Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1

Chapter 4

Chapter 43,900 wordsPublic domain

[Marge: Ezech. cap. 26, 27 et 28.] Des raisons seules de politique semblaient déterminer ce conquérant au siége de Tyr, pour ne pas laisser derrière soi une ville si puissante et si bien fortifiée. Mais le siége de cette place était ordonné par une volonté supérieure. Dieu voulait d'un côté humilier l'orgueil d'Ithobal son roi, qui, se croyant plus éclairé que Daniel dont la réputation était répandue dans tout l'Orient, n'attribuant qu'à sa rare prudence l'étendue de son domaine et la grandeur de ses richesses, se considérait en lui-même comme un dieu; de l'autre, il voulait aussi punir le luxe, les délices, l'arrogance de ces fiers négociants, qui se regardaient comme les princes de la mer et les maîtres des rois mêmes; et sur-tout cette joie inhumaine de Tyr qui lui faisait trouver son agrandissement dans les ruines de Jérusalem sa rivale. C'est par ces motifs que Dieu lui-même conduisit Nabuchodonosor à Tyr, lui faisant exécuter ses ordres sans qu'il les connût: IDCIRCO _ecce_ EGO ADDUCAM _ad Tyrum Nabuchodonosor_.

[Marge: Ezech. 29, 18-10.] Pour récompenser ce prince, qu'il tenait à sa solde, du service qu'il vient de lui rendre à la prise de Tyr (c'est Dieu lui-même qui s'exprime ainsi), et pour dédommager les troupes babyloniennes, épuisées par un siége de treize ans, il leur donne toutes les contrées de l'Égypte, comme des quartiers de rafraîchissement, et leur en abandonne les richesses et les dépouilles[10].

[Note 10: Ce fait est plus détaillé dans l'histoire des Égyptiens sous le règne d'Amasis. [p. 133.]]

[Marge: Dan. c. 4, vers. 1-34.] Le même Nabuchodonosor, plein du desir d'immortaliser son nom par toutes sortes de voies, voulut ajouter à la gloire des conquêtes celle de la magnificence, en embellissant la capitale de son empire par de superbes bâtiments, et par les ornements les plus somptueux; mais pendant qu'une cour flatteuse, qu'il comblait de richesses et d'honneurs, fait retentir par-tout ses louanges[11], il se forme un sénat auguste des esprits surveillants, qui pèse dans la balance de la vérité les actions des Princes, et prononce sur leur sort des arrêts sans appel. Le roi de Babylone est cité à ce tribunal, où préside le Juge souverain, qui réunit une vigilance à qui rien n'échappe, et une sainteté qui ne peut rien souffrir contre l'ordre: _vigil et sanctus_. Toutes ses actions, qui faisaient l'objet de l'admiration publique, y sont examinées à la rigueur; et l'on fouille jusqu'au fond de son coeur pour en découvrir les pensées les plus cachées. Où se terminera ce redoutable appareil? Dans le moment même où Nabuchodonosor, se promenant dans son palais, et repassant avec une secrète complaisance ses exploits, sa grandeur, sa magnificence, se disait à lui-même: _N'est-ce pas là cette grande Babylone dont j'ai fait le siége de mon royaume, que j'ai bâtie dans la grandeur de ma puissance et dans l'éclat de ma gloire?_ c'est dans ce moment précis, où, se flattant de ne tenir que de lui seul sa puissance et son royaume, il usurpait la place de Dieu, qu'une voix du ciel lui signifie sa sentence, et lui déclare que son royaume va lui être enlevé, qu'il sera chassé de la compagnie des hommes, et réduit à la condition des bêtes, jusqu'à ce qu'il reconnaisse que _le Très-Haut a un pouvoir absolu sur les royaumes des hommes, et qu'il les donne à qui il lui plaît_.

[Note 11: «In sententia vigilum decretum est, et sermo sanctorum et petitio, etc.» (DAN. 4, 14.)]

Ce tribunal, toujours subsistant quoique invisible, a prononcé le même jugement sur ces fameux conquérants, sur ces héros du paganisme, qui se regardaient, aussi-bien que Nabuchodonosor, comme les seuls artisans de leur haute fortune, comme indépendants de toute autre autorité, et comme ne relevant que d'eux-mêmes.

[Marge: Cyrus.] Si Dieu faisait servir des Princes à l'exécution de ses vengeances, il en a rendu d'autres les ministres de sa bonté. Il destine Cyrus à être le libérateur de son peuple, et, pour le mettre en état de soutenir dignement un si noble ministère, il le remplit de toutes les qualités qui forment les grands capitaines et les grands princes, et lui fait donner cette excellente éducation que les païens ont tant admirée, mais dont ils ne connaissaient point l'auteur ni la véritable cause.

On voit dans les historiens profanes l'étendue et la rapidité de ses conquêtes, l'intrépidité de son courage, la sagesse de ses vues et de ses desseins, sa grandeur d'ame, sa noble générosité, son affection véritablement paternelle pour les peuples, et, du côté des peuples, un retour d'amour et de tendresse qui le leur faisait regarder moins comme leur maître que comme leur protecteur et leur père. On voit tout cela dans les historiens profanes; mais on n'y voit point le principe secret de toutes ces grandes qualités, ni le ressort caché qui les mettait en mouvement.

Isaïe nous le montre, et s'explique en des termes dignes de la grandeur et de la majesté du Dieu qui le faisait parler[12]. Il le représente, ce Dieu des armées tout-puissant, qui prend Cyrus par la main, qui marche devant lui, qui le conduit de ville en ville et de province en province, qui lui assujettit les nations, qui humilie en sa présence les grands de la terre, qui brise pour lui les portes d'airain, qui fait tomber les murs et les remparts des villes, et lui en abandonne toutes les richesses et tous les trésors.

[Note 12: «Hæc dicit Dominus christo meo Cyro, cujus apprehendi dexteram, ut subjiciam ante faciem ejus gentes, et dorsa regum vertam, et aperiam coram eo januas, et portæ non claudentur. Ego ante te ibo, et gloriosos terræ humiliabo: portas æreas conteram, et vectes ferreos confringam. Et dabo tibi thesauros absconditos, et arcana secretorum; ut scias quia ego Dominus, qui voco nomen tuum, Deus Israël.» (ISAÏ. 45, 1-3.)]

[Marge: Isaï. 45, 13 et 4.] Le Prophète ne nous laisse pas même ignorer les motifs de toutes ces merveilles. C'est pour punir Babylone et pour affranchir Juda que Dieu conduit Cyrus pas à pas, et qu'il fait réussir toutes ses entreprises: _Ego suscitavi eum ad justitiam, et omnes vias ejus dirigam.......propter servum meum Jacob, et Israel electum meum_. Mais ce prince aveugle et ingrat ne connaît point son maître, et oublie son bienfaiteur. [Marge: Isaï. 45, 4, 5.] _Vocavi te nomine tuo, et non cognovisti me: accinxi te, et non cognovisti me_.

[Marge: Belle image de la royauté.] Il est rare qu'on juge sainement de la vraie gloire et des devoirs essentiels de la royauté. Il n'appartient qu'à l'Écriture de nous en donner une juste idée; et elle le fait d'une manière admirable dans [Marge: Dan. 4, 7-9.] un arbre grand et fort, dont la hauteur monte jusqu'au ciel, et qui paraît s'étendre jusqu'aux extrémités de la terre. Couvert de feuilles et chargé de fruits, il fait l'ornement et le bonheur de la campagne. Il fournit une ombre agréable et une retraite assurée à tous les animaux; les bêtes privées et les bêtes sauvages demeurent dessous, les oiseaux du ciel habitent sur ses branches, et tout ce qui a vie trouve de quoi s'y nourrir.

Est-il une idée plus juste et plus instructive de la royauté, dont la véritable grandeur et la solide gloire ne consistent point dans cet éclat, cette pompe, cette magnificence qui l'environnent, ni dans ces respects et ces hommages extérieurs qui lui sont rendus par les sujets, et qui lui sont dus, mais dans les services réels et les avantages effectifs qu'elle procure aux peuples, dont elle est, par sa nature et par son institution, le soutien, la défense, la sûreté, l'asyle; en un mot, source féconde de toutes sortes de biens, sur-tout par rapport aux petits et aux faibles, qui doivent trouver sous son ombre et sous sa protection une paix et une tranquillité que rien ne puisse troubler, pendant que le prince lui-même sacrifie son repos et essuie seul les orages et les tempêtes dont il met les autres à l'abri?

Il me semble voir, à la religion près, la réalité de cette noble image et l'exécution de ce beau plan dans le gouvernement de Cyrus, dont Xénophon nous trace le portrait dans sa belle préface de l'histoire de ce prince. Il y a fait le dénombrement d'un grand nombre de peuples, séparés les uns des autres par de vastes espaces, et encore plus par la diversité des moeurs, des coutumes, du langage, mais réunis tous ensemble par les mêmes sentiments d'estime, de respect et d'amour pour un prince[13] dont ils auraient souhaité que le gouvernement eût pu durer toujours, tant ils se trouvaient heureux et tranquilles sous son empire.

[Note 13: [Grec: Eduvêthê [de] epithumian embalein tosautên tou pantas autô charizesthai, ôste aei tê autou gnômê axioun kubernasthai.] [Cyrop. I. 5]]

[Marge: Juste idée des anciens conquérants.] A ce gouvernement si aimable et si salutaire opposons l'idée que la même Écriture nous donne de ces empires et de ces conquérants si vantés dans l'antiquité, qui, au lieu de ne se proposer pour fin que le bien public, n'ont suivi que les vues particulières de leur intérêt et de leur ambition. [Marge: Dan. cap. 7.] Le Saint-Esprit les représente sous les symboles de monstres nés de l'agitation de la mer, du trouble, de la confusion, du choc des vagues; et sous l'image de bêtes cruelles et féroces, qui répandent partout la terreur et la désolation, et qui ne se nourrissent que de meurtres et de carnage; ours, lions, tigres, léopards. Quel tableau! Quelle peinture!

C'est néanmoins de ces modèles funestes que l'on emprunte souvent les règles de l'éducation qu'on donne aux enfants des grands; c'est à ces ravageurs de provinces, à ces fléaux du genre humain, qu'on se propose de les faire ressembler. En excitant en eux des sentiments d'une ambition démesurée et l'amour d'une fausse gloire, on en forme, selon l'expression de l'Écriture, de jeunes lionceaux, que l'on accoutume de bonne heure et que l'on dresse de [Marge: Ezech. 19, 2-7.] loin à piller, à dévorer les hommes, à faire des veuves et des malheureux, à dépeupler les villes. MATER LEÆNA _in medio leunculorum ENUTRIVIT catulos suos....._ DIDICIT _prædam capere, et homines devorare...._ DIDICIT _viduas facere, et civitates in desertum adducere._ Et quand avec l'âge ce lionceau est devenu lion, Dieu nous avertit que le bruit de ses exploits et la renommée de ses victoires n'est qu'un affreux rugissement qui porte partout l'effroi et la désolation. _Et leo factus est, et desolata est terra et plenitudo ejus a voce rugitûs illius._

Les exemples dont j'ai fait mention jusqu'ici, tirés de l'histoire des Égyptiens, des Assyriens, des Babyloniens, des Perses, prouvent suffisamment le souverain domaine que Dieu exerce sur tous les empires, et le rapport qu'il lui a plu de mettre entre les autres peuples de la terre et celui qu'il s'est attaché en particulier. La même vérité paraît encore aussi clairement sous les rois de Syrie et d'Égypte, successeurs d'Alexandre-le-Grand, avec l'histoire desquels on sait que celle du peuple de Dieu a une liaison particulière sous les Machabées.

A tous ces faits je ne puis m'empêcher d'en ajouter encore un, connu de tout le monde, mais qui n'en est pas moins remarquable; c'est la prise de Jérusalem par Tite. [Marge: Joseph. I. 3, cap. 46. [Bell. Jud. vi, cap. 9, § 1.]] Quand il fut entré dans la ville, et qu'il en eut considéré les fortifications, ce prince, tout païen qu'il était, reconnut le bras tout-puissant du Dieu d'Israël, et plein d'admiration il s'écria: «Il paraît bien que Dieu a combattu pour nous, et a chassé les Juifs de ces tours, puisqu'il n'y avait point de forces humaines ni de machines qui fussent capables de les y forcer.»

[Marge: Dieu a toujours réglé les événements humains par rapport au règne du Messie.] Outre ce rapport de l'Histoire profane avec l'Histoire sacrée, qui est visible, et qui se montre sensiblement, il y en a un autre plus secret et plus éloigné, qui regarde le Messie, à l'avénement duquel Dieu, qui a toujours eu son oeuvre devant les yeux, a préparé les hommes de loin par l'état même d'ignorance et de déréglement où il a permis que le genre humain demeurât pendant quatre mille ans. C'est pour nous faire sentir la nécessité d'un Médiateur, que Dieu a laissé si long-temps les nations marcher dans leurs voies, sans que les lumières de la raison, ni les instructions de la philosophie, aient pu ou dissiper leurs ténèbres, ou corriger leurs inclinations.

Quand on envisage la grandeur des empires, la majesté des princes, les belles actions des grands hommes, l'ordre des sociétés policées et l'harmonie des différents membres qui les composent, la sagesse des législateurs, les lumières des philosophes, la terre semble n'offrir rien aux yeux des hommes que de grand et d'éclatant; mais aux yeux de Dieu elle était stérile et inculte, comme au premier instant de sa création, [Marge: Gen. 1, 2.] _inanis et vacua_; c'est peut dire, elle était tout entière souillée et impure (il faut se souvenir que je parle ici des païens), et n'était devant [Marge: Gen. 6, 11.] lui qu'une retraite d'hommes ingrats et perfides, comme au temps du déluge: _Corrupta est terra coram Deo, et repleta est iniquitate_.

Cependant, l'arbitre souverain du monde, qui dispense, selon les règles de sa sagesse, la lumière et les ténèbres, et qui sait mettre des bornes au torrent des passions, n'a pas permis que la nature humaine, livrée à toute sa corruption, dégénérât en une barbarie absolue, et s'abrutît entièrement par l'obscurcissement des premiers principes de la loi naturelle, comme nous le remarquons dans plusieurs nations sauvages. Cet obstacle aurait trop retardé le cours rapide qu'il avait promis aux premiers prédicateurs de la doctrine de son Fils.

Il a jeté de loin dans l'esprit des hommes des semences de plusieurs grandes vérités, pour les disposer à en recevoir d'autres plus importantes. Il les a préparés aux instructions de l'Évangile par celles des philosophes; et c'est dans cette vue que Dieu a permis que dans leurs écoles ils examinassent plusieurs questions, et établissent plusieurs principes, qui ont un grand rapport à la religion, et qu'ils y rendissent les peuples attentifs par l'éclat de leurs disputes. On sait que les philosophes enseignent partout dans leurs livres l'existence d'un Dieu, la nécessité d'une Providence qui préside au gouvernement du monde, l'immortalité de l'ame, la dernière fin de l'homme, la récompense des bons et la punition des méchants, la nature des devoirs qui sont le lien de la société, le caractère des vertus qui font la base de la morale, comme la prudence, la justice, la force, la tempérance, et d'autres pareilles vérités, qui n'étaient pas capables de conduire l'homme à la justice, mais qui servaient à écarter certains nuages, et à dissiper certaines obscurités.

C'est par un effet de la même Providence, qui de loin préparait les voies à l'Évangile, que, lorsque le Messie vint au monde, Dieu avait réuni un grand nombre de nations par les deux langues grecque et latine, et qu'il avait soumis à un seul maître, depuis l'Océan jusqu'à l'Euphrate, tous les peuples que le langage n'unissait point, pour donner un cours plus libre à la prédication des apôtres. L'étude de l'Histoire profane, quand elle est faite avec jugement et maturité, doit nous conduire à ces réflexions, et nous montrer comment Dieu fait servir les empires de la terre à l'établissement du règne de son Fils.

[Marge: Talents extérieurs accordés aux païens.] Elle doit aussi nous apprendre le cas qu'il faut faire de tout ce qu'il y a de plus brillant dans le monde, et de ce qui est le plus capable d'éblouir. Courage, bravoure, habileté dans l'art de gouverner, profonde politique, mérite de la magistrature, pénétration pour les sciences les plus abstruses, beauté d'esprit, délicatesse de goût en tout genre, succès parfait dans tous les arts: voilà ce que l'Histoire profane nous montre, et ce qui fait l'objet de notre admiration, et souvent de notre envie. Mais en même temps cette même histoire doit nous faire souvenir que, depuis le commencement du monde, Dieu accorde à ses ennemis toutes ces qualités brillantes que le siècle estime, et dont il fait beaucoup de bruit; au lieu qu'il les refuse souvent à ses plus fidèles serviteurs, à qui il donne des choses d'une autre importance et d'un autre prix, mais que le monde ne connaît et ne désire point. [Marge: Ps. 143, 15.] _Beatum dixerunt populum cui hæc sunt: beatus populus, cujus dominus Deus ejus_.

[Marge: Être sobre dans les louanges qu'on leur donne.] Une dernière réflexion, qui suit naturellement de ce que j'ai dit jusqu'ici, terminera cette première partie de ma Préface. Puisqu'il est certain que tous ces grands hommes, si vantés dans l'Histoire profane, ont eu le malheur d'ignorer le vrai Dieu et de lui déplaire, il faut être sobre et circonspect dans les louanges qu'on leur donne. S. Augustin[14], dans le livre de ses Rétractations, se repent d'avoir trop élevé et d'avoir trop fait valoir Platon et les philosophes platoniciens, parce qu'après tout, dit-il, ce n'étaient que des impies, dont la doctrine était, en plusieurs points, contraire à celle de Jésus-Christ.

[Note 14: «Laus ipsa, quâ Platonem vel platonicos seu academicos philosophos tantùm extuli, quantùm impios homines non oportuit, non immeritò mihi displicuit: præsertim quorum contra errores magnos defendenda est christiana doctrina.» (_Retract_, lib. I, cap. 1.)]

Il ne faut pas pourtant s'imaginer que S. Augustin ait cru qu'il ne fût pas permis d'admirer ou de louer ce qu'il y a de beau dans les actions et de vrai dans les maximes des païens. Il veut[15] qu'on y corrige ce qui se trouve de défectueux, et qu'on y approuve ce qu'elles ont de conforme à la règle. Il loue les Romains en plusieurs occasions, et surtout dans ses livres de la Cité de Dieu, qui est l'un de ses derniers et de ses plus beaux ouvrages. [Marge: Lib. 5, c. 19 et 21, etc.] Il y fait remarquer que Dieu les a rendus vainqueurs des peuples, et maîtres d'une grande partie de la terre, à cause de la modération et de l'équité de leur gouvernement (il parle des beaux temps de la république); accordant à des vertus purement humaines des récompenses qui l'étaient aussi, dont cette nation, aveugle en ce point, quoique fort éclairée sur d'autres, avait le malheur de se contenter. Ce ne sont donc point les louanges des païens en elles-mêmes, mais l'excès de ces louanges, que Saint Augustin condamne.

[Note 15: «Id in quoque corrigendum, quod pravum est; quod autem rectum est, approbandum.» (_De Bapt. cont. Donat._ lib. 7, cap. 16.)]

Nous devons craindre, nous sur-tout qui, par l'engagement même de notre profession, sommes continuellement nourris de la lecture des auteurs païens, de trop entrer dans leur esprit, d'adopter, sans presque nous en apercevoir, leurs sentiments en louant leurs héros, et de donner dans des excès qui ne leur paraissaient pas tels, parce qu'ils ne connaissaient point de vertus plus pures. Des personnes, dont j'estime l'amitié, comme je le dois, et dont je respecte les lumières, ont trouvé ce défaut dans quelques endroits de l'ouvrage que j'ai donné au public sur l'éducation de la jeunesse, et ont cru que j'avais poussé trop loin la louange des grands hommes du paganisme. Je reconnais en effet qu'il m'est échappé quelquefois des termes trop forts, et qui ne sont pas assez mesurés. Je pensais qu'il suffisait d'avoir inséré dans chacun des deux volumes qui composent cet ouvrage plusieurs correctifs, sans qu'il fût besoin de les répéter, et d'avoir établi en différents endroits les principes que les pères nous fournissent sur cette matière, en déclarant, avec saint Augustin, que, sans la véritable piété, c'est-à-dire, sans le culte sincère du vrai Dieu, il n'y a point de véritable vertu, et qu'elle ne peut être telle quand elle a pour objet la gloire humaine; vérité, dit ce père, qui est incontestablement reçue par tous ceux qui ont une vraie et solide piété. [Marge: De Civit. Dei, lib. 5, cap. 19.] _Illud constat inter omnes veraciter pios, neminem sine vera pietate, id est, veri Dei vero cultu, veram posse habere virtutem; nec eam veram esse, quando gloriæ servit humanæ_.

[Marge: Tom. 2, pag. 344.] Quand j'ai dit que Persée n'avait pas eu le courage de se donner la mort, je n'ai point prétendu justifier la pratique des païens, qui croyaient qu'il leur était permis de se faire mourir eux-mêmes, mais simplement rapporter un fait, et le jugement qu'en avait porté Paul Émile. Un léger correctif, ajouté à ce récit, aurait ôté toute équivoque et tout lieu de plainte.

L'ostracisme employé à Athènes contre les plus gens de bien, le vol permis, ce semble, par Lycurgue à Sparte, l'égalité des biens établie dans la même ville par voie d'autorité, et d'autres endroits semblables, peuvent souffrir quelques difficultés. J'y ferai une attention particulière dans le temps, lorsque la suite de l'Histoire me donnera lieu d'en parler, et je profiterai avec joie des lumières que des personnes éclairées et sans prévention voudront bien me communiquer.

Dans un ouvrage comme celui que je commence à donner au public, destiné particulièrement à l'instruction des jeunes gens, il serait à souhaiter qu'il ne s'y trouvât aucun sentiment, aucune expression qui pût porter dans leur esprit des principes faux ou dangereux. En le composant, je me suis proposé cette maxime, dont je sens toute l'importance: mais je suis bien éloigné de croire que j'y aie toujours été fidèle, quoique ç'ait été mon intention; et j'aurai besoin en cela, comme en beaucoup d'autres choses, de l'indulgence des lecteurs.

PARAGRAPHE II.

_Observations particulières sur cet ouvrage._

Le volume que je donne ici au public est le commencement d'un ouvrage où je me propose d'exposer l'Histoire ancienne des Égyptiens, des Carthaginois, des Assyriens, tant de Ninive que de Babylone, des Mèdes et des Perses, des Macédoniens et des différents états de la Grèce.

Comme j'écris principalement pour les jeunes gens, et pour des personnes qui ne songent point à faire une étude profonde de l'Histoire ancienne, je ne chargerai point cet ouvrage d'une érudition qui pourrait naturellement y entrer, mais qui ne convient point au but que je me propose. Mon dessein est, en donnant une histoire suivie de l'antiquité, de prendre dans les auteurs grecs et latins ce qui me paraîtra de plus intéressant pour les faits, et de plus instructif pour les réflexions.

Je souhaiterais pouvoir éviter en même temps et la stérile sécheresse des abrégés, qui ne donnent aucune idée distincte, et l'ennuyeuse exactitude des longues histoires, qui accablent un lecteur. Je sens bien qu'il est difficile de prendre un juste milieu, qui s'écarte également des deux extrémités; et quoique, dans les deux parties d'histoire qui font la moitié de ce premier volume, j'aie retranché une grande partie de ce qui se rencontre dans les Anciens, je ne sais si on ne les trouvera pas encore trop étendues: mais j'ai craint d'étrangler les matières en cherchant trop à les abréger. Le goût du public deviendra ma règle, et je tâcherai dans la suite de m'y conformer.

J'ai eu le bonheur de ne pas lui déplaire dans le premier ouvrage que j'ai composé. Je souhaiterais bien que celui-ci eût un pareil succès, mais je n'oserais l'espérer. La matière que je traitais dans le premier, belles-lettres, poésie, éloquence, morceaux d'histoire choisis et détachés, m'a laissé la liberté d'y faire entrer une partie de ce qu'il y a dans les auteurs anciens et modernes de plus beau, de plus frappant, de plus délicat, de plus solide, tant pour les expressions que pour les pensées et les sentiments. La beauté et la solidité des choses mêmes que j'offrais au lecteur l'ont rendu plus distrait ou plus indulgent sur la manière dont elles lui étaient présentées; et d'ailleurs, la variété des matières a tenu lieu de l'agrément que le style et la composition auraient dû y jeter.