Oeuvres complètes, tome 1

Part 16

Chapter 162,605 wordsPublic domain

»Mais je suppose que leur intérêt fût de me faire tort; que l'un, sans altérer sa réputation, pût s'emparer de mon bien; que l'autre, sans avilir son état, me précipitât dans le tombeau, pour jouir plus promptement de quelque avantage que je lui aurois fait... Quels motifs ai-je alors de me fier à eux? la religion?... c'est le plus fort: mais il n'en ont point! L'intérêt, qui est le motif le plus fort après la religion?... mais il est contre moi!... Qu'ai-je donc à mettre dans le bassin opposé, pour contrebalancer cette tentation?... Hélas! rien, rien qui ne soit plus léger que ces globules d'air qui se forment sur l'eau, quand celle du ciel tombe.--Il faut nécessairement que je reste à la merci de l'honneur, ou de quelqu'autre principe qu'enfante le caprice. Quelle sûreté pour des choses aussi précieuses que ma vie et ma propriété!

»On ne peut donc pas compter sur les vertus morales, sans religion. Ce sont des êtres fantastiques qui se dissipent d'un moment à l'autre, ou qui changent si souvent de forme, qu'on ne les reconnoît plus.

»Mais on ne peut pas compter non plus sur la religion, sans vertus morales. J'ai dit qu'elles étoient inséparables, qu'elles s'appuyoient mutuellement. Est-il rare, cependant, de voir un homme, qui n'a presque point de vertus morales, inspirer la plus haute opinion de son caractère religieux?

»Le scélérat! il est avare, colère, vindicatif, inexorable, implacable... Il manque de droiture dans toutes ses actions; mais il parle tout haut contre l'incrédulité du siècle; il affecte le zèle le plus ardent pour certains points de religion: on le voit deux fois par jour prier avec ferveur au pied des autels; il fréquente les sacremens;--il s'amuse avec certaines parties instrumentales de la religion, et se croit un homme religieux, qui s'est acquitté avec exactitude de tous ses devoirs envers Dieu. Il ne lui manque plus qu'un vice: il l'a. Séduit par la force de cette illusion, il méprise avec un orgueil spirituel tous ceux qui n'affectent point la même piété, et qui ont pourtant plus d'honneur et plus de droiture que lui.

»C'est encore là un des maux funestes qu'éclaire le soleil.

»Que de crimes ce zèle mal entendu de religion sans morale a causés dans le monde! Que de scènes de cruauté, de meurtre, de rapine, d'effusion de sang il a produites!

»Dans combien de pays!...» Trim balançoit ici sa main droite avec de grands mouvemens, en avant et en arrière, et continua jusqu'à la fin du passage...

«Dans combien de pays ce zèle furieux n'a-t-il pas porté le feu, le sang et la désolation, sans respecter ni l'âge, ni le mérite, ni le sexe, ni les rangs? Il semble que ce faux zèle donnât à ceux qui s'en prétendoient inspirés, l'horrible privilége de se livrer à toutes sortes d'injustices, d'infamies et d'atrocités.--La compassion étoit bannie de leurs cœurs.--Plus durs que les rochers, ils étoient sourds aux cris des malheureux qui tomboient sous leurs coups; ils ne faisoient pas une action que ce ne fût pour avilir ou déshonorer l'humanité.»

Ouf!... dit Trim, qui avoit lu de suite sans respirer: je me suis trouvé dans bien des combats; mais je n'en ai point vu comme celui-ci.--Je n'aurois pas lâché la détente de mon fusil dans une pareille rencontre, pour le grade même d'officier-général.--

Parbleu! dit le docteur Slop, voilà, voilà une belle réflexion! Savez-vous seulement ce que vous venez de lire?

Je sais, répondit vivement Trim, que je n'ai jamais refusé quartier à ceux qui me l'ont demandé, et que j'aurois plutôt perdu la vie, que de mettre mon fusil en joue sur des femmes ou sur des enfans.

Tiens, Trim, dit mon oncle Tobie, voilà une couronne pour toi, afin que tu boives ce soir avec Obadiah, à qui j'en donnerai une autre.--Monsieur, je vous rends grâce, dit Trim: mais j'aimerois mieux que ces pauvres femmes les eussent.--Tu es un brave et bon garçon, Trim, reprit mon oncle.--Et mon père remua la tête en signe d'approbation, comme s'il eût voulu dire, cela est vrai.

--Mais, Trim, dit-il, continue ta lecture; il me semble que tu as bientôt achevé.

CHAPITRE LI.

_Trim lit toujours._

«Si le témoignage, hélas! des siècles passés ne suffit pas, voyez combien même de nos jours ces faux zélés prétendent honorer Dieu par des actions qui les déshonorent eux-mêmes, et qui font le scandale de l'univers entier.

»Descendez un instant avec moi dans ces prisons affreuses de l'inquisition;--voyez-y la religion assise sur un tribunal d'ébène, soutenue par des gênes et des tortures, et foulant à ses pieds la justice et la compassion, enchaînées et immobiles... Ecoutez les longs gémissemens de ce malheureux qu'on arrache de son cachot de ténèbres, pour lui faire son procès, et le livrer ensuite à tous les tourmens les plus cruels, qu'un système délibéré de cruauté ait pu inventer.» Trim enflammé de colère eut bien de la peine ici à la renfermer en lui-même. «Voyez, continua-t-il, le corps de ce misérable épuisé par la faim et la douleur. C'est une victime qu'on va livrer aux bourreaux.»--

Ah! s'écria Trim, du ton le plus plaintif: c'est mon frère; c'est mon malheureux frère Thomas!--Et laissant tomber involontairement le sermon pour joindre ses mains: Ah! messieurs, je crains que ce ne soit mon pauvre frère!...--Mon père, mon oncle Tobie, et même le docteur Slop qui ne s'attendrissoit pas facilement, furent vivement émus de la douleur de Trim.--Trim, dit mon père, ce n'est pas ici une relation historique que tu lis, c'est un sermon. Reprends, mon enfant, reprends-en la dernière phrase.

«Voyez le corps de ce misérable épuisé par la faim et la douleur. C'est une victime qu'on va livrer aux bourreaux.--

»Observez le mouvement de ce terrible instrument;--voyez comment on l'étend. Quels tourmens! Ses nerfs et ses muscles se tordent; les convulsions de la mort la plus douloureuse sillonnent son visage de mille manières: c'est tout ce que la nature peut souffrir... Son ame arrachée de ses plus profondes retraites, est déjà sur ses lèvres prête à partir.»--Par le ciel! s'écria Trim, je n'en lirois pas davantage pour l'empire du monde! Ces horreurs s'épuisent, peut-être en ce moment, sur mon pauvre frère à Lisbonne.--Eh! non, mon cher Trim, dit mon père, ce n'est pas là une histoire, ce n'est qu'une simple description...--Oui, mon garçon, ce n'est pas autre chose, reprit le docteur Slop; ainsi tranquillise-toi.--

Cependant, dit mon père, puisque cela lui cause tant de peine, ce seroit une cruauté de le forcer à continuer.--Trim, donne-moi le sermon, j'acheverai de le lire, et tu peux t'en aller si tu veux.--Je n'en voudrois pas lire davantage, répond Trim, pour la couronne des trois royaumes; mais si monsieur veut me le permettre, je resterai pour l'entendre jusqu'à la fin.--

Le pauvre Trim! s'écria mon oncle.

CHAPITRE LII.

_Mon père lit._

«Enfin, voilà qu'on le ramène dans son cachot. Juste ciel! on ne tardera pas à l'en tirer, pour le livrer aux insultes de la populace, et le précipiter ensuite dans ce bûcher qu'un zèle fantastique lui a préparé.--Et c'est là comme en agissent des fidèles!... Malheureux enthousiastes! ignorez-vous que cette conduite atroce est absolument opposée à l'esprit du christianisme? Ah! rappelez-vous cette règle décisive et sûre que Jésus-Christ nous a laissée: _à fructibus eorum cognoscetis eos_: vous reconnoîtrez ces faux zélés à leurs œuvres.»

Grâces à Dieu, il est donc mort! s'écria Trim; ses peines sont finies, et on ne peut pas lui faire plus de mal... Ah! messieurs.

Ah! tais-toi, dit mon père, un peu impatienté; nous ne finirions jamais, si ces interruptions se renouvelloient si souvent.

«Je n'ajouterai à tout ce que je viens de dire, que deux ou trois règles fort courtes, qui en sont les conséquences.

»Toutes les fois qu'un homme déclame contre la religion, soyez sûr que la violence de ses passions l'a emporté sur sa croyance.--Une vie déréglée et une bonne croyance sont incompatibles; et lorsqu'elles se séparent l'une de l'autre, c'est que l'on veut tâcher d'obtenir quelque tranquillité dans l'esprit.

»Lorsqu'un homme de cette espèce vous dira que telle ou telle chose choque sa conscience, c'est comme s'il vous disoit qu'elle lui cause du dégoût. Il faut le comparer à ces hommes blasés, qui ne peuvent supporter certains alimens.

»En un mot, ne vous confiez point à un homme, de tel rang qu'il soit, s'il n'est consciencieux dans toutes ses actions.

»Et pour ce qui vous regarde, souvenez-vous de cette distinction simple et sans équivoque. C'est que votre conscience n'est pas une loi. Non. C'est Dieu qui a fait la loi, et qui a placé la conscience en nous pour décider selon cette loi.--Mais n'allez pas croire que ce doit être comme un cadi asiatique, qui juge selon le flux ou le reflux de ses passions. La conscience ne doit juger que comme un juge britannique, qui, dans cet heureux pays de liberté, de raison et de bon sens, ne se fait point de nouvelles lois, mais juge suivant les lois qu'il trouve écrites.»

CHAPITRE LIII.

_Dialogue._

MON PÈRE.

En vérité, Trim, je suis fort content de toi.

LE DOCTEUR SLOP.

Et moi aussi.

MON PÈRE.

Il a très-bien lu le sermon.

LE DOCTEUR SLOP.

Fort bien!

MON ONCLE TOBIE.

A merveille!

LE DOCTEUR SLOP.

Il n'y a que ses commentaires qu'il auroit pu épargner.

TRIM.

Ma foi! je n'ai pu y tenir...

MON ONCLE TOBIE.

Le pauvre garçon!...

TRIM.

Je sais bien que j'aurois mieux lu, si j'avois été moins affecté.

LE DOCTEUR SLOP.

Cela est vrai.

MON PÈRE.

Point du tout. C'est précisément ce qui te l'a bien fait lire. Morbleu! il seroit à souhaiter que nos prédicateurs débitassent les leurs avec la même force; ils feroient plus de sensation sur leurs auditeurs.

MON ONCLE TOBIE.

Ah çà! mais que va-t-il devenir? je serois fâché qu'il fût perdu...

MON PÈRE.

Perdu? et moi aussi. Il m'a trop fait de plaisir... Il est dramatique. Cette manière d'écrire, maniée adroitement, saisit l'attention.

LE DOCTEUR SLOP.

Ah! oui. Je m'en suis bien aperçu.

MON ONCLE TOBIE.

Mais comment diable s'est-il trouvé dans mon _Stévinus_?

MON PÈRE.

Ma foi! c'est ce que j'ignore; il faudroit être aussi habile que Stévinus, pour résoudre cette question.--

CHAPITRE LIV.

_Le Sermon court la pretentaine._

Mon oncle Tobie fit un sourire agréable de plaisir à l'éloge de Stévinus. Cela ne rompit point la conversation sur le sermon, et mon père fit part de ses conjectures sur l'auteur.--Je crois le connoître, dit-il; je gagerois quasi qu'il est du ministre de notre paroisse.

Ce qui faisoit croire à mon père qu'il étoit d'Yorick, c'en étoit le style. Il étoit aussi dans sa méthode.--Ses conjectures se réalisèrent deux jours après. Yorick envoya un domestique le demander à mon oncle Tobie.

Mais comment s'étoit-il trouvé dans son Stévinus? Mon oncle Tobie s'éclaircit de cette circonstance par la même occasion. Yorick, à qui toutes espèces de connoissances étoient précieuses, lui avoit emprunté son Stévinus. Il fit son sermon pendant qu'il avoit Stévinus; il le mit par mégarde dans le livre, et en renvoyant le livre à mon oncle, il ne songea point au sermon.

Le destin de ce sermon est assez singulier.--Le bon Yorick n'avoit pas toujours des habits qui ne faisoient que de sortir des mains du tailleur. Son sermon se perdit une seconde fois en glissant à travers la poche et la doublure déchirée de sa veste. C'étoit un jour qu'il montoit sur son bidet de quatre-vingt sous, le sermon tomba dans la boue, et le bidet l'y enfonça en piétinant. Il y resta quelque temps. Un mendiant qui passa l'aperçut, et l'en tira. Il le vendit au bedeau d'une paroisse voisine pour un pot de bierre, et le bedeau en fit présent à son curé, et depuis oncques il ne revint dans les mains de son propriétaire. Il mourut sans le revoir.

Le curé sans doute en avoit fait usage. Cependant je ne l'assure pas. Un curé peut être assez instruit pour se passer des ouvrages des autres.--Celui-ci tomba, je ne sais comment, dans les mains d'un chanoine de la cathédrale d'Yorck, et quelle trouvaille pour un chanoine! M. le prébendaire d'Yorck l'apprit bientôt par cœur, et le débita dans son église. Il fut applaudi, et le fit imprimer quelque temps après, avec son nom en gros caractères au frontispice. Yorick avoit essuyé plusieurs de ces revers pendant sa vie; mais il étoit cruel de le dépouiller après sa mort, et d'enlever à sa mémoire l'honneur de ses propres ouvrages.--Le ciel ne l'a pas voulu. Ce larcin fut découvert quelque temps après. Je le publie pour trois raisons.

La première, c'est que cela n'empêchera point l'homme au canonicat d'arriver aux dignités ecclésiastiques. Il n'y auroit peut-être pas quatre personnages en Angleterre qui atteignissent à l'épiscopat, s'ils n'y alloient que par leurs sermons; et si cela est en Angleterre, cela peut bien être ailleurs, comme on sait.

L'autre raison, c'est que j'aime à rendre justice à qui elle appartient.

Enfin, c'est que je procurerai peut-être par-là du repos à l'ame d'Yorick.--Les bonnes gens de la campagne, sans compter les personnes qui passent pour avoir l'esprit fort, viennent me dire qu'elle se laisse voir souvent. Yorick est devenu un esprit... Je calmerai par-là ses agitations; et c'est un pas que je ne serai sûrement pas obligé de prodiguer pour beaucoup d'autres. Je ne crois pas que ceux qui prêchent ses sermons, ou qui en prêchent d'autres que les leurs, et même fort souvent les leurs, subissent jamais une pareille métamorphose.--

_Fin du Tome premier._

TABLE

DES CHAPITRES

Contenus dans ce Volume.

CHAPITRE PREMIER. _C'étoit bien à cela qu'il falloit penser._ Page 1 CHAP. II. _L'Embryon._ 3 CHAP. III. _En voilà l'effet._ 5 CHAP. IV. _Que de maris sont moins sûrs!_ 7 CHAP. V. _Les Planètes._ 12 CHAP. VI. _Les volontés sont libres._ 14 CHAP. VII. _Et oui! chacun a son ton, son allure._ 16 CHAP. VIII. _Je n'y tiens pas toujours._ 20 CHAP. IX. _Annonce._ 23 CHAP. X. _Ce qui se voit tous les jours._ 26 CHAP. XI. _On a beau faire, chacun se plaint toujours._ 28 CHAP. XII. 38 CHAP. XIII. _L'Epitaphe._ 46 CHAP. XIV. 54 CHAP. XV. _Avis aux historiens._ 56 CHAP. XVI. _Le contrat de mariage._ 59 CHAP. XVII. _Chagrins domestiques._ 67 CHAP. XVIII. _Résolution de ma mère._ 69 CHAP. XIX. _La convention._ 70 CHAP. XX. _Conseil._ 76 CHAP. XXI. _Prenez-y garde! le cas est intéressant._ 78 CHAP. XXII. _La consultation._ 88 CHAP. XXIII. _Des découvertes._ 96 CHAP. XXIV. _L'éloge et l'utilité des digressions._ 109 CHAP. XXV. _Comment peindre mon oncle Tobie?_ 113 CHAP. XXVI. _Nous y viendrons._ 118 CHAP. XXVII. _Un peu de patience._ 120 CHAP. XXVIII. _Enfin nous y voilà._ 122 CHAP. XXIX. _Ce qu'on a déjà vu._ 128 CHAP. XXX. _Trop est trop._ 136 CHAP. XXXI. _Le feu prend._ 140 CHAP. XXXII. _Trim._ 144 CHAP. XXXIII. _Les conjectures de mon oncle._ 155 CHAP. XXXIV. _Contre-temps._ 157 CHAP. XXXV. _Cela est clair comme le jour._ 160 CHAP. XXXVI. _Ragotin n'est pas pire._ 163 CHAP. XXXVII. _Combien de choses à développer._ 167 CHAP. XXXVIII. _Il ne peut rien faire._ 170 CHAP. XXXIX. _Comme il court!_ 172 CHAP. XL. _La Dissertation._ 182 CHAP. XLI. _Autre Anicroche._ _ibid._ CHAP. XLII. _Prélude._ 187 CHAP. XLIII. _Il est toujours tout prêt._ 189 CHAP. XLIV. _Avis._ 190 CHAP. XLV. _Le Sermon._ 194 CHAP. XLVI. _Enfin le Sermon commence._ 197 CHAP. XLVII. _Trim reprend sa lecture._ 200 CHAP. XLVIII. _Un petit coup d'éperon au dada de mon oncle Tobie._ 206 CHAP. XLIX. _Il va courir le galop._ 211 CHAP. L. _Le Sermon continue._ 214 CHAP. LI. _Trim lit toujours._ 220 CHAP. LII. _Mon père lit._ 222 CHAP. LIII. _Dialogue._ 224 CHAP. LIV. _Le sermon court la pretentaine._ 227

Fin de la Table du Tome premier.

Note du transcripteur

On a conservé l'orthographe de l'original, avec ses incohérences (par ex. Shakespéar/Shakespeare, bisarrerie/bizarrerie, système/systême, tems/temps, jeterois/jetterois, etc.). Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. Les passages en italique sont indiqués entre _caractères soulignés_.

End of Project Gutenberg's OEuvres complètes, tome 1/6, by Laurence Sterne