Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1

Chapter 8

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Cent mille ouvriers travaillaient à cet ouvrage, et de trois mois en trois mois un pareil nombre leur succédait. Dix années entières furent employées à couper les pierres, soit dans l'Arabie, soit dans l'Éthiopie, et à les voiturer en Égypte; et vingt autres années à construire ce vaste édifice, qui au-dedans avait une infinité de chambres et de salles. On avait marqué sur la pyramide, en caractères égyptiens, ce qu'il avait coûté simplement pour les aulx, les poireaux, les ognons, et autres pareils légumes fournis aux ouvriers, et cette somme montait à seize cents talents d'argent,[41] c'est-à-dire, quatre millions cinq cent mille livres; d'où il était facile de conjecturer combien pour tout le reste la dépense était énorme.

[Note 41: 8,800,000 francs, s'il s'agit de talents attiques; ce qui est douteux.--L.]

Telles étaient les fameuses pyramides d'Égypte, qui, par leur figure, autant que par leur grandeur, ont triomphé du temps et des barbares. Mais, quelque effort que fassent les hommes, leur néant paraît partout. Ces pyramides étaient des tombeaux, et l'on voit encore aujourd'hui, au milieu de celle qui était la plus grande, un sépulcre[42] vide, taillé tout entier d'une seule pierre, qui a de largeur et de hauteur environ trois pieds, sur un peu plus de six pieds de longueur. Voilà à quoi se terminaient tant de mouvements, tant de dépenses, tant de travaux imposés à des milliers d'hommes pendant plusieurs années, à procurer à un prince, dans cette vaste étendue et cette masse énorme de bâtiments, un petit caveau de six pieds. Encore les rois qui ont bâti ces pyramides n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y être inhumés, et ils n'ont pas joui de leur sépulcre. La haine publique qu'on leur portait, à cause des duretés inouïes qu'ils avaient exercées contre leurs sujets en les accablant de travaux, les obligea de se faire inhumer dans des lieux inconnus, afin de dérober leurs corps à la connaissance et à la vengeance des peuples.

[Note 42: Strabon parle de ce sépulcre, liv. 17, p. 808.

= M. Belzoni, qui vient de pénétrer dans la seconde pyramide, y a trouvé également un tombeau.--L.]

[Marge: Diod. lib. 1, pag. 46.] Cette dernière circonstance, que les historiens ont soigneusement remarquée, nous apprend quel jugement nous devons porter de ces ouvrages si vantés dans l'antiquité. Il est raisonnable d'y remarquer et d'y estimer le bon goût des Égyptiens par rapport à l'architecture, qui les porta dès le commencement, et sans qu'ils eussent encore de modèles qu'ils pussent imiter, à viser en tout au grand, et à s'attacher aux vraies beautés, sans s'écarter jamais d'une noble simplicité, en quoi consiste la souveraine perfection de l'art. Mais quel cas doit-on faire de ces princes qui regardaient comme quelque chose de grand de faire construire, à force de bras et d'argent, de vastes bâtiments, dans l'unique vue d'éterniser leur nom, et qui ne craignaient point de faire périr des milliers d'hommes pour satisfaire leur vanité? Ils étaient bien éloignés du goût des Romains, qui cherchaient à s'immortaliser par des ouvrages magnifiques, mais consacrés à l'utilité publique.

[Marge: Lib. 36, cap. 12.] Pline nous donne en peu de mots une juste idée de ces pyramides en les appelant une folle ostentation de la richesse des rois, qui ne se termine à rien d'utile: _regum pecuniæ otiosa ac stulta ostentatio_; et il ajoute que c'est par une juste punition que leur mémoire a été ensevelie dans l'oubli, les historiens ne convenant point entre eux du nom de ceux qui ont été les auteurs d'ouvrages si vains: _inter eos non constat à quibus factæ sint, justissimo casu obliteratis tantæ vanitatis auctoribus_. En un mot, selon la remarque judicieuse de Diodore, autant l'industrie des architectes est louable et estimable dans ces pyramides, autant l'entreprise des rois est-elle digne de blâme et de mépris.

Mais ce que nous devons le plus admirer dans ces anciens monuments, c'est la preuve certaine et subsistante qu'ils nous fournissent de l'habileté des Égyptiens dans l'astronomie, c'est-à-dire dans une science qui semble ne pouvoir se perfectionner que par une longue suite d'années et par un grand nombre d'expériences. M. de Chazelles, en mesurant la grande pyramide dont nous parlons, trouva que les quatre côtés de cette pyramide étaient exposés précisément aux quatre régions du monde, et par conséquent marquaient la véritable méridienne de ce lieu[43]. Or, comme cette exposition si juste doit, selon toutes les apparences, avoir été affectée par ceux qui élevaient cette grande masse de pierres il y a plus de trois mille ans, il s'ensuit que, pendant un si long espace de temps, rien n'a changé dans le ciel à cet égard, ou (ce qui revient au même) dans les pôles de la terre, ni dans les méridiens. C'est M. de Fontenelle qui fait cette remarque dans l'éloge de M. de Chazelles.

[Note 43: Les savants Français ont trouvé que l'orientement de la pyramide n'est exact qu'à environ 18' près; ce qui est déjà une précision étonnante: car nos astronomes reconnaissent qu'il est fort difficile de tracer une méridienne de plus de 700 pieds de longueur, à 18' près, quand on ne peut se guider que sur des alignements. D'ailleurs, la difficulté de tracer une parallèle exacte à la base de la pyramide, dans l'état où se trouve ce monument, laisse encore beaucoup d'incertitude sur l'observation de M. de Chazelles et sur celle de M. Nouet. Toujours est-il certain que les Égyptiens savaient mettre une grande précision dans les travaux de ce genre.]

§ III. _Labyrinthe_.

[Marge: Herod. l. 2, cap. 148. Diod. lib. 1, pag. 42. Plin. l. 36, cap. 13. Strab. l. 17, pag. 811.] Ce que nous avons dit sur le jugement qu'on doit porter des pyramides peut être appliqué aussi au labyrinthe, qu'Hérodote, qui l'avait vu, nous assure avoir été encore plus surprenant que les pyramides. On l'avait bâti à l'extrémité méridionale du lac de Moeris, dont nous parlerons bientôt, près de la ville des Crocodiles, qui est la même qu'Arsinoé. Ce n'était pas tant un seul palais qu'un magnifique amas de douze palais disposés régulièrement, et qui communiquaient ensemble. Quinze cents chambres entremêlées de terrasses s'arrangeaient autour de douze salles, et ne laissaient point de sortie à ceux qui s'engageaient à les visiter[44]. Il y avait autant de bâtiments sous terre. Ces bâtiments souterrains étaient destinés à la sépulture des rois; et encore (qui le pourrait dire sans honte, et sans déplorer l'aveuglement de l'esprit humain?) à nourrir les crocodiles sacrés, dont une nation d'ailleurs si sage faisait ses dieux[45].

[Note 44: Dans une dissertation spéciale, j'ai essayé d'expliquer la construction de cet édifice étonnant (_trad. de Strabon_, tom. V, p. 407; et _Nouv. Annales des Voyages_, t. VI, pag. 133 et suiv.)]

[Note 45: Hérodote (II, § 148) dit que les souterrains _servaient de tombeau_ aux crocodiles sacrés, mais non pas qu'on les y nourrissait, ce qui, du reste, ne se concevrait pas facilement (Voyez Larcher, _traduction d'Hérodote_, tom. II, pag. 494).

L'erreur appartient à Bossuet, que Rollin copie en cet endroit: tout le paragraphe est tiré du Discours sur l'Histoire universelle.--L.]

Pour s'engager dans la visite des chambres et des salles du labyrinthe, on juge aisément qu'il était nécessaire de prendre la même précaution qu'Ariane fit prendre à Thésée, lorsqu'il fut obligé d'aller combattre le Minotaure dans le labyrinthe de Crète. Virgile en fait ainsi la description:

[Marge: Æneid. l. 5, v. 588.]

Ut quondam Cretâ fertur labyrinthus in altâ Parietibus textum cæcis iter ancipitemque Mille viis habuisse dolum, quà signa sequendi Falleret indeprensus et irremeabilis error.

[Marge: Lib. 6, v. 27, etc.]

Hîc labor ille domûs, et inextricabilis error. Dædalus ipse dolos tecti ambagesque resolvit, Cæca regens filo vestigia.

§ IV. _Lac de Moeris_.

[Marge: Herod. l. 2, cap. 149. Strab. l. 17, pag. 787. Diod. lib. 1, pag. 47. Plin. lib. 5, cap. 9. Pomp. Mela, [1. 1.9, 64.]] Le plus grand et le plus admirable de tous les ouvrages des rois d'Égypte était le lac de Moeris: aussi Hérodote le met-il beaucoup au-dessus des pyramides et du labyrinthe. Comme l'Égypte était plus ou moins fertile, selon qu'elle était plus ou moins inondée par le Nil, et que, dans cette inondation, le trop et le trop peu étaient également funestes aux terres, le roi Moeris, pour obvier à ces deux inconvénients, et pour corriger autant qu'il se pourrait les irrégularités du Nil, songea à faire venir l'art au secours de la nature. Il fit donc creuser le lac qui depuis a porté son nom. Ce lac, selon Hérodote et Diodore de Sicile, dont Pline ne s'éloigne pas, avait de tour trois mille six cents stades, c'est-à-dire cent quatre-vingts lieues, et de profondeur trois cents pieds. Deux pyramides, dont chacune portait une statue colossale placée sur un trône, s'élevaient de trois cents pieds au milieu du lac, et occupaient sous les eaux un pareil espace. Ainsi elles faisaient voir qu'on les avait érigées avant que le creux eût été rempli, et montraient qu'un lac de cette étendue avait été fait de main d'homme sous un seul prince.

Voilà ce que plusieurs historiens ont marqué du lac de Moeris, sur la bonne foi des gens du pays; et M. Bossuet, dans son Discours sur l'histoire universelle, rapporte ce fait comme incontestable. Pour moi, j'avoue que je n'y trouve aucune vraisemblance[46]. Est-il possible qu'un lac de cent quatre-vingts lieues d'étendue ait été creusé sous un seul prince? Comment et où transporter les terres? Pourquoi perdre la surface de tant de terrain? Comment remplir ce vaste espace du superflu des eaux du Nil? Il y aurait bien d'autres objections à faire. Je crois donc qu'on s'en peut tenir au sentiment de Pomponius Mela, ancien géographe, d'autant plus qu'il est appuyé par plusieurs relations modernes. Il ne donne de circuit à ce lac que vingt mille pas, qui font sept ou huit de nos lieues. [Marge: Mela, lib. 1. [9-64.]] _Moeris, aliquandò campus, nunc lacus, viginti millia passuum in circuitu patens[47]._

[Note 46: Rollin a raison, d'après l'estimation donnée par Bossuet. La difficulté diminue, si l'on fait attention aux mesures dont les anciens se sont servis en cette occasion.

Le _Birket-el-Kéroun_, lac que l'on reconnaît maintenant pour être l'ancien _Lac de Moeris_, est un bassin naturel, encaissé par des montagnes qui l'environnent de toutes parts: il a existé de tout temps; et les travaux de Moeris n'ont pu avoir pour objet que de l'agrandir, ou de le rendre plus profond en certains endroits; ils n'ont donc pas tout le merveilleux que les anciens auteurs se sont plu à leur attribuer.

Par sa constitution physique, le Birket-el-Kéroun n'a jamais pu éprouver d'autre changement dans ses dimensions que celui qui provient de l'élévation ou de l'abaissement des eaux du Nil. Il doit être aussi grand de nos jours qu'il l'était dans l'antiquité. Dans le temps de l'inondation, ce lac n'a que 105 milles géographiques, ou 35 lieues, de circonférence.

Or, les 3,600 stades d'Hérodote, dans le module du stade égyptien, valent 137 lieues(et non 180, comme le dit Rollin, d'après Bossuet), ce qui est précisément le quadruple de la grandeur véritable: et, comme nous voyons dans Strabon qu'en Égypte il y avait des schènes de 30, 60 et 120 stades (STRAB. XIV, pag. 804), c'est-à-dire, _doubles et quadruples_ les uns des autres, on peut supposer qu'Hérodote a fait ici quelque confusion de dimension, d'où il est résulté une mesure trop forte dans le rapport de 120 à 30, ou de 4 à 1. Ce genre de méprise, dont on pourrait rapporter ici d'autres preuves, explique naturellement une difficulté qu'on aurait beaucoup de peine à résoudre d'une autre manière.--L.]

[Note 47: Au lieu de _viginti millia_, Ciaconius et Isaac Vossius lisent _quingenta_, correction à laquelle conduit la leçon _quinquaginta_ que donnent des manuscrits et les anciennes éditions. Comme, en Égypte, le mille comprenait 7 stades 1/2, on voit que les 500 milles de Pomponius Mela représentent 500 x 7-1/2=3750 stades, ce qui revient à-peu-près aux 3600 stades d'Hérodote.--L.]

Ce lac communiquait au Nil par le moyen d'un grand canal, qui avait plus de quatre lieues[48] de longueur, et cinquante pieds de largeur. De grandes écluses ouvraient le canal et le lac, ou les fermaient selon le besoin.

[Note 48: 85 stades.=Diodore dit 80 stades (et non 85) de long (1; § 52); ce qui vaut 16,864 mètres; et 3 plèthres, ou 300 pieds égyptiens (105 mètres) de large.--L.]

Pour les ouvrir ou les fermer il en coûtait cinquante talents, c'est-à-dire cinquante mille écus[49]. La pêche de ce lac valait au prince des sommes immenses; mais sa grande utilité était par rapport au débordement du Nil. Quand il était trop grand, et qu'il y avait à craindre qu'il n'eût des suites funestes, on ouvrait les écluses; et les eaux, ayant leur retraite dans ce lac, ne séjournaient sur les terres qu'autant qu'il fallait pour les engraisser. Au contraire, quand l'inondation était trop basse et menaçait de stérilité, on tirait de ce même lac, par des coupures et des saignées, une quantité d'eau suffisante pour arroser les terres. [Marge: [lib. 17, p. 788.]] Par ce moyen les inégalités du Nil étaient corrigées; et Strabon remarque que, de son temps, sous Pétrone, gouverneur d'Égypte, lorsque le débordement du Nil montait à douze coudées, la fertilité était fort grande; et, lors même qu'il n'allait qu'à huit coudées, la famine ne se faisait point sentir dans le pays: sans doute parce que les eaux du lac suppléaient à celles de l'inondation par le moyen des coupures et des canaux[50].

[Note 49: S'il s'agit du talent attique, les 50 talents valent, non pas 150,000 fr., mais environ 300,000 fr.--L.]

[Note 50: Sans doute aussi parce que ce gouverneur avait fait curer les canaux (GOSSELIN, _Notes sur Strabon_, t. V, p. 316): car Strabon dit qu'avant Pétrone la famine se faisait sentir lorsque l'élévation du Nil n'allait qu'à 8 coudées (STRAB. XVII, pag. 788). Probablement ce gouverneur en agit ainsi par l'ordre d'Auguste; nous voyons en effet dans Aurélius Victor que ce prince fit creuser les canaux de l'Égypte, encombrés de limon, pour assurer la fertilité de ce pays (AUREL. VICT. C. I).--L.]

§ V. _Débordement du Nil_.

Le Nil est la plus grande merveille de l'Égypte. Comme il y pleut rarement, ce fleuve, qui l'arrose toute par ses débordements réglés, supplée à ce qui lui manque de ce côté-là, en lui apportant, en forme de tribut annuel, les pluies des autres pays; ce qui fait dire ingénieusement à un poëte que l'herbe chez les Égyptiens, quelque grande que soit la sécheresse, n'implore point le secours de Jupiter pour obtenir de la pluie:

Te propter nullos tellus tua postulat imbres, Arida nec pluvio supplicat herba Jovi[51].

[Note 51: Sénèque (_Nat. Quæst._ lib. 4, cap. 2) attribue ces vers à Ovide; mais ils sont de Tibulle [I, 7, 23].]

Pour multiplier un fleuve si bienfaisant, l'Égypte était coupée de plusieurs canaux d'une longueur et d'une largeur proportionnées aux différentes situations et aux différents besoins des terres. Le Nil portait partout la fécondité avec ses eaux salutaires, unissait les villes entre elles, et la mer Méditerranée avec la mer Rouge, entretenait le commerce au-dedans et au-dehors du royaume, et le fortifiait contre l'ennemi: de sorte qu'il était tout ensemble et le nourricier et le défenseur de l'Égypte. On lui abandonnait la campagne; mais les villes, rehaussées avec des travaux immenses, et s'élevant comme des îles au milieu des eaux, regardaient avec joie de cette hauteur toute la plaine inondée et en même temps fertilisée par le Nil.

Voilà une idée générale de la nature et des effets de ce fleuve si renommé chez les anciens. Mais une merveille si étonnante, et qui dans tous les siècles a fait l'objet de la curiosité et de l'admiration des savants, semble demander que j'entre ici dans quelque détail. J'abrégerai le plus qu'il me sera possible.

_Sources du Nil._

Les anciens ont mis les sources du Nil dans les montagnes appelées vulgairement les montagnes de la Lune, au dixième degré de latitude méridionale. Mais nos voyageurs modernes ont découvert que ces sources sont vers le douzième degré de latitude septentrionale[52]. Ainsi ils retranchent environ quatre ou cinq cents lieues du cours que les anciens lui donnaient. Il naît au pied d'une grande montagne du royaume de Goïame en Abyssinie. Ce fleuve sort de deux fontaines, ou de deux yeux, pour parler comme ceux du pays; le même mot en arabe signifiant _oeil_ et _fontaine_. Ces fontaines sont éloignées l'une de l'autre de trente pas, chacune de la grandeur d'un de nos puits ou d'une roue de carrosse. Le Nil est augmenté de plusieurs ruisseaux qui viennent s'y joindre; et, après avoir traversé l'Éthiopie en serpentant beaucoup, il se rend enfin en Égypte.

[Note 52: Dans la réalité, nous n'en savons pas plus à ce sujet que les anciens au temps d'Ératosthènes. Il reconnaissait deux affluents du Nil (STRAB. XVII, pag. 786), l'_Astaboras_, ou _Astosaba_ (Tacazzé), et l'_Astapus_ (Abawi): ces rivières entouraient l'île de Méroé avant de se jeter dans le Nil, qui est évidemment le _Bahr-el-Abyad_, ou rivière Blanche des modernes. Cette dernière descend des montagnes de _Dyre_ et _Tegla_, qui paraissent faire partie des montagnes de la Lune, appelées par les Arabes _Djebel-al-Qamar_. C'est en effet le _vrai Nil_, quoi qu'en aient dit les jésuites portugais et Bruce. On a maintenant toute raison de croire, d'après quelques récits des Arabes, qu'il existe une communication entre cette rivière et le Niger ou Joliba (_Annales des Voyages_, tom. XVIII, p. 342).

La source que décrit ici Rollin est celle de l'Abawi, que les jésuites ont pris pour le Nil, de même que Bruce, qui n'était pas fâché de passer pour avoir fait le premier cette prétendue découverte.--L.]

_Cataractes du Nil._

On appelle ainsi quelques endroits où le Nil fait des chutes, et tombe de dessus des rochers escarpés. Ce fleuve[53], qui d'abord coulait paisiblement dans les vastes solitudes de l'Éthiopie, avant que d'entrer en Égypte, passe par les cataractes. Alors devenu tout d'un coup, contre sa nature, furieux et écumant, dans ces lieux où il est resserré et arrêté, après avoir enfin surmonté les obstacles qu'il rencontre, il se précipite du haut des rochers en bas, avec un tel bruit, qu'on l'entend à trois lieues de là.

[Note 53: «Excipiunt eum (Nilum) cataractæ, nobilis insigni spectaculo locus.... Illic excitatis primùm aquis, quas sine tumultu leni alveo duxerat, violentus et torrens per malignos transitus prosilit, dissimilis sibî.... tandemque eluctatus obstantia, in vastam altitudinem subitò destitutus cadit, cum ingenti circumjacentium. regionum strepitu, quem perferre gens ibi a Persis collocata non potuit, obtusis assiduo fragore auribus et ob hoc sedibus ad quietiora translatis. Inter miracula fluminis incredibilem incolarum audaciam accepi. Bini parvula navigia conscendunt, quorum alter navem regit, alter exhaurit. Deindè multùm inter rapidam insaniam Nili et reciprocos fluctus volutati, tandem tenuissimos canales tenent, per quos angusta rupium effugiunt: et cum toto flumine effusi, navigium ruens manu temperant, magnoque spectantium metu in caput nixi, quum jam adploraveris, mersosque atque obrutos tantâ mole credideris, longè ab eo in quem ceciderant loco navigant, torrenti modo missi. Nec mergit cadens unda, sed planis aquis tradit.» SENEC. _Nat. Quæst._ lib. IV, cap. 2 [4].

= Ce passage de Sénèque se sent de l'exagération que tous les anciens ont mise dans la description des cataractes du Nil. Celles de la Nubie méritent ce nom; mais les cataractes qu'on voit au-dessus d'Éléphantine ne sont que des _rapides_, dont la hauteur, dans les basses eaux, n'excède pas quatre ou cinq pieds. Au reste, ce que Sénèque raconte de la hardiesse des naturels prouve assez que cette prétendue cataracte n'est pas aussi effrayante qu'il le fait entendre. Un Anglais, qui voulut tenter, il y a quelques années, une pareille entreprise à la cataracte du Rhin, n'en est point revenu. Le dernier éditeur de Sénèque, M. Ruhkopf, doute de la réalité du trait, parce que Sénèque ne le rapporte que sur ouï-dire; il ne s'est pas souvenu que Strabon, témoin oculaire, en parle comme d'un divertissement que les gens du pays donnaient aux gouverneurs, quand ils poussaient leur inspection jusqu'à Syène (STRAB. XVII, p. 818).

Du reste, les expressions de Sénèque, _illic excitatis primùm aquis, quas sine tumultu leni alvea duxerat_, prouvent que cet auteur n'avait point entendu parler des cataractes du Nil en Nubie: cependant Diodore de Sicile les connaissait (DIOD. SIC. I, § 32, fin.), ainsi qu'Aristide, qui en portait le nombre à trente-six, d'après le témoignage d'un Éthiopien (ARISTID. _in Ægyptio_, tom. III, p. 581, edit. Canter.)--L.]

Des gens du pays, accoutumés par un long exercice à ce petit manége, donnent ici aux passants un spectacle plus effrayant encore que divertissant. Ils se mettent deux dans une petite barque, l'un pour la conduire, l'autre pour vider l'eau qui y entre. Après avoir longtemps essuyé la violence des flots agités, en conduisant toujours avec adresse leur petite barque, ils se laissent entraîner par l'impétuosité du torrent, qui les pousse comme un trait. Le spectateur tremblant croit qu'ils vont être abymés dans le précipice où ils se jettent. Mais le Nil, rendu à son cours naturel, les remontre sur ses eaux tranquilles et paisibles. C'est Sénèque qui fait ce récit, et les voyageurs modernes en parlent de même.

_Causes du débordement._

[Marge: Herod. l. 2, cap. 19-27. Diod. lib. 1, pag. 35-39. Senec. Nat. Quæst. l. 4, cap. 1 et 2.] Les anciens ont imaginé plusieurs raisons subtiles du grand accroissement du Nil, que l'on peut voir dans Hérodote, Diodore de Sicile, et Sénèque. Ce n'est plus maintenant une matière de problème, et l'on convient presque généralement que le débordement du Nil vient des grandes pluies qui tombent dans l'Éthiopie, d'où ce fleuve tire sa source. Ces pluies le font tellement grossir, que l'Éthiopie, et ensuite l'Égypte, en sont inondées, et que ce qui n'était d'abord qu'une grosse rivière devient comme une petite mer, et couvre toutes les campagnes.

[Marge: Lib. 17, pag. 789.] Strabon remarque que les anciens[54] avaient seulement conjecturé que le débordement du Nil était causé par les pluies qui tombent abondamment dans l'Éthiopie; et il ajoute que plusieurs voyageurs s'en sont assurés depuis par leurs propres yeux, Ptolémée Philadelphe, qui était fort curieux pour tout ce qui regarde les arts et les sciences, ayant envoyé exprès sur les lieux d'habiles gens pour examiner ce qui en était, et pour constater la cause d'un fait si singulier et si considérable.

[Note 54: Par ces anciens, Strabon paraît entendre Eudoxe, Aristote (EUSTATH _ad Odyss._, p. 1505, l. 18) et Callisthène (STRAB. XVII, p. 790).--L.]

_Temps et durée du débordement._