Part 11
Les digressions sont incontestablement la lumière, la vie, l'ame de la lecture.--Otez-les par exemple de ce livre, il seroit aussi bon de mettre le livre tout-à-fait de côté.--Une langueur accablante, une monotonie insipide régneroient à chaque page; il tomberoit des mains.--Rendez-les à l'auteur; il brille, il amuse, il se varie, il chasse l'ennui.
Le seul point est de savoir les manier adroitement, pour qu'elles soient utiles au lecteur et à l'auteur. On ne conçoit pas l'embarras qu'elles causent ordinairement à un écrivain.--Son sort est digne de pitié.--J'en vois qui commencent une digression, et j'observe que l'ouvrage dès ce moment est arrêté.--Continuent-ils le sujet principal? il n'y a plus de digression.
Voilà donc un ouvrage manqué, et il a fait suer sang et eau à l'insipide auteur.--Oh! ce n'est point ainsi que j'ai agi. J'ai tellement arrangé celui-ci dès le commencement, j'ai tellement combiné le sujet principal et les parties accessoires, j'ai si bien ménagé mes intersections, compliqué et entrelacé les mouvemens digressifs et progressifs, j'ai formé du tout un tel engrenage, que la machine en général n'a pas cessé de mouvoir et d'avancer.--Pas beaucoup, à la vérité: mais qui va toujours et long-temps, va loin; et s'il plaît à la source de tout bien de m'accorder de la santé et du courage, je pourrai continuer ces mêmes mouvemens pendant plus de quarante ans.
CHAPITRE XXV.
_Comment peindre mon oncle Tobie?_
En vérité, vous n'y pensez pas; cette idée est folle. Quoi! vous commenceriez ce chapitre par une absurdité? Eh! pourquoi pas? Tant de livres ne sont pas autre chose dans tout leur tissu! Oui, monsieur, je dis que si l'on fixoit le miroir de Momus dans le cœur humain, selon la direction que pourroit lui donner cet archi-critique, il s'ensuivroit d'abord que les plus sages, les plus graves, les plus fous et les plus légers d'entre nous, seroient forcés, chaque jour de leur vie, de payer, comme en Angleterre, la taxe qu'on a mise sur les fenêtres.
Ce miroir ainsi placé, il seroit aussi facile de saisir et de peindre le caractère d'un homme, que de voir dans une ruche, par le moyen d'un verre dioptrique, les opérations des mouches à miel. Son ame y paroîtroit à découvert. On observeroit tous ses mouvemens; ses artifices, ses caprices, ses vertus, ses vices, ses sensations, ses trémoussemens seroient au grand jour: rien n'échapperoit, et l'on n'auroit plus qu'à prendre la plume, et à écrire ce que l'on auroit vu. Mais un biographe sur la planète où nous sommes n'a pas cet avantage. Que n'est-elle comme Mercure! Nos calculateurs ont trouvé que la chaleur qui règne dans ce pays-là est égale à celle du fer rougi, et elle doit avoir, depuis long-temps, vitrifié le corps des habitans. Ce qui enveloppe leurs ames doit être aussi diaphane, aussi transparent que la glace du miroir le plus clair et le plus poli. Il n'y a du moins que le nœud ombilical, plus épais, qui en doive être excepté.--Le nœud ombilical?--Oui, madame, et cela est physique. Je défie à la philosophie la plus subtile de me démontrer le contraire. Mais hors ce point, plus sombre, ces ames doivent être tout-à-fait au bivac.--Je ne parle cependant que des jeunes ames. Celles dont les corps, parvenus à la vieillesse, sont plissés par les rides, ne sont pas de même. Les rayons du soleil, en les traversant, souffrent alors une réfraction monstrueuse, et ne reviennent à l'œil qu'après avoir parcouru une foule de lignes obliques et tortueuses qui empêchent qu'un homme ne puisse être vu.
Hélas! les hommes de Mercure sont presqu'alors comme les nôtres.--Nos esprits ne brillent certainement pas à travers le corps.--Il est enveloppé d'une étoffe épaisse et opaque, qui s'oppose à la perspicacité de l'œil le plus perçant; et que faire? Il faut absolument chercher d'autres moyens pour définir le caractère spécifique de chacun.
Combien n'en a-t-on pas imaginé? Les uns ont décrit leurs caractères avec des instrumens à vent.--Virgile en parle dans ses aventures de Didon et d'Enée; mais ce moyen est aussi trompeur que le souffle de la renommée: il n'annonce qu'un génie resserré.--Je n'ignore pas que les Italiens, par le _fortè_ et le _piano_ d'un instrument à vent dont ils se servent, et qu'ils disent infaillible, se vantent d'atteindre à une exactitude mathématique dans la description d'une espèce particulière de caractère qui se trouve parmi eux.--Je n'ose dire ici le nom de l'instrument: nous l'avons parmi nous, et cela suffit; mais ne vous en servez jamais pour dessiner.
Ceci est énigmatique.
Et je lui ai donné cette tournure à dessein pour le peuple.
C'est la raison, madame, qui m'engage à vous prier de lire cet endroit avec rapidité. Je ne voudrois pas que vous vous arrêtassiez à faire des recherches dans votre imagination.
Les médecins?... Mais à quoi leur sert la curieuse avidité qu'il montrent à considérer certaines choses? il faudroit au moins qu'ils prissent aussi une esquisse des replétions des hommes qui passent par leurs mains... Ce n'est pas assez d'examiner ce qui s'échappe: avis à la faculté. Ses doctes soutiens pourroient peut-être parvenir, avec ces précautions, à tracer des caractères passables.
Mais je trouve un inconvénient à cette méthode.--Les exhalaisons qui, dans un des procédés, s'éleveroient de la palette, pourroient bien rendre la tâche plus pénible, et forcer le savant artiste à détourner ses yeux.
Voilà bien des expédiens: mais il y a beaucoup de personnes qui n'en veulent pas. Ce n'est point parce qu'elles trouvent, pour réussir, des ressources dans la fécondité de leur génie. Leurs maîtres dans l'art de la pentagraphie, leur ont découvert des _manières de faire_ particulières, et il leur est bien plus commode de les suivre, que de se donner la peine d'en chercher d'autres.--Observez cependant que ces copistes serviles sont vos plus grands historiens.
Voyez d'abord celui-ci. Il est occupé à tirer un caractère dans toute son étendue naturelle, mais dans une attitude opposée à la lumière.--Il gêne, il défigure la personne qu'il veut peindre.
Cet autre vous tient dans la chambre obscure, et vous êtes sûr qu'il ne vous représente qu'avec quelques-unes de vos attitudes les plus ridicules.--Il vous contrefait, vous mutile...
Oh! que ce n'est point ainsi que j'agirai pour vous décrire le caractère de mon oncle M. Tobie Shandy! Je donnerois, moi, dans ces erreurs? Non, non. Aussi suis-je bien résolu de n'emprunter le secours d'aucune machine pour le peindre.--Je ne souffrirai point que mon pinceau se laisse diriger par aucun des instrumens à vent qui aient jamais soufflé en deçà ou au-delà des Alpes.--Je ne déroberai rien à son médecin. Mais son cheval de course, son _dada_, son cher _califourchon_, ou, pour parler sans figure, ses caprices, c'est là ce qui me servira à le caractériser.
CHAPITRE XXVI.
_Nous y viendrons._
Que ne suis-je moins sûr que le lecteur s'impatiente de connoître le caractère de mon oncle Tobie?--Je commencerois par le convaincre qu'il n'y a point de meilleur moyen, pour réussir à le faire connoître, que celui que j'ai choisi.
Je ne peux pas dire que les actions réciproques d'un homme et de son califourchon se fassent de la même manière que l'ame et le corps agissent l'un sur l'autre. Cependant il y a entre eux une espèce de communication qui y ressemble beaucoup, et cela s'opère peut-être à la manière de l'électricité des corps.--Les parties les plus subtiles et les plus déliées du cavalier s'échauffent, s'exaltent et touchent immédiatement au bâton, et le cavalier, dans un long voyage, et par une longue friction, est lui-même pénétré à son tour de ce qui s'exhale de son _dada_ chéri: vous voyez, mon ami, ce qui en résulte.--Si l'on peut faire une description exacte de la nature de l'un, les notions que l'on peut prendre sur l'autre, sont sûres.
_Or, est-il_, que le califourchon que montoit mon oncle, étoit, selon moi, plus qu'un autre, digne d'être décrit à cause de sa singularité.--On auroit effectivement pu aller d'Yorck à Douvres, de Douvres à Penzance, et de Penzance encore une fois à Yorck, sans rencontrer son pareil sur la route; et si par hasard on en eût aperçu quelqu'un qui eût seulement de son air, il auroit fallu s'arrêter pour le contempler, quelque pressé qu'on eût été.--Sa démarche, sa figure étoient si singulières, si extraordinaires, il ressembloit si peu dans son espèce à quelqu'autre espèce que ce soit, qu'on auroit aisément douté de ce que c'étoit. Mais, à la mode de ce philosophe qui, pour renverser le système de ce fou de Zénon d'Elée, qui nioit qu'il y eût du mouvement, ne fit que marcher devant lui, mon oncle Tobie, pour prouver que son califourchon étoit réellement un califourchon, ne se servoit d'autre argument que de monter dessus et de le faire courir.--Il laissoit aux passans à décider le point en question.
Mon oncle Tobie le montoit avec tant de plaisir... Il portoit si bien mon oncle Tobie, qu'il s'inquiétoit fort peu de ce que le monde disoit et pensoit de lui à ce sujet.
Mais il est temps cependant, ou jamais, que je vous en fasse la description.--Une chose encore pourtant avant tout!--Souffrez que je vous apprenne comment mon oncle Tobie en fit l'acquisition. J'aime à procéder régulièrement dans ce que je fais.
CHAPITRE XXVII.
_Un peu de patience._
La blessure que mon oncle Tobie reçut dans l'aine, au siége de Namur, le rendit absolument incapable de servir; on le renvoya en Angleterre pour se faire guérir.--
Il se trouva réduit à passer quatre années entières, tantôt dans son lit, tantôt dans sa chambre.--Il souffroit horriblement.--Les exfoliations successives de l'os pubis, et du bord extérieur du coxendis, étoient la cause, madame, des douleurs aiguës qu'il ressentoit.--Ces deux os avoient été terriblement brisés, et l'irrégularité de la pierre détachée du parapet, y avoit autant contribué que sa grosseur, quoiqu'elle fût très-grosse;--ce qui faisoit dire au chirurgien que la pesanteur de la pierre avoit fait plus de tort à l'aine de mon oncle Tobie, que la force avec laquelle elle l'avoit frappé.--Et c'est un grand bonheur, ajoutoit-il.
C'est dans ce temps-là que mon père commençoit à monter sa maison de commerce à Londres.--Les deux frères étoient unis par l'amitié la plus cordiale.--Mon père craignit que mon oncle Tobie ne fût pas si bien soigné ailleurs que chez lui, et il lui céda le plus beau et le plus commode de ses appartemens... Mais ce qui marquoit encore son affection, c'est qu'il ne venoit pas un ami, pas une connoissance à la maison, qu'il ne les menât voir son frère Tobie, pour le dissiper et l'amuser par leurs propos.
L'histoire de la blessure d'un militaire en soulage la douleur.--C'étoit du moins l'idée de tous ceux qui venoient voir mon oncle, et la conversation se tournoit presque toujours sur ce sujet;--ensuite sur le siége.--
On s'imagine bien que ces discours plaisoient beaucoup à mon oncle. Il est même sûr que sans quelques embarras imprévus qu'ils lui causèrent, il en auroit reçu beaucoup de soulagement; mais ces contre-temps furent terribles.--Ils augmentèrent sa douleur; sa guérison fut prolongée de plus de trois ans, et s'il n'avoit heureusement trouvé lui-même un expédient pour se tirer d'affaire, ils l'auroient fait descendre dans le tombeau.--
Il vous est sûrement impossible de deviner de quelle nature étoient ces embarras cruels de mon oncle Tobie.--Si vous le pouviez, j'en rougirois, et ce n'est ni en parent, ni en homme, ni en femme.--J'en rougirois comme auteur.--Je suis si flatté de ce que le lecteur, jusqu'à présent, n'a pu prévoir la moindre chose de ce que j'allois dire!--Et quelle honte ne seroit-ce pas pour moi si je lui préparois le moyen d'être plus pénétrant. Je suis, sur ce point, d'une humeur si singulière, si délicate, si susceptible, que je déchirerois la page que je vais écrire, si vous pouviez seulement, monsieur, faire une conjecture probable sur ce que j'y dirai. Mais qu'ai-je à craindre? Sais-je moi-même ce qui sortira de ma plume?--
CHAPITRE XXVIII.
_Enfin nous y voilà._
Oui et non; c'est selon ce que vous lui voulez, disoit Sganarelle.--La réponse étoit équivoque, et le drôle avoit apparemment voyagé en Gascogne ou en Irlande. Pour moi, monsieur, je vous demande, dans les mêmes termes, une réponse qui ait un peu plus de franchise. Avez-vous lu l'histoire des guerres du roi Guillaume, ou ne l'avez-vous pas lue? Mais si je vous disois oui? En ce cas, je... Mais si c'étoit non? Point de biais, je vous prie.--Au reste, si vous l'avez lue, je ne fais simplement que vous rappeler, et si vous ne l'avez pas lue, je vous apprends qu'une des plus mémorables attaques du siége de Namur se fit par les Anglois et les Hollandois, sur la pointe de la contr'escarpe avancée au-devant de la porte Saint Nicolas.--Rien n'est peut-être plus intéressant. La pointe de la contr'escarpe couvroit la grande écluse, et les Anglois se trouvèrent exposés à tous les dangers du feu qui partoit de la contre-garde et du demi-bastion de Saint-Roch.--Je vous assure qu'il n'y faisoit pas bon. Le succès de cette chaude dispute fut que les Hollandois se logèrent dans la contre-garde;--les Anglois de leur côté s'emparèrent du chemin couvert de la porte Saint-Nicolas. Les officiers françois, l'épée à la main, sur le glacis, et avec toute la bravoure qu'ont des officiers françois, s'opposèrent inutilement à cette impétuosité de courage.--La contre-garde et le chemin couvert furent emportés; les gazettes en parlèrent dans le temps.
Mais des gazettes ne sont que des gazettes. Mon oncle Tobie avoit été témoin oculaire de cette action, et cela valoit bien mieux.--Il n'étoit jamais plus éloquent, plus exact, plus minutieux dans ses détails, que quand il en faisoit la relation. On dit que l'on exprime bien ce que l'on conçoit bien. C'étoit cependant là l'embarras de mon oncle Tobie. Un autre n'en eût peut être pas eu; mais lui vouloit faire suivre à ses auditeurs les progrès de l'attaque, depuis le commencement jusqu'à la fin. Il étoit par conséquent obligé de leur parler de scarpe, de contr'escarpe, de glacis, de chemin couvert, de demi-lune, de ravelin, et c'étoit-là où il s'embrouilloit. Comment leur faire saisir la différence qu'il y avoit entre tous ces ouvrages? La difficulté d'être intelligible et de leur donner des idées claires, lui causoit des peines inexprimables; et si mon cher oncle Tobie ne murmuroit pas contre la pauvreté de la langue, il se faisoit au moins des reproches de ne pas la savoir assez bien.
Les amateurs qui en parlent, confondent souvent les termes eux-mêmes, et mon oncle Tobie ne devoit pas se fâcher si fort; mais il auroit voulu ne point ennuyer ceux qui l'écoutoient.
Il est sûr qu'à moins qu'ils n'eussent beaucoup de pénétration, ou qu'il ne fût lui-même dans une heureuse veine, il lui étoit presque impossible de n'être pas obscur.
L'endroit surtout qui le désoloit le plus, étoit l'attaque de la contr'escarpe de la porte Saint-Nicolas. Cet ouvrage s'étendoit depuis le bord de la Meuse jusqu'à la grande écluse, et le terrain, dans cet espace, étoit de tous côtés si entre-coupé de digues, de tranchées, de fossés, d'éclusettes... Oh! c'est-là qu'il se trouvoit perdu, arrêté, sans savoir de quel côté il pourroit aller et venir, s'il avanceroit, s'il reculeroit... Dans cette situation critique, il étoit souvent forcé d'abandonner son récit.
Le chagrin que ces contre-temps lui causoient ne peut se concevoir. Mon père, par amitié pour lui, faisoit circuler sans cesse de nouvelles connoissances et de nouveaux curieux dans son appartement. On lui parloit de sa blessure. De sa blessure, on passoit au siége, et du siége à ses particularités; et si tout cela amusoit mon oncle Tobie, mon oncle Tobie ne s'en trouvoit pas moins désespéré de ne pouvoir faire comprendre ce qu'il vouloit dire.
Ce n'est pas cependant qu'il manquât de présence d'esprit. Il savoit tout aussi bien qu'un autre conserver toutes les apparences: mais quand il ne pouvoit sortir du ravelin sans entrer dans la demi-lune, ni quitter le chemin couvert sans passer dans la contr'escarpe, ni franchir la digue sans courir le risque de tomber dans le fossé, on conçoit qu'il avoit bien des raisons de se chagriner, et de murmurer intérieurement. Ces petits accidens, par malheur, lui arrivoient fort souvent.
Si vous n'avez pas lu Hippocrate, ô mon cher lecteur! je ne doute point que des déplaisirs aussi minces ne vous paroissent des bagatelles; mais ne prononcez point, s'il vous plaît, sans connoissance de cause. On juge presque toujours mal quand on n'est pas instruit.--Lorsqu'on sait un peu son Hippocrate, ou que l'on connoît seulement le docteur T... on sait de reste que les passions et les affections de l'esprit ont les plus grandes influences sur la digestion. Pourquoi, je vous prie, n'en auraient-elles pas aussi-bien sur une blessure, que sur un dîner?... C'étoit ce qu'éprouvoit mon oncle Tobie. Les paroxismes, les redoublemens aigus de la douleur augmentoient à toutes les heures du jour, par le désagrément de ne pouvoir s'expliquer aussi bien qu'il l'auroit désiré.
Il avoit beau faire, sa philosophie lui refusoit sur ce point ses secours; peut-être même ne les souhaitoit-il pas.
Enfin, après trois mois de peines, il résolut de s'en débarrasser d'une manière ou d'autre.
Un matin, qu'il étoit couché sur le dos, seule attitude que sa blessure dans l'aine lui permettoit de prendre, il lui vint tout-à-coup une idée. C'est que, s'il pouvoit trouver une exacte et ample description des fortifications de la ville et de la citadelle de Namur et des environs, cette découverte le soulageroit infiniment. Les environs surtout étoient de conséquence. C'est à trente toises de l'angle tournant de la tranchée, vis-à-vis de l'angle saillant du demi-bastion de Saint-Roch, qu'il avoit reçu sa blessure. Quel plaisir pour lui, quand il en seroit-là, de pouvoir ficher une épingle dans l'endroit même où la pierre l'avoit frappé!
Ce qu'il désiroit lui réussit. Il eut une belle carte; et délivré dès ce moment d'une multitude d'explications aussi pénibles que difficiles, il n'eut presque autre chose à faire que des démonstrations.--Mais le gain le plus agréable, le plus précieux qu'il y fit, fut un goût décidé pour l'architecture militaire... Il ne pensoit, ne lisoit, ne parloit que de fortifications.--Les fortifications devinrent sa marotte chérie.--C'étoit son ame, sa vie.
CHAPITRE XXIX.
_Ce qu'on a déjà vu._
J'aime assez le dieu Comus; je loue les bienfaisantes ames qui lui font des sacrifices, et qui invitent leurs amis à y participer.--Vive la bonne chère! vive le bon vin! et vive le bon feu, quand il fait froid!--Avec tout cela, cependant, il faut de la précaution. Je connois des gens, qui, faute de savoir arranger les choses, ne font la dépense d'un repas, que pour se faire moquer d'eux, et donner prise aux sarcasmes. C'est ordinairement de ceux qui n'y sont pas invités que viennent les épigrammes: ils cherchent à se venger par le ridicule, du petit chagrin d'avoir été oubliés. Mais bien souvent aussi elles partent d'un convive. Ayez plus d'attention pour les autres que pour lui; s'il est enclin à la critique, soyez sûr qu'il se dédommage de cette préférence pendant le temps même qu'il dîne à vos dépens.--Rien n'est si sot que de s'exposer à ces disgrâces.
Il est si facile de les éviter!... Faites comme moi, mes amis. On n'a pas toujours des cartes toutes prêtes, pour inviter M. un tel, et M. un tel et M. un tel... Mais en revanche, j'ai toujours eu une demi-douzaine de couverts de plus pour les survenans; et vienne qui pourra, il est bien reçu. Je fais ma cour ensuite à tous... Soyez les bien arrivés, messieurs. Je vous baise les mains; je suis enchanté de vous voir; il n'y a point de compagnie qui me fasse plus de plaisir.--Agissez, je vous prie, sans façon; vous êtes ici chez vous: point de gêne. Allons, mettons-nous à table, buvons frais, et vive la joie!
Six couverts surnuméraires! Un de plus, me disois-je, ne seroit pas inutile, et j'étois tenté de pousser ma complaisance jusques-là. Mais un jour que la demi-douzaine étoit remplie, un de mes amis me dit que la chose étoit assez bien... Ce n'étoit point un de ces railleurs de profession; mais il l'étoit par caractère... Eh bien! eh bien! dis-je, votre éloge ne m'excite que davantage. J'aurai le couvert de plus à la première occasion, et l'année prochaine, Dieu aidant, j'en aurai un plus grand nombre...
Mais, monsieur, comment se peut-il que M. Tobie Shandy, votre oncle, un vieux militaire, et qui, selon vous-même, n'étoit pas un idiot, eût la tête si lourde, si embarrassée, si...?... Que vous importe?... Ma foi! allez-y voir.
C'est ainsi, monsieur le critique, que je pourrois vous répondre; mais je sens que cette réponse ne seroit pas honnête. Elle ne peut d'ailleurs convenir qu'à un homme qui n'a pas la force de donner une raison claire et satisfaisante des choses, ou qui ne peut pas approfondir les causes premières de l'ignorance et de la confusion qui règnent dans l'esprit humain.--Que mon oncle Tobie l'eût faite, à la bonne heure. Elle pouvoit lui convenir. Il étoit militaire; il avoit du courage, de la bravoure; et telle qu'elle fût, il pouvoit la faire trouver bonne.--Mais mon oncle Tobie, dans ces sortes d'occasions, ne répondoit ordinairement qu'en sifflant son air favori, son cher _Lila-Burello_, et je gage que c'eût été là sa réponse... Mais je l'avoue, j'en conviens, je le répète, cette réponse ne me convenoit pas.--Il est bien clair effectivement que j'écris en homme qui a de l'érudition. Mes comparaisons, mes allusions, mes commentaires, mes métaphores... tout cela sent l'érudition. Ne faut-il pas que je soutienne mon caractère, et que je le contraste d'une manière convenable? Que deviendrois-je, mon Dieu? Je serois, monsieur, un homme perdu, si je me démentois. Au moment où je tâcherois de prévenir le babil indiscret d'un critique, deux autres se prépareroient à me tomber sur le dos.--Et voilà pourquoi je réponds ainsi.--
--Dites-moi, je vous prie, monsieur, si dans le nombre des livres, dont la lecture vous a occupé, vous avez lu l'essai de Lock sur l'entendement de l'esprit humain?--Ne me répondez pas, de grâce, avec trop de précipitation.--Je connois une foule de gens qui citent ce livre, sans l'avoir jamais lu.--J'en connois une foule d'autres qui l'ont lu sans l'entendre.--Il se pourroit, sans miracle, que vous fussiez même dans le dernier cas... Je n'écris, comme vous savez, que pour instruire. Eh bien! je vous dirai, en trois mots, ce que c'est que ce livre... C'est une histoire... Une histoire? Oui, monsieur. Mais de qui? de quoi? de quand?... Doucement! quelle pétulance! C'est l'histoire de ce qui se passe dans l'esprit humain.--Ecoutez à présent un avis. Si vous avez vous-même l'esprit, lorsque vous parlerez de ce livre, d'en dire autant que je viens de vous en dire... Autant?... Vous entendez?... Je ne dis pas plus; cela vous suffira, croyez-moi, pour figurer passablement dans une assemblée de métaphysiciens.
--Que ceci, pourtant, ne soit dit qu'en passant!--
Mais si vous voulez vous hasarder à me tenir compagnie, si vous voulez vous enfoncer dans les profondeurs de cette matière, je vous y ferai faire de grandes découvertes. Vous apprendrez d'abord que l'obscurité et la confusion qui règnent dans l'esprit de l'homme, ont trois causes.