Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1
Chapter 39
[Note 375: «Postquam Romà egressus est, fertur sæpè tacitus eò respiciens, postremò dixisse, _Urbem venalem et maturè perituram, si emptorem invenerit_.» [c. 35.]]
La guerre recommence donc de nouveau. Elle réussit fort mal, d'abord par la nonchalance, et peut-être par la connivence du consul Albinus; puis, lorsqu'il fut retourné à Rome pour y tenir les assemblées, par l'ignorance de son frère Aulus, qui, ayant engagé l'armée dans un défilé d'où elle ne pouvait sortir, se rendit honteusement à l'ennemi, qui fit passer les Romains sous le joug, et leur fit promettre qu'ils sortiraient de Numidie dans l'espace de dix jours.
Il est aisé de juger comment une paix si ignominieuse, conclue sans l'autorité du peuple, fut regardée à Rome. On n'y conçut de bonnes espérances pour le succès de cette guerre, que lorsque le soin en fut confié au consul L. Métellus.[376] A toutes les autres vertus d'un excellent général il joignait un parfait désintéressement, qualité la plus essentielle alors contre un ennemi tel que Jugurtha, qui jusque-là, pour vaincre, avait moins employé l'épée que l'argent. Il trouva Métellus invincible de ce côté-là comme de tout autre: il fallut donc payer de sa personne et de son courage, au défaut de cette ressource qui commença à lui manquer. Aussi fit-il des efforts extraordinaires; et tout ce qu'on peut attendre de la bravoure, de l'habileté, de l'attention d'un grand capitaine, à qui le désespoir fournit de nouvelles forces et de nouvelles lumières, il l'employa dans cette campagne, mais toujours sans succès, parce qu'il avait affaire à un consul à qui il n'échappait aucune faute, et qui ne manquait aucune occasion de prendre avantage sur son ennemi.
[Note 376: «In Numidiam proficiscitur, magnâ spe civium, quum propter artes bonas, tùm maximè quòd adversùm divitias invictum animum gerebat.» [c. 43.]]
La grande peine de Jugurtha fut de se mettre à couvert du côté des traîtres: Depuis qu'il eut su que Bomilcar, en qui il avait une entière confiance, avait songé à attenter sur sa vie, il n'eut plus un moment de repos. Il ne trouvait nulle part de sûreté; le jour, la nuit, le citoyen, l'étranger, tout lui était suspect, tout le faisait trembler; il ne prenait le sommeil qu'à la dérobée, changeant même souvent de lit sans garder les bienséances de son rang: quelquefois, s'éveillant en sursaut, il prenait des armes et jetait de grands cris, tant la crainte le troublait et l'agitait comme un forcené.
Marius servait en qualité de lieutenant sous Métellus. Dévoré d'ambition, il travailla d'abord secrètement à le décrier dans l'esprit des soldats: et, devenu bientôt l'ennemi déclaré et le calomniateur de son général, il vint à bout, par ces voies indignes, de le supplanter et de se faire nommer en sa place pour terminer la guerre contre Jugurtha.[377] Quelque force d'ame qu'eût d'ailleurs Métellus, il fut abattu par ce coup imprévu, qui lui arracha des larmes et des discours peu dignes d'un grand homme comme lui. Il y avait en effet dans le procédé de Marius une noirceur affreuse, qui montre clairement ce que c'est que l'ambition, et comment elle est capable d'étouffer dans quiconque s'y livre tout sentiment d'honneur et de probité. Métellus, ayant pris soin d'éviter la rencontre d'un successeur dont la seule vue aurait été pour lui un cruel tourment, arriva à Rome, où il fut reçu avec un applaudissement général.[Marge: AN. M. 3898 ROM. 642.] L'honneur du triomphe lui fut accordé, et il prit le surnom de _Numidicus_.
[Note 377: «Quibus rebus supra bonum atque honestum perculsus, neque lacrymas tenere, neque moderari linguam: vir egregius in aliis artibus, nimis molliter ægritudinem pati.» [c. 81.]]
J'ai cru devoir réserver pour l'histoire romaine le détail des actions particulières qui se sont passées en Afrique sous Métellus et sous Marius, dont Salluste nous a laissé un récit fort circonstancié dans son admirable histoire de Jugurtha. Je me hâte de venir à la fin de cette guerre.
Jugurtha, dans la déroute de ses affaires, avait eu recours à Bocchus, roi des Maures, dont il avait épousé la fille. La Mauritanie est un pays qui s'étend depuis la Numidie jusque par-delà les bords de la mer qui répondent à l'Espagne. A peine le nom du peuple romain y était-il connu; et cette nation, de son côté, était absolument inconnue aussi aux Romains. Jugurtha fit entendre à son beau-père que, s'il laissait subjuguer la Numidie, son pays aurait sans doute le même sort, d'autant plus que les Romains, ennemis déclarés de la royauté, semblaient avoir juré la ruine de tous les trônes. Il engagea donc Bocchus à entrer en ligue avec lui contre eux, et il en reçut à différentes reprises des secours fort considérables.
Cette liaison qui, de part et d'autre, n'était fondée que sur l'intérêt, n'avait jamais été bien ferme entre eux. Une dernière défaite de Jugurtha acheva d'en rompre tous les noeuds. Bocchus conçut le noir dessein de livrer son gendre aux Romains. Dans cette vue, il avait écrit à Marius de lui envoyer un homme de confiance. Sylla lui parut fort propre pour cette négociation. C'était un jeune officier d'un rare mérite, qui servait sous lui en qualité de questeur. Il ne craignit point de se mettre à la discrétion du barbare, et il y alla. Quand il fut arrivé, Bocchus, qui, selon le génie de la nation, ne se piquait pas beaucoup de fidélité, et qui de moment à autre changeait de dessein, délibère s'il ne le livrerait pas lui-même à Jugurtha. Il demeura long-temps dans cette incertitude, combattu en lui-même par des pensées toutes contraires; et le changement subit qu'on voyait sur son visage, dans son air, dans tout son maintien, marquait assez ce qui se passait dans son esprit. Enfin, revenant à son premier dessein, il fit ses conditions avec Sylla, et lui remit entre les mains Jugurtha, qui fut conduit aussitôt à Marius.
[Marge: Plut. in vit. Marii. [c. 10]] [378]Sylla, dit Plutarque, se conduisit dans cette occasion en jeune homme avide et altéré de gloire, dont il commençait tout récemment à goûter la douceur. Au lieu d'attribuer à son général l'honneur de cet événement, comme son devoir l'y obligeait, et comme ce doit être une règle inviolable, il s'en réserva la plus grande partie, et fit faire un anneau qu'il portait toujours, où il était représenté recevant Jugurtha des mains de Bocchus, et il affecta dans la suite de s'en servir toujours pour son cachet. Marius, piqué jusqu'au vif de cette espèce d'insulte, ne la lui pardonna jamais. Et ce fut là l'origine et la semence de cette haine implacable qui éclata depuis entre ces deux Romains, et qui coûta tant de sang à la république.
[Note 378: [Grec: Oia neos philotimos, arti doxês gegeumenos, ouk êvenke metriôs to eutuchêma.] (PLUT. Præcept. reip. ger. p. 806.)]
[Marge: Plut. ibid. AN. M. 3901 ROM. 645. AV. J. C. 103.] Marius entra en triomphe dans Rome, faisant voir aux Romains un spectacle qu'ils avaient de la peine à croire, même en le voyant, Jugurtha captif: cet ennemi redoutable, pendant la vie duquel on n'avait osé espérer de voir la fin de cette guerre, tant son courage était mêlé de ruses et de finesses, et son génie fertile en nouvelles ressources au milieu des malheurs les plus désespérés. On dit que dans la marche du triomphe il perdit l'esprit, qu'après la cérémonie il fut mené en prison, et que les sergents, se hâtant d'avoir sa dépouille, lui déchirèrent toute sa robe, et lui arrachèrent les deux bouts des oreilles pour avoir les pendants qu'il y portait. En cet état, il fut jeté tout nu et plein d'effroi dans une fosse profonde, où il passa six jours entiers à lutter contre la faim et contre la crainte de la mort, ayant toujours conservé jusqu'au dernier soupir un désir ardent de la vie: digne fin, ajoute Plutarque, digne récompense de ses forfaits, s'étant toujours cru tout permis pour assouvir son ambition, ingratitude, perfidie, noires trahisons, cruautés sanglantes et barbares.
Juba, roi de Mauritanie, a fait trop d'honneur aux lettres et aux sciences pour être entièrement omis dans l'histoire de la famille de Masinissa, dont son père, nommé aussi Juba, était arrière-petit-fils, et petit-fils de Gulussa. Juba le père se signala dans la guerre, entre César et Pompée par son attachement inviolable au parti du dernier. Il se donna la mort après la bataille [Marge: AN. M. 3959 ROM. 703.] de Thapse, où ses troupes et celles de Scipion furent entièrement défaites. Juba son fils, encore enfant, fut livré au vainqueur, qui en fit un des principaux ornements de son triomphe. Il paraît qu'on prit grand soin de son éducation à Rome, où il acquit des lumières qui dans la suite l'égalèrent aux plus savants hommes qu'ait jamais eus la Grèce. Il ne quitta le séjour de cette ville que pour aller prendre possession des états de son père. Auguste les lui rendit lorsque, par la mort [Marge: AN. M. 3974 ROM. 719. AV. J. C. 30.] d'Antoine, il se vit le maître absolu de disposer des provinces de l'empire. Juba, par la douceur de son règne, gagna le coeur de tous ses sujets. Sensibles à ses bienfaits, ils le mirent au nombre de leurs dieux. Pausanias [Marge: [Pausan. Attic. c. 17.]] parle d'une statue que les Athéniens lui avaient érigée. Il était bien juste qu'une ville de tout temps consacrée aux Muses donnât des marques publiques de son estime à un roi qui tenait un rang illustre parmi les savants. Suidas[379] attribue à ce prince plusieurs ouvrages, dont aujourd'hui il ne nous reste que des fragments. Il avait écrit[380] de l'histoire d'Arabie, des antiquités d'Assyrie, des antiquités romaines, de l'histoire des théâtres, de celle de la peinture et des peintres, de la nature et des propriétés de différents animaux, de la grammaire, et d'autres matières semblables[381], dont on peut voir le dénombrement dans la petite dissertation de M. l'abbé Sevin sur la vie et sur les ouvrages de Juba le jeune, d'où j'ai tiré le peu que j'en ai dit ici.
[Note 379: In voce [Grec: Iobas].]
[Note 380: Tom. IV des Mémoires de l'Académie des Belles-Lettres, p. 457.]
[Note 381: Il ne faut pas oublier ses Commentaires sur l'Afrique, tirés principalement des livres carthaginois. (AMM. MARCELL. XII, c. 15.)
Ajoutons, comme un fait important, que ce prince, s'occupant avec ardeur des progrès de la géographie, avait fait reconnaître par ses vaisseaux les îles _Fortunées_, actuellement les îles _Canaries_.--L.]
FIN DU TOME PREMIER DE L'HISTOIRE ANCIENNE.
TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME PREMIER.
Pages. Avertissement de l'auteur des observations et éclaircissements historiques joints à cette édition. V Éloge de Rollin, par M. Saint-Albin Berville. XIII Épitre dédicatoire. XXXVII
PRÉFACE.
§ I. Utilité de l'Histoire profane, sur-tout par rapport à la religion. XLIII § II. Observations particulières sur cet ouvrage. LXVI Avertissements de l'auteur répandus dans l'in-12, en différents tomes, et réunis ici tous ensemble. LXXVII Édition des principaux auteurs grecs cités dans l'Hist. ancienne. XCVII
AVANT-PROPOS.
Origine et progrès de l'établissement des royaumes. 1
LIVRE PREMIER.
HISTOIRE ANCIENNE DES ÉGYPTIENS.
PREMIÈRE PARTIE.
Description de l'Égypte, et de ce qui s'y trouve de plus remarquable. 7
CHAPITRE PREMIER.
Thébaïde. 9
CHAPITRE II.
Égypte du milieu ou Heptanome. 11 § I. Obélisques. 13 § II. Pyramides. 15 § III. Labyrinthe. 20 § IV. Lac de Moeris. 21 § V. Débordement du Nil. 24
1. Sources du Nil. 25 2. Cataractes du Nil. 26 3. Causes du débordement. 28 4. Temps et durée du débordement. 29 5. Mesure du débordement. 31 6. Canaux du Nil. Pompes. P. 33 7. Fécondité causée par le Nil. 35 8. Double spectacle causé par le Nil. 38 9. Canal de communication entre les deux mers par le Nil. 39
CHAPITRE III.
Basse Égypte. 41
SECONDE PARTIE.
Des moeurs et coutumes des Égyptiens. 49
CHAPITRE PREMIER.
De ce qui regarde les rois et le gouvernement. 50
CHAPITRE II.
Des prêtres et de la religion des Égyptiens. 57 § I. Culte de différentes divinités. 60 § II. Cérémonies des funérailles. 68
CHAPITRE III.
Des soldats et de la guerre. 72
CHAPITRE IV.
De ce qui regarde les sciences et les arts. 75
CHAPITRE V.
Des laboureurs, des pasteurs, des artisans. 79
CHAPITRE VI.
De la fécondité de l'Égypte. 84
TROISIÈME PARTIE.
Histoire des rois d'Égypte. 92 Rois d'Égypte. 95
LIVRE SECOND.
HISTOIRE DES CARTHAGINOIS.
PREMIÈRE PARTIE.
Caractère, moeurs, religion et gouvernement des Carthaginois. 141
§ I. Carthage formée sur le modèle de Tyr, dont elle était une colonie. 141 § II. Religion des Carthaginois. 143 § III. Forme du gouvernement de Carthage. 150
Suffètes. 151 Le sénat. 152 Le peuple. 154 Le tribunal des cent. 154 Défauts du gouvernement de Carthage. 156
§ IV. Commerce de Carthage. Première source de ses richesses et de sa puissance. 159 § V. Mines d'Espagne. Seconde source des richesses et de la puissance de Carthage. 161 § VI. La guerre. 163 § VII. Les sciences et les arts. 168 § VIII. Caractère, moeurs, qualités des Carthaginois. 172
SECONDE PARTIE.
Histoire des Carthaginois. 176
CHAPITRE PREMIER.
Fondation de Carthage et ses accroissements jusqu'à la première guerre punique. 176 Conquêtes des Carthaginois en Afrique. 181 Conquêtes des Carthaginois en Sardaigne, etc. 182 Conquêtes des Carthaginois en Espagne. 183 Conquêtes des Carthaginois en Sicile. 187
CHAPITRE II.
Histoire de Carthage, depuis la première guerre punique jusqu'à sa destruction. 226 Article I. Première guerre punique. 227 Art. II. Guerre de Libye, ou contre les mercenaires. 254 Art. III. Seconde guerre punique. 269 Causes éloignées et prochaines de la seconde guerre punique. 270 Déclaration de la guerre. 278 Commencement de la seconde guerre punique. 280 Passage du Rhône. 282 Marche qui suivit le passage du Rhône. 284 Passage des Alpes. 288 Entrée dans l'Italie. 293 Combat de cavalerie près du Tésin. 294 Bataille de la Trébie. 298 Bataille de Trasimène. 304 Conduite d'Annibal par rapport à Fabius. 308 État des affaires en Espagne. 314 Bataille de Cannes. 315 Quartier d'hiver passé à Capoue par Annibal. 323 Affaires d'Espagne et de Sardaigne. 327 Mauvais succès d'Annibal. Siéges de Capoue et de Rome. 328 Défaite et mort des deux Scipions en Espagne. 330 Défaite et mort d'Asdrubal. 332 Scipion se rend maître de toute l'Espagne. Il est nommé consul, et passe en Afrique. Annibal y est rappelé. 336 Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique suivie du combat. 341 Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains. Fin de la seconde guerre punique. 344 Courte réflexion sur le gouvernement de Carthage au temps de la seconde guerre punique. 349 Intervalle entre la seconde et la troisième guerre punique. 351 § I. Suite de l'histoire d'Annibal. 351 Annibal entreprend et vient à bout de réformer à Carthage la justice et les finances. 352 Retraite et mort d'Annibal. 355 Éloge et caractère d'Annibal. 364 § II. Différends entre les Carthaginois et Masinissa, roi de Numidie. 369
Art. IV. Troisième guerre punique. 377 Digression sur les moeurs et le caractère du second Scipion l'Africain. 407 Histoire de la famille et de la postérité de Masinissa. 416
FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.