Oeuvres complètes, tome 1

Part 2

Chapter 23,872 wordsPublic domain

Vous plaindriez-vous de la longueur de mon ouvrage? ne craignez pas que je l'alonge autant que je pourrois le faire. Je n'use point de l'art des procureurs pour éterniser les procès; et je voudrois que le code _Frédéric_ fût reçu en littérature, comme il l'est en pratique.

Au reste, vous trouverez dans ces volumes assez de choses pour votre argent; un petit nombre de paroles suffit entre amis; un plus petit nombre encore suffit entre ennemis; et vous êtes sûrement dans l'une de ces deux classes, car je défie votre indifférence.

LETTRE DE STERNE

AU DOCTEUR ***,

_Sur Tristram Shandy_.

MON CHER MONSIEUR,

Vous vous êtes si souvent appesanti, dans nos conversations, dans vos lettres, et particulièrement dans la dernière, sur cette sentence, _de mortuis nil nisi bonum_: vous avez traité la matière avec un tel sérieux et une telle sévérité, en me supposant, sans doute, transgresseur de cet article de votre décalogue, que vous m'avez rendu aussi sérieux et aussi sévère que vous; mais, afin que les passions que vous avez élevées en moi, n'agissent pas trop vivement, j'ai différé quatre jours de vous répondre, pour tempérer leur vivacité.

_De mortuis nil nisi bonum_. Eh bien! j'ai considéré les fondemens et la sagesse de cette maxime, aussi froidement, aussi charitablement qu'un chrétien peut le faire; et je n'y ai absolument rien trouvé: je n'en ai rien pu faire qu'une mauvaise chanson de nourrice, mise en latin par quelque pédant, pour être chantée par quelque hypocrite, à la consolation de quelque libertin à l'agonie. Elle est, je l'avoue, en latin; c'est une grande considération: mais en anglais, c'est la plus foible et la plus futile proposition: _Vous ne direz des morts que du bien_. Pourquoi? qui l'a dit? ni la raison, ni l'écriture. Les auteurs sacrés ont fait tout autrement; et le sens commun m'apprend que si l'on doit décrire les siècles et les hommes passés, ils faut les peindre comme ils ont existé, c'est-à-dire, avec leurs vertus et leurs foiblesses, et qu'il est de l'intérêt de la vertu que l'on ne défigure pas leurs traits. Les passions et les égaremens du cœur sont les marques distinctives du caractère des hommes; et si je les peignois, j'omettrois aussi peu leurs fantaisies que leurs visages.

Si néanmoins on nous forçoit, pauvres diables de peintres, à nous conformer à ce canon, _de mortuis_, dont le son résonne comme quelque chose de pieux, si l'on nous obligeoit de prendre sur la même palette nos anges et nos diables, j'en conclus qu'il faudroit élever sur le même piédestal nos _Sidenhams_ et nos _Sangrados_, nos _Lucrèces_ et nos _Messalines_, nos _Sommers_ et nos _Bolinbrokes_; et que tous les historiens qui ont fait autrement depuis Saluste jusqu'à Smolet, sont coupables des crimes dont vous m'accusez, _lâcheté_ et _injustice_.

Pourquoi lâcheté? parce qu'il n'y a pas de courage à attaquer un mort qui ne peut se défendre. Eh! pourquoi, docteurs, l'attaquez-vous avec vos bistouris? oh! c'est pour le bien des vivans. Voilà la bonne raison: c'est la mienne. J'ai quelque chose à ajouter à ma défense. Non, je n'ai pas meurtri le docteur _Phutatorius_, je ne l'ai qu'égratigné; à peine a-t-il saigné. Je lui ai rendu d'abord tout honneur, en parlant de lui comme d'un grand homme: il est vrai que j'ai souri à l'aspect d'un de ses ridicules; mais il étoit connu avant moi des servantes et des laquais. Si _Phutatorius_ est un personnage sacré, duquel il ne soit pas permis de sourire, il est plus heureux que ceux qui valent mieux que lui. Dans la même page, j'en ai dit autant, (sans lâcheté et sans injustice), d'un roi qui avoit deux fois sa sagesse. C'est Salomon, sur lequel j'ai fait cette remarque. C'étoient de grands hommes; mais il partageoient également les foiblesses de l'humanité.

Vous me dites, pour me consoler, _que mon livre sera assez lu pour me rapporter la taxe que j'ai voulu mettre sur la curiosité publique_. Cela n'est pas consolant, docteur; et vous traitez l'écrivain beaucoup plus mal qu'on ne traita jadis le pécheur à qui l'on dit: _Vous gagnerez un sou par vos péchés; et c'est assez_. Il est vrai qu'en écrivant, j'ai supposé, comme tous les autres, que mon travail pourroit tourner à mon avantage.

Faites-vous autrement? mais permettez-moi d'ajouter que j'ai eu d'autres vues. J'ai désiré de rendre le monde meilleur, en livrant au ridicule ce qui m'a paru le mériter, et surtout la suffisance pédantesque. Mon livre dira si je l'ai fait; et le monde en jugera, pourvu, docteur, que ce ne soit pas ce petit monde _de votre connoissance_, dont vous appelez pompeusement l'opinion, un modèle à oracles, et qui affirme, dites-vous, que l'on ne peut pas confier mes ouvrages aux mains d'une femme à _caractère_. Exceptons en d'abord les veuves, soit parce qu'elles sont moins foibles, soit parce que les ai mises dans mon parti, par quelques bons offices à elles rendus dans mon premier volume. Quant aux femmes mariées, elles ne pourront pas lire mon livre; le ciel préserve leur chasteté de l'atteinte de Shandy! Que Dieu les prenne sous sa protection, dans cette épreuve périlleuse; et qu'il nous envoie une quantité de duègnes, pour épier leur température, jusqu'à ce qu'elles aient gagné, saines et sauves, les bords de mon dernier volume! Si cela ne suffit pas, que sa bonté nous gratifie d'un bon nombre de _Sangrados_, qui versent l'eau froide à pleines cruches, jusqu'à ce que la fermentation soit passée!

Quand vous parlez de mes intérêts pécuniaires: vous me supposez sûrement bien pauvre et bien endetté. Je remercie le ciel de ce que je ne le suis pas davantage, et de ce qu'il m'en reste assez pour avoir, chaque jour, une chemise blanche, une jate de lait et la paix. Avec cela, il m'est impossible de désirer un état plus brillant, et les faveurs de la fortune. Malédiction sur elle! je n'envie pas la posture de l'homme vil qui s'agenouille dans la boue pour l'adorer.

Quels que soient, au reste, les succès que je me suis promis, en me faisant auteur, je proteste d'abord que mon but est honnête, et que j'écris plus pour la gloire que pour le gain. On ne m'humiliera pas par des critiques injustes: car on n'humilie pas un auteur, quand on veut.

On rendroit, dites-vous, mon livre meilleur avec quelques ratures. Eh bien! je vous assure que les passages dont vous me proposez le sacrifice, sont ceux que d'excellens critiques ont le plus approuvés; et je serai toujours assez au-dessus de la crainte des autres, pour ne pas tailler et retailler mes ouvrages sur le patron que me donneroient les prudes et les docteurs.

Cette lettre servira d'apologie à mon ouvrage. Je ne suspecterai jamais la sincérité de mes amis; ils seront toujours mes vrais juges. Plusieurs d'entr'eux estiment mes ouvrages meilleurs, à mesure qu'ils les lisent, et peu les trouvent plus mauvais.

Je suis, etc.

ÉLISA,

OU LE CONFUCIUS FEMME.

J'étois un matin assis auprès de mon feu, et fort malade, quand je reçus une carte très-polie, écrite de la main d'une femme que je ne connoissois point. Frappée, disoit-elle, de cette veine heureuse de philantropie qui couloit, en ruisseaux de lait et de miel, de mes écrits, elle seroit infiniment flattée de faire une connoissance intime avec l'auteur, en le priant de venir prendre du thé chez elle.

J'étois trop malade pour sortir; et je lui répondis en quelques lignes, que je désirois également de faire connoissance avec une personne dont le cœur et l'esprit sembloient tellement sympathiser avec les sentimens sur lesquels elle me complimentoit, et que je lui demandois l'honneur d'une visite ce soir même.

Elle accepta mon invitation, et vint en conséquence. Elle me visita tout le temps que je restai confiné dans ma chambre; et je lui rendis cette politesse aussitôt que je pus sortir.

C'étoit une femme de bon sens, vertueuse, peu animée, mais douée de cette charmante et constante sorte de gaieté qui dérive naturellement de la bonté, _mens conscia recti_. Elle étoit extrêmement réservée, et ne parloit que lorsqu'on l'interrogeoit. Semblable à un luth, elle possédoit en elle-même tous les pouvoirs passifs de la musique; mais elle avoit besoin d'une main qui les mît en œuvre.

Elle avoit quitté l'Angleterre bien jeune, avant que ses tendres affections eussent contracté ce cal, occasionné par le frottement du monde. On l'avoit conduite dans l'Inde, où ses sentimens se mûrirent en principes, et s'échauffèrent de l'enthousiasme sublime de la morale orientale.

Elle me sembloit être malheureuse; et cela ajouta à mon estime pour elle. Je devinai, plutôt que je ne lui demandai, son histoire; elle sentoit et ne murmuroit pas. Le fiel ne bouilloit pas en elle; un chyle balsamique couloit toujours dans ses veines.

Pendant son séjour en Angleterre, cette douce communication ne fut jamais interrompue; à son départ une correspondance amicale lui succéda: elle partit, et ce fut pour toujours. Je ne la rencontrerai plus... dans ce monde... Elle étoit, hélas! la femme d'un autre.

La femme d'un autre! et qu'avois-je besoin de faire cette confession? La réforme du christianisme a déchiré cette pratique de notre rituel. J'eus beau dire qu'elle m'appela dans toutes ses détresses, que je la secourus autant qu'il fut en moi, que je la servis, que ces considérations mettoient absolument hors de mon pouvoir tout projet de séduction, quand j'aurois été assez libertin pour en former; ces excuses ne furent pas admises; on me répliqua toujours: _elle étoit la femme d'un autre_.

Les femmes seront donc traitées désormais comme une reine d'Espagne. S'il arrive qu'elle tombe dans la boue, on l'y laisse se démener jusqu'à ce que son royal époux soit de loisir de venir la relever.

Tout sujet qui poseroit un doigt profane sur sa Majesté, encourroit la peine de mort; et comme les magistrats du conseil n'ont pas encore déterminé en quel point principal de sa personne sacrée réside sa divinité, s'abstenir de toucher à aucun, fut toujours jugé la précaution la plus sûre.

Ainsi donc la philantropie, qui nous attira mutuellement, et la vertu qui nous unit, ne purent nous mettre à l'abri de la censure! Ni son heureux caractère, ni ma figure cadavereuse n'opposèrent aucune digue aux torrens de la médisance! Non.

L'invraisemblance d'une histoire maligne ne sert qu'à lui donner de la vogue, car elle augmente le scandale. Dans ce cas, une partie du monde, comme certains prêtres, est industrieuse à répandre une croyance dont elle rit, tandis que l'autre, comme le pieux Saint-Augustin, croit précisément parce que le mystère est aussi absurde qu'incroyable.

LE FEVRE.

Mon père étoit anglais et officier dans les armées. Il étoit en garnison à Clonmel en Irlande, lorsque j'y naquis; je restai dans ce royaume jusqu'à l'âge de douze ans, et j'y reçus les premiers élémens de la littérature, par les soins affectueux d'un lieutenant du régiment de mon père. Il s'appeloit Lefevre. Je lui dois infiniment plus que ma grammaire latine; il m'apprit aussi celle de la vertu. Cet excellent homme sema le premier dans mon cœur, les principes, non d'un ministre, mais d'un chrétien. _Il embauma mon ame du parfum de la bienveillance et de la philantropie_; il lui imprima cette sensibilité qui la fait vibrer à la vue des maux de l'humanité.

Il m'apprit que la tempérance est la mère de la charité; et c'est dans ce sens seulement que j'aime la vérité de ce proverbe, _charité bien ordonnée commence toujours par soi-même_.

Il assouplit et adoucit mon caractère par ses exemples; et il me doua enfin de quelques vertus qui ont fait le bonheur et le malheur de ma vie, et qui m'assurent le repos de l'éternité.

Le Fevre est mort depuis long-temps; et je répète, j'écris son nom avec la reconnoissance et le respect que je dois à sa mémoire. C'est tout ce que je puis faire. J'aurois arraché de dessus sa tombe quelque plante malfaisante, si j'y en avois vu croître; car certainement ses cendres n'en peuvent, ni au physique ni au moral, produire et nourrir aucune.

MON ONCLE TOBIE.

J'avois un oncle ministre de l'évangile, mais entiérement entiché de politique. Il avoit la louable ambition de se pousser dans le monde. La prêtrise est bonne pour s'avancer dans l'autre, mais elle aide bien peu ici bas.

Il s'appliquoit néanmoins à apprendre par cœur les trente neuf articles de foi, pour subir savamment son jugement dernier, sans penser à cette vieille maxime: _Vivez, apprenez, vous mourrez et oublierez_.

En attendant, il s'amusoit à écrire des pamphlets pendant le ministère de Walpole, en faveur de son administration. Mais la fortune qu'il poursuivoit fuyoit toujours devant lui, sans se tourner, et ses apologies ne lui produisirent rien, car elles étoient pauvrement écrites.

Il eût mieux fait d'employer son temps à faire ses prières: en ce genre-là, tout ce qui est dit avec de bonnes intentions est fort bien reçu, quoique mal dit; au lieu qu'ailleurs, ce qui est bien exécuté est seul bien reçu, quoique faussement pensé. Cela mortifia mon théologien.

Je venois du collége avec quelque petite littérature; il m'employa à écrire ses feuilles pour la défense du ministère et non de l'évangile. Je lui obéis, et il donna mes ouvrages sous le nom de sir Robert.

Un sir Robert se présenta, et eut un bénéfice destiné à mon oncle. La méprise fut réparée quelque temps après.

Voici la coupe d'un de mes pamphlets.

Je ramassois d'abord toutes les objections faites contre le ministre depuis son entrée au ministère, et il y répondoit lui-même directement, _suivant les connoissances certaines que j'en avois_ (en sortant du collége), _et d'après des autorités respectables_.

J'assurois que je n'étois ni un _courtisan_, ni l'ami d'aucun courtisan, mais _un simple gentilhomme de campagne_, dont la fortune étoit indépendante de qui que ce soit, (je n'avois pas le sou); que je ne m'étois jamais troublé la tête de débats politiques, mais qu'ayant été choqué de la licence des temps, j'étois volontaire au service de mon roi, de ma patrie, et champion de la vertu, de l'intégrité du ministre.

Je soutenois que le haut prix des denrées dont on se plaignoit si hautement, venoit des richesses et des trésors qui se versoient chaque année dans le royaume, sous les auspices de mon héros; que l'accumulation des taxes, ainsi que le haussement des papiers publics étoient la plus sûre marque de la prospérité de l'état; que les nouveaux impôts doubloient l'industrie, et que l'amélioration de cette espèce nouvelle de manufacture ajoutoit au capital de la nation.

Je me lamentois des fâcheux effets qu'on devoit craindre de la part de ces têtes chaudes, animées et haineuses; j'avois _la meilleure raison du monde_ d'appeler leur insurrection, une méthode sûre et cachée de trahison; je disois que toutes les fois qu'un ministre est _censuré_, le roi étoit _attaqué_.

Des prêtres sans mœurs, quand ils tombent dans le mépris, invectivent contre l'impiété du siécle, et rapportent à l'athéisme des laïcs le scandale et les reproches qu'ils ont accumulés sur leurs fonctions.

Mon livre devint un code de politique pour tous les sycophantes _ministériels_ du temps. Je n'avois pas laissé un seul paragraphe dans les écrits des auteurs _politico-mercenaires_ passés, sans en faire usage, et les politico-mercenaires présens n'ont pas fait un seul livre sans faire usage du mien.

Le revenu du bénéfice de mon oncle étoit considérable, et j'y avois quelque droit. Il m'amusa d'espérances pendant quelques années, et arracha toujours, en attendant, quelques bribes de ma plume. Comme il étoit courtisan, il promit et tint, tout aussi bien qu'un autre.

Son ingratitude provoqua mon ressentiment au plus haut degré. Je me calmai cependant, et je fis servir mon accident à mes intérêts. Si mon esprit a donné à vivre aux autres, me dis-je à moi-même, un jour qu'il m'arriva de réfléchir, quelle folie de ne pas faire travailler cette manufacture pour mon propre compte!

Je venois d'être fait prêtre: je fis un sermon; je le prêchai et le publiai.

Bon. Je résolus ensuite d'écrire mes _Mémoires_. Pourquoi non? il n'y a pas un enseigne français qui ne le fasse. Si nous ne sommes pas de grande conséquence pour l'univers, nous le sommes certainement pour nous-mêmes. Nous sentons toute notre importance, et il est bien naturel d'exprimer ce que l'on sent.

Pour embellir mon ouvrage, je croquai le portrait de mon oncle; il étoit assez piquant et assez vrai pour plaire; mais, comme je le montrai à quelques-uns de mes amis, ils me réprimandèrent. Les prêtres, me disoient-ils, ont, Dieu le sait, assez d'ennemis, sans se meurtrir ainsi entre eux.

Personne ne souffre plus patiemment une mercuriale, et accueille moins le ressentiment que moi. Mon naturel n'est pas haineux, mon sang est paisible, et se fige à l'aspect du mal. J'avois oublié depuis long-temps mon oncle, et je ne fus plus tenté de le produire sur la scène.

Je changeai au contraire de projet, et je suppléai le vide de mon personnage dramatique par un oncle Tobie, enfant de mon imagination, bien différent de mon bénéficier, et tel que vous le connoissez.

Je m'étois marié long-temps avant cette époque;... mais le papier est discret; et le lecteur modeste (je n'en veux point d'autres), me permettra de tirer le rideau et de finir mon chapitre.

MOI.

Puisque je suis en train de peindre, il faut que je vous décrive ici le caractère d'Yorick, de Tristram ou de Sterne, cela vous amusera peut-être, ou je m'en amuserai; c'est à-peu-près la même chose, ainsi donc je m'approprie tout ce chapitre.

_Hîc vir hic est tibi quem promitti saepius audis._

Je suis né, voilà la seule chose dont je n'aie pas à douter; et je dois encore cet avantage au hasard qui préside à toutes mes aventures.

Mon père, qui n'étoit qu'un brave soldat, ne me donna aucune éducation; il la méprisoit. Qu'il avoit de courage! j'appris à lire et à écrire _par hasard_. Je fus à l'école, en faisant quelquefois la buissonnière, et je glanai quelques bribes de littérature _par hasard_. Le Fevre se trouva lieutenant de mon père _par hasard_. Je n'avois jamais eu l'intention de me marier, et je me mariai _par hasard_. Je n'ai jamais eu d'autre patron que ceux que j'ai rencontrés _par hasard_, et vous avez vu comment je devins auteur _par hasard_.

Je suis (qui le croiroit?) plutôt un être pensant qu'un être agissant. Mon esprit a toujours été un chevalier errant, dont mon corps n'étoit que le simple écuyer; et celui-ci a été tellement harassé des courses et des moulins à vent de son maître, qu'il a souvent eu l'envie de quitter le service, en s'écriant avec son confrère Sancho: béni soit celui qui a inventé le sommeil!

Passionné et indolent tout à la fois, j'ai complétement rempli les devoirs caractéristiques de l'homme.

Les philosophes en comptent quatre:--_bâtir une maison_,--_planter un arbre_,--_écrire un livre_,--et _faire un enfant_.

Ces quatre vertus cardinales ont été religieusement observées par moi; et j'ai, selon la morale de l'histoire de Protogènes et d'Apelles, laissé mon nom sur le livre de vie.

Voilà, croyez-moi, foi de ministre, de plaisantes et agréables opérations. Je suis surpris que les hommes ne s'en occupent pas plus souvent: ce sont, de tous les travaux, ceux qui imitent le mieux l'ouvrage des sept jours; tirer l'ordre du chaos, la lumière des ténèbres, orner et peupler la surface de la terre.

Allons, chrétiens et politiques, courage! efforcez-vous de laisser quelqu'idée relative à vous, après vous. Si la postérité ne pleure pas de votre mort, qu'elle ait du moins quelque raison de parler de votre vie.

La philantropie est le _sine quâ non_ de mon tempérament; voilà la divinité dans laquelle je vis, je me meus, je place mon existence.

L'affection que je porte au genre humain est une correspondance entre le ciel et la terre, au centre de laquelle je me place. J'aime les hommes avec cette bienveillance et cette indulgence que je souhaite que Dieu ait pour moi; je pallie leurs infirmités; je pardonne leurs erreurs; je désire en même-temps leur bien temporel et spirituel.

Ce sentiment est le premier qui se réveille avec moi, et le dernier qui me quitte quand je prends congé de mes sens. J'ai rêvé souvent que j'étois roi, et j'ai même employé des journées entières à distribuer les places de ma maison et les départemens de mon royaume. Bien plus, il faut l'avouer, je me suis gravement assis toute une matinée vis-à-vis d'une feuille de papier que je garnissois des noms de ceux de mes amis que je destinois aux emplois; je les y classois selon leur mérite respectif, préférant toujours, ainsi qu'un bon roi doit le faire, les talens et les vertus à mes plus tendres affections.

N'étoit-ce pas, dites-moi, une scène des petites maisons? un pareil manuscrit trouvé dans mon porte-feuille, ne passeroit-il pas pour avoir été copié d'après la muraille charbonnée d'une loge?

D'autres fois, je refusois absolument le sceptre; je mettois le feu aux départemens de mes bureaux; je m'écriois: _nolo coronari_. Mais cette résolution n'appaisoit pas ma soif de la domination; je la resserrois seulement dans des bornes plus étroites, et la restreignois dans le cercle des hommes qui étoient compris dans celui de mon empire.

Je préfère Socrate à Solon, et j'aimerois mieux avoir le gouvernement moral que le gouvernement physique et politique des hommes. La seule et la vraie ambition est celle qui s'étend également sur toutes les nations, sur tous les âges, et qui se prolonge encore dans l'immensité de l'avenir.

Je suis peut-être un des plus grands philosophes que vous ayez connus. Les gens sensés admirent en moi, et les sots m'envient cette supériorité de talens; ils croient que je l'ai acquise par l'étude et la résolution, combinées avec les avantages naturels d'une grande capacité et d'un grand esprit.

Je ne voudrois pas qu'ils le crussent; d'abord, parce que cela n'est pas vrai, et ensuite, parce qu'une telle prévention peut détourner les hommes de parvenir à une excellence de caractère aussi heureuse et aussi aisée.

J'ai été, comme les autres, malade jusqu'à vingt-deux ans; je ressentois la peine et la douleur, et je les supportois aussi naturellement que le froid et le chaud, la soif et la faim. Je réfléchissois un matin dans mon lit, car j'ai toujours aimé les réflexions, et mon esprit travailloit sur la fatalité et le poids des infirmités de tous les genres, dont il repassoit le catalogue; il contemploit, d'un autre côté, la supériorité des anciens philosophes dans les épreuves qu'ils avoient à subir.

J'admirois, j'enviois cette heureuse situation d'un esprit qui sait se posséder; à l'instant la lumière m'éclaira, je fis craquer mes doigts, et moi aussi, m'écriai-je, _je suis philosophe_! Je me levai aussitôt, pour ne pas me rendormir sur cette résolution, pour ne pas l'oublier. Je mis les culottes d'un philosophe, _voire_ d'un philosophe payen, et me voilà philosophe pour la vie.

Soyez assurés, messieurs, que c'est la seule inscription et le seul grade que j'aie jamais pris dans cette noble science, et cela suffit, en vérité. Les difficultés que nous craignons dans un pareil essai, sont (plus que celles que nous y trouvons) la cause qui empêche la philosophie et la vertu d'être communément recherchées.

Je suis, en général, gai, et ma gaieté est plus remarquable quand j'ai des maux et des infortunes, pourvu qu'elles me soient propres, que dans tout autre temps de ma vie. On s'empresse alors autour de mon grabat, non pas pour pleurer, mais pour rire à mes peines, pour m'ouïr plaisanter à la question, pour me voir rafiner mon être dans les tourmens.

Un de mes amis, croyant un jour que j'allois succomber aux accès d'une colique bilieuse, me parut fort étonné de la gaieté avec laquelle j'allois sortir de ce monde. Voici ma réponse:

Les chrétiens indolens se persuadent trop l'efficacité du repentir qu'un mourant peut témoigner à son lit de mort; je n'y ai jamais cru. Quand on demanda à Socrate, avant son supplice, pourquoi il ne se préparoit pas à ce fatal passage, il répondit avec noblesse: _je n'ai fait que cela toute ma vie_.