Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1

Chapter 38

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Il ne se fit pas moins admirer dans une autre occasion. Il était obligé, en conséquence de la succession qui lui était échue par la mort de sa grand'mère, de payer, en trois termes différents, aux deux filles de Scipion son grand-père adoptif, la moitié de leur dot, qui montait à cinquante mille écus[363]. A l'échéance du premier terme, Scipion fit remettre entre les mains du banquier la somme entière. Tibérius Gracchus et Scipion Nasica, qui avaient épousé ces deux soeurs, croyant que Scipion s'était trompé, allèrent le trouver, et lui représentèrent que les lois lui laissaient l'espace de trois ans pour fournir cette somme en trois différents paiements. Le jeune Scipion répondit qu'il n'ignorait pas la disposition des lois, qu'on en pouvait suivre la rigueur avec des étrangers, mais qu'avec des proches et des amis il convenait d'en user avec plus de simplicité et de noblesse; et il les pria d'agréer que la somme entière leur fût payée. Ils s'en retournèrent pleins d'admiration pour la générosité de leur parent, et[364] se reprochant à eux-mêmes la bassesse de leurs sentiments par rapport à l'intérêt, quoiqu'ils fussent les premiers de la ville et les plus estimés. Cette libéralité leur paraissait d'autant plus admirable, dit Polybe, qu'à Rome, loin de vouloir payer cinquante mille écus avant l'échéance du terme, personne n'aurait voulu en payer mille avant le jour préfix.

[Note 363: Il y a dans Polybe (XXXII, c. 13, § 10) 50 talents; ce qui doit s'entendre en cet endroit de 50 fois 6000 deniers romains, ou de 300,000 deniers, valant alors 245,500 francs.--L.]

[Note 364: [Grec: Kategnôkotes tês autôv] [forte Grec: hautôn] mikrologias]. [POLYB. XXXII, c. 13, 16.]]

Ce fut par le même esprit que, deux ans après, Paul Émile son beau-père étant mort, il céda à son frère Fabius, qui était moins riche que lui, la part qu'il avait dans la succession de leur père, laquelle montait à plus de soixante mille écus[365], afin de corriger ainsi l'inégalité de biens qui se trouvait entre les deux frères.

Ce même frère ayant dessein de donner un spectacle de gladiateurs après la mort de son père, pour honorer sa mémoire, comme c'était alors la coutume, et ne pouvant pas facilement soutenir cette dépense, qui allait fort loin, Scipion donna quinze mille écus[366] pour en supporter du moins la moitié.

[Note 365: Dans Polybe, 60 talents ou 360,000 deniers ou 294,000 francs.--L.]

[Note 366: 15 talents ou 73,500 francs.--L.]

Les présents magnifiques, que Scipion avait faits à sa mère Papiria, lui revenaient de plein droit après sa mort; et ses soeurs, selon l'usage de ce temps, n'y pouvaient rien prétendre; mais il aurait cru se déshonorer et rétracter ses dons, s'il les avait repris. Il laissa donc à ses soeurs tout ce qu'il avait donné à leur mère, ce qui montait à une somme fort considérable, et il s'attira de nouveaux applaudissements par cette nouvelle preuve qu'il donna de sa grandeur d'ame et de sa tendre amitié pour sa famille.

Ces différentes largesses, qui, réunies ensemble, montaient à de très-grandes sommes, tiraient, ce semble, un nouveau prix de l'âge où il les faisait, car il était très-jeune, et encore plus des circonstances du temps où il plaçait ses dons, et des manières gracieuses et obligeantes dont il savait les assaisonner.

Les faits que je viens de citer sont si éloignés de nos moeurs, qu'il y aurait lieu de craindre qu'on ne les regardât comme une exagération outrée d'un historien prévenu en faveur de son héros, si l'on ne savait que le caractère dominant de Polybe, qui les rapporte, était un grand amour de la vérité et un extrême éloignement de toute flatterie. Dans l'endroit même d'où j'ai tiré ce récit, il a cru devoir prendre quelques précautions par rapport à ce qu'il dit des actions vertueuses et des rares qualités de Scipion: il fait observer que, ses écrits devant être lus par les Romains, qui étaient parfaitement instruits de tout ce qui regarde ce grand homme, il ne manquerait pas d'être démenti par eux s'il osait avancer quelque chose qui fût contraire à la vérité; affront auquel il n'est pas vraisemblable qu'un auteur qui a quelque soin de sa réputation voulût s'exposer gratuitement.

Nous avons déjà remarqué que Scipion n'avait pris aucune part aux dérèglements et aux débauches qui régnaient alors presque généralement parmi la jeunesse romaine. Il fut avantageusement dédommagé et récompensé de cette privation volontaire des plaisirs, par la santé ferme et vigoureuse qu'elle lui procura pour tout le reste de sa vie, qui le mit en état de goûter des plaisirs bien plus purs, et de faire ces grandes actions qui lui acquirent tant de gloire.

Les exercices de la chasse, auxquels il se plaisait extrêmement, contribuèrent aussi beaucoup à rendre son corps robuste, et capable de soutenir les plus rudes fatigues. La Macédoine, où il suivit son père, lui fournit abondamment de quoi satisfaire son inclination, parce que la chasse, qui y faisait le divertissement ordinaire des rois, ayant été suspendue depuis quelques années à cause de la guerre, il y trouva une quantité incroyable de gibier de toute espèce. Paul Émile, attentif à procurer à son fils d'honnêtes plaisirs, pour le dégoûter et le détourner de ceux que la raison lui interdisait, lui laissa goûter avec une pleine liberté celui de la chasse pendant tout le temps que les troupes romaines demeurèrent dans le pays, depuis la victoire qu'il avait remportée sur Persée. Le jeune homme employa son loisir à cet exercice si convenable à son âge et à son inclination, et il n'eut pas moins de succès dans cette guerre innocente qu'il déclara aux bêtes de Macédoine, que son père en avait eu dans celle qu'il avait faite contre les habitants de ce pays.

C'est au retour de ce voyage que Scipion trouva Polybe à Rome, et lia avec lui cette étroite amitié qui devint si utile à ce jeune Romain, et qui ne lui a guère moins fait d'honneur dans la postérité que toutes ses conquêtes. Il paraît que Polybe demeurait et mangeait avec les deux frères. Un jour que Scipion se trouva seul avec lui, il lui ouvrit son coeur avec une pleine effusion, et se plaignit, mais d'une manière douce et tendre[367], de ce que Polybe, dans les conversations qu'on avait à table, adressait toujours la parole à son frère Fabius et jamais à lui. «Je sens bien, lui dit-il, que cette indifférence vient de la pensée où vous êtes, comme tous nos citoyens, que je suis un jeune homme inappliqué, et qui n'ai rien du goût qui règne aujourd'hui dans Rome, parce qu'on ne voit pas que je m'attache aux exercices du barreau, et que je m'applique au talent de la parole. Mais comment le ferais-je? On me dit perpétuellement que ce n'est point un orateur que l'on attend de la maison des Scipions, mais un général d'armée. Je vous avoue, pardonnez-moi la franchise avec laquelle je vous parle, que votre indifférence pour moi me touche et m'afflige sensiblement.» Polybe, surpris de ce discours, auquel il ne s'attendait point, le consola du mieux qu'il put, et l'assura que, s'il adressait ordinairement la parole à son frère, ce n'était point du tout faute d'estime pour lui, mais uniquement parce que Fabius était l'aîné, et que d'ailleurs, sachant que les deux frères pensaient de même, il avait cru que parler à l'un, c'était parler à l'autre; qu'au reste, il s'offrait de tout son coeur à son service, et qu'il pouvait disposer absolument de sa personne: que, par rapport aux sciences, pour lesquelles il lui voyait beaucoup de goût, il trouverait des secours suffisants dans ce grand nombre de savants qui venaient tous les jours de Grèce à Rome; mais que, pour le métier de la guerre, qui était proprement sa profession aussi-bien que sa passion, il pourrait lui être de quelque utilité. Alors Scipion, lui prenant les mains et les serrant avec les siennes: «Oh, dit-il, quand verrai-je cet heureux jour où, libre de tout autre engagement et vivant avec moi, vous voudrez bien vous appliquer à me former l'esprit et le coeur! C'est alors que je me croirai digne de mes ancêtres.» Depuis ce temps-là, Polybe, charmé et attendri de voir dans un jeune homme[368] de si nobles sentiments, s'attacha particulièrement au jeune Scipion, qui le respecta toujours dans la suite comme son propre père.

[Note 367: Polybe ajoute ce trait charmant, et en rougissant un peu: [Grec: kai tô chrômati genomenos enereuthês.] (POLYB. XXXII, c. 9, § 8.)--L.]

[Note 368: Il n'avait pas plus de 18 ans, dit Polybe (XXXII, c. 10, § 1).--L.]

La qualité d'historien n'était pas la seule que Scipion estimât dans Polybe; il faisait bien plus de cas et d'usage de celles de grand capitaine et de grand politique. Aussi il le consultait en tout, et ne se conduisait que par ses avis, lors même qu'il fut à la tête des troupes, concertant en secret avec lui toutes les opérations de la campagne, tous les mouvements de l'armée, toutes les entreprises contre l'ennemi, et toutes les [Marge: Pausan. in Arcad. l. 8 [c. 30] pag. 505.] mesures propres à les faire réussir. En un mot, l'opinion constante était que ce Romain n'avait rien fait de bon dont il n'eût l'obligation à Polybe, et qu'il ne faisait de fautes que lorsqu'il agissait sans le consulter.

Je prie le lecteur de me pardonner cette longue digression, qui peut paraître étrangère à mon sujet puisque je ne traite point de l'histoire romaine, mais qui m'a paru si propre au dessein que je me propose en général dans cet ouvrage, de former la jeunesse, que je n'ai pu m'empêcher de l'insérer ici, quoique je sentisse bien que ce n'était pas tout-à-fait sa place. En effet, on y voit de quelle importance est la bonne éducation, et combien il est avantageux aux jeunes gens de se lier de bonne heure avec des personnes de mérite; car ce furent là les fondements de cette gloire et de cette réputation qui ont rendu le nom de Scipion si illustre. Mais sur-tout quel exemple pour notre siècle, où souvent les plus légers intérêts divisent les frères et les soeurs, et troublent la paix des familles, que ce généreux désintéressement de Scipion, à qui les sommes les plus considérables ne coûtaient rien quand il s'agissait d'obliger ses proches! Ce bel endroit de Polybe m'avait échappé, parce qu'il ne se trouve point dans l'édition _in-folio_ que nous en avons. Sa place naturelle était le lieu où, traitant du goût de la solide gloire, j'ai parlé du mépris et du noble usage que les anciens faisaient de l'argent. J'ai cru ne pouvoir me dispenser de rendre ici aux jeunes gens ce que j'avais lieu de me reprocher de leur avoir, en quelque sorte, alors dérobé.

_Histoire de la famille et de la postérité de Masinissa._

J'ai promis, après que j'aurais achevé ce qui regarde la république de Carthage, de revenir à la famille et à la postérité de Masinissa. Ce point d'histoire fait une partie considérable de celle d'Afrique, et, par cette raison, n'est pas tout-à-fait étranger à mon sujet.

[Marge: App. [Bell. pun.] p. 63. [c. 105.] Val. Max. lib. 5, cap. 2. AN. M. 3857 ROM. 601.] Depuis que Masinissa, sous le premier Scipion, eut embrassé le parti des Romains, il était toujours demeuré dans cette honorable alliance avec un zèle et une fidélité qui ont peu d'exemples. Se voyant près de mourir, il écrivit au proconsul d'Afrique, sous qui servait alors le jeune Scipion, pour le prier de vouloir bien le lui envoyer, ajoutant qu'il mourrait content s'il pouvait expirer entre ses bras, après l'avoir rendu le dépositaire de ses dernières volontés. Mais, sentant que sa fin approchait avant qu'il pût avoir cette consolation, il fit venir sa femme et ses enfants, et leur dit qu'il ne connaissait dans toute la terre que le seul peuple romain, et parmi ce peuple, que la seule famille des Scipions; qu'il laissait en mourant un pouvoir suprême à Scipion Émilien de disposer de ses biens et de partager son royaume entre ses enfants; qu'il voulait que tout ce qu'il aurait décidé fût exécuté ponctuellement, comme si lui-même l'avait arrêté par son testament. Après leur avoir ainsi parlé, il mourut âgé de plus de quatre-vingt-dix ans.

Ce prince, qui pendant sa jeunesse avait essuyé d'étranges malheurs, s'étant vu dépouillé de son royaume, obligé de fuir de province en province, et près mille fois de perdre la vie, soutenu, dit l'historien, par la protection divine, n'eut plus jusqu'à sa mort qu'une [Marge: App. p. 63.] suite continuelle de prospérités, qui ne fut interrompue par aucun accident fâcheux. Non-seulement il recouvra son royaume, mais il y ajouta celui de Syphax son ennemi; et, maître de tout le pays depuis la Mauritanie jusqu'à Cyrène, il devint le prince le plus puissant de toute l'Afrique. Il conserva jusqu'à la fin de sa vie une santé très-robuste, qu'il dut sans doute et à l'extrême sobriété dont il usa toujours pour le boire et le manger, et au soin qu'il eut de s'endurcir sans relâche au travail et à la fatigue. Agé de quatre-vingt-dix ans, il faisait encore tous les exercices d'un jeune homme, et se tenait à cheval sans selle; et Polybe fait remarquer [Marge: An seni gerenda sit Resp. pag. 791.] (c'est Plutarque qui nous a conservé cette remarque) que, le lendemain d'une grande victoire remportée contre les Carthaginois, on l'avait trouvé devant sa tente faisant son repas d'un morceau de pain bis.

Il laissa en mourant cinquante-quatre fils, dont trois seulement étaient d'un mariage légitime; savoir, Micipsa, [Marge: App. p. 63. Val. Max. lib. 5, cap. 2.] Gulussa et Mastanabal. Scipion partagea le royaume entre ces trois derniers, et donna aux autres des revenus considérables; mais bientôt après Micipsa demeura seul possesseur de ces vastes états par la mort de ses deux frères. Il eut deux fils, Adherbal et Hiempsal; et il fit élever avec eux dans son palais Jugurtha[369] son neveu, fils de Mastanabal, et en prit autant de soin que de ses propres enfants. Ce dernier avait des qualités excellentes, qui lui attirèrent une estime générale. Bien fait de sa personne, beau de visage, plein d'esprit et de sens, il ne donna point, comme c'est l'ordinaire des jeunes gens, dans le luxe et le plaisir. Il s'exerçait avec ceux de son âge à la course, à lancer le javelot, à monter à cheval; et, supérieur à tous, il savait pourtant s'en faire aimer. La chasse était son unique plaisir, mais la chasse contre les lions et d'autres bêtes féroces. Pour achever son éloge, il excellait en tout, et parlait peu de lui-même: _plurimùm facere, et minimùm ipse de se loqui_.

[Note 369: Toute l'histoire de Jugurtha est tirée de Salluste.]

Un mérite si éclatant et si généralement approuvé commença à donner de l'inquiétude à Micipsa. Il se voyait âgé, et ses enfants fort jeunes. [370]Il savait de quoi l'ambition est capable quand il s'agit d'un trône; et qu'avec beaucoup moins de talents que n'en avait Jugurtha, il est aisé de se laisser entraîner à une tentation si délicate, sur-tout quand elle est aidée de circonstances si favorables. Afin d'éloigner un compétiteur si dangereux pour ses enfants, il lui donna le commandement des troupes qu'il envoyait au secours des Romains, occupés alors au siège de Numance, sous la conduite de Scipion. Il se flattait que Jugurtha, brave comme il était, pourrait bien s'engager mal à propos dans quelque action périlleuse, et y laisser la vie; mais il se trompa. [371]Ce jeune prince à un courage intrépide joignait un grand sang-froid; et, ce qui est fort rare à cet âge, il était également éloigné et d'une prévoyance timide et d'une hardiesse téméraire. Il gagna dans cette campagne l'estime et l'amitié de toute l'armée. Scipion le renvoya avec des lettres de recommandation pour son oncle, et des témoignages fort avantageux, après lui avoir donné pourtant de sages avis sur la conduite qu'il devait tenir; car, habile comme il était à connaître les hommes, il avait apparemment entrevu dans ce jeune prince une ambition dont il craignait les suites.

[Note 370: «Terrebat eum natura mortalium avida imperii, et præceps ad explendum animi cupidinem: prætereà opportunitas suæ liberorumque ætatis, quæ etiam mediocres viros spe prædæ transversos agit.» SALLUST. [c. 6.]]

[Note 371: «Ac sanè, quod difficillimum imprimis est, et prælio strenuus erat, et bonus consilio: quorum alterum ex providentia timorem, alterum ex audacia temeritatem adferre plerumque solet.» [c. 7.]]

Micipsa, touché de tout le bien qu'on lui mandait de son neveu, changea de disposition à son égard, et ne songea plus qu'à le gagner à force de bienfaits. Il l'adopta, et par son testament le fit son héritier comme ses deux autres enfants. Se voyant près de mourir, il les manda tous trois ensemble, et les fit approcher de son lit. Là, en présence de toute la cour, il fit souvenir Jugurtha de tout ce qu'il avait fait en sa faveur, le conjurant au nom des dieux de défendre et de protéger toujours ses enfants, qui, de proches qu'ils lui étaient par le sang, étaient devenus ses frères par son bienfait. [372]Il lui représenta que ce n'étaient point les armes ni les trésors qui faisaient la force d'un royaume, mais les amis, qui ne s'acquièrent ni par les armes, ni par l'or, mais par des services réels, et par une fidélité inviolable. Or peut-on trouver de meilleurs amis que des frères? et quel fond peut faire sur des étrangers quiconque devient ennemi de ses proches? Il exhorta ses enfants à ménager avec grand soin et à respecter Jugurtha, et à n'avoir d'autre dispute avec lui que pour tâcher de l'atteindre, et même, s'il se pouvait, de le surpasser en mérite. Il finit en leur recommandant à tous de demeurer fidèlement attachés au peuple romain, et de le regarder toujours comme leur bienfaiteur, leur patron, leur maître. Micipsa mourut peu de jours après.

[Note 372: «Non exercitus, neque thesauri, præsidia regni sunt, verùm amici: quos neque armis cogere, neque auro parare queas; officio et fide pariuntur. Quis autem amicior quàm frater fratri? aut quem alienum fidum invenies, si tuis hostis fueris?» [c. 9.]]

[Marge: AN. M. 3887 ROM. 631.] Jugurtha ne se contraignit pas long-temps. Il commença par se délivrer d'Hiempsal, qui lui avait parlé avec beaucoup de liberté, et le fit égorger. Adherbal vit par-là ce qu'il avait à craindre pour lui-même. [Marge: AN. M. 3888 ROM. 632.] La Numidie se divise et prend parti entre les deux frères. On lève de part et d'autre de nombreuses troupes. Adherbal, après avoir perdu la plupart de ses places, est vaincu dans un combat, et obligé de se réfugier à Rome. Jugurtha n'en est pas fort effrayé; il savait que presque tout y était vénal. Il y envoie donc des députés, avec ordre de corrompre à force de présents les principaux des sénateurs. Dans la première audience qu'on leur donna, Adherbal exposa le malheureux état où il se trouvait réduit, les injustices et les violences de Jugurtha, le meurtre de son frère, la perte de presque toutes ses places, et il insista principalement sur les derniers ordres que son père, en mourant, lui avait donnés, de mettre uniquement sa confiance dans le peuple romain, dont l'amitié serait pour lui et pour son royaume un appui plus ferme et plus sûr que toutes les troupes et tous les trésors du monde. Son discours fut long et pathétique. Les députés de Jugurtha répondirent en peu de mots qu'Hiempsal avait été tué par les Numides à cause de sa cruauté, qu'Adherbal avait été l'agresseur, et qu'après avoir été vaincu il venait se plaindre de n'avoir pas fait tout le mal qu'il aurait souhaité; que leur maître priait le sénat de juger de sa conduite en Afrique par celle qu'il avait gardée à Numance, et de compter plus sur ses actions que sur les accusations de ses ennemis. Ils avaient employé en secret une éloquence plus efficace que celle des paroles; et elle eut tout son effet. A l'exception d'un petit nombre de sénateurs qui conservaient encore quelques sentiments d'honneur, et n'étaient pas vendus à l'injustice, tout le reste pencha du côté de Jugurtha. Il fut résolu qu'on enverrait sur les lieux des commissaires pour partager également les provinces entre les deux frères. On peut bien juger que Jugurtha n'épargna pas l'argent. Le partage fut fait entièrement à son avantage, en gardant néanmoins quelque apparence d'équité.

Ce premier succès enfla son courage et augmenta sa hardiesse. Il attaque son frère à force ouverte; et, pendant que celui-ci s'amuse à envoyer vers les Romains, il enlève plusieurs de ses places, pousse toujours ses conquêtes, et, après le gain d'une bataille, l'assiége lui-même dans Cirta, capitale de son royaume. Cependant surviennent des députés de Rome, avec ordre de déclarer aux deux princes, de la part du sénat et du peuple, qu'ils aient à mettre bas les armes et à faire cesser toute hostilité. Jugurtha, après avoir protesté de son profond respect et de sa parfaite soumission pour les ordres du peuple romain, ajouta qu'il ne croyait pas que son intention fût de l'empêcher de défendre sa propre vie contre les embûches de son frère: qu'au reste, il enverrait au plus tôt à Rome pour informer le sénat de sa conduite. Par cette réponse vague, il éluda les ordres du sénat, et ne laissa pas même aux députés la liberté d'aller trouver Adherbal.

Quelque serré qu'il fût dans la place, il trouva le moyen d'écrire à Rome pour implorer le secours du peuple romain contre un frère qui le tenait assiégé depuis cinq mois, et qui en voulait à sa vie. Quelques sénateurs étaient d'avis que, sans perdre de temps, on déclarât la guerre à Jugurtha; mais son crédit l'emporta encore, et l'on se contenta d'ordonner une députation composée de sénateurs de grand poids, du nombre desquels était Émilius Scaurus, homme puissant dans la noblesse, factieux, et qui cachait de grands vices sous une apparence de probité. Jugurtha fut d'abord effrayé, mais il sut éluder aussi leur demande, et les renvoya sans rien conclure. Alors Adherbal, n'ayant plus aucune ressource, se rendit, à condition qu'il aurait la vie sauve; mais il fut égorgé sur-le-champ, et un grand nombre de Numides avec lui.

Malgré l'horreur que cette nouvelle excita à Rome, l'argent de Jugurtha lui fit encore trouver des défenseurs dans le sénat. Mais C. Memmius, tribun du peuple, homme vif et ennemi de la noblesse, engagea le peuple à ne pas souffrir qu'un crime si horrible demeurât impuni. La guerre fut donc déclarée à Jugurtha. [Marge: AN. M. 3894 ROM. 638. AV. J. C. 110.] Le consul Calpurnius Bestia en fut chargé.[373] Il avait d'excellentes qualités; mais elles étaient gâtées et rendues inutiles par son avarice. Scaurus partit avec lui. Ils emportèrent d'abord plusieurs places; mais l'argent de Jugurtha arrêta ces conquêtes[374]; Scaurus même, qui jusque-là avait paru fort vif contre ce prince, ne put résister à une attaque si violente. On fit un traité. Jugurtha parut se rendre au peuple romain. Trente éléphants, quelques chevaux, et une somme d'argent fort médiocre, furent remis entre les mains du questeur.

[Note 373: «Multæ bonæque artes animi et corporis erant, quas omnes avaritia præpediebat.» [c. 28.]]

[Note 374: «Magnitudine pecuniæ a bono honestoque in pravum abstractus est.»]

L'indignation publique éclata pour-lors à Rome. Le tribun Memmius échauffa les esprits par ses discours. Il fit nommer Cassius, qui était préteur, pour aller trouver Jugurtha, et l'engager à venir à Rome sous la garantie du peuple romain, afin qu'en sa présence on examinât qui étaient ceux qui avaient reçu de l'argent. Il ne put se dispenser de s'y rendre. Sa vue ranima la colère du peuple; mais un tribun, corrompu à force de présents, traîna l'assemblée en longueur, et enfin la dissipa. Un prince numide, petit-fils de Masinissa, qui se nommait Massiva, et était pour-lors à Rome, fut conseillé de demander le royaume de Jugurtha. Celui-ci le sut, et le fit égorger au milieu de Rome. Le meurtrier fut arrêté, et mis entre les mains de la justice; et Jugurtha eut ordre de se retirer de l'Italie. Ce fut pour-lors que, sortant de la ville, et tournant plusieurs fois ses regards de ce côté-là, il dit "[375]que Rome n'attendait pour se vendre qu'un acheteur, et qu'elle périrait s'il s'en trouvait un."