Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1

Chapter 35

Chapter 353,732 wordsPublic domain

[Marge: Liv. lib. 42, n. 23 et 24. AN. M. 3833 ROM. 577.] Après un pareil espace de temps, les Carthaginois portèrent encore leurs plaintes devant le sénat, mais avec beaucoup plus de force qu'auparavant. Ils représentèrent qu'outre les terres dont il s'était agi d'abord, Masinissa, dans les deux années précédentes, avait usurpé sur eux plus de soixante-dix places ou châteaux; qu'ils avaient les mains liées par l'article du dernier traité, qui leur défendait de faire la guerre à aucun des alliés du peuple romain; qu'ils ne pouvaient plus soutenir la fierté, l'avarice, la cruauté de ce prince; qu'ils étaient envoyés pour demander au peuple romain qu'il lui plût d'ordonner de trois choses l'une: ou que l'affaire serait examinée et jugée dans le sénat; ou qu'il leur serait permis de repousser la force par la force, et de se défendre par la voie des armes; ou que, si la faveur l'emportait sur la justice, il plût au peuple romain de marquer une fois pour toutes ce qu'il voulait qui fût donné à Masinissa des terres qui appartenaient aux Carthaginois; qu'au moins ils sauraient désormais à quoi s'en tenir, et que le peuple romain garderait quelque mesure à leur égard, au lieu que ce prince ne mettrait d'autres bornes à ses prétentions que son insatiable avidité. Les députés finirent par demander que si, depuis la conclusion de la paix, les Romains avaient quelque faute à leur reprocher, ils la punissent par eux-mêmes plutôt que de les abandonner à la discrétion d'un prince qui leur rendait et la liberté et la vie insupportables. Après ce discours, pénétrés de douleur, et versant des larmes en abondance, ils se prosternèrent par terre; spectacle qui toucha de compassion tous les assistants, et rendit Masinissa extrêmement odieux. On demanda à Gulussa son fils, qui était présent, ce qu'il avait à répliquer. Il répondit que le roi son père ne lui avait donné aucune instruction, ne sachant pas qu'on dût l'accuser; qu'il priait les Romains de faire réflexion que ce qui lui attirait la haine de Carthage, était l'inviolable fidélité qu'il avait toujours gardée à leur égard. Le sénat, après les avoir entendus, répondit qu'il était disposé à rendre à chacun d'eux la justice qui leur était due; que Gulussa eût à partir sur-le-champ pour avertir Masinissa d'envoyer au plus tôt des députés avec ceux de Carthage; que les Romains feraient pour lui tout ce qui dépendrait d'eux, mais sans faire tort aux autres; qu'il était juste de s'en tenir aux anciennes bornes, et que l'intention du peuple romain n'était pas que pendant la paix on enlevât par violence aux Carthaginois les terres et les villes qui leur avaient été laissées par le traité. On les renvoya ainsi de part et d'autre, après leur avoir fait les présents ordinaires.

[Marge: Polyb. Pag. 951.] Tout cela n'était que des paroles. Il est visible qu'à Rome on ne se mettait point du tout en peine de satisfaire les Carthaginois ni de leur rendre justice, et qu'on y traînait exprès cette affaire en longueur, pour laisser à Masinissa le temps de s'affermir dans ses usurpations et d'affaiblir ses ennemis.

[Marge: App. de bel. pun. p. 37. AN M. 3848 ROM. 592.] On ordonna une nouvelle députation pour aller sur les lieux faire de nouvelles enquêtes. Caton était du nombre des commissaires. Quand ils furent arrivés, ils demandèrent aux parties si elles voulaient s'en rapporter à leur arbitrage. Masinissa y consentit volontiers. Les Carthaginois répondirent qu'ils avaient une règle fixe à laquelle ils s'en tenaient, qui était le traité conclu par Scipion, et demandèrent à être jugés en rigueur: on ne put donc rien décider. Les députés visitèrent tout le pays, qu'ils trouvèrent en fort bon état, sur-tout la ville de Carthage; et ils furent étonnés de la voir, si peu de temps après le malheur qui lui était arrivé, rétablie au point de grandeur et de puissance où elle était. A leur retour, ils ne manquèrent pas d'en rendre compte au sénat, déclarant que Rome ne serait jamais en sûreté tant que Carthage subsisterait; et depuis ce temps-là, sur quelque affaire qu'on délibérât dans le sénat, Caton ajoutait dans son avis, _et je conclus de plus qu'il faut détruire Carthage_; sans que ce grave sénateur se mît en peine de prouver que les seuls ombrages de la puissance d'un voisin soient des titres suffisants pour détruire une ville contre la foi des traités. Scipion Nasica pensait, au contraire, que la ruine de cette ville entraînerait celle de la république, parce que Rome, n'ayant plus de rivale à craindre, quitterait ses anciennes moeurs, et s'abandonnerait absolument au luxe et aux délices, qui sont la peste certaine des états les plus florissants.

[Marge: App. de bel. pun. p. 38.] Cependant la division se mit dans Carthage. La faction populaire, étant devenue supérieure à celle des grands et des sénateurs, exila quarante citoyens, et fit prêter serment au peuple que jamais il ne souffrirait qu'on parlât de rappeler les exilés. Ceux-ci se retirèrent chez Masinissa, qui envoya à Carthage deux de ses fils, Gulussa et Micipsa, pour solliciter leur rétablissement. On leur ferma les portes de la ville; et l'un d'eux même fut vivement poursuivi par Amilcar, l'un des généraux de la république. Nouveau sujet de guerre: on lève une armée de part et d'autre. La bataille se donne. Scipion le jeune, qui depuis ruina Carthage, en fut spectateur. Il était venu vers Masinissa de la part de Lucullus, qui faisait la guerre en Espagne, et sous qui il servait, pour lui demander des éléphants. Pendant tout le combat il se tint sur le haut d'une colline qui était tout près du lieu où il se donnait. Il fut étonné de voir Masinissa, âgé pour lors de plus de quatre-vingts ans, monté à cru sur un cheval, selon la coutume du pays, donner partout des ordres comme un jeune officier, et soutenir les fatigues les plus dures. Le combat fut très-opiniâtre, et dura depuis le matin jusqu'à la nuit: mais enfin les Carthaginois plièrent. Scipion disait dans la suite qu'il avait assisté à bien des batailles, mais que nulle ne lui avait fait tant de plaisir que celle-ci, où, tranquille et de sang-froid, il avait vu plus de cent mille hommes en venir ensemble aux mains, et se disputer long-temps la victoire. Et, comme il était fort versé dans la lecture d'Homère, il ajoutait que jusqu'à son temps il n'avait été donné qu'à Jupiter et à Neptune de jouir d'un pareil spectacle, lorsque l'un du haut du mont Ida, l'autre du haut de la Samothrace, avaient eu le plaisir de voir [Marge: [Hom. Iliad. XIII, V. 12.]] un combat entre les Grecs et les Troyens. Je ne sais si la vue de cent mille hommes qui s'entre-coupent la gorge cause une joie bien pure, ni si cette joie peut subsister avec le sentiment d'humanité qui nous est naturel.

[Marge: App. de bell. pun. p. 40.] Les Carthaginois, après le combat, prièrent Scipion de vouloir bien terminer leurs disputes avec Masinissa. Il écouta les deux parties. Les premiers consentaient à céder le territoire d'Emporium[332], qui avait fait le premier sujet du procès; à payer actuellement à Masinissa deux cents talents d'argent, et à y en ajouter dans la suite huit cents[333], en différents termes dont on conviendrait: mais, comme Masinissa demandait le rétablissement des exilés, les Carthaginois n'ayant point voulu écouter cette proposition, on se sépara sans rien conclure. Scipion, après avoir fait ses compliments et ses remercîments à Masinissa, partit avec les éléphants qu'il y était venu chercher.

[Note 332: D'après la manière dont Rollin s'exprime ici, il semblerait qu'_Emporium_ était une ville. On appelait _Emporium_ ou plutôt _Emporia_ ([Grec: Ta Emporia]) une région d'Afrique, située le long de la petite Syrte, et d'une extrême fertilité, dont _Leptis_ était la ville la plus considérable. (V. POLYB. I, c. 82, III, c. 23; LIV. XXXIV, c. 62, XXIX, c. 25; APPIAN. _Bell. Pun._ c. 72.) V. plus haut ce qui a été dit de _Leptis_, p. 371, 372.--L.]

[Note 333: C'est-à-dire 1,100,000 francs, et 4,400,000 francs.--L.]

[Marge: App. de bell. pun. p. 40.] Le roi, depuis le combat, tenait le camp des ennemis enfermé sur une colline, où il ne pouvait leur arriver ni vivres ni troupes. Sur ces entrefaites arrivent des députés de Rome. Ils avaient ordre, en cas que Masinissa eût eu du dessous, de terminer l'affaire; autrement, de ne rien décider, et de donner de bonnes espérances au roi: et c'est ce dernier parti qu'ils suivirent. Cependant la famine augmentait tous les jours dans le camp des ennemis; et, pour surcroît de malheur, la peste s'y joignit et fit un horrible ravage. Réduits à la dernière extrémité, ils se rendirent, avec promesse de livrer à Masinissa les transfuges, de lui payer cinq mille talents d'argent[334] dans l'espace de cinquante années, et de rétablir les exilés malgré le serment qu'ils avaient fait au contraire. Les soldats furent tous passés sous le joug, et renvoyés chacun avec un habit seulement. Gulussa, pour se venger du mauvais traitement que nous avons dit auparavant qu'il avait reçu, envoya contre eux un corps de cavalerie, dont ils ne purent ni éviter l'attaque, ni soutenir le choc, dans l'état de faiblesse où ils étaient. Ainsi de cinquante-huit mille hommes il en retourna fort peu à Carthage.

[Note 334: C'est-à-dire 27,500,000 francs.--L.]

TROISIÈME GUERRE PUNIQUE.

[Marge: AN. M. 3855 CARTH. 697. ROM. 599. AV. J.C. 149.] La troisième guerre punique, moins considérable que les deux premières par le nombre et la grandeur des combats, et par la durée, qui ne fut guère que de quatre ans, le fut beaucoup plus par le succès et l'événement, puisqu'elle se termina par la ruine et la destruction de Carthage.

[Marge: App. p. 41, 42.] Cette ville sentit bien, depuis sa dernière défaite, ce qu'elle avait à craindre des Romains, en qui elle avait toujours remarqué beaucoup de mauvaise volonté toutes les fois qu'elle s'était adressée à eux dans ses démêlés avec Masinissa. Pour en prévenir l'effet, les Carthaginois déclarèrent, par un décret du sénat, Asdrubal et Carthalon, qui avaient été, l'un général de l'armée, l'autre[335] commandant des troupes auxiliaires, coupables de crime d'état, comme étant les auteurs de la guerre contre le roi de Numidie; puis ils députèrent à Rome pour savoir ce qu'on pensait et ce qu'on souhaitait d'eux. On leur répondit froidement que c'était au sénat et au peuple de Carthage à voir quelle satisfaction ils devaient aux Romains.

[Note 335: Les troupes étrangères avaient chacune des chefs de leur nation, qui, tous ensemble, étaient commandés par un officier carthaginois qu'Appien appelle [Grec: boêtharchos.]]

N'ayant pu tirer d'autre réponse ni d'autre éclaircissement par une seconde députation, ils entrèrent dans une grande inquiétude; et, saisis d'une vive crainte par le souvenir des maux passés, ils croyaient déjà voir l'ennemi à leurs portes, et se représentaient toutes les suites funestes d'un long siége et d'une ville prise d'assaut.

[Marge: Plut. in vit. Cat. p. 352.] Cependant à Rome on délibérait dans le sénat sur le parti que devait prendre la république; et les disputes entre Caton l'ancien et Scipion Nasica, qui pensaient tout différemment sur ce sujet, se renouvelèrent. Le premier, à son retour d'Afrique, avait déjà représenté vivement qu'il avait trouvé Carthage, non dans l'état où les Romains la croyaient, épuisée d'hommes et de biens, affaiblie et humiliée; mais au contraire remplie d'une florissante jeunesse, d'une quantité immense d'or et d'argent, d'un prodigieux amas de toutes sortes d'armes, et d'un riche appareil de guerre; et si fière et si pleine de confiance dans tous ces grands préparatifs, qu'il n'y avait rien de si haut à quoi elle ne portât son ambition et ses espérances. On dit même qu'après avoir tenu ce discours il jeta au milieu du sénat des figues d'Afrique qu'il avait dans le pan de sa robe; et que, comme les [Marge: Plin. lib. 15, cap. 18.] sénateurs en admiraient la beauté et la grosseur, il leur dit: _Sachez qu'il n'y a que trois jours que ces fruits ont été cueillis. Telle est la distance qui nous sépare de l'ennemi_.

[Marge: Plut. in vit. Caton. p. 352] Caton et Nasica avaient tous deux leurs raisons pour opiner comme ils faisaient. Nasica, voyant que le peuple était d'une insolence qui lui faisait commettre toutes sortes d'excès; qu'enflé d'orgueil par ses prospérités, il ne pouvait plus être retenu par le sénat même, et que sa puissance était parvenue à un point, qu'il était en état d'entraîner par force la ville dans tous les partis qu'il voudrait embrasser; Nasica, dis-je, dans cette vue, voulait lui laisser la crainte de Carthage comme un frein, pour modérer et réprimer son audace; car il pensait que les Carthaginois étaient trop faibles pour subjuguer les Romains, et qu'ils étaient aussi trop forts pour en être méprisés. Caton, de son côté, trouvait que, par rapport à un peuple devenu fier et insolent par ses victoires, et qu'une licence sans bornes précipitait dans toutes sortes d'égarements, il n'y avait rien de plus dangereux que de lui laisser pour rivale et pour ennemie une ville jusque-là toujours puissante, mais devenue par ses malheurs mêmes plus sage et plus précautionnée que jamais, et de ne pas lui ôter entièrement toute crainte du dehors lorsqu'il avait au-dedans tous les moyens de se porter aux derniers excès.

Mettant à part pour un moment les lois de l'équité, je laisse au lecteur à décider qui de ces deux grands hommes pensait plus juste selon les règles d'une politique éclairée, et par rapport aux véritables intérêts de l'état. Ce qui est certain, c'est que tous les[336] historiens ont remarqué que, depuis la destruction de Carthage, le changement de conduite et de gouvernement fut sensible à Rome; que ce ne fut plus timidement et comme à la dérobée que le vice s'y glissa, mais qu'il leva la tête, et saisit avec une rapidité étonnante tous les ordres de la république, et qu'on se livra sans réserve, et sans plus garder de mesures, au luxe et aux délices, qui ne manquèrent pas, comme cela est inévitable, d'entraîner la ruine de l'état. «[337]Le premier Scipion, dit Paterculus en parlant des Romains, avait jeté les fondements de leur grandeur future; le dernier, par ses conquêtes, ouvrit la porte à toutes sortes de dérèglements et de dissolutions. Depuis que Carthage, qui tenait Rome en haleine en lui disputant l'empire, eut été entièrement détruite, la décadence des moeurs n'alla plus lentement, ni par degrés, mais fut prompte et précipitée.»

[Note 336: «Ubi Carthago, et æmula imperii romani, ab stirpe interiit.... fortuna sævire ac miscere omnia coepit.» (SALLUST. _in bell. Catil._) [c. 10.]]

[Note 337: «Potentiæ Romanorum prior Scipio viam aperuerat; luxuriæ posterior aperuit. Quippè remoto Carthaginis metu, sublatàque imperii æmulà; non gradu, sed præcipiti cursu a virtute descitum, ad vitia transcursum.» (VELL. PATERC. lib. 2, cap. 1.)]

[Marge: App. p. 42.] Quoi qu'il en soit, il fut résolu dans le sénat qu'on déclarerait la guerre aux Carthaginois: et les raisons ou les prétextes qu'on en apporta furent que, contre la teneur du traité, ils avaient conservé des vaisseaux, conduit une armée hors de leurs terres contre un prince allié de Rome, dont ils avaient maltraité le fils dans le temps même qu'il avait avec lui un ambassadeur romain.

«Ante Carthaginem deletam, populus et senatus romanus placide modestèque inter se rempublicam tractabant... metus hostilis in bonis artibus civitatem retinebat; sed ubi formido illa mentibus decessit, ilicet ea, quæ secundæ res amant, lascivia atque superbia incessère.» (Id. _in bell. Jugurth._) [c. 41.]

[Marge: App. bell. pun. pag. 42. AN. M. 3856 ROM. 600.] Un événement, que le hasard fit tomber heureusement dans le temps qu'on délibérait sur l'affaire de Carthage, contribua sans doute beaucoup à faire prendre cette résolution. Ce fut l'arrivée des députés d'Utique, qui venaient se mettre, eux, leurs biens, leurs terres et leur ville, entre les mains des Romains. Rien ne pouvait arriver plus à propos. Utique était la seconde place d'Afrique, fort riche et fort opulente, qui avait un port également spacieux et commode, qui n'était éloignée de Carthage que de soixante stades[338], et qui pouvait servir de place d'armes pour l'attaquer. On n'hésita plus pour-lors, et la guerre fut déclarée dans les formes. On pressa les deux consuls de partir le plus promptement qu'il serait possible: c'étaient M. Manilius et L. Marcius Censorinus. Ils reçurent du sénat un ordre secret de ne terminer la guerre que par la destruction de Carthage. Ils partirent aussitôt, et s'arrêtèrent à Lilybée en Sicile. La flotte était considérable; elle portait quatre-vingt mille hommes d'infanterie, et environ quatre mille de cavalerie.

[Note 338: Trois lieues. = Deux lieues.--L.]

[Marge: Polyb. excerpt. légat. pag. 972.] Carthage ne savait point encore ce qui avait été résolu à Rome. La réponse que les députés en avaient rapportée n'avait servi qu'à y augmenter le trouble et l'inquiétude. C'était aux Carthaginois, leur avait-on dit, à voir par où ils pouvaient satisfaire les Romains. Il ne savaient quel parti prendre. Enfin ils envoient encore de nouveaux députés, mais avec plein pouvoir de faire tout ce qu'ils jugeront à propos, et même (à quoi ils n'avaient jamais pu se résoudre dans les guerres précédentes) de déclarer que les Carthaginois s'abandonnaient, eux et tout ce qui leur appartenait, à la discrétion des Romains. C'était, selon la force de cette formule, _se suaque eorum arbitrio permittere_, les rendre maîtres absolus de leur sort, et se reconnaître pour leurs vassaux. Ils n'attendaient point cependant un grand succès de cette démarche, quelque humiliante qu'elle fût pour eux, parce que ceux d'Utique, les ayant prévenus, leur avaient enlevé le mérite d'une prompte et volontaire soumission.

En arrivant à Rome, les députés apprirent que la guerre était déclarée, et que l'armée était partie. Rome avait dépêché un courrier à Carthage, qui y porta le décret du sénat, et déclara en même temps que la flotte était en mer. Ils n'eurent donc pas à délibérer, et se remirent, eux et tout ce qui leur appartenait, entre les mains des Romains. En conséquence de cette démarche, il leur fut répondu que, parce qu'enfin ils avaient pris le bon parti, le sénat leur accordait la liberté, l'usage de leurs lois, toutes leurs terres, et tous les autres biens que possédaient, soit les particuliers, soit la république, à condition que, dans l'espace de trente jours, ils enverraient en ôtage à Lilybée trois cents des jeunes gens les plus qualifiés de la ville, et qu'ils feraient ce que leur ordonneraient les consuls. Ce dernier mot les jeta dans une étrange inquiétude: mais le trouble où ils étaient ne leur permit pas de rien répliquer, ni de demander aucune explication; et ç'aurait été bien inutilement. Ils partirent donc pour Carthage, et y rendirent compte de leur députation.

[Marge: Polyb. excerp. legat. pag. 972.] Tous les articles du traité étaient affligeants: mais le silence gardé sur les villes, dont il n'était point fait mention dans le dénombrement, de ce que Rome voulait bien leur laisser, les inquiéta extrêmement. Cependant il ne leur restait autre chose à faire que d'obéir: après les pertes anciennes et récentes qu'ils avaient faites, ils n'étaient pas en état de tenir tête à un tel ennemi, eux qui n'avaient pu résister à Masinissa; troupes, vivres, vaisseaux, alliés, tout leur manquait, l'espérance et le courage encore plus que tout le reste.

Ils ne crurent pas devoir attendre l'expiration du terme de trente jours qui leur avait été accordé: mais, pour tâcher de fléchir l'ennemi par la promptitude de leur obéissance, quoique pourtant ils n'osassent pas s'en flatter, ils firent partir sur-le-champ les ôtages; c'était l'élite et toute l'espérance des plus nobles familles de Carthage. Jamais spectacle ne fut plus touchant: on n'entendait que cris, on ne voyait que pleurs. Tout retentissait de gémissements et de lamentations; sur-tout les mères éplorées, toutes baignées de larmes, s'arrachaient les cheveux, se frappaient la poitrine, et, comme forcenées par la douleur et le désespoir, jetaient des hurlements capables de toucher les coeurs les plus durs. Ce fut encore tout autre chose dans le moment fatal de la séparation, lorsque, après les avoir conduits jusqu'au bord du vaisseau, elles leur faisaient les derniers adieux, ne comptant plus les revoir jamais, les baignaient de leurs larmes, ne se lassaient point de les embrasser, les tenaient étroitement serrés entre leurs bras sans pouvoir consentir à leur départ, en sorte qu'il fallut les leur arracher par force, ce qui était plus dur pour elles que si on leur eût arraché leurs propres entrailles. Quand ils furent arrivés en Sicile, on fit passer les ôtages à Rome; et les consuls dirent aux députés que, quand il seraient à Utique, ils leur feraient savoir les ordres de la république.

[Marge: Polyb. pag. 975. App. pag. 44-46.] Dans de pareilles conjonctures il n'y a rien de plus cruel qu'une affreuse incertitude, qui, sans rien montrer en détail, laisse envisager tous les maux. Dès qu'on sut que la flotte était arrivée à Utique, les députés se rendirent au camp des Romains, marquant qu'ils venaient au nom de l'état pour recevoir leurs ordres, auxquels on était prêt à obéir en tout. Le consul, après avoir loué leur bonne disposition et leur obéissance, leur ordonna de lui livrer sans fraude et sans délai généralement toutes leurs armes. Ils y consentirent; mais ils le prièrent de faire réflexion à quel état il les réduisait, dans un temps où Asdrubal, qui n'était devenu leur ennemi qu'à cause de leur parfaite soumission aux ordres des Romains, était presque à leurs portes avec une armée de vingt mille hommes: on leur répondit que Rome y pourvoirait.

[Marge: App. p. 46.] Cet ordre fut exécuté sur-le-champ. On vit arriver dans le camp une longue file de chariots chargés de tous les préparatifs de guerre qui étaient dans Carthage: deux cent mille armures complètes, un nombre infini de traits et de javelots, deux mille machines propres à lancer des pierres et des dards. Suivaient les députés de Carthage, accompagnés de ce que le sénat avait de plus respectables vieillards, et la religion de prêtres plus vénérables, pour tâcher d'exciter à la compassion les Romains dans ce moment critique où l'on allait prononcer leur sentence et décider en dernier lieu de leur sort. Le consul Censorinus, car ce fut toujours lui qui porta la parole, se leva un moment à leur arrivée avec quelques témoignages de bonté et de douceur; puis, reprenant tout-à-coup un air grave et sévère: «Je ne puis pas, leur dit-il, ne point louer votre promptitude à exécuter les ordres du sénat. Il m'ordonne de vous déclarer que sa dernière volonté est que vous sortiez de Carthage, qu'il a résolu de détruire, et que vous transportiez votre demeure dans quel endroit il vous plaira de votre domaine, pourvu que ce soit à quatre-vingts stades[339] de la mer!»

[Note 339: Quatre lieues. = 2 lieues 2/3.--L.]