Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1
Chapter 7
[Note 23: «Fines imperii tueri magis quàm proferre mos erat. Intra suam cuique patriam regna finiebantur.»]
[Note 24: «Domitis proximis, quum accessione virium fortior ad alios transiret, et proxima quæque victoria instrumentum sequentis esset, totius Orientis populos subegit.»]
Parmi ces princes, il s'en rencontra dont l'ambition, se trouvant trop resserrée dans les limites d'un simple royaume, se répandit par-tout comme un torrent et comme une mer, engloutit les royaumes et les nations, et fit consister la gloire à dépouiller de leurs états des princes qui ne leur avaient fait aucun tort, à porter au loin les ravages et les incendies, et à laisser par-tout des traces sanglantes de leur passage. Telle a été l'origine de ces fameux empires qui embrassaient une grande partie du monde.
Les princes usaient diversement de la victoire, selon la diversité de leurs caractères ou de leurs intérêts. Les uns, se regardant comme absolument maîtres des vaincus, et croyant que c'était assez faire pour eux que de leur laisser la vie, les dépouillaient eux et leurs enfants de leurs biens, de leur patrie, de leur liberté; les réduisaient à un dur esclavage; les occupaient aux arts nécessaires pour la vie, aux plus vils ministères de la maison, aux pénibles travaux de la campagne; et souvent même les forçaient, par des traitements inhumains, à creuser les mines, et à fouiller dans les entrailles de la terre pour satisfaire leur avarice; et de là le genre humain se trouva partagé comme en deux espèces d'hommes, de libres et de serfs, de maîtres et d'esclaves.
D'autres introduisirent la coutume de transporter les peuples entiers, avec toutes leurs familles, dans de nouvelles contrées, où ils les établissaient, et leur donnaient des terres à cultiver.
D'autres, encore plus modérés, se contentaient de faire racheter aux peuples vaincus leur liberté, et l'usage de leurs lois et de leurs privilèges, par des tributs annuels qu'ils leur imposaient; et quelquefois même ils laissaient les rois sur leur trône, en exigeant d'eux seulement quelques hommages.
Les plus sages et les plus habiles en matière de politique se faisaient un honneur de mettre une espèce d'égalité entre les peuples nouvellement conquis et les anciens sujets, accordant aux premiers le droit de bourgeoisie, et presque tous les mêmes droits et les mêmes priviléges dont jouissaient les autres; et par-là, d'un grand nombre de nations répandues dans toute la terre, ils ne faisaient plus en quelque sorte qu'une ville, ou du moins qu'un peuple.
Voilà une idée générale et abrégée de ce que l'histoire du genre humain nous présente, et que je vais tâcher d'exposer plus en détail en traitant de chaque empire et de chaque nation. Je ne toucherai point à l'histoire du peuple de Dieu, ni à celle des Romains. Les Égyptiens, les Carthaginois, les Assyriens, les Babyloniens, les Mèdes et les Perses, les Macédoniens, les Grecs feront le sujet de l'ouvrage que je donne au public. Je commence par les Égyptiens et par les Carthaginois, parce que les premiers sont fort anciens, et que les uns et les autres sont plus détachés du reste de l'histoire, au lieu que les autres peuples ont plus de liaison entre eux, et quelquefois même se succèdent.
LIVRE PREMIER.
HISTOIRE ANCIENNE DES ÉGYPTIENS.
Je diviserai en trois parties ce que j'ai à dire sur les Égyptiens. La première renfermera un plan abrégé et une courte description des différentes parties de l'Égypte, et de ce qu'on y trouve de plus remarquable. Dans la seconde, je parlerai des coutumes, des lois et de la religion des Égyptiens. Enfin, dans la troisième, j'exposerai l'histoire des rois d'Égypte.
PREMIÈRE PARTIE.
DESCRIPTION DE L'ÉGYPTE, ET DE CE QUI S'Y TROUVE DE PLUS REMARQUABLE.
[Marge: Herod, lib. 2 cap. 177.] L'Égypte, dans une étendue assez bornée, renfermait autrefois[25] un grand nombre de villes, et une multitude incroyable d'habitants[26].
[Note 25: On marque que, sous Amasis, il y avait en Égypte vingt mille villes habitées.]
[Note 26: La population de l'ancienne Égypte n'a rien d'incroyable. Seulement il faut distinguer, dans les textes anciens qui en font mention, ceux qui donnent un renseignement positif, de ceux qui n'offrent que des circonstances vagues dont on croit pouvoir conclure la population de ce pays.
Diodore de Sicile dit qu'autrefois, et de son temps, l'Égypte contenait sept millions d'habitants (I, § 31).
Josèphe, environ un siècle après, porte la population de ce pays à sept millions cinq cent mille ames, sans compter celle d'Alexandrie (Jos. _Bell. Jud._ II, c. 16, §4), qui était, selon Diodore, de trois cent mille ames.
Il résulte de ces deux passages clairs et positifs que, depuis les temps anciens jusqu'au règne de Titus, la population de l'Égypte était constamment restée au-dessous de huit millions d'habitants.
Comme la surface habitable de ce pays est d'environ deux mille deux cents lieues carrées, on voit que la population était de trois mille quatre cents à trois mille cinq cents habitants par lieue carrée de terre habitable; ce qui n'a rien d'extraordinaire, quand on songe à la prospérité de l'ancienne Égypte.
Quant à la population qu'on a voulu conclure du nombre d'un million de soldats qui sortaient des cent portes de Thèbes, ou bien encore des dix-sept cents enfants mâles nés, selon Diodore de Sicile, le même jour que Sésostris (I, § 54), elle serait en effet incroyable; car elle monterait à quarante ou cinquante millions d'individus. Mais, de ces deux faits, le premier est fondé sur une erreur de mots; le second, sur une erreur faite par Diodore de Sicile, ou peut-être sur une des exagérations familières aux prêtres égyptiens, qui ont débité tant de contes aux voyageurs grecs. C'est ce que j'établis dans un Mémoire dont je n'ai pu présenter ici que le principal résultat.--L.]
Elle est bornée au levant par la mer Rouge et l'isthme de Suez, au midi par l'Éthiopie, au couchant par la Libye, et au nord par la mer Méditerranée. Le Nil parcourt du midi au nord toute la longueur du pays dans l'espace de près de deux cents lieues[27]. Ce pays se trouve resserré de côté et d'autre par deux chaînes de montagnes, qui souvent ne laissent entre elles et le Nil qu'une plaine d'une demi-journée de chemin, et quelquefois moins.
Du côté occidental, la plaine s'élargit en quelques endroits[28] jusqu'à une étendue de vingt-cinq ou trente lieues. La plus grande largeur de l'Égypte se prend d'Alexandrie à Damiette, dans un espace d'environ cinquante lieues[29].
[Note 27: La longueur de la vallée de l'Égypte, y compris ses sinuosités, est de cinq cent soixante-dix milles géographiques, ou deux cent trente-sept lieues de vingt-cinq au degré, et cent quatre-vingt-dix lieues de vingt au degré.--L.]
[Note 28: Par exemple, dans la partie de l'Égypte moyenne, qu'on appelle le _Faïoum_, ancien nome _Arsinoïtes_, dont le point le plus éloigné du Nil en est distant de quarante milles géographiques, ou quatorze lieues environ.--L.]
[Note 29: La plus grande largeur se prend d'Alexandrie à Péluse: la distance est de cent quarante milles, ou quarante-six lieues.--L.]
L'ancienne Égypte peut se diviser en trois principales parties: la haute Égypte, appelée autrement Thébaïde, qui était la partie la plus méridionale; l'Égypte du milieu, nommée Heptanome, à cause des sept nomes ou départements qu'elle renfermait; la basse Égypte, qui comprenait ce que les Grecs appellent Delta, et tout ce qu'il y a de pays jusqu'à la mer Rouge, et le long de la [Marge: Strab. l. 17, pag. 787.]mer Méditerranée jusqu'à Rhinocolure, ou au mont Casius. Sous Sésostris, toute l'Égypte fut réunie en un [Marge: [Diod. Sic. I § 54.]]seul royaume, et divisée en trente-six gouvernements ou nomes: dix dans la Thébaïde, dix dans le Delta, et seize dans le pays qui est entre-deux.
Les villes de Syène et d'Éléphantine séparaient l'Égypte et l'Éthiopie; et, du temps d'Auguste, elles servaient [Marge: Tacit. Ann. l. 2, c. 61.]de bornes à l'empire romain: _claustra olim romani imperii_.
CHAPITRE PREMIER.
THÉBAIDE.
Thèbes, qui donna son nom à la Thébaïde, le pouvait disputer aux plus belles villes de l'univers. Ses cent portes chantées par Homère sont connues de tout le [Marge: Hom. II. 1, vers. 381.] monde, et lui font donner le surnom d'Hécatompyle, pour la distinguer d'une autre Thèbes située en Béotie. Elle n'était pas moins peuplée qu'elle était vaste, et on a dit qu'elle pouvait faire sortir ensemble deux cents chariots et dix mille combattants par chacune de ses [Marge: Strab. l. 17, pag. 816.]portes. Les Grecs et les Romains ont célébré sa magnificence [Marge: Tacit. Ann. l. 2, c. 60.]et sa grandeur, encore qu'ils n'en eussent vu que les ruines, tant les restes en étaient augustes.
[Marge: Voyage de Thévenot.] On a découvert dans la Thébaïde (on l'appelle maintenant le Sayd) des temples et des palais encore presque entiers, où les colonnes et les statues sont innombrables. On y admire sur-tout un palais dont les restes semblent n'avoir subsisté que pour effacer la gloire des plus grands ouvrages. Quatre allées à perte de vue, et bornées de part et d'autre par des sphinx d'une matière aussi rare que leur grandeur est remarquable, servent d'avenues à quatre portiques dont la hauteur étonne les yeux. Encore ceux qui nous ont décrit ce prodigieux édifice n'ont-ils pas eu le temps d'en faire le tour, et ne sont pas même assurés d'en avoir vu la moitié; mais tout ce qu'ils ont vu était surprenant. Une salle, qui apparemment faisait le milieu de ce superbe palais, était soutenue de six-vingts colonnes de six brassées de grosseur, grandes à proportion, et entremêlées d'obélisques que tant de siècles n'ont pu abattre. La peinture y avait étalé tout son art et toutes ses richesses. Les couleurs même, c'est-à-dire, ce qui éprouve le plus tôt le pouvoir du temps, se soutiennent encore parmi les ruines de cet admirable édifice, et y conservent leur vivacité: tant l'Égypte savait imprimer un caractère d'immortalité à tous ses ouvrages. Strabon, qui avait été sur les [Marge: Lib. 17, pag. 805.] lieux, fait la description d'un temple qu'il avait vu en Égypte, presque entièrement semblable à ce qui vient d'être rapporté[30].
[Marge: Pag. 816.] Le même auteur, en écrivant les raretés de la Thébaïde, parle d'une statue de Memnon, fort célèbre, dont il avait vu les restes[31]. On dit que cette statue, lorsqu'elle était frappée des premiers rayons du soleil levant, rendait un son articulé. En effet Strabon entendit ce son; mais il doute qu'il vînt de la statue.
[Note 30: Ce temple est celui d'Héliopolis. Voyez l'explication que j'en ai donnée dans la traduction française, tom. V, p. 386 et suiv.--L.]
[Note 31: «Germanicus aliis quoque miraculis intendit animum, quorum præcipua fuêre Memnonis saxea effigies, ubi radiis solis icta est, vocalem sonum reddens, etc.» TACIT. _Annal._ lib. 2, cap. 61.
= Cette statue colossale est assise et haute de 19 mètres 55 centimètres (environ 60 pieds), y compris le piédestal, qui a 4 mètres: si la statue était debout, elle aurait plus de 60 pieds. Ses jambes sont encore toutes couvertes d'inscriptions grecques et latines, la plupart du temps d'Adrien. Elles ont été gravées par des personnes qui attestent avoir entendu Memnon saluer l'Aurore. (Voy. Jablonski, _Syntagm._ III, _de Memn._, pag. 57.) On a soupçonné que les prêtres, au moyen de conduits souterrains, pénétraient dans la statue, afin que Memnon n'oubliât point de saluer sa mère. M. de Humboldt a cherché une explication physique du bruit que l'on croyait entendre. (_Voyages_, tom. IV, p. 560.)--L.]
CHAPITRE II.
ÉGYPTE DU MILIEU, OU HEPTANOME.
Cette partie de l'Égypte avait pour capitale Memphis. On voyait dans cette ville plusieurs temples magnifiques, entre autres celui du dieu Apis, qui y était honoré d'une manière particulière. Il en sera parlé dans la suite, aussi-bien que des pyramides, qui étaient dans le voisinage de Memphis, et qui ont rendu cette ville si célèbre. Elle était située sur le bord occidental du Nil.
[Marge: Voyage de Thévenot.] Le grand Caire, qui semble avoir succédé à Memphis, a été bâti de l'autre côté du Nil. Le château du Caire est une des choses les plus curieuses qui soient en Égypte. Il est situé sur une montagne hors de la ville. Il est bâti sur le roc qui lui sert de fondement, et entouré de murailles fort hautes et fort épaisses. On monte à ce château par un escalier taillé dans le roc, si aisé à monter, que les chevaux et les chameaux tout chargés y vont facilement. Ce qu'il y a de plus beau et de plus rare à voir dans ce château, c'est le puits de Joseph. On lui donne ce nom, soit parce que les Égyptiens se plaisent à attribuer à ce grand homme ce qu'ils ont chez eux de plus remarquable, soit parce qu'en effet cette tradition s'est conservée dans le pays[32]. C'est une preuve au moins que l'ouvrage est fort ancien; et certainement il est digne de la magnificence des plus puissants rois de l'Égypte. Ce puits est comme à double étage, taillé dans le roc vif, d'une profondeur prodigieuse. On descend jusqu'au réservoir qui est entre les deux puits par un escalier qui a deux cent vingt marches, large d'environ sept à huit pieds, dont la descente, douce et presque imperceptible, laisse un accès très-facile aux boeufs qui sont employés pour faire monter l'eau. Elle vient d'une source qui est presque la seule qui se trouve dans le pays. Les boeufs font tourner continuellement une roue où tient une corde à laquelle sont attachés plusieurs seaux. L'eau tirée ainsi du premier puits, qui est le plus profond, se rend par un petit canal dans un réservoir qui fait le fond du second puits, au haut duquel elle est portée de la même manière; et de là elle se distribue par des canaux en plusieurs endroits du château. Comme ce puits passe dans le pays pour être fort ancien, et qu'effectivement il se sent bien du goût antique des Égyptiens, j'ai cru qu'il pouvait ici trouver sa place parmi les raretés de l'ancienne Égypte.
[Note 32: Le nom de _puits de Joseph_ vient uniquement de ce que ce puits a été construit vers l'an 1176 de notre ère, par les ordres du sultan Salah-Eddin ou Saladin, qui se nommait aussi _Joseph_ (Yousouf).--L.]
[Marge: Lib. 17, pag. 807.] Strabon parle d'une machine pareille, qui, par le moyen de roues et de poulies, faisait monter de l'eau du Nil sur une colline fort élevée, avec cette différence qu'au lieu de boeufs c'étaient des esclaves, au nombre de cent cinquante, qui étaient employés à faire tourner ces roues.
La partie de l'Égypte dont nous parlons ici est célèbre par plusieurs raretés qui méritent d'être examinées chacune en particulier. Je n'en rapporterai que les principales: les obélisques, les pyramides, le labyrinthe, le lac de Moeris, et ce qui regarde le Nil.
§ Ier. _Obélisques._
L'Égypte semblait mettre toute sa gloire à dresser des monuments pour la postérité. Ses obélisques font encore aujourd'hui, autant par leur beauté que par leur hauteur, le principal ornement de Rome; et la puissance romaine, désespérant d'égaler les Égyptiens, a cru faire assez pour sa grandeur d'emprunter les monuments de leurs rois.
Un obélisque est une aiguille ou pyramide quadrangulaire, menue, haute, et perpendiculairement élevée en pointe, pour servir d'ornement à quelque place, et qui est souvent chargée d'inscriptions ou d'hiéroglyphes. On appelle hiéroglyphes, des figures ou des symboles mystérieux, dont se servaient les Égyptiens pour couvrir et envelopper les choses sacrées et les mystères de leur théologie.
[Marge: Diod. lib. 1, pag. 37.] Sésostris avait fait élever dans la ville d'Héliopolis deux obélisques d'une pierre très-dure, tirée des carrières de la ville de Syenne, à l'extrémité de l'Égypte. Ils avaient chacun cent-vingt coudées de haut[33], c'est-à-dire, trente toises ou cent quatre-vingts pieds. L'empereur Auguste, après avoir réduit l'Égypte en province, fit transporter à Rome ces deux obélisques, dont l'un a été brisé depuis. Il n'osa pas en faire autant à l'égard d'un troisième, qui était d'une grandeur énorme. [Marge: Plin. lib. 36, cap. 6 et 8.] Il avait été construit sous Ramessès: on dit qu'il y avait eu vingt mille hommes employés à le tailler. Constance, plus hardi qu'Auguste, le fit transporter à Rome[34]. On y voit encore deux de ces obélisques, aussi-bien qu'un autre de cent coudées ou vingt-cinq toises de haut, et de huit coudées ou deux toises de diamètre. Caïus César [Marge: _Ibid._ cap. 9.] l'avait fait venir d'Égypte sur un vaisseau d'une fabrique si extraordinaire, qu'au rapport de Pline on n'en avait jamais vu de pareil.
[Note 33: Je prends pour la coudée égyptienne celle qu'on a trouvée gravée dans le nilomètre d'Éléphantine: elle est de 0 mètre 527 millimètres. Les 120 coudées font 63 mètres 24 centim., ou 194 pieds 8 pouc.--L.]
[Note 34: Les principaux obélisques égyptiens qui existent à Rome sont ceux de
Mètr. Cen. St-Jean de Latran, hauteur. 33 3 Saint-Pierre. 27 7 Du palais Pamphili. 16 53 De Sainte-Marie-Majeure. 14 74 Du Quirinal. 14 74 De la Porte du Peuple. 24 57
--L.]
Toute l'Égypte était pleine de ces sortes d'obélisques. Ils étaient pour la plupart taillés dans les carrières de la haute Égypte, où l'on en trouve encore qui sont à demi taillés. Mais ce qu'il y a de plus admirable, c'est que les anciens Égyptiens avaient su creuser jusque dans la carrière un canal, où montait l'eau du Nil dans le temps de son inondation; d'où ensuite ils enlevaient les colonnes, les obélisques, et les statues sur des radeaux[35] proportionnés à leur poids, pour les conduire dans la basse Égypte[36]. Et, comme le pays était tout coupé d'une infinité de canaux, il n'y avait guère d'endroits où ils ne pussent transporter facilement ces masses énormes, dont le poids aurait fait succomber toute autre sorte de machines.
[Note 35: Le radeau est un assemblage de plusieurs pièces de bois plates, qui sert à voiturer des marchandises sur une rivière.]
[Note 36: Le procédé employé par les Égyptiens, et dont Rollin ne donne pas une idée assez précise, mérite bien d'être rapporté ici. Lorsque Ptolémée Philadelphe voulut faire transporter à Alexandrie un obélisque de 80 coudées (42 mètres 160 millim.), que le roi Nectanebis avait fait tailler autrefois, Callisthène dit qu'on creusa d'abord un canal qui, partant du Nil, allait passer sous l'obélisque qu'on voulait enlever. On construisit ensuite deux barques qu'on remplit de pierres dont la masse était double de celle de l'obélisque. Cette pesante charge les fit enfoncer dans l'eau assez profondément pour qu'elles pussent être conduites sous l'obélisque, qui se trouvait couché en travers du canal, ayant ses extrémités appuyées sur les deux bords. Ensuite on vida les bâtiments de toutes les pierres qu'ils contenaient. Dégagés de ce poids, ils soulevèrent nécessairement l'obélisque, qu'il fut aisé de conduire au lieu de sa destination (lib. 36, c. 9.). Ce procédé ingénieux, analogue à celui que nous employons pour remettre à flot les vaisseaux submergés, explique comment les Égyptiens ont pu transporter d'un bout de l'Égypte à l'autre d'énormes fardeaux, tels que les temples monolithes, ou d'une seule pierre.--L.]
§ II. _Pyramides._
Une pyramide est un corps solide ou creux, qui a une base large et ordinairement carrée, qui se termine en pointe.
[Marge: Herodot., lib. 2, c. 124, etc.] Il y avait en Égypte trois pyramides plus célèbres que toutes les autres, qui, selon Diodore de Sicile, ont mérité [Marge: Diod. lib. 1, p. 39-41.] [Marge: Plin. lib. 36, cap. 12.] d'être mises au nombre des sept merveilles du monde. Elles n'étaient pas fort éloignées de la ville de Memphis[37]. Je ne parlerai ici que de la plus grande des trois. Elle était, comme les autres, bâtie sur le roc qui lui servait de fondement, de figure carrée par sa base, construite au-dehors en forme de degrés[38], et allait toujours en diminuant jusqu'au sommet. Elle était bâtie de pierres d'une grandeur extraordinaire, dont les moindres étaient de trente pieds, travaillées avec un art merveilleux, et couvertes de figures hiéroglyphiques. Selon plusieurs des anciens auteurs, chaque côté avait huit cents pieds de largeur, et autant de hauteur[39]. Le haut de la pyramide, qui d'en bas semblait être une pointe, une aiguille, était une belle plate-forme de dix ou douze grosses pierres, et chaque côté de cette plate-forme était de seize à dix-sept pieds.
[Note 37: Elles en étaient à 120 stades (DIOD. SIC. 1, § 63.).--L.]
[Note 38: Autrefois les degrés étaient recouverts et cachés par un revêtement qui a tout-à-fait disparu: aussi était-il fort difficile d'arriver au sommet, comme Pline le donne à entendre (lib. 36, c. 12; cf. Silv. de Sacy, _Trad. d'Abdallatif_, p. 216). J'ai expliqué ailleurs ce revêtement (_Recherches critiques sur Dicuil._, pag. 101 et suiv.).--L.]
[Note 39: Les anciens ne sont point d'accord sur les dimensions de la grande pyramide. On peut voir leurs textes dans M. Larcher (_Traduction d'Hérodote_, tom. II, pag. 440.).--L.]
Voici la mesure qu'en a donnée feu M. de Chazelles[40], de l'Académie des Sciences, qui avait été exprès sur les lieux en 1693:
Le côté de la base, qui est tout carré 110 toises. Ainsi la superficie de la base est de 12,100 tois. carrées. Les faces sont des triangles équilatéraux. La hauteur perpendiculaire. 77 toises 3/4. Et la solidité. 313,590 toises cubes.
[Note 40: Les mesures trigonométriques prises par M. Nouet diffèrent un peu de celles de M. de Chazelles.
Mètr. Cent.
La base est de 227 25 La hauteur perpendiculaire jusq'à la plate-forme actuelle, de 136 95 L'inclinaison des faces sur le plan, de 51° 33' 44"
Au témoignage de Diodore, la pyramide n'était pas terminée tout-à-fait en pointe: la plate-forme supérieure avait six coudées, ou trois mètres 162 mill. de côté (DIOD. SIC. I, § 63); d'une autre part, on a la preuve que le revêtement était de 2 mètres 710 mill.: on a donc pour la base 232 mètres 67 cent., ou 119 toises; et pour la hauteur 144 mètres, 60 cent., ou 75 toises. Il s'ensuit que la solidité de la pyramide est d'environ 2,620,000 mètres cubes.
Voici les dimensions des deux autres pyramides construites, l'une par Mycérinus, l'autre par Chéphren:
Base. Haut. Solidité.
Mycér. 103 1 53 193,000 mètres cub. Chéph. 207 1 132 1,880,000
Ainsi la solidité des trois pyramides est égale à 4,690,000 mètres cubes. En supposant qu'avec les pierres qui entrent dans ces trois édifices on voulût construire une muraille de trois mètres (environ 9 pieds) de haut, et de 1/3 de mètre (environ 1 pied d'épaisseur), on pourrait lui donner 469 myriamètres ou 1054 lieues de longueur; c'est-à-dire, qu'elle serait assez longue pour traverser l'Afrique depuis Alexandrie jusqu'à la côte de Guinée. Ces calculs sont propres à donner une idée de l'immensité du travail que ces monuments ont exigé.--L.]