quatre-vingt fois absous.
Dieu leur pardonne, et qu'il oublie qu'il les a destinés à _prier_, _bien dire_ et _bien faire_.
VOYAGES.
L'amour de la variété et la curiosité de voir des objets nouveaux, sont deux qualités que la main de la nature a tissues dans notre contexture; nous leur donnons quelquefois le nom d'inquiétude, ou nous en faisons un titre de légéreté contre les hommes, tandis qu'elles sont inhérentes en nous pour des desseins plus nobles, et qu'elles excitent notre ame à s'ouvrir de nouveaux sentiers de recherches et de savoir. Arrachez-les de notre cœur, l'indolence va tout de suite usurper cette place vide, et nous resterons environnés des objets que nous avons toujours vus dans la paroisse où nous naquîmes.
C'est à cette impatience naturelle que nous devons le désir de voyager, et cette passion, comme toutes les autres, n'est condamnable que par ses excès. Ordonnez-la comme il faut, et vous en recueillerez bien des avantages. Les voici: apprendre les langues, les lois et les coutumes; comparer les gouvernemens et peser les intérêts des nations; acquérir de l'urbanité et la facilité de discourir et de converser; éloigner un jeune homme des préjugés que lui trame sa grand'mère, et des contes de sa gouvernante; réformer son jugement en voyant des choses nouvelles, ou en contemplant des choses anciennes, dans un jour nouveau; apprendre ce qui est bon, en considérant les variétés des mœurs et des idées; juger ce qui est nécessaire ou non, en épiant l'adresse et l'art des hommes qui nous parlent, et former en nous-mêmes un plan de conduite d'après l'aspect des manières, des erreurs, des vertus des nations que nous aurons observées. Voilà une partie de la cargaison que nous devons importer chez nous.
La folie de nos jeunes gens ne leur est pas aussi profitable, et le tableau des voyages de l'enfant prodigue est plus à présent une copie qu'un original. C'est bien assez qu'un pareil aventurier, s'évadant sans compas, sans carte, sans boussole, sans instructions, ne se soit pas égaré pour toujours, et qu'il revienne frapper à la maison paternelle couvert de haillons.
Que racontera-t-il aux parens, que le bruit de son retour aura attroupés dans la maison de son père?
Les fêtes et les banquets qu'il aura donnés aux jolies femmes et aux petits-maîtres asiatiques; le prix des mets, et la manière ingénieuse et coûteuse dont les cuisiniers les apprêtent; le luxe de ses concerts; les flûtes, les harpes, les _sacbutes_ qu'il payoit; la magnificence de la cour des rois de Perse; le nombre de leurs esclaves, de leurs chars, de leurs chevaux et de leurs palais; la beauté de leurs maîtresses.
Il ne dira pas comment il fut trompé à Damas, par un des plus honnêtes gens du pays; comment un ami chaud et sincère lui emprunta de l'argent, et l'emporta vers le Gange; comment une prostituée de Babylone engloutit sa perle la plus précieuse, et oignit toute la ville de son baume de Gilehad; combien un graveur lui demanda de sicles, pour quelques estampes des jardins de Sémiramis, et comment ces raretés, n'ayant pu être transportées dans le désert, se brûlèrent à Suze; comment les perroquets qu'il avoit fait venir de Tarsis, moururent sur ses doigts; comment, enfin, les momies qu'on lui avoit faites en Egypte, furent enlevées à trois lieues de la manufacture, par ceux qui les avoient vendues.
Mais je donnerai un pilote à mon fils... son précepteur... Si la sagesse ne peut parler qu'en grec ou en latin, c'est fort bien fait. Si les mathématiques peuvent en faire un homme aimable, et si, par les efforts de la philosophie naturelle, ce précepteur peut lui apprendre à faire un salut, je sais qu'il l'introduira dans quelques bonnes compagnies. S'il n'est qu'un érudit, le malheureux écolier aura son tuteur à traîner, au lieu d'en être accompagné.
Mais je le ferai escorter par un homme qui connoît le monde, non-seulement sur les livres, mais encore d'après son expérience; un homme accoutumé à de pareils exercices, qui a fait, avec succès, trois fois le tour de l'europe.
C'est-à-dire, qu'il ne s'est jamais cassé le cou, et qu'il a eu la prudence de ne pas le laisser casser à son pupille. Ce sera quelque entrepreneur général de voyages qui prendra celui de votre fils, à forfait; quelque valet de chambre suisse, qui saura, à demi-sou près, le prix des relais de Calais à Rome, qui le ménera dans les meilleures auberges, l'instruira à fond sur la meilleure qualité des vins, et le fera souper à une guinée plus cher que si le pupille avoit lui-même fait son marché. Quel gouverneur! examinez-le, et voyez s'il ne grandit pas d'un pouce à mesure qu'il vous parle de ces avantages précieux. Sa fierté, sa science et son utilité cessent après cette énumération.
Mais, quand mon fils voyagera, il sera enlevé des mains de son gouverneur, par des gens de qualité et des gens de lettres, avec lesquels il passera la plus grande partie de son temps.
D'abord, la véritable bonne compagnie est aussi rare que réservée.
Mais cette difficulté est surmontée, et il part chargé de lettres de recommandation pour tout ce qu'il y a de mieux dans chaque ville.
Oui, il obtiendra de ces recommandations tout ce que la politesse la plus stricte leur prescrira, et voilà tout.
Quant aux gens de lettres, rien ne nous trompe tant que les attentes que nous nous promettons de leurs liaisons, surtout lorsque nous en faisons l'expérience avant d'avoir mûri notre esprit par l'étude et les années.
La conversation est un trafic, et si on l'entreprend sans fond, la balance penche et le commerce tombe. Qu'on publie tant qu'on voudra le contraire. Les voyageurs communiquent peu avec les étrangers qu'ils visitent, et cela vient sûrement de ce que ceux-ci soupçonnent, et sont même convaincus qu'il n'y a rien dans la conversation de ces pélerins qui compense le trouble que donnent la difficulté de les comprendre, et les visites qu'il en faut essuyer.
Le jeune homme cherche alors une société plus aisée. La mauvaise compagnie est toujours prête; elle se présente sur ses pas, et sa carrière est aussitôt finie.
LA MÉDISANCE.
Les véhicules avec lesquels on prépare le poison mortel de la médisance sont innombrables. Il est délayé par des mains si adroites, il est versé d'une manière si aimable et si naturelle, qu'on ne peut le découvrir que par ses effets.
Combien de fois a-t-on disposé de l'intégrité et de la probité d'un homme par un souris ou un mouvement des épaules? combien de bonnes et de généreuses actions n'ont-elles pas été ensevelies dans l'oubli par un regard artificieusement distrait? ou flétries d'un motif intéressé et vil, par un chuchotement mystérieux?