Part 15
Et moi, monsieur, dit le docteur Slop, je crois au contraire que Trim a raison. La manière rude dont il relève les paroles de l'apôtre annonce qu'il va blâmer sa doctrine.--C'est sûrement là un écrivain protestant. Et à quoi, s'il vous plaît, en jugez-vous? Il n'a encore rien dit ni pour, ni contre aucun des deux dogmes.--Cela est vrai: mais c'est que chez nous les prédicateurs répètent avec plus de respect ce que les apôtres ont dit; et si cet homme-là étoit dans certains pays, je vous jure qu'à son seul début on le logeroit pour sa vie à l'inquisition. L'inquisition? dit mon oncle Tobie: est-ce un édifice ancien ou moderne? Il n'est pas question ici d'architecture, répondit le docteur Slop.--L'inquisition!... Ah! monsieur, reprit le caporal, c'est la plus horrible chose... L'ami, s'écria mon père, gardes-en la description pour toi, j'en déteste jusqu'au nom.--Une inquisition modérée telle qu'à Rome et dans toute l'Italie, répliqua le docteur Slop, doit être considérée sous un autre point de vue. Elle peut être très-utile dans bien des cas.--Mais il s'en faut beaucoup que j'approuve la rigueur excessive qu'elle exerce dans d'autres pays.--Que le ciel ait pitié de ceux qui tombent entre ses mains! dit mon oncle Tobie. _Amen_, s'écria Trim: Dieu sait que mon pauvre frère est dans leurs griffes depuis quatorze ans.--Ton frère? Mais tu ne m'as jamais parlé de cela, reprit avec précipitation mon oncle Tobie. Trim, comment cela est-il arrivé? Ah! Monsieur, cette histoire vous feroit saigner le cœur.--C'est l'affliction de ma vie. Mais elle est trop longue pour vous la raconter à présent; je vous la dirai quelque jour que nous travaillerons au boulingrin.--Je puis pourtant vous la dire en abrégé.--C'est à Lisbonne, Monsieur. Mon frère Thomas y étoit passé. Il servoit un négociant. Il devint amoureux de la veuve d'un Juif et l'épousa. Chacun fait ce qu'il peut dans ce monde; ils se mirent à vendre du boudin et des saucisses. Hélas! une nuit qu'ils dormoient tranquillement à côté l'un de l'autre, on vint les enlever, et on les traîna dans les prisons de l'inquisition avec deux petits enfans.--Que le bon Dieu ait pitié de lui! s'écria Trim en soupirant.--Ils y sont encore. C'étoit le meilleur garçon, continua Trim en tirant son mouchoir de sa poche, qui ait jamais existé.
Les larmes gagnèrent si fort Trim, qu'il mouilla dans un instant son mouchoir en les essuyant.--Un silence morne régna quelques minutes dans la salle: le sentiment de la compassion y avoit pénétré.
Allons, Trim, dit mon père, dès qu'il vit que sa douleur étoit moins vive, un peu de courage. Oublie cette triste histoire, et continue de lire. Je suis fâché de t'avoir interrompu.
Le caporal Trim s'essuya le visage, remit son mouchoir dans sa poche, fit une inclination, et recommença sa lecture.
CHAPITRE XLVI.
_Enfin le Sermon commence._
Epître de saint Paul aux Hébreux, chap. 13, vers. 18.
--_Car je suis persuadé d'avoir une bonne conscience..._
«Je suis persuadé?... je suis persuadé d'avoir une bonne conscience?... S'il y a, en effet, quelque chose dans cette vie sur laquelle un homme doive compter; s'il y a quelque chose à la connoissance de laquelle il doive parvenir sur une évidence incontestable, c'est de savoir si sa conscience est bonne ou non. Il ne lui faut qu'un peu de réflexion pour connoître le véritable état de ce registre.--Ses pensées, ses désirs doivent se retracer facilement à la mémoire; il doit se souvenir aisément de tout ce qu'il a fait.--Les vrais motifs de toutes les actions de sa vie ne peuvent échapper à la moindre de ses recherches.
»On peut se laisser tromper par les apparences sur d'autres sujets.--A peine, selon la plainte du sage, pouvons-nous deviner les choses qui sont sur la terre, et celles qui frappent le plus nos yeux. Mais ici, quelle différence! L'esprit a tous les faits, toute l'évidence en lui-même.--La toile qu'il a ourdie est sous sa perception; il en connoît la texture, la finesse; il sait pour combien chaque passion est entrée dans ce tissu, en opérant sur les plans divers que le vice ou la vertu lui a présentés».
Le style en est bon, dit mon père, et Trim lit à merveille.
«Mais si la conscience n'est autre chose que cette faculté qu'a l'esprit de pouvoir applaudir ou blâmer, et de porter ensuite son approbation ou sa censure sur les actions successives de notre vie... Je conçois ce que vous allez m'opposer; vous allez dire qu'il est évident, par les termes mêmes de la proposition, que si ce témoignage intérieur est contraire à l'homme, qui ne doit pas naturellement s'accuser lui-même, il s'ensuit nécessairement que l'homme est coupable,--ou, au contraire, que si ce rapport intérieur lui est favorable, et que son cœur ne le condamne point, ce n'est plus alors une matière de confiance, comme l'apôtre semble l'insinuer, mais que c'est une matière de certitude et de fait, que la conscience est bonne, et que l'homme, par conséquent, doit être également bon.»
--Eh bien! je le disois. Nous y voilà, dit le docteur Slop; le prédicateur a raison, c'est l'apôtre qui a tort.--
Un moment de patience, reprit mon père, et vous verrez bientôt que Saint-Paul et le prédicateur sont d'accord.--
A-peu-près comme le loup et l'agneau, répliqua le docteur Slop. Mais je m'y attendois; voilà ce que produit la licence de la presse!--
Au pis-aller, dit à son tour mon oncle Tobie, c'est la licence de la chaire.--Le sermon est manuscrit, et ne paroît pas avoir jamais été imprimé.
CHAPITRE XLVII.
_Trim reprend sa lecture._
Imprimé? dit mon père, non. Mais Trim, ajouta-t-il, continue, et Trim continua.
«Le cas, reprit-il gravement, peut paroître tel. La connoissance du bien et du mal est vivement imprimée sur l'esprit de l'homme. Si sa conscience, comme le dit l'écriture, ne s'endurcissoit pas peu-à-peu par une longue habitude du péché, comme certaines parties du corps s'endurcissent par l'exercice d'un travail assidu; si elle ne perdoit pas, par là, ce sentiment vif, cette perception fine et délicate qu'elle tient et de Dieu et de la nature... si cela n'arrivoit jamais,... ou s'il étoit certain que l'amour-propre et l'orgueil ne fissent jamais chanceler notre jugement; si le vil intérêt qui répand si souvent des nuages obscurs et ténébreux sur notre esprit, n'en enveloppoit point les facultés; si la faveur, l'amour, l'amitié, la prévention ne dictoient pas nos décisions; si les présens ne nous corrompoient pas; si l'esprit ne devenoit jamais l'apologiste d'une jouissance injuste; si l'intérêt gardoit toujours un profond silence lorsqu'on plaide une cause; si la passion fuyoit des tribunaux, et ne prononçoit pas la sentence, au lieu de la laisser porter à la raison qui seule devroit servir de guide...--Si tout cela étoit, je l'avoue, l'état religieux et moral de l'homme seroit ce qu'il estimeroit lui-même; il apprécieroit ses crimes ou son innocence; son approbation ou sa censure personnelle seroient ses juges.
»Je conviens que l'homme est coupable quand sa conscience l'accuse... Il est bien rare qu'elle se trompe à cet égard.--On peut prononcer alors avec sûreté qu'il y a des motifs suffisans pour justifier l'accusation dans tous les cas; excepté, cependant, les cas mélancoliques-hypocondriaques.
»Mais prétendre que la conscience accuse, lorsqu'il y a crime, c'est une fausse proposition.
»Prétendre que l'homme est innocent, si la conscience ne l'accuse pas, c'est une fausse conséquence.
»Qu'un chrétien rende grâce à Dieu de ce que son esprit ne l'accuse pas; qu'il s'imagine que sa conscience est bonne, parce qu'elle est tranquille: rien n'est si fréquent. Mille personnes se font tous les jours à elles-mêmes cette consolation: mais combien de fois elle est trompeuse! La règle paroît d'abord infaillible, je l'avoue; mais elle cesse de l'être, dès qu'on l'examine de près, et qu'on en éprouve la vérité par des faits. Combien on en découvre alors de fausses applications! combien d'erreurs! Hélas! elle perd toute sa force; une foule d'exemples, qui ne sont que trop communs dans la vie humaine, en détruisent presque le principe.
»Un homme est vicieux, ses mœurs sont entièrement corrompues; sa conduite est détestable aux yeux de tous ceux qui le connoissent; toutes les actions de sa vie sont scandaleuses; il vit ouvertement dans le crime... il abuse, il ruine, il abyme l'infortunée que sa perversité a associée à sa débauche; il lui a dérobé sa dot la plus précieuse, en la couvrant de honte et d'infamie; et contre tout sentiment d'humanité, il plonge dans la douleur sa famille vertueuse et désolée... Vous croyez peut-être que la conscience de cet homme l'inquiète bien vivement; qu'il est dans une continuelle agitation; qu'il ne peut dormir ni jour, ni nuit; que son ame est bouleversée, déchirée par des remords?...
»Hélas! la conscience n'agissoit sur lui, que comme Baal agissoit sur ses adorateurs. Il a d'autres affaires apparemment que de vous écouter, disoit le saint prophète Elisée. Peut-être cause-t-il avec quelqu'un; peut-être est-il occupé de quelque négociation.--Il est peut-être en voyage; peut-être dort-il, et qu'on ne peut l'éveiller.
»Peut-être aussi que cet homme-ci est sorti, accompagné de l'honneur, pour aller se battre en duel... Qui sait s'il n'est point allé payer une dette du jeu, ou quelqu'autre dette que ses débauches lui ont fait contracter! Voilà des actions honnêtes, et vous voyez bien que pendant tout ce temps, la conscience ne le trouble guère. Elle ne peut, tout au plus, que déclamer, à l'écart, contre ses filouteries, que blâmer les crimes légers dont sa fortune et son rang auroient dû le garantir. C'est un bruit si sourd, qu'il ne l'entend pas; et cet homme vicieux vit avec autant de gaieté, il dort aussi paisiblement dans son lit, il meurt avec aussi peu, et, peut-être, avec moins d'inquiétude que l'homme le plus vertueux.
»Voyez cet autre; il est d'une bassesse, d'une avarice sordide... Sans pitié, sans compassion, son cœur serré est fermé à tout sentiment de bienfaisance; c'est un misérable qui n'a jamais senti d'amitié particulière, qui n'a jamais conçu qu'on pût s'intéresser au bonheur public. Il passe dans une apathie insensible auprès de la veuve et de l'orphelin qui cherchent des secours, et voit, sans pousser un soupir, toutes les misères qui sont attachées à la vie humaine.»
Je détestois l'autre, dit Trim; mais celui-ci est mon exécration.
«La conscience va sans doute s'élever; elle va foudroyer ce cœur de fer... Grâces à Dieu, s'écrie-t-il, ma conscience ne me fait aucun reproche; je paie exactement ce que je dois; personne ne peut me demander un sou;--je ne viole point la foi de mes promesses; je n'en fais aucune que je ne remplisse;--je ne me livre point au libertinage; la femme de mon voisin est en sûreté; elle est à l'abri de mes séductions.--Le ciel me préserve de ces crimes si fréquens parmi les hommes, de l'adultère, de l'inceste. Je ne suis pas comme ce libertin qui est devant moi, et à qui rien ne coûte.--
»Considérez cet autre; il est fin, subtil, rusé, insinuant... Observez toute sa vie. Ce n'est qu'un tissu délié d'artifices obscurs, d'astuces presque imperceptibles, de faux-fuyans captieux et injustes, pour se jouer indignement de ce que les lois ont de plus sacré.--Il trahit la bonne foi; nos propriétés sont troublées, et souvent envahies par sa coupable adresse. Vous le voyez occupé à former des projets, qu'il ne fonde que sur l'ignorance des autres, sur les embarras où ils se trouvent, sur leur pauvreté, sur leur indigence: sa fortune s'élève sur l'inexpérience de la jeunesse, ou sur l'humeur franche et ouverte d'un ami qui a confiance en lui, et qui lui auroit donné jusqu'à sa vie.--
»La vieillesse arrive.--Un repentir tardif vient l'exciter à jeter les yeux sur ce compte abominable.--La conscience lui parle: c'est elle qu'il charge de feuilleter les lois et les statuts qu'il a transgressés.--Il observe, et il ne voit aucune loi expresse ou formelle qu'il ait ouvertement violée. Il aperçoit qu'il n'a encouru expressément aucune peine afflictive, ni confiscation de biens.--Aucun fléau n'est prêt à tomber sur sa tête; il ne voit point de cachots ouverts pour le recevoir.--Qu'a-t-il donc fait qui puisse effrayer sa conscience?... Rien. La conscience se trouve retranchée derrière la lettre de la loi. Elle est là assise, invulnérable, et si bien fortifiée de tous côtés par des cas, des rapports, des analogies, qu'elle est inattaquable. L'honneur, la probité, la prédication, tonnent... Cela est inutile; elle est inébranlable dans son fort.»
CHAPITRE XLVIII.
_Un petit coup d'éperon au dada de mon oncle Tobie._
Son fort! dit mon oncle Tobie. Trim et lui se regardèrent à ce mot.--Ce sont là de bien misérables fortifications, Trim, dit mon oncle Tobie, en remuant la tête.--Je vous en réponds, Monsieur, répliqua Trim, et sans les comparer aux nôtres...
--Mais Trim, dit mon père, si tu jases, Obadiah sera de retour avant que tu aies fini.--
Le sermon est fort court, répondit Trim.
--Tant pis, dit mon oncle, je voudrois qu'il fût plus long; il me plaît beaucoup: mais puisque mon frère le veut, Trim, continue. Trim reprit sa lecture.
«Un quatrième, continua-t-il, ne cherche pas même cet indigne refuge.--Il abandonne cet enchaînement insidieux de bassesses, de perfidies.--Tous ces complots secrets, toutes ces précautions pénibles que tant d'autres prennent pour parvenir à leur but, sont indignes de lui; elles ne sont faites que pour de petits esprits, pour des génies légers et superficiels.--Mais, lui?... l'effronté! l'impudent! voyez comme il trompe, ment, se parjure, vole, assassine! Il ne va que d'atrocités en atrocités.--
»Je ne citerai point d'autres exemples.--Ceux-là suffisent. Ils sont pris dans la vie humaine, et trop notoires pour qu'on exige que j'en donne des preuves.--Si quelqu'un cependant doutoit de leur réalité, si quelqu'un soupçonnoit qu'il est impossible qu'un homme cherche ainsi à se tromper soi-même, j'en serois au désespoir: mais je le renverrois, pour me justifier, à ses propres réflexions; j'en appellerois à son propre cœur.
»Oui, c'est à lui que j'en appellerois. Je ne lui demanderois qu'une chose; c'est qu'il considérât tous les côtés par lesquels son cœur déteste les mauvaises actions qu'il peut avoir commises, quoiqu'elles soient, de leur nature, aussi infâmes, aussi laides les unes que les autres, et qu'il n'y ait point de choix.--Mais il trouvera que celles dont il s'est rendu coupable par habitude, par inclination, sont ordinairement parées de toutes les fausses beautés dont un pinceau flatteur peut les orner. Il croira voir les fleurs les plus agréables.--Mais les autres lui paroîtront dans toute leur nudité.--Il les verra difformes, horribles; elles ne se peindront à ses yeux qu'avec toutes les couleurs de la honte, de l'extravagance, du déshonneur, de l'humiliation et de l'infamie.
»Rappelez-vous ce trait de l'histoire de David, lorsqu'il surprit Saül endormi dans une caverne, et qu'il lui coupa un pan de sa robe; combien de reproches sensibles son cœur ne se fit-il pas d'avoir commis cette action? Mais voyez-le ensuite dans l'aventure d'Urie. Voyez comme il sacrifie, sans pitié, un brave et fidelle serviteur à sa passion déréglée. Sa conscience au moins va le poignarder.--Non. Son cœur calme ne se fait aucun reproche. Une année entière se passe sans que son crime trouble sa sécurité. Il faut que le prophète Nathan vienne lui en peindre toutes les horreurs.--Jusqu'à ce moment il n'en avoit pas fait voir le moindre repentir.
»Telle est donc la conscience. Ce moniteur, autrefois si fidelle, si surveillant, et que l'Être suprême a placé en nous comme un juge aussi terrible qu'équitable; hélas! il ne prend si souvent qu'une connoissance imparfaite de ce qui s'y passe, il essuie tant de contradictions et d'obstacles, il s'acquitte des devoirs qui lui sont prescrits, avec tant de négligence, et quelquefois avec tant d'infidélité, qu'il n'est pas possible de se fier à lui seul.--Il faut de nécessité, et de nécessité absolue, lui associer un autre principe qui puisse le secourir dans ses décisions.
»Et voici ce qui est de la dernière importance pour vous.--Le malheur le plus terrible qui puisse vous arriver, est de vous égarer, de vous jeter dans l'erreur à cet égard... Philosophes impies! frémissez... songez qu'il n'est qu'un seul moyen de se former un jugement sûr du mérite réel qu'on peut avoir en qualité d'honnête homme, de citoyen utile, de sujet fidelle à son roi, et de serviteur zélé de la Divinité.--C'est d'appeler la religion et la morale au secours de la conscience; c'est de voir ce qui est écrit dans la loi de Dieu; c'est de consulter la raison et les obligations invariables de la vérité et de la justice.
»La conscience se guide-t-elle sur ces rapports?... Si votre cœur alors ne vous condamne point, vous serez dans le cas que l'apôtre suppose.--Vous aurez raison de croire que la règle est infaillible...» (Le sommeil qui avoit déjà jeté du sable dans les yeux du docteur Slop, le gagna ici tout-à-fait, et il s'endormit profondément). «Oui, vous aurez alors confiance en Dieu; vous croirez que le jugement que vous venez de porter sur vous-même, est celui de Dieu, et que ce n'est qu'une anticipation de cette juste sentence que l'Être suprême, à qui vous devez compte de toutes vos actions, portera lui-même un jour sur votre conduite.
»C'est alors qu'on peut s'écrier avec l'auteur du livre de l'Ecclésiaste: Heureux l'homme à qui sa conscience ne reproche point une multitude de péchés!... Heureux l'homme dont le cœur ne le condamne point! Pauvre ou riche, il sera toujours gai, son visage riant annoncera la joie de son ame, et son esprit lui dira plus de choses que sept sentinelles qui seroient au haut d'une tour...»
(Une tour, dit mon oncle Tobie, est bien peu de chose, si elle n'est pas flanquée).
«Il résoudra ses doutes, le conduira dans les sentiers obscurs infiniment mieux que les plus habiles casuistes.--Les cas, les restrictions des jurisconsultes lui paroîtront des choses simples et unies. Les lois humaines, en effet, ne sont pas des lois originaires et primitives; elles n'ont été introduites que par la nécessité, et pour nous défendre des entreprises nuisibles de ces consciences perverses, qui ne se font pas de loi par elles-mêmes.--Elles ne prescrivent de règles, que dans les cas où les principes et les remords de la conscience ne sont pas assez forts pour nous rendre équitables... Elles apprennent aux scélérats qu'ils doivent être justes par la terreur des supplices.»
CHAPITRE XLIX.
_Il va courir le galop._
Oh! je vois, dit mon père, à quelle intention ce sermon a été composé. On l'a sûrement destiné pour quelque prison.--J'en aime la tournure, et je suis fâché que le docteur Slop se soit endormi avant d'être convaincu que le prédicateur n'a point insulté saint Paul, et que l'apôtre et lui sont parfaitement d'accord.--Frère Tobie, il n'y a véritablement point de différence entre eux.--Mais quand il y en auroit, répondit mon oncle Tobie, qu'importe? Les meilleurs amis du monde ont quelquefois une façon de penser toute différente.--Tu as raison, frère Tobie, reprit mon père, en lui donnant la main. Mais, frère, remplis ta pipe, et moi la mienne, et Trim continuera ensuite sa lecture.
Eh bien! Trim, dit mon père, en remplissant sa pipe, que penses-tu du sermon?
Moi? ma foi, je pense, dit le caporal, que ces sept hommes qui sont au haut de la tour, et qu'on a mis là en sentinelle, sont en bien plus grand nombre qu'il ne faut.--Si on continuoit d'en mettre autant au même endroit, ce seroit harasser, à propos de rien, un régiment tout entier, et un officier qui aime sa troupe ne la fatigue pas. Deux sentinelles font tout aussi bien que vingt.--J'ai cent fois commandé moi-même dans le corps-de-garde, ajouta Trim, en prenant un pouce de plus de hauteur, et je n'ai jamais laissé plus de deux sentinelles à tous les postes que j'ai relevés.--C'étoit fort bien, Trim, dit mon oncle Tobie; mais tu ne sais pas que les tours, du temps de Salomon, n'étoient pas comme nos bastions, qui sont flanqués et défendus par d'autres ouvrages.--Les bastions, Trim, n'ont été inventés que depuis la mort de Salomon.--Il n'y avoit pas non plus d'ouvrages à cornes, ou de ravelins devant la courtine.--On ne faisoit point de grands fossés, tels que nous les faisons aujourd'hui avec une cuvette ou un petit fossé au milieu,--ni de chemins couverts, ni de palissades au long pour se garantir d'un coup de main.--Ainsi, les sept hommes au haut de la tour étoient sûrement un petit détachement du corps-de-garde qu'on avoit probablement posté en bas, et ils étoient là, tout à-la-fois, pour voir et pour défendre au besoin ce poste important...--Mon père sourioit en lui-même, et n'osoit pas le faire d'une manière ostensible.--Après ce qui étoit arrivé, cela n'auroit pas convenu.--Il alluma sa pipe, et dit au caporal de continuer. Trim reporta le sermon à la hauteur de ses yeux, et lut.
CHAPITRE L.
_Le Sermon continue._
«Avec la crainte de Dieu devant nous, avec de la droiture et de la probité dans tout ce que nous faisons ensemble, on accomplit à-la-fois les devoirs de la religion et de la morale. C'est qu'ils sont inséparables, et qu'on ne peut les diviser sans les détruire réciproquement.--J'avoue cependant qu'on essaie souvent de les séparer dans la pratique.
»Hélas! cela n'est que trop vrai. Rien n'est si ordinaire que de voir des hommes qui n'ont aucun sentiment de religion, et l'avouer sans rougir, s'offenser vivement qu'on doute de leur caractère moral, ou qu'on ne soit pas persuadé qu'ils sont scrupuleusement justes dans tout ce qu'ils font.
»Quoiqu'il y ait quelque apparence que la chose est ainsi, quoique je ne soupçonne qu'à regret une vertu aussi aimable que celle de la droiture morale; cependant, dès que j'approfondis et que j'examine les raisons de cette vertu apparente, j'en trouve bien peu pour envier à un tel homme l'honneur de son motif.
»Qu'il déclame sur ce sujet avec autant d'emphase qu'il voudra; qu'il s'enflamme de tout le feu de nos philosophes, ce phosphore brillant ne me séduit pas. Il n'a toujours qu'une vertu apparente, sans solidité, ou qui n'a du moins pour fondement que son intérêt, son orgueil, sa vanité, son aisance, ou quelque autre passion passagère, dont la mobilité ne doit certainement pas nous inspirer de la confiance en lui, dans les choses importantes.--
»Je connois le banquier qui fait mes affaires.--Je tombe malade, et j'envoie chercher le médecin...» Le médecin? le médecin? s'écria le docteur Slop, en se réveillant en sursaut. Point de médecin, s'il vous plaît; on n'en a pas besoin. Au diable les médecins pour accoucher une femme!...
«Je sais qu'ils n'ont guère de religion, ni l'un ni l'autre.--Il n'y a point de jour que je ne les entende en faire l'objet de leurs railleries, que je ne les en voie traiter tous les dogmes avec la dernière indignité.--On ne peut douter que ce ne soit des monstres d'impiété.--Eh bien! cependant je confie ma fortune à l'un, et je livre ma vie à l'autre.
»Quelle est donc la raison de cette confiance? Elle est bien foible, sans doute: elle ne consiste que dans l'idée que l'un ou l'autre ne voudra pas s'en prévaloir pour me faire du tort. Je considère que la probité leur est nécessaire pour assurer leur état et leurs succès dans ce monde;--en un mot, je me persuade qu'ils ne peuvent pas me nuire, sans se nuire encore plus à eux-mêmes.--