Oeuvres complètes, tome 1

Part 14

Chapter 143,914 wordsPublic domain

Monsieur, dit mon oncle Tobie, en portant la parole au docteur Slop, les courtines dont parle ici mon frère Shandy, n'ont aucun rapport à celles qu'il vous plaît de sous-entendre.--Je sais, cependant, que Ducange dit quelque part, que ce sont les courtines des fortifications qui ont donné le nom à celles-ci.--Les autres ouvrages que cite aussi mon frère, n'ont rien de commun non plus avec ce qui vous est venu à l'esprit.--Mon cher oncle Tobie faisoit cette explication avec toute la bonne foi possible.--Il faut, monsieur, que vous sachiez, ajouta-t-il, que le mot de courtine, dont nous faisons usage, exprime cette partie du rempart qui est entre deux bastions, et qui les unit.--Les assiégeans attaquent rarement les courtines, parce qu'on sait, en général, qu'elles sont bien flanquées.--Cependant, continua mon oncle Tobie, on les assure encore, en plaçant au-devant des ravelins, qu'on a soin d'étendre au-delà du fossé.--Il y a un grand malheur pour ceux qui ne sont pas bien au fait de cette matière; ils confondent souvent le ravelin avec la demi-lune, qui est bien différente.--Ce n'est pas, pourtant, qu'elle le soit, ni dans sa forme, ni dans sa figure; elle est construite comme le ravelin. Ces deux ouvrages consistent en deux faces qui font un angle saillant avec les gorges, en forme de croissant.--Et en quoi donc se trouve la différence, dit mon père un peu animé? Dans la situation, reprit aussitôt mon oncle Tobie. Tenez, frère, quand un ravelin est devant la courtine, c'est un ravelin; mais quand un ravelin est devant un bastion, le ravelin, alors, n'est plus ravelin, c'est une demi-lune.--De même une demi-lune est une demi-lune, et rien de plus, quand elle est devant un bastion; mais si elle change de place, si elle est formée devant la courtine, alors ce n'est plus une demi-lune. La demi-lune, en ce cas, n'est pas une demi-lune, c'est un ravelin.

Voilà une très-belle explication, dit mon père; mais il me semble que votre brillante architecture militaire a ses côtés foibles comme toutes les autres sciences.--

Pour ce qui est des ouvrages à cornes, reprit mon oncle Tobie, et mon père soupira... ces sortes d'ouvrages font une partie considérable d'un ouvrage extérieur.--Les ingénieurs françois les appellent ouvrages à cornes.--On ne les construit communément que pour couvrir des endroits foibles.--Ils sont formés de deux épaulemens ou demi-bastions; je les aime beaucoup, ils me plaisent, et si vous voulez faire un tour de promenade, je pourrai vous en faire voir un très-beau. Le docteur Slop avoit encore besoin de la chaleur du feu pour se sécher, et mon oncle Tobie, qui ne perdoit pas un moment, avoua que quand on les couronnoit, ils en étoient beaucoup plus forts: mais alors, dit-il, ils coûtent prodigieusement, et prennent beaucoup de terrain. A mon avis, ils sont plus utiles pour couvrir ou pour défendre la tête d'un camp, que pour toute autre chose; autrement la double tenaille...

Par la mère qui nous a portés! s'écria mon père, qui ne pouvoit plus se contenir, vous feriez périr un saint d'ennui. Nous replongerez-vous donc toujours dans cette eau si souvent battue? Vous avez la tête si remplie de vos diables d'ouvrages, que quoique ma femme soit en mal d'enfant, et que vous l'entendiez d'ici jeter les hauts cris, vous voulez emmener le chirurgien... L'accoucheur, s'il vous plaît, dit le docteur Slop.--A la bonne heure, dit mon père. Il m'est indifférent de vous donner le titre que vous voudrez; mais je voudrois que l'art des fortifications fût au diable, lui et ses inventeurs. Il a causé la mort à des milliers d'hommes, et il sera cause de la mienne à la fin. On me donneroit Namur avec ses remparts, ses mines, ses contre-mines, ses chemins couverts, ses contr'escarpes, ses palissades, ses ravelins, ses demi-lunes, ses bastions, que je n'en voudrois point, s'il falloit me charger la mémoire de tant de choses.

Mon oncle Tobie souffroit les injures avec patience.--Ce n'étoit cependant pas faute de courage.--J'ai déjà dit qu'il en avoit, et j'ajoute ici que dans les occasions raisonnables, s'il y en a de telles quand il est question de se battre, il n'y avoit point d'homme en qui j'eusse eu plus de confiance.--Sa patience ne venoit ni d'insensibilité, ni de pesanteur dans son intellect.--Il sentoit vivement ici l'insulte que lui faisoit mon père.--Mais il étoit d'un caractère doux, paisible, tranquille; les élémens dont il étoit formé étoient ensemble d'un accord parfait. C'étoit un mélange amical que la nature avoit exactement bien proportionné. Jamais la vengeance n'entra dans son esprit.

Un jour, pendant qu'il étoit à dîner, un gros cousin sembloit prendre plaisir à l'importuner par ses bourdonnemens.--Il cherchoit à l'attraper; mais il le manqua plusieurs fois.--A la fin il l'attrape.--Il se lève aussitôt de table et va ouvrir la fenêtre. Va, va-t-en, pauvre diable, dit-il, je ne te ferai point de mal; va, le monde est assez grand pour te contenir, toi et moi.--

Je n'avois que dix ans quand cette aventure arriva.--Soit que l'action de mon oncle Tobie fût à l'unisson de la sensibilité de mes nerfs, dans cet âge de compassion, et qu'elle fît vibrer sur moi la plus agréable sensation, soit que la manière dont cela se fit me plût, soit... enfin j'ignore par quel charme, par quelle secrète magie, si ce fut le ton de voix, si ce fut l'harmonie de mouvement, d'accord avec la pitié, qui trouva ainsi le chemin de mon cœur.--Je sais seulement que cette leçon de bienfaisance universelle que me donna mon oncle Tobie, ne s'est jamais effacée de mon esprit.--A Dieu ne plaise, pourtant, que je veuille affoiblir l'effet qu'a eu sur moi l'étude des belles-lettres, soit à l'université, soit dans les autres endroits où j'ai puisé les principes de mon éducation! J'en sens tout le prix; mais avec tout cela, il me semble que c'est à cette impression accidentelle que je dois presque toute ma sensibilité.

Vous, parens! vous, gouverneurs, instituteurs, précepteurs de la jeunesse, servez-vous de l'exemple que je viens de citer! Il vaut tous les traités de philantropie qu'on ait jamais écrits.

On connoissoit les caprices, la marotte, le tic favori de mon oncle Tobie. C'étoit à cela, jusqu'à présent, que j'avois borné l'esquisse de son portrait.--Je n'ai pas voulu laisser échapper ce trait marqué de son caractère moral.--Il s'en falloit beaucoup que mon père, ainsi qu'on a déjà pu l'observer, fût doué de cette humeur patiente et tranquille.--Sa sensibilité étoit plus prompte, plus vive, et elle n'alloit jamais sans un peu d'aigreur; mais cette légère âcreté ne dégénéroit jamais en malice.--Elle s'évaporoit plutôt en saillies, en plaisanteries. Avec cela, mon père étoit d'un naturel franc, généreux, et toujours prêt à se rendre à la conviction; et dans ses petites ébullitions d'humeur aiguë contre les autres, et surtout contre mon oncle Tobie, qu'il aimoit beaucoup, il sentoit mille fois plus de peine qu'il n'en faisoit ressentir.--Il n'y avoit que l'affaire de ma tante _Dinach_, et le succès de ses hypothèses, qui le faisoient sortir de son caractère. Oh! pour cela, rien ne pouvoit le faire fléchir; il restoit ferme comme un roc.

Son caractère et celui de mon oncle Tobie ne se développèrent jamais mieux que dans cette contestation qui survint entr'eux, au sujet de Stévinus.

Il n'est pas, mon cher lecteur, que vous n'ayez _a parte_ quelque manie particulière, que vous ne montiez de temps-en-temps sur quelque califourchon qui vous fasse courir bien loin. Vous savez par conséquent, tout aussi bien que moi, le déplaisir que l'on ressent quand on touche désagréablement cette corde.--Jugez de l'impression que durent faire les imprécations de mon père sur l'esprit de mon oncle Tobie! Il les sentit jusqu'au vif.

Mais qu'est-ce qu'il fit? Comment se comporta-t-il?--Ah! monsieur, de la manière la plus généreuse et la plus noble. Mon père n'eut pas sitôt mis fin à sa fougueuse insulte, que mon oncle Tobie se détourna du docteur Slop, à qui il adressoit en ce moment la parole, et, sans la moindre émotion, fixa mon père avec des yeux si doux, si paisibles, si tendres, avec un front si serein, si tranquille, avec un air qui annonçoit tant de bonté, tant d'affection.--Mon père en fut pénétré jusqu'au fond du cœur.--Il se lève de sa chaise, se saisit des deux mains de mon oncle Tobie qu'il serre entre les siennes.--Frère Tobie! s'écria-t-il, cher frère! Je te demande mille pardons. Pardonne-moi, je te prie, ces accès d'humeur! Ils ne viennent pas de moi, je les tiens de ma mère.

Ce n'est rien, mon cher frère, dit mon oncle Tobie, n'en parlons pas, ce n'est rien: tu peux m'en dire dix fois plus, je ne m'en fâcherai point.

J'aurois cette indignité, moi, mon cher Tobie? Il y a de la bassesse à offenser la moindre personne, et j'offenserois un frère qui est si bon, si doux!... qui a si peu de ressentiment? Fi! cela est lâche. Ne te contrains point, mon cher frère, dit mon oncle Tobie; dis-moi tout ce que tu voudras.--

Et qu'ai-je à trouver à redire, s'écria mon père, à tes amusemens et à tes plaisirs? Le seul reproche, et c'est à moi que je devrois le faire, seroit de ne pas les varier, et les augmenter.

Frère Shandy, répondit mon oncle Tobie, en le fixant agréablement, tu te trompes beaucoup à cet égard. C'est augmenter mes plaisirs, que de donner à ton âge de nouveaux soutiens à la famille Shandy.

Parbleu! dit le docteur Slop, monsieur Shandy se fait par-là du plaisir à lui-même.

Point du tout, dit mon père d'un air renfrogné.

CHAPITRE XL.

_La Dissertation._

C'est par principe, dit mon oncle Tobie, que mon frère en agit ainsi.--Oui, oui, dit le docteur Slop, il agit en cela comme les gens mariés.--Mais à quoi bon tout ceci, dit mon père? cela vaut-il la peine d'en parler?

CHAPITRE XLI.

_Autre Anicroche._

Mon oncle Tobie et mon père, à la clôture de la scène, étoient tous deux debout, se raccommodant ensemble comme Brutus et Cassius.

Mon père, en prononçant les trois derniers mots, s'assit. Mon oncle Tobie suivit exactement son exemple, si ce n'est pourtant qu'avant de se remettre sur sa chaise, il tira le cordon pour faire venir Trim qui étoit dans l'antichambre.--La maison de mon oncle Tobie étoit vis-à-vis celle de mon père: il dit à Trim d'aller lui chercher Stévinus.

D'autres n'auroient peut-être jamais parlé de Stévinus; mais le cœur de mon oncle Tobie n'avoit point de fiel. Il continua de discourir sur le même sujet, pour faire voir à mon père qu'il n'avoit aucun ressentiment.

Votre apparition subite, docteur Slop, dit mon oncle Tobie, en reprenant le discours, m'a sur-le-champ fait souvenir de Stévinus; et l'on pense bien que mon père ne s'avisa plus de vouloir gager que Stévinus étoit un ingénieur.--

Et je m'en suis souvenu, continua mon oncle Tobie, parce que c'est lui, Stévinus, ce fameux ingénieur, qui a inventé ce chariot à voiles qu'avoit le prince Maurice de Nassau, et qui alloit si vîte, que cinq ou six personnes, en quelques minutes, pouvoient se trouver à trente milles d'Allemagne du lieu où elles étoient parties.

Parbleu! dit le docteur Slop, votre domestique est boiteux. Vous auriez bien pu lui épargner la peine d'aller chercher la description de cette voiture dans Stévinus.--Je la connois. A mon retour de Leyde, en passant par la Haye, je fis deux grands milles à pied, exprès pour l'aller voir à Scheuling.

Deux milles! voilà grand'chose, répliqua mon oncle Tobie, en comparaison de ce que fit le savant Peyreskius pour satisfaire sa curiosité!--Il alla, lui, exprès et à pied, de Paris à Scheuling pour voir cette merveille, et y compris son retour, il fit près de cinq cent milles.

Il y a des gens qui ne peuvent souffrir qu'on renchérisse sur eux.

Votre Peyreskius étoit bien fou, dit le docteur Slop.--Mais remarquez, je vous prie, que le docteur Slop ne disoit point cela par mépris pour Peyreskius; il ne le disoit que parce que ce long voyage qu'il avoit entrepris à pied, par amour des sciences, réduisoit à rien l'exploit du docteur Slop.

Oui, c'étoit un grand fou, reprit-il encore une fois.--Mais pourquoi cela, dit mon père, en prenant le parti de mon oncle Tobie, d'abord parce qu'il étoit encore fâché de l'insulte qu'il lui avoit faite, et ensuite parce que la chose commençoit à l'intéresser?--Pourquoi cela? dit-il: pourquoi Peyreskius ou tout autre seroit-il blâmable de chercher à acquérir de la science? Je ne connois point le chariot à voiles de Stévinus. J'ignore sur quels principes il a construit cette machine; mais il a fallu que ce fût sur des principes bien solides, pour qu'elle pût produire l'effet prodigieux dont parle mon frère.--La tête de Stévinus elle-même devoit être une machine bien organisée.

Il est certain, répliqua mon oncle Tobie avec un air de satisfaction, que Stévinus étoit un grand homme, et que sa machine faisoit l'effet que je viens d'en dire. Peyreskius, qui n'est pas suspect, en dit même bien plus, lorsqu'il parle de son mouvement: _Tam citus erat, quàm erat ventus_; ce sont ses termes, et si je n'ai pas oublié mon latin, cela veut dire qu'il étoit aussi léger que le vent... Pour moi.--

Pardon, mon cher frère, dit mon père à mon oncle Tobie, si je vous interromps.--Mais dites-nous, docteur Slop, vous qui l'avez vue, sur quels principes on a fait mouvoir si rapidement cette singulière voiture? Oh! sur des principes... des principes... en vérité ce sont de... jolis principes... et je me suis souvent étonné, continua-t-il, en éludant la question, que quelques-uns de nos seigneurs qui habitent des pays plats, tels que le nôtre, et qui ont de jeunes femmes, n'aient pas fait faire quelque voiture semblable.--Elle est expéditive, et dans les cas pressés où se trouvent les jeunes femmes de temps en temps, on seroit sur-le-champ à leur secours, pourvu qu'il y eût du vent. D'ailleurs, il y auroit de l'économie à se servir du vent qui ne coûte rien, qui ne mange rien, au lieu que les chevaux coûtent et mangent beaucoup.--

Eh bien! dit mon père, c'est précisément parce que le vent ne coûte rien, qu'il seroit dangereux de s'en servir, et que le projet est mauvais.--C'est dans la consommation des productions de notre sol et de nos manufactures que l'on trouve le moyen de faire subsister ceux qui ont faim.--C'est cela qui donne de l'aliment au commerce, qui fait circuler l'argent, qui nous apporte de nouvelles richesses, qui soutient le prix de nos terres.--J'avoue pourtant que si j'étois prince, je récompenserois magnifiquement les inventeurs de machines aussi industrieuses.--Il faut encourager le génie: mais j'en supprimerois absolument l'usage.

Mon père étoit là dans son élément.--Il alloit continuer sa dissertation sur le commerce, ainsi qu'avoit fait mon oncle Tobie sur les fortifications.--Mais à la perte sans doute de beaucoup de connoissances très-importantes qu'il auroit développées, il étoit écrit dans les livres du destin que mon père ne pourroit continuer aucune dissertation ce jour-là.--Car comme il ouvroit la bouche pour dire une autre phrase...

CHAPITRE XLII.

_Prélude._

Voilà le caporal Trim qui entre, chargé de Stévinus. Il étoit trop tard. La matière s'étoit épuisée sans lui; il y avoit un autre sujet sur le tapis.--Trim, dit mon oncle Tobie, en remuant la tête, tu peux remporter le livre.--

Pourquoi? dit mon père. Trim, continua-t-il en badinant, regarde auparavant si tu n'apercevrois pas quelque chose qui eût l'air d'un chariot à voiles.

Trim avoit appris à obéir au service, et sans faire la moindre observation, il pose le livre sur une table, et se met à le feuilleter.--Je n'y trouve rien, dit le caporal; cependant je veux m'en assurer. Le voilà aussitôt qui prend les deux ais de la couverture du livre, les joint l'un contre l'autre, et laisse les feuilles suspendues.--Il donne une secousse.--Oh! oh! s'écria-t-il, voilà quelque chose qui en est sorti; mais cela ne ressemble pas à un chariot.

C'est un papier, dit mon père, en souriant; vois un peu ce que c'est. Trim se baisse, ramasse le papier, il jette un coup d'œil, et dit qu'il croit que c'est un sermon. Un sermon? ma foi! oui. Du moins c'en a-t-il bien l'air. Ça commence tout juste comme un sermon.

Je ne conçois pas, dit mon oncle, comment il est possible qu'un sermon ait pu se fourrer dans mon Stévinus.

Je ne sais pas non plus, dit Trim; mais ce n'en est pas moins un sermon; et pour preuve, si monsieur le veut, j'en lirai quelque chose.--Il faut noter que Trim aimoit autant à s'entendre lire, qu'à s'entendre parler.

Moi, je le veux bien, Trim, dit mon oncle.

Et moi, dit mon père, j'ai toujours une forte inclination pour vouloir approfondir les choses qui me traversent par des fatalités aussi extraordinaires que celle-ci.--Obadiah n'est point encore de retour, et nous n'avons rien à faire.--Parbleu! frère, pourvu que le docteur y consente, dites à Trim de nous en lire quelques pages.--Il paroît avoir bonne volonté, et s'il est aussi capable.

Aussi capable!... dit Trim, j'ai servi de clerc pendant deux campagnes à l'aumônier de notre régiment.

Je peux vous certifier, ajouta mon oncle Tobie, qu'il le lira aussi bien que moi.--Trim étoit le soldat le plus savant qu'il y eût dans ma compagnie, et il auroit eu la première hallebarde, s'il n'avoit malheureusement pas été blessé.

Trim, flatté de ce que disoit son maître, mit la main sur sa poitrine, et lui fit une profonde inclination.--Puis mettant son chapeau sur le parquet, et prenant le sermon de la main gauche, pour avoir la droite, il avance avec assurance au milieu de la chambre, afin de mieux voir ses auditeurs, et d'en être mieux vu.

CHAPITRE XLIII.

_Il est toujours tout prêt._

On ne pouvoit guère être mieux préparé que ne l'étoit le caporal. Il alloit commencer; mais mon père voulut savoir du docteur Slop, s'il n'avoit point de difficulté à proposer contre cette lecture. Moi? dit le docteur Slop, aucune; car on ne voit point de quel côté peut pencher celui qui a fait cet ouvrage. Il se peut qu'il soit d'un théologien de notre église, aussi bien que de la vôtre, et dans ce doute nous courons le même hasard.--Oh! pour ça, dit Trim, ce n'est ni d'un côté, ni de l'autre. Il ne s'agit ici que de la conscience.

La raison de Trim égaya ses auditeurs, excepté pourtant le docteur Slop, qui tourna la tête vers lui, et lui jeta un coup d'œil peu favorable.

Ainsi, Trim, tu peux commencer, dit mon père; mais lis distinctement. J'aurai ce soin-là, monsieur, répondit le caporal, qui fit en même-temps un petit mouvement de la main droite pour demander de l'attention et du silence.--

CHAPITRE XLIV.

_Avis._

Ce que Trim va lire mérite assurément qu'on ait égard à ce qu'il réclame. Mais je ne puis, malgré cela, m'empêcher de parler un peu, et c'est pour donner une idée de son attitude. Peut-être vous imaginerez-vous qu'elle étoit gênée, roide, pesante, perpendiculaire; qu'il divisoit exactement le poids de son corps sur ses deux jambes; que ses yeux étoient fixés comme s'il eût été sous les armes; que son regard étoit fier, déterminé; qu'il tenoit son sermon serré dans sa main gauche, comme il auroit tenu son fusil.--Enfin, vous pourriez peut-être vous figurer que Trim étoit là comme s'il eût été dans son peloton prêt à livrer combat.--Point du tout.--L'attitude de Trim étoit tout différente.

Il étoit en face de son monde, le corps incliné en avant, de manière qu'il faisoit juste un angle de quatre-vingt-cinq degrés et demi sur le plan de l'horizon.--C'est le véritable angle persuasif d'incidence, et les bons prédicateurs le savent bien. Aussi n'est-ce pas pour eux que je fais cette remarque, c'est pour les mauvais.--On peut parler et prêcher dans tout autre angle; cela est certain, et cela se fait même tous les jours; mais avec quel effet?... Je laisse aux connoisseurs à en juger.

Mais voici une chose dont je juge moi-même. C'est que la nécessité de cet angle précis de quatre-vingt-cinq degrés et demi d'une exactitude mathématique, est une démonstration évidente que les arts et les sciences se prêtent des secours mutuels.

Comment, et c'est ce qui reste à savoir, comment le caporal Trim put-il saisir cette attitude avec tant de précision, lui, qui ne savoit pas distinguer un angle aigu d'avec un angle obtus? Est-ce le hasard, le bon sens, l'imitation ou la nature qui lui donna cette attitude? C'est ce que je n'entreprends point de décider en ce moment. Mais ce livre-ci est une espèce d'encyclopédie des arts et des sciences, et j'examinerai cette question, lorsque je traiterai de l'éloquence du sénat, de la chaire, du barreau, des cafés, des ruelles, et de la salle de compagnie.

Il se tint donc, et je le répéte, afin que l'on se représente bien sa posture, il se tint le corps incliné en avant, sa jambe droite étoit ferme sous lui, et portoit les sept huitièmes de tout son poids.--Son pied gauche, dont le défaut n'étoit pas désavantageux, avançoit un peu.--Ce n'étoit ni de côté, ni en avant, mais dans un _medium_ agréable. Son genou étoit plié, mais peu, et seulement pour tomber dans les limites de cette ligne presque imperceptible de la beauté; et j'ajoute aussi de la ligne de science, de dignité, etc.--Considérez en effet, monsieur, que son genou avoit à soutenir la huitième partie de son corps.--C'est un cas où la position de la jambe est déterminée.--Le pied ne doit pas être, dans ce cas, plus avancé, le genou plus plié qu'il ne faut pour recevoir mécaniquement le poids qu'on lui destine et le porter.--

Je recommande ceci aux peintres.--Dois-je ajouter aux orateurs? Je ne le crois pas. S'ils parlent debout et qu'ils ne suivent pas cette règle, ils doivent tomber sur le nez; c'est un assez bon avis.

Mais en voilà bien assez aussi sur les pieds, le corps et les jambes du caporal Trim.--Il tenoit son sermon avec légéreté, sans négligence. C'est un soin qu'il avoit confié à sa main gauche, tandis que son bras droit tomboit négligemment le long de son côté, selon les lois de la nature et de la gravité; et il faut remarquer que cette main étoit ouverte, tournée vers ses auditeurs, et prête, au besoin, à aider le sentiment.

Les yeux et les muscles de tout le visage du caporal étoient dans une parfaite harmonie avec tout le reste de son individu, l'air libre, sans gêne, sans contrainte, le regard assuré, mais sans effronterie.--

Que les critiques ne me demandent point comment le caporal Trim vint à bout de se tenir ainsi; j'ai déjà prévenu que je l'expliquerois. C'est assez de savoir, maintenant, qu'il se tint de cette façon devant mon père, devant mon oncle Tobie, et devant le docteur Slop.--Il avoit l'air d'un orateur rompu dans son métier.--C'eût été un excellent modèle pour un statuaire.--Je doute que le plus ancien professeur d'un collége, que le professeur d'hébreu lui-même se fût mieux posté.--

Enfin, Trim fit une révérence, toussa, et lut ce qui suit.--

CHAPITRE XLV.

_Le Sermon._

Epître de saint Paul aux Hébreux, chap. 13, vers. 18.

--_Car nous sommes persuadés d'avoir une bonne conscience._

»Nous sommes persuadés d'avoir une bonne conscience?...»

Un moment, Trim, dit mon père en l'interrogeant.--Tu ne donnes pas le ton qu'il faut à cette sentence.--Il semble que tu affectes de parler du nez, et de prendre un accent railleur, comme si le prédicateur alloit se plaindre de l'apôtre.

C'est aussi ce qu'il va faire, dit Trim. Point du tout, répliqua mon père en souriant.