Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1
Chapter 5
Ici je n'ai pas le même avantage. Je ne suis pas tout-à-fait le maître du choix. Dans une histoire suivie, on est obligé de rapporter bien des choses qui ne sont pas toujours fort intéressantes, sur-tout pour ce qui regarde l'origine et le commencement des empires; et ces sortes d'endroits, pour l'ordinaire, sont mêlés de beaucoup d'épines, et présentent peu de fleurs. La suite fournira des matières plus agréables, et des événements qui attachent davantage; et je ne manquerai pas de faire usage des précieuses richesses que les meilleurs auteurs nous offriront. En attendant, je supplie le lecteur de se souvenir que dans une grande et belle contrée tout n'est pas riches moissons, beaux vignobles, riantes prairies, fertiles vergers: il s'y rencontre quelquefois des terrains moins cultivés et plus sauvages. Et, pour me servir d'une autre comparaison tirée de Pline, parmi les arbres[16], il y en a qui, au printemps, étalent à l'envi une quantité infinie de fleurs, et qui, par cette riche parure, dont l'éclat et les vives couleurs flattent agréablement la vue, annoncent une heureuse abondance pour une saison plus reculée: il y en a d'autres[17] qui sont plus tristes, et qui, bien que fertiles en bons fruits, n'ont pas l'agrément des fleurs, et semblent ne prendre point de part à la joie de la nature renaissante. Il est aisé d'appliquer cette image à la composition de l'Histoire.
[Note 16: «Arborum flos est pleni veris indicium et anni renascentis; flos gaudium arborum. Tunc se novas, aliasque quàm sunt, ostendunt: tunc variis colorum picturis in certamen usque luxuriant. Sed hoc negatum plerisque. Non enim omnes florent, et sunt tristes quædam, quæque non sentiunt gaudia annorum; nec ullo flore exhilarantur, natalesve pomorum recursus annuos versicolori nuntio promittunt.» (PLIN. _Hist. nat._ lib. XVI, cap. 25.)]
[Note 17: Comme les figuiers.]
Pour embellir et enrichir la mienne, je déclare que je ne me fais point un scrupule ni une honte de piller par-tout, souvent même sans citer les auteurs que je copie, parce que quelquefois je me donne la liberté d'y faire quelques changements. Je profite, autant que je puis, des solides réflexions que l'on trouve dans la seconde et la troisième partie de l'Histoire universelle de M. Bossuet, qui est l'un des plus beaux et des plus utiles ouvrages que nous ayons. Je tire aussi de grands secours de l'Histoire des Juifs, du savant M. Prideaux, Anglais, où il a merveilleusement approfondi et éclairci ce qui regarde l'Histoire ancienne. Il en sera ainsi de tout ce qui me tombera sous la main, dont je ferai tout l'usage qui pourra convenir à la composition de mon livre, et contribuer à sa perfection.
Je sens bien qu'il y a moins de gloire à profiter ainsi du travail d'autrui, et que c'est en quelque sorte renoncer à la qualité d'auteur; mais je n'en suis pas fort jaloux, et je serais très-content, et me tiendrais très-heureux, si je pouvais être un bon compilateur, et fournir une histoire passable à mes lecteurs, qui ne se mettront pas beaucoup en peine si elle vient de mon fonds ou non, pourvu qu'elle leur plaise.
Je ne puis pas dire précisément de combien de volumes sera composé mon ouvrage; mais j'entrevois qu'il n'ira pas à moins de cinq ou six. Des écoliers, pour peu qu'ils soient studieux, pourront faire aisément cette lecture en particulier dans le cours d'une année, sans que leurs autres études en souffrent. Dans mon plan, je destinerais la Seconde à cette lecture: c'est une classe où les jeunes gens sont capables d'en profiter, et d'y trouver quelque plaisir; et je réserverais l'Histoire romaine pour la Rhétorique.
Il aurait été utile, et même nécessaire, de donner à mes lecteurs quelque idée et quelque connaissance des auteurs anciens d'où je tire les faits que je rapporte ici. La suite même de l'Histoire me donnera lieu d'en parler, et m'en fournira une occasion naturelle.
[Marge: Jugement qu'il faut porter sur les augures, les prodiges, les oracles des anciens.] En attendant, je crois devoir dire ici quelque chose par avance sur la crédulité superstitieuse qu'on reproche à la plupart de ces auteurs dans ce qui regarde les augures, les auspices, les prodiges, les songes, les oracles. En effet, on est blessé de voir des écrivains, d'ailleurs fort judicieux, se faire un devoir et une loi de les rapporter avec une exactitude scrupuleuse, et d'insister sérieusement sur un détail ennuyeux de petites et ridicules cérémonies, du vol des oiseaux à droite ou à gauche, des signes marqués dans les entrailles fumantes des animaux, de l'avidité plus ou moins grande des poulets en mangeant, et de mille autres absurdités pareilles.
Il faut avouer qu'un lecteur sensé ne peut voir sans étonnement que les hommes de l'antiquité les plus estimés pour le savoir et pour la prudence, les capitaines les plus élevés au-dessus des opinions populaires et les mieux instruits de la nécessité de profiter des moments favorables, les conseils les plus sages des princes consommés dans l'art de régner, les plus augustes assemblées de graves sénateurs, en un mot, les nations les plus puissantes et les plus éclairées, aient pu, dans tous les siècles, faire dépendre de ces petites pratiques et de ces vaines observances la décision des plus grandes affaires, comme de déclarer une guerre, de livrer une bataille, de poursuivre une victoire; délibérations qui étaient de la dernière importance, et d'où souvent dépendaient la destinée et le salut des États.
Mais il faut en même temps avoir l'équité de reconnaître que les moeurs, les coutumes, les lois, ne permettaient point alors de s'écarter de ces usages; que l'éducation, la tradition paternelle et immémoriale, la persuasion et le consentement universel des nations, les préceptes et l'exemple même des philosophes, leur rendaient ces pratiques respectables; et que ces cérémonies, quelque absurdes qu'elles nous paraissent et qu'elles soient en effet, faisaient chez les Anciens partie de la religion et du culte public.
Cette religion était fausse, et ce culte mal entendu; mais le principe en était louable, et fondé sur la nature. C'était un ruisseau corrompu qui partait d'une bonne source. L'homme, par ses propres lumières, ne connaît rien au-delà du présent: l'avenir est pour lui un abyme fermé à la sagacité la plus vive et la plus perçante, qui ne lui montre rien de certain sur quoi il puisse fixer ses vues et former ses résolutions. Du côté de l'exécution, il n'est pas moins faible et moins impuissant. Il sent qu'il est dans une dépendance entière d'une main souveraine, qui dispose avec une autorité absolue de tous les événements, et qui, malgré tous ses efforts, malgré la sagesse des mesures le mieux concertées, le réduit, par les moindres obstacles et par les plus légers contre-temps, à l'impossibilité d'exécuter ses projets.
Ces ténèbres, cette faiblesse, l'obligent de recourir à une lumière et à une puissance supérieure. Il est forcé par son propre besoin, et par le vif désir qu'il a de réussir dans ce qu'il entreprend, de s'adresser à celui qu'il sait s'être réservé à lui seul la connaissance de l'avenir et le pouvoir d'en disposer. Il offre des prières, il fait des voeux, il présente des sacrifices, pour obtenir de la Divinité qu'il lui plaise de s'expliquer ou par des oracles, ou par des songes, ou par d'autres signes qui manifestent sa volonté, bien convaincu qu'il ne peut arriver que ce qu'elle ordonne, et qu'il a un extrême intérêt de la connaître, afin de pouvoir s'y conformer.
Ce principe religieux de dépendance et de respect à l'égard de l'Être suprême est naturel à l'homme; il le porte gravé dans son coeur; il en est averti par le sentiment intérieur de son indigence, et par tout ce qui l'environne au-dehors; et l'on peut dire que ce recours continuel à la Divinité, est un des premiers fondements de la religion, et le plus ferme lien qui attache l'homme au Créateur.
Ceux qui ont eu le bonheur de connaître le vrai Dieu, et d'être choisis pour former son peuple, n'ont point manqué de s'adresser à lui, dans leurs besoins et dans leurs doutes, pour obtenir son secours et pour connaître ses volontés. Il a bien voulu se manifester à eux; et les conduire par des apparitions, par des songes, par des oracles, par des prophéties, et les protéger par des prodiges éclatants.
Ceux qui ont été assez aveugles pour substituer le mensonge à la vérité se sont adressés, pour obtenir le même secours, à des divinités fausses et trompeuses, qui n'ont pu répondre à leur attente, et payer l'hommage qu'on leur rendait, que par l'erreur et l'illusion, et par une frauduleuse imitation de la conduite du vrai Dieu.
De là sont nées les vaines observations des songes, qu'une superstition crédule leur faisait prendre pour des avertissements salutaires du ciel; ces réponses obscures ou équivoques des oracles, sous le voile desquelles les esprits de ténèbres cachaient leur ignorance, et par une ambiguité étudiée se ménageaient une issue, quel que dût être l'événement. De là sont venus ces pronostics de l'avenir, que l'on se flattait de trouver dans les entrailles des bêtes, dans le vol et le chant des oiseaux, dans l'aspect des astres, dans les rencontres fortuites, dans les caprices du sort; ces prodiges effrayants qui répandaient la terreur parmi tout un peuple, et qu'on croyait ne pouvoir expier que par des cérémonies lugubres, et quelquefois même par l'effusion du sang humain; enfin, ces noires inventions de la magie, les prestiges, les enchantements, les sortilèges, les évocations des morts, et beaucoup d'autres espèces de divination.
Tout ce que je viens de rapporter était un usage reçu et observé généralement parmi tous les peuples; et cet usage était fondé sur les principes de religion que j'ai montrés sommairement. [Marge: Xenoph. in Cyrop. l. 1, p. 25 et 37.] On en voit une preuve éclatante dans l'endroit de la Cyropédie où Cambyse, père de Cyrus, donne à ce jeune prince de si belles instructions, et si propres à former un grand capitaine et un grand roi. Il lui recommande sur-tout d'avoir un souverain respect pour les dieux; de ne former jamais aucune entreprise, soit petite, soit grande, sans les avoir auparavant invoqués et consultés; d'honorer les prêtres et les augures, qui sont leurs ministres et les interprètes de leurs volontés; mais de ne pas s'y fier ni s'y livrer si aveuglément qu'il ne s'instruise par lui-même de ce qui regarde la science de la divination, des augures et des auspices. Et la raison qu'il rapporte de la dépendance où doivent être les princes à l'égard des dieux, et de l'intérêt qu'ils ont à les consulter en tout; c'est que, quelque prudents et quelque clairvoyants que soient les hommes dans le cours ordinaire des affaires, leurs vues sont toujours fort courtes et fort bornées par rapport à l'avenir; au lieu que la Divinité, d'un seul regard, embrasse tous les siècles et tous les événements. «Comme les dieux sont éternels, dit Cambyse à son fils, ils savent tout, et connaissent également le passé, le présent et l'avenir. Entre ceux qui les consultent, ils donnent des avis salutaires à ceux qu'ils veulent favoriser, pour leur faire connaître ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas entreprendre. Que si l'on voit qu'ils ne donnent pas de semblables conseils à tous les hommes, il ne faut pas s'en étonner, puisque nulle nécessité ne les oblige de prendre soin des personnes sur qui il ne leur plaît pas de répandre leurs grâces.»
Telle était la doctrine des peuples les plus éclairés, par rapport aux différentes espèces de divination; et il n'est pas étonnant que des historiens qui écrivaient l'histoire de ces peuples se soient crus obligés de rapporter avec soin ce qui faisait partie de leurs religion et de leur culte, et qui souvent était l'ame de leurs délibérations et la règle de leur conduite. J'ai cru, par cette même raison, ne devoir pas entièrement supprimer dans l'Histoire que je donne au public ce qui regarde cette matière, quoique pourtant j'en aie retranché une grande partie.
Je me propose de mettre à la fin de cet ouvrage un abrégé chronologique de tous les faits, et une table exacte des matières.
Mon guide pour la chronologie est ordinairement Ussérius. Dans l'histoire des Carthaginois, je marque le plus souvent quatre époques: l'année de la création du monde, que je désigne par ces lettres, pour abréger, AN. m.; celles de la fondation de Carthage et de Rome; enfin, l'année qui précède la naissance de Jésus-Christ, dont je compte les années depuis l'an du monde 4004, suivant en cela Ussérius et les autres, qui ne laissent pas de la croire antérieure de quatre ans.
AVERTISSEMENTS DE L'AUTEUR, RÉPANDUS DANS L'IN-12, EN DIFFÉRENTS TOMES, ET RÉUNIS ICI TOUS ENSEMBLE[18].
[Note 18: Voulant donner une édition complète des oeuvres de Rollin, nous avons dû conserver ces Avertissements, quoiqu'ils semblent maintenant inutiles. Comme les volumes de notre Édition ne peuvent correspondre à ceux de l'édition in-12, à la tête desquels ces avertissements se trouvaient placés, nous aurions eu quelque peine à leur trouver une place convenable dans le corps de l'ouvrage. Il nous a donc semblé préférable de les mettre tous ensemble après la Préface, dont ils forment en quelque sorte le complément. [_Note des Éditeurs._]]
AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR POUR LE TOME TROISIÈME.
Je m'étais flatté de conduire ce troisième volume jusqu'à la fin de la guerre du Péloponnèse, et de le terminer par quelques réflexions sur les moeurs, le caractère, le gouvernement des peuples de la Grèce les plus connus. Je me suis trouvé hors d'état de tenir ma parole. Les additions que j'ai faites dans le cours de l'impression, pour tâcher de ne rien omettre d'intéressant, ont fait croître le livre plus que je ne l'avais prévu. J'ai donc été obligé de m'arrêter à la déroute de l'armée des Athéniens devant Syracuse, et à la mort de Nicias, qui arrivent la dix-neuvième année de la guerre du Péloponnèse. J'aurais même souhaité pouvoir finir plus tôt ce volume; mais c'est ce qu'il ne m'a pas été possible de faire, quelque envie que j'en eusse. L'entreprise des Athéniens contre Syracuse étant la plus grande que cette république ait jamais faite, et étant devenue la principale cause de sa chute, je n'ai pas cru devoir couper la narration d'un événement si grand et si lié; et il me semble que ç'aurait été tromper l'attente du lecteur, si, après l'avoir introduit dans une scène pleine d'action et de mouvement, je lui en avais dérobé la catastrophe.
J'ai retranché tout le reste, et l'ai renvoyé au volume suivant. Malgré tous ces retranchements, celui-ci est demeuré encore très-incommode pour les lecteurs, qu'il charge d'un trop grand poids; pour les ouvriers, qui ne peuvent le relier qu'avec peine; et sur-tout pour le libraire, dont la dépense est augmentée considérablement par le surcroît de cinq ou six feuilles de plus que dans les deux premiers volumes, c'est-à-dire de 150 ou de 200 pages. Il m'a paru que le public, par rapport à l'impression de ce livre, n'était pas mécontent ni du papier, ni des caractères, ni de l'exactitude et de la correction, et j'ai veillé à ce qu'on y apportât tous les soins possibles. Sur la représentation que m'a faite la veuve du libraire (car Dieu a appelé à lui depuis peu son mari), que ce troisième volume surpassait de beaucoup les deux autres, je n'ai pu lui refuser la grace qu'elle m'a demandée, et que je regarde comme une justice, qui est d'ajouter dix sols au prix ordinaire, mais pour ce volume seulement. Je l'ai priée de continuer d'avoir égard aux personnes qui s'adresseront à elle avec un témoignage de ma part. Je prendrai de meilleures mesures dans la suite, et ne tomberai plus dans le même inconvénient.
Dès que l'impression de ce troisième volume a été achevée, on a commencé à réimprimer les deux premiers. J'y ai fait quelques corrections et quelques légers changements sur les avis que des amis m'ont donnés. Je les aurais marqués à la fin de ce volume, si je n'avais craint de le trop charger: je le ferai dans les volumes suivants, afin que ceux qui ont la première édition puissent en faire usage. Ce petit recueil de corrections, c'est-à-dire de fautes, ramassées ensemble, et mises sous les yeux du lecteur, ne peut pas être fort agréable à l'amour-propre; mais il peut être utile au public en rendant le livre moins défectueux, et cela doit me suffire. D'ailleurs, en matière de littérature, comme dans la morale, les fautes reconnues et avouées sincèrement sont oubliées, ou, pour mieux dire, ne subsistent plus.
Je prie les lecteurs qui auront remarqué dans ces trois volumes des endroits qui leur paraîtront demander quelque changement nécessaire, soit pour la justesse de l'expression, soit pour la vérité des faits, soit pour l'exactitude des dates, soit même pour quelques circonstances essentielles que j'aurai omises, de vouloir m'en donner avis, en adressant leurs lettres chez le libraire. On me permettra de n'y faire d'autre réponse que celle que je fais ici par avance, en témoignant dès à-présent une très-sincère et très-vive reconnaissance à toutes les personnes qui voudront bien m'aider de leurs lumières.
AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR POUR LE QUATRIÈME VOLUME.
Il est bien difficile, dans un ouvrage d'une aussi grande étendue qu'est celui de l'Histoire ancienne, qu'il n'échappe bien des fautes à un écrivain, quelque attention et quelque exactitude qu'il tâche d'y apporter. J'en avais déjà reconnu plusieurs par moi-même. Les avis qu'on m'a donnés, soit dans des lettres particulières, soit dans des écrits publics, m'en ont fait encore remarquer d'autres. J'espère les corriger toutes dans l'édition suivante de mon Histoire, que l'on doit bientôt commencer.
Quand je ne serais pas porté par moi-même à profiter des avis qu'on me donne, il me semble que l'indulgence, je pourrais presque dire la complaisance, que le public témoigne pour mon ouvrage, devrait m'engager à faire tous mes efforts pour le rendre le moins défectueux qu'il me serait possible. Il est bien aisé de prendre son parti, lorsque la critique tombe sur des fautes marquées et sensibles: il ne s'agit alors que de reconnaître qu'on s'est trompé, et de corriger ses fautes. Mais il est une autre sorte de critique qui embarrasse et laisse dans l'incertitude, parce qu'elle ne porte pas avec elle une pareille évidence; et c'est le cas où je me trouve. J'en apporterai un exemple entre plusieurs autres.
Quelques personnes croient que, dans mon Histoire, les réflexions sont trop longues et trop fréquentes. Je sens bien que cette critique n'est point sans fondement, et qu'en cela je me suis un peu écarté de la règle que les historiens ont coutume de suivre, qui est de laisser pour l'ordinaire au lecteur le soin et, en même temps, le plaisir de faire lui-même ses réflexions sur les faits qu'on lui présente; au lieu qu'en les lui suggérant, il paraît qu'on se défie de ses lumières et de sa pénétration. Ce qui m'a déterminé à en user ainsi, c'est que mon premier et principal dessein, quand j'ai entrepris cet ouvrage, a été de travailler pour les jeunes gens, et de ne rien négliger de ce qui me paraîtrait propre à leur former l'esprit et le coeur. Or c'est l'effet que produisent naturellement les réflexions; et l'on sait que la jeunesse en est moins capable par elle-même qu'un âge plus avancé, et que, pour lui faire tirer de l'étude de l'Histoire tout le fruit qu'on a lieu d'en attendre, il n'est pas inutile, quand les faits sont singuliers et remarquables, de lui mettre devant les yeux le jugement qu'en ont porté les auteurs de l'antiquité les plus sensés et les plus sages, afin de lui apprendre à faire par elle-même dans la suite de pareilles réflexions, et à juger sainement de tout.
L'usage que j'ai vu faire de mon Histoire à des enfants de neuf à dix ans de l'un et de l'autre sexe qui la lisent avec plaisir, et le compte exact que je leur ai entendu rendre, non-seulement des plus beaux événements, mais de ce qu'il y a de plus solide dans les réflexions, m'ont confirmé dans l'opinion où j'étais qu'elles pouvaient leur être de quelque utilité, et qu'elles n'étaient point au-dessus de leur portée. Si effectivement elles étaient propres à accoutumer les jeunes gens à saisir dans l'Histoire le vrai, le beau, le juste, l'honnête, ce qui en est le grand fruit, il me semble que cet avantage, ou du moins l'intention que j'ai eue de le leur procurer, pourrait faire excuser la liberté que j'ai prise de m'écarter peut-être un peu trop de la règle ordinaire. Cependant je ne suis point attaché à mon sentiment, et si je m'apercevais qu'il fût contraire à celui du public, j'y renoncerais sans peine.
Je reviens encore à mes jeunes gens, et il faut qu'on me le pardonne; car[19] j'avoue que je ne puis les perdre de vue, et que tout ce qui peut contribuer à leur instruction me touche sensiblement. Il va paraître un livre qui sera de ce genre; il a pour titre, _le Spectacle de la Nature_, ou _Entretiens sur les particularités de l'Histoire naturelle qui ont paru les plus propres à rendre les jeunes gens curieux, et à leur former l'esprit_. On y développe d'une manière agréable et spirituelle ce qu'il y a de plus curieux dans la nature, pour ce qui regarde les animaux terrestres, les oiseaux, les insectes, les poissons. S'il m'était permis de juger du succès de ce livre par le plaisir que la lecture m'en a causé, je pourrais assurer par avance qu'il sera grand. C'est à ma prière, et sur mes vives sollicitations, que l'auteur a entrepris cet ouvrage, qui peut être beaucoup augmenté, s'il se trouve au goût du public.
[Note 19: «Neque enim me poenitet ad hoc quoque opus meum, et curam susceptorum semel adolescentium respicere.» (QUINTIL. lib. XI, c. 1.)]
_Lettre de monsieur Rousseau._
J'espère que le public ne me saura pas mauvais gré d'avoir inséré ici une lettre de M. Rousseau, dans laquelle, à l'occasion de l'Avertissement qui précède, il m'exhorte à ne point suivre l'avis des personnes qui me conseilleraient de retrancher ou d'abréger les réflexions que je répands de temps en temps dans mon Histoire. L'autorité d'un écrivain aussi généralement estimé pour la justesse et la délicatesse du goût que l'est celui dont je parle a été pour moi d'un grand poids; et, m'imaginant que le public me parlait par sa bouche, je n'ai pas cru devoir appeler de sa décision. Je n'en dirais pas tout-à-fait autant des louanges qu'il donne à mon Ouvrage, parce que j'ai lieu de craindre que son bon coeur n'ait fait illusion à son esprit, et ne l'ait aveuglé en faveur d'un ami qu'il considère depuis long-temps. L'erreur est pardonnable, et Horace souhaiterait que, dans l'amitié, elle fût plus commune qu'elle n'est.
Vellem in amicitia sic erraremus, et isti Errori nomen virtus posuisset honestum.
A Bruxelles, le 27 août 1732.