Oeuvres complètes, tome 1

Part 12

Chapter 123,939 wordsPublic domain

C'est d'abord, mon cher monsieur, d'avoir les organes durs; rien n'y pénètre. S'ils sont au contraire trop flexibles, trop souples, les objets ne font sur l'esprit que des impressions légères qui ne s'y gravent point; c'est la seconde cause: et la troisième vient quelquefois de ce que la mémoire est comme un crible qui ne peut rien retenir. J'aurois bien pu trouver une autre comparaison; mais il faut que celle-ci passe.--Suivez-moi maintenant, ou plutôt appelons Finette.--Mais que voulez-vous faire de la fille de chambre de ma femme?... Eh bien! ne l'appelons pas. Figurez-vous pourtant qu'elle est ici. Je gage que je vais jeter tant de clarté sur cette matière, que Finette la comprendra tout aussi-bien que Mallebranche.--Finette vient d'achever la lettre qu'elle écrivoit à Lafleur, et vous la voyez fouiller dans sa poche droite. Prenez, je vous prie, cette occasion de réfléchir que les facultés des organes de la perception ne peuvent être ni mieux figurées, ni mieux expliquées, que par cette seule chose que cherche Finette.--Vous voyez ce que c'est; vos organes ne sont sans doute pas assez épais, pour que je sois obligé de vous dire qu'elle cherche, monsieur, un petit morceau de cire d'Espagne... La cire fond; elle tombe sur la lettre.--Mais voyez ce qui doit arriver, si Finette tâtonne trop long-temps pour avoir son dé, et que la cire se durcisse pendant ce temps.--Il est clair que la cire ne recevra qu'imparfaitement l'empreinte de son dé, si elle n'y emploie que la même force.--Finette, au lieu de cire qui se sèche, n'en a-t-elle que de molle, de flexible? Autre inconvénient. La cire recevra l'empreinte; mais pour combien de temps? Le plus léger frottement l'effacera.

Supposons que la cire soit bonne, que le dé soit bien piqué; mais que Finette l'applique sur la cire avec trop de précipitation, parce que sa maîtresse la sonne... Avouez, monsieur, que le cachet de Finette ne ressemblera, dans aucun de ces cas, à son prototype?

Eh bien! il faut savoir maintenant qu'il n'y avoit pas un de ces cas qui fût la vraie cause de la confusion que l'on remarquoit dans les discours de mon oncle Tobie. C'est pour cela que j'en ai parlé si long-temps.--J'ai voulu imiter les plus grands physiologistes, pour faire voir d'où elle ne provenoit pas.

Mais n'a-t-on pas vu que j'ai indiqué d'où elle provenoit? Quelle source intarissable d'obscurités pour le passé, le présent et le futur! l'inconstance et la mobilité des mots ont toujours jeté dans l'embarras l'entendement le plus subtil, le plus pénétrant, le plus élevé.--On croit concevoir une chose... Un mot survient, et vous voilà arrêté tout court.

L'histoire des siècles passés en fournit mille exemples. Quelles terribles disputes les mots n'ont-ils pas occasionnées et perpétuées! Quels torrens d'encre et de fiel n'ont-ils pas fait couler!--Pour moi, qui suis de bon naturel, je n'en puis pas lire les terribles relations sans répandre des larmes.

Critique modéré, pesez tout ceci! Considérez par vous-même combien de fois vos discours, vos écrits, vos connoissances ont souffert par cette seule cause!--Rappelez-vous de quels débats, de quel bruit les écoles ont retenti au sujet du pouvoir et de l'esprit, des essences et des quintessences, des substances et de l'espace! Ne voulez-vous point vous ressouvenir de ces misères humaines? Hélas! on vous a peut-être quelquefois traîné au barreau. Quelle abondance de paroles sur des mots qui n'ont point de signification déterminée, et que personne n'entend! Vous en avez frémi! Ne soyez donc point surpris des embarras de mon oncle Tobie, et laissez couler une larme de compassion sur son escarpe et sur sa contr'escarpe, sur son glacis et sur son chemin couvert, sur son ravelin et sur sa demi-lune. Ce ne fut point par idée qu'il courut risque de la vie en envenimant sa blessure; ce fut par des mots.

CHAPITRE XXX.

_Trop est trop._

Mon oncle Tobie n'eut pas si-tôt son plan des fortifications de Namur, qu'il se mit à l'étudier avec le plus grand empressement. Il n'y avoit rien de plus intéressant pour lui que sa guérison; elle dépendoit du calme des passions de son esprit, et il étoit absolument nécessaire qu'il se rendît tellement maître de son sujet, que lorsque l'occasion s'en présenteroit, il en pût parler sans émotion.

Il y donna quinze jours dans l'application la plus constante. Au bout de ce temps, à l'aide de quelques explications qui étoient sur la marge, et de l'architecture militaire de Gobésius, traduite du flamand, il parvint à donner à ses discours une clarté dont on pouvoit être satisfait; ce n'étoit cependant là que le premier degré. Deux mois de plus n'étoient pas écoulés, que mon oncle Tobie planoit, pour ainsi dire, sur son sujet. Il auroit pu faire, au besoin, et dans le plus grand ordre, l'attaque de la contr'escarpe avancée. Plus initié dans l'art que le premier motif qu'il avoit eu ne l'exigeoit, il pouvoit à son gré passer la Meuse et la Sambre, insulter les lignes de Vauban, se porter sur l'abbaye de Salsines, revenir sur ses pas, et donner aux curieux qui l'écoutoient, une relation aussi distincte de chaque opération du siége, que de l'action où il eut l'honneur de recevoir sa blessure à la porte Saint-Nicolas.

Mais le désir d'apprendre est comme la soif des richesses, qui devient plus âpre à mesure qu'elle se satisfait.--C'est ce qu'éprouvoit mon oncle Tobie. Plus il étudioit sa carte, et plus il prenoit de goût à l'étude de l'art. C'étoit une source délicieuse où il buvoit à longs traits, sans cependant pouvoir étancher l'ardeur qui le dévoroit. Les fortifications de Namur ne furent bientôt plus suffisantes. La première année qu'il fut obligé de passer dans sa chambre, n'étoit pas encore entièrement révolue, qu'il n'y avoit peut-être pas une seule ville fortifiée en Flandre et en Italie dont il ne se fût procuré le plan. Il en lisoit les descriptions; il les comparoit et les combinoit avec l'histoire des siéges qu'elles avoient soutenus, avec les ouvrages anciens et modernes qui en faisoient la force. Il y avoit tant d'aptitude, il s'y portoit avec tant de plaisir, qu'il oublioit sa blessure, son dîner, et jusqu'à lui-même.

Mon oncle Tobie, la seconde année, se procura les ouvrages de Ramilli et de Canateo, traduits de l'italien. Il se donna Stévinus, Marolis, le chevalier de Ville, Lorini, Cohorn, Shecter, le comte de Pagan; il acheta le maréchal de Vauban, Blondel: il fit enfin une collection si ample d'ouvrages sur l'architecture militaire, que Don-Quichotte n'avoit peut-être pas une suite plus nombreuse de livres de chevalerie, lorsque le curé et le barbier firent l'invasion de sa bibliothèque.

Mais tout cela ne suffisoit pas. Mon oncle Tobie, dans la troisième année, vers le mois d'août 1699, jugea qu'il ne pouvoit se dispenser de prendre quelque teinture de l'artillerie.--Il voulut, comme de raison, puiser ses connoissances dans la source primitive.--Il lut pour cela les œuvres de Tartaglia. Il passe pour être le premier qui ait découvert qu'un boulet de canon, dans sa course progressive, ne décrit pas une ligne droite. Mon oncle Tobie voulut donc le lire, et il prouva à mon oncle Tobie qu'il étoit absolument impossible que le boulet conservât cette direction dans toute sa route.

--La recherche de la vérité est sans fin.--

Mon oncle Tobie ne fut pas si-tôt convaincu de la route que le boulet ne tenoit pas, qu'il se mit dans l'esprit de savoir la route qu'il tenoit. Alors, nouveaux auteurs, nouvelle lecture, nouvelle application. L'ancien Maltus tomba d'abord dans les mains de mon oncle Tobie; vint ensuite Galilée, puis Toricelli. Là, par certaines règles géométriques et démonstratives, mon oncle Tobie trouva que le boulet décrivoit une ligne parabolique. Il trouva que le paramètre, ou le côté droit de la section conique de cette ligne étoit à la quantité, en raison directe, comme toute la ligne au double de l'angle d'incidence, formé par la culasse sur un plan horizontal, et que le semi-paramètre... Arrêtez! mon cher oncle Tobie, arrêtez! n'avancez pas un pas de plus dans ce sentier épineux! il est hérissé de difficultés; c'est un labyrinthe d'où l'on ne peut sortir qu'avec mille peines. Dans quels embarras inextricables ne vous jeteroit pas la vaine poursuite de ce fantôme qui vous paroît si charmant, et que vous appelez la science? O mon oncle! fuyez, fuyez-le comme un serpent dangereux. Est-il donc si nécessaire qu'avec votre blessure dans l'aine, vous passiez des nuits entières? que vous vous échauffiez le sang? que vous vous rendiez étique? Hélas! vous ne ferez qu'empirer; vos symptômes deviendront plus effrayans pour ceux qui vous aiment... Vous verrez cesser la transpiration insensible qui vous seroit si salutaire; vos esprits s'évaporeront, votre force virile s'épuisera, l'humide radical qui donne de la souplesse à vos muscles se desséchera; vous altérerez votre santé, et vous attirerez vingt ans plutôt sur vous toutes les infirmités de la vieillesse. O mon oncle! mon cher oncle... mon cher oncle Tobie!...

CHAPITRE XXXI.

_Le feu prend._

Un homme qui entend seulement un peu l'art d'écrire, doit voir qu'après l'apostrophe animée que je viens de faire à mon oncle Tobie, il ne m'étoit plus possible de continuer ma narration. Ce que j'aurois dit eût paru froid, insipide.--Aussi ai-je mis fin, sur-le-champ, à mon chapitre. Je n'étois pourtant qu'au milieu de mon histoire! Mais on n'y perdra rien.

Les écrivains de ma trempe ont un privilége qui leur est commun avec les peintres. Lorsqu'une copie trop exacte d'un portrait pourroit rendre le tableau moins frappant, ils choisissent le moindre mal; ils trouvent qu'ils sont plus excusables de manquer à la vérité qu'à sa beauté.--Cela souffre peut-être quelque restriction; mais qu'importe? Je n'ai fait cette comparaison que pour laisser un peu réfroidir mon apostrophe, et je m'embarrasse fort peu du jugement que le public portera de la comparaison.

Mon oncle Tobie, à la fin de la troisième année, voyant que le paramètre et le semi-paramètre de la section conique irritoient trop sa blessure, quitta, avec un peu d'humeur, l'étude de l'artillerie.--Mais ne croyez pas que ce fût pour s'abandonner au repos et à l'oisiveté. Il se livra tout entier à la partie pratique des fortifications, dont l'agrément le captiva avec une force redoublée, comme celle d'un ressort long-temps comprimé.--

Mon oncle Tobie, qui, jusqu'alors avoit eu pour habitude de changer de chemise tous les jours, commença dans ce temps à en changer moins régulièrement. Son barbier venoit très-souvent en vain. A peine donnoit-il le temps à son chirurgien de panser sa blessure. Son esprit étoit si occupé ailleurs, il étoit si étendu sur d'autres objets, qu'il lui demandoit très-rarement comment elle alloit; mais l'éclair n'est pas plus prompt. Une étincelle qui tombe sur un baril de poudre ne fait pas une plus subite explosion. Tout-à-coup voilà mon oncle Tobie qui commence à soupirer après sa guérison, qui se plaint à mon père, qui querelle le chirurgien.--Il l'entend monter un matin;... aussitôt il ferme ses livres, cache ses instrumens, et lui reproche avec aigreur la lenteur de son rétablissement. Combien y a-t-il que j'en devrois être quitte! combien de douleurs! quelle contrainte d'être obligé de garder ma chambre pendant quatre années entières! Ah! sans l'amitié du meilleur des frères, ajouta-t-il, sans le courage qu'il m'inspire, il y a long-temps que j'aurois succombé à mes malheurs.

Mon père étoit présent, et mon oncle mettoit tant d'énergie à ses plaintes, que mon père en versa des larmes.--C'est ce qu'on n'attendoit pas. Mon oncle Tobie n'étoit pas naturellement éloquent: cela n'en fit que plus d'effet. Le chirurgien en demeura confus.--Ce n'est pas que le malade n'eût bien raison de s'impatienter; mais cette impatience étoit également inattendue. Il y avoit quatre ans que le chirurgien le soignoit, et jamais il ne lui étoit échappé, pendant ce temps, le moindre mécontentement:--il avoit toujours été la soumission et la patience même.

Nous perdons quelquefois le droit de nous plaindre, en différant de le faire.--Mais alors nous triplons de force... Le chirurgien en fut étourdi, et son étonnement augmenta, lorsqu'il vit que mon oncle ne finissoit pas ses reproches et ses lamentations; qu'il vouloit être guéri sur-le-champ, et que, s'il ne l'étoit pas, il enverroit chercher le chirurgien du roi pour achever sa besogne.

Le désir de la vie et de la santé est si naturel à l'homme! l'envie de respirer librement le grand air est une passion qui le quitte si peu! Mon oncle Tobie en étoit aussi dominé que tous ceux de son espèce. Il n'étoit donc pas surprenant qu'il désirât sa guérison, ni qu'il souhaitât prendre l'air après une si longue captivité.--Mais, je vous l'ai déjà dit, rien ne se faisoit, rien ne s'opéroit dans ma famille comme dans les autres. Le temps où les désirs de mon oncle se manifestèrent, la manière dont il les fit éclater, avoit sûrement quelque raison particulière. Eh! oui, sans doute; mais cela se développera dans le chapitre suivant. J'avoue qu'il sera temps alors de revenir écouter, au coin du feu, la fin de la phrase de mon oncle Tobie.--

CHAPITRE XXXII.

_Trim._

Lorsqu'une passion tyrannise un homme, ou, ce qui est la même chose, lorsqu'il se laisse emporter par son _dada_ chéri, la raison, la prudence n'ont plus d'empire sur lui; elles l'abandonnent.

La blessure de mon oncle Tobie se guérissoit. Dès que le chirurgien fut revenu de sa surprise, et qu'il lui eut laissé la liberté de parler, il lui dit qu'elle commençoit à prendre du vif, et que si par hasard il ne survenoit point d'autres exfoliations, il espéroit qu'elle seroit cicatrisée dans cinq ou six semaines... Le son d'autant d'olympiades, six heures auparavant, eût porté dans l'esprit de mon oncle Tobie l'idée d'un temps plus court. Mais la succession de ses pensées étoit devenue si rapide, il étoit si impatient d'exécuter le dessein qu'il avoit formé... Ma foi! il n'y eut plus moyen; et sans consulter davantage qui que ce fût au monde, ce qui, par parenthèse, est fort bien fait, quand on est déterminé à ne prendre l'avis de personne; mon oncle Tobie, sans hésiter, ordonna à son domestique Trim de faire des paquets de linge et de charpie, de louer un carrosse à quatre chevaux, et de le faire trouver à la porte à midi précis. C'étoit l'heure où il savoit que mon père seroit à la bourse. Ainsi, point d'obstacles à essuyer. Trim ne se fit pas répéter l'ordre. De son côté, mon oncle Tobie laissa un billet de banque sur la table pour payer le chirurgien. Il écrivit à mon père une lettre de tendres remercîmens; et cela fait, mon oncle Tobie, soutenu, d'un côté, par sa béquille, et soulevé de l'autre par Trim, monta en carrosse avec ses cartes, ses livres de fortifications, ses règles, ses compas, et partit pour son domaine de Shandy.

Un départ aussi précipité avoit une raison: la voici.

La table qui étoit dans la chambre de mon oncle Tobie, étoit un peu petite pour le grand nombre de cartes, de livres et d'instrumens dont elle étoit chargée. En étendant la main pour prendre sa tabatière, il fait glisser son grand compas. Il veut se baisser pour ramasser le compas, et son étui de mathématique tombe avec les mouchettes. Autre malheur! Il veut attraper les mouchettes pendant qu'elles tombent, et il ne réussit qu'à pousser par terre Blondel, et le comte de Pagan sur Blondel.

Un homme impotent, tel qu'étoit mon oncle, ne pouvoit pas remédier à tant d'accidens de lui-même. Il sonna son domestique Trim.--Vois ce désordre, Trim, lui dit mon oncle.--Il faut nécessairement, Trim, que j'aie une table plus grande. Ne pourrois-tu pas prendre ma règle, et mesurer la longueur et la largeur de celle-ci, et m'en faire faire une autre deux fois plus longue et deux fois plus large? Oui, monsieur, répliqua Trim, et cela sera même bientôt fait. Mais j'espère, ajouta-t-il, que monsieur se portera bientôt assez bien pour aller à sa maison de campagne... Monsieur se plaît tant aux fortifications, qu'il pourroit s'y amuser à merveille! Trim avoit été caporal dans la compagnie de mon oncle. Ce n'étoit pas son vrai nom; il s'appeloit James Buttler; mais on lui avoit donné ce sobriquet au régiment, et mon oncle Tobie ne l'appeloit jamais autrement, à moins qu'il ne fût fâché contre lui.

Un coup de feu qu'il reçut au genou gauche, à la bataille de Lauden, deux ans avant l'affaire de Namur, l'avoit mis hors d'état de servir. Il étoit adroit, et on l'aimoit dans le régiment. Mon oncle Tobie le prit pour domestique, et l'on peut dire qu'il lui fut très-utile. Il lui avoit servi à-la-fois de valet, de palefrenier, de barbier, de cuisinier, de tailleur, et de garde-malade en campagne, et en quartier d'hiver, et depuis, il l'avoit toujours servi avec beaucoup d'affection et de fidélité.

Mon oncle Tobie l'aimoit; leurs connoissances réciproques avoient même fortifié l'attachement qu'ils avoient l'un pour l'autre. Trim, attentif aux discours de son maître sur les fortifications, avoit fait des progrès dans la science: il lisoit, avec cela, les mêmes livres que mon oncle; il observoit ses plans, ses marches, ses combinaisons.--Le garçon de cuisine de mon père, et la femme de chambre de ma mère le croyaient pour le moins aussi instruit que mon oncle Tobie lui-même.

Je n'ai plus qu'un coup de pinceau pour achever le caractère du caporal Trim: c'est la seule ombre qu'il y ait à son tableau. Mais enfin, Trim avoit ce défaut: il aimoit à donner des conseils, ou plutôt, il aimoit à s'écouter parler.--Avouons pourtant qu'il étoit si respectueux, si soumis, qu'on pouvoit aisément le tenir dans le silence, quand il n'avoit pas commencé à discourir. Mais si malheureusement on lui permettoit une fois d'ouvrir la bouche, il n'y avoit point de fin; rien ne pouvoit arrêter la volubilité de sa langue. Son habitude étoit d'entre-mêler toujours ses discours du titre ou de la qualité de ceux à qui il parloit, et il ne parloit qu'à la troisième personne. A dire vrai, Trim étoit assommant. Cependant son respect plaidoit si fortement en faveur de son élocution, qu'il n'étoit pas possible de se fâcher.--D'ailleurs, mon oncle ne se trouvoit que rarement incommodé de sa manière de parler; plus rarement encore se fâchoit-il contre lui... Il aimoit l'homme, et mon oncle, mon oncle Tobie ne regardoit un domestique fidelle, que comme un humble ami. Il ne pouvoit pas prendre sur lui de le faire taire. Tel étoit donc le caporal Trim, et tel étoit aussi mon oncle Tobie vis-à-vis de lui.

Si je l'osois, continua Trim, je dirois sur cela mon avis à monsieur; je lui expliquerois avec franchise ma façon de penser. Dis, Trim, dis, reprit mon oncle Tobie; parle, parle sur ce sujet sans rien craindre.

En ce cas, continua Trim, en relevant ses cheveux, et en se tenant aussi droit que s'il eût marché à la tête de sa division.--

Eh bien! en ce cas, Trim, dit mon oncle Tobie...

Ma foi! monsieur, continua-t-il en avançant un peu sa jambe blessée, et en montrant de sa main droite un plan de Dunkerque qui étoit attaché à la tapisserie avec des épingles, ma foi! c'est qu'à mon avis tous ces ravelins, ces bastions, ces courtines, ces ouvrages à cornes que je vois là sur du papier, ne font qu'une bien triste figure. Quelle différence de ce que monsieur et moi pourrions faire, si nous étions seuls à la campagne! Il n'y auroit pas de comparaison. Pourvu que nous eussions seulement un demi-arpent de terre, je suis sûr que nous ferions des choses surprenantes.--Voilà l'été; c'est un charme. Monsieur seroit assis au grand air, pourroit, sans se fatiguer, me donner la... nographie...--l'Ichnographie, dit mon oncle.

De la ville ou de la citadelle qu'il jugeroit à propos d'assiéger... Et je me laisserois plutôt tuer sur le glacis, que de ne la pas fortifier selon ses intentions.--En effet, si monsieur daignoit me donner le dessein de la polygone avec ses lignes, ses angles, et cela d'une manière exacte...

Et c'est ce que je puis faire, dit mon oncle Tobie...

Je commencerois par le fossé, et si monsieur m'en désignoit la largeur, la profondeur...

Je le ferois à un cheveu près, Trim, s'écria mon oncle Tobie.

Je jeterois la terre vers la ville pour former l'escarpe, et du côté de la campagne pour faire une contr'escarpe.

Fort bien, Trim, dit mon oncle Tobie; tout cela est à merveille.

Et quand j'en aurois achevé les talus, à la satisfaction de monsieur, je disposerois le glacis de manière, en le couvrant de gazon, qu'il égaleroit les plus belles fortifications de Flandre.--Monsieur sait ce que c'est que des gazons, comment on doit les poser... Les murs, les parapets en doivent être garnis; il n'y a rien de meilleur que le gazon...

Tu as raison, Trim, les plus célèbres ingénieurs en font usage, dit mon oncle.

Monsieur sait bien qu'ils valent cent fois mieux qu'une façade de pierre ou de brique...

Je sais, dit mon oncle en remuant la tête, qu'ils valent mieux à certains égards.--Les boulets pénètrent et s'amortissent dans le gazon...

Et ne font point tomber de décombres, dit Trim.

Dans le fossé, dit mon oncle.

Qui le comblent, ajouta Trim.

Et facilitent le passage, reprit mon oncle.

A tout un bataillon... dit Trim...

Comme cela arriva à la porte Saint-Nicolas! s'écria mon oncle Tobie.

Monsieur entend mieux ces choses, dit Trim, que tous les officiers qui sont au service de sa majesté; et s'il vouloit abandonner le projet de la table pour aller à la campagne, je lui jure que je ferois sous ses ordres des fortifications où rien ne manqueroit. Les batteries, les fossés, les sappes, les palissades, que sais-je? Je suis sûr qu'on viendroit de vingt milles à la ronde voir ce que nous ferions...

Le rouge montoit au visage de mon oncle Tobie à chaque mot que disoit Trim. Mais qu'on ne croie pas que ce fût une rougeur de honte, de modestie ou de colère... Elle étoit de plaisir, de joie... Le projet de Trim l'animoit et le mettoit en feu... Trim, dit mon oncle Tobie, tu en as assez dit.

Nous pourrions commencer la campagne, dit Trim, le même jour que le roi sortiroit de quartier avec ses alliés... Nous écraserions, nous abymerions les villes avec autant d'aisance qu'eux... En voilà assez de dit, Trim, s'écria mon oncle Tobie... Il suffiroit, comme je l'ai déjà dit, que monsieur, assis dans son fauteuil, me donnât ses ordres... je... C'en est assez, Trim, n'en dis pas davantage! Le plaisir et l'amusement de monsieur... Mais ce n'est encore rien que cela; il respireroit un bon air; ce seroit un exercice agréable qui contribueroit à sa santé; sa blessure ne tiendroit pas un mois...

Je goûte ton projet, Trim; c'en est assez, dit mon oncle, en fouillant dans sa poche.

En ce cas, si monsieur le veut, j'irois, dès ce moment, acheter une bêche de pionnier, que nous emporterions avec nous... Je prendrois aussi une pelle, une pioche, une paire de... En voilà assez, Trim, dit mon oncle, tout extasié, et en levant une jambe. Il lui mit aussitôt une guinée dans la main... Trim, lui dit-il, va mon enfant, n'en dis pas davantage; va, mon garçon, va, descends sur-le-champ, et apporte-moi mon souper tout de suite.

Trim descend rapidement et remonte presque aussitôt avec le souper de son maître. Mais ce fut en vain. Le plan, les opérations, le zèle de Trim avoient frappé si fortement l'esprit de mon oncle Tobie, qu'il ne put ni boire ni manger. Trim, dit mon oncle Tobie, mets-moi au lit. Hélas! ce fut la même chose. L'imagination de mon oncle Tobie étoit si échauffée, qu'il ne put dormir. Plus il pensoit au projet de Trim, plus il étoit enchanté. Il s'en falloit encore plus de deux heures qu'on ne vît le jour, qu'il avoit déjà pris sa résolution. Il avoit concerté avec Trim tous les moyens de décamper, dès le lendemain, avec sûreté.