Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1
Chapter 34
[Marge: Liv. lib. 35, n. 19.] Annibal, s'étant aperçu du refroidissement d'Antiochus pour lui, depuis les entretiens qu'il avait eus avec Villius, ou avec Scipion, dissimula quelque temps, et ferma les yeux; mais enfin il jugea plus à propos d'avoir un éclaircissement avec le roi, et de s'expliquer nettement avec lui. «Ma haine contre les Romains, lui dit-il, est connue de tout le monde. Je m'y suis engagé par serment dès ma plus tendre enfance. C'est cette haine qui a armé mes mains contre eux pendant trente-six ans. C'est elle qui, pendant la paix, m'a fait chasser de ma patrie, et qui m'a obligé de venir chercher un asyle dans vos états. Toujours conduit et animé par cette haine, si je vois ici mes espérances frustrées, j'irai par toute la terre chercher et susciter des ennemis aux Romains. Je les hais, et je les haïrai toujours mortellement: ils me haïssent de même. Tant que vous serez déterminé à leur faire la guerre, vous pouvez mettre Annibal au nombre de vos meilleurs amis. Si d'autres raisons vous font penser à la paix, je vous le déclare une fois pour toutes, cherchez d'autres conseils que les miens.» Un tel discours, qui partait du coeur, et dont la sincérité se faisait sentir, toucha le roi, et parut dissiper tous ses soupçons. Il résolut de lui donner le commandement d'une partie de sa flotte.
[Marge: Liv. lib. 35, n. 32 et 43.] Mais quels ravages ne fait point la flatterie dans la cour et dans l'esprit des princes! On représenta à celui-ci qu'il n'était pas de sa prudence de se fier à Annibal; que c'était un exilé et un Carthaginois, à qui sa fortune ou son génie pouvaient suggérer dans un même jour mille projets différents; que d'ailleurs cette réputation même qu'il avait acquise dans la guerre, et qui faisait comme son apanage, était trop grande pour un simple lieutenant; que le roi devait être seul chef, seul général; qu'il devait seul attirer sur lui les yeux et l'attention; au lieu que, si Annibal était employé, cet étranger aurait seul la gloire de tous les heureux succès. [322]Il n'y a point, dit Tite-Live, d'esprits plus susceptibles de jalousie que ceux qui n'ont point un mérite égal à leur naissance et à leur rang; parce qu'alors tout mérite leur devient odieux, par cette raison seule qu'il leur est étranger. Cela parut bien clairement dans cette occasion. On avait su prendre Antiochus par son faible. Un sentiment de basse jalousie, qui est la marque et le défaut des petits esprits, étouffa en lui toute autre pensée et toute autre réflexion. Il ne fit plus aucun cas ni aucun usage d'Annibal. Le succès vengea bien celui-ci, et montra quel malheur c'est pour un prince d'ouvrir son coeur à l'envie, et ses oreilles aux discours empoisonnés des flatteurs.
[Note 322: «Nulla ingenia tam prona ad invidiam sunt, quàm eorum qui genus ac fortunam suam animis non æquant: quia virtutem et bonum alienum oderunt.» Il semble qu'on pourrait lire, _ut bonum alienum_.]
[Marge: Liv. lib. 36, n. 7.] Dans un conseil qui se tint quelque temps après, où Annibal avait été appelé pour la forme, lorsque son rang de parler fut venu, il s'appliqua sur-tout à prouver qu'il fallait, à quelque prix que ce fût, engager dans l'alliance d'Antiochus Philippe et la Macédoine, ce qui n'était pas si difficile qu'on se l'imaginait. «Pour la manière de faire la guerre, dit-il, je m'en tiens toujours à mon premier sentiment; et, si l'on m'avait cru d'abord, on entendrait dire maintenant que la Toscane et la Ligurie sont en feu, et, ce qui fait la terreur des Romains, qu'Annibal est en Italie. Quand je ne serais pas fort habile pour le reste, j'ai dû certainement apprendre par mes bons et mes mauvais succès comment il leur faut faire la guerre. Je ne puis que vous donner mes conseils et vous offrir mes services. Puissent les dieux faire réussir le parti que vous prendrez, quel qu'il soit!» On applaudit à Annibal, mais on n'exécuta rien de ce qu'il avait proposé.
[Marge: Liv. lib. 36. n. 41.] Antiochus, trompé et endormi par ses flatteurs, demeurait tranquille à Éphèse après avoir été chassé de la Grèce par les Romains, ne pouvant s'imaginer que ceux-ci songeassent à le venir attaquer dans son propre pays. Annibal, qui pour-lors était rentré en faveur, lui répétait sans cesse qu'au premier jour il verrait la guerre en Asie et l'ennemi à ses portes; qu'il fallait qu'il se résolût ou à renoncer à son empire, ou à tenir tête à un peuple qui voulait se rendre maître de toute la terre. Ces discours réveillèrent un peu le roi de son assoupissement. Il fit quelques légers efforts; mais, comme dans sa conduite il n'y avait rien de suivi, après plusieurs pertes considérables, la guerre se termina par une paix honteuse, dont une des conditions fut qu'il livrerait Annibal aux Romains. Celui-ci ne lui en laissa pas le temps, et se retira d'abord dans l'île de Crète pour y délibérer sur le parti qu'il aurait à prendre.
[Marge: Corn. Nep. in Annib., c. 9 et 10. Justin. l. 32, cap. 4.] Les richesses qu'il avait emportées avec lui, et dont on eut quelque connaissance dans l'île, pensèrent l'y faire périr. Les ruses ne manquaient pas à Annibal. Il en fit usage ici pour sauver ses trésors et pour se sauver lui-même. Il remplit plusieurs vases de plomb fondu, couvrant seulement la surface d'or et d'argent, et il les mit en dépôt dans le temple de Diane en présence des Crétois, à la bonne foi desquels il confiait toutes ses richesses. On fit bonne garde depuis ce temps-là autour du temple, et on laissa une entière liberté à Annibal, de qui l'on croyait tenir les trésors. [Marge: AN. M. 3820 ROM. 564.] Il les avait cachés dans des statues d'airain creuses qu'il portait toujours avec lui. Ayant trouvé un moment favorable, il partit, et alla chercher un asyle chez Prusias, roi de Bithynie.
[Marge: Corn. Nep. ibid. cap. 10 et 11. Justin. l. 33, cap. 4.] Il paraît qu'il fit quelque séjour dans la cour de ce prince, qui entra bientôt en guerre contre Eumène, roi de Pergame, ami déclaré des Romains. Annibal fit remporter aux troupes de Prusias plusieurs victoires, tant sur terre que sur mer.
[Marge: Justin. l. 32, cap. 4. Corn. Nep. in vit. Annib.] Il employa un stratagème assez extraordinaire dans un combat naval. La flotte des ennemis étant plus nombreuse que la sienne, il appela à son secours la ruse. Il fit enfermer dans des pots de terre toutes sortes de serpents, et donna ordre de jeter ces pots dans les vaisseaux des ennemis. Son principal dessein était de faire périr Eumène. Il fallait s'assurer du vaisseau qu'il montait. Annibal le découvrit en dépêchant une chaloupe sous prétexte de lui porter une lettre. Après cela il commanda aux officiers de ses vaisseaux de s'attacher principalement à celui d'Eumène. Ils le firent, et ils l'auraient pris, s'il ne s'était retiré à force de voiles. Les autres vaisseaux de Pergame se battirent vigoureusement jusqu'à ce qu'on y eut jeté les pots de terre. D'abord ils n'avaient fait qu'en rire, surpris qu'on employât contre eux de telles armes; mais, quand ils se virent environnés des serpents qui sortaient de ces pots cassés, la frayeur les saisit, ils se retirèrent en désordre, et cédèrent la victoire à l'ennemi.
[Marge: Liv. lib. 39 n. 51. AN. M. 3822 ROM. 566.] Des services si importants semblaient assurer pour toujours à Annibal un asyle chez ce roi. Mais les Romains ne l'y laissèrent pas en repos, et députèrent Quintius Flaminius[323] vers ce roi, pour se plaindre de ce qu'il lui donnait une retraite. Il ne fut pas difficile à Annibal de deviner le sujet de cette ambassade, et il n'attendit pas qu'on le livrât à ses ennemis. D'abord il essaya de se sauver par la fuite; mais il s'aperçut que les sept issues cachées qu'il avait fait faire à son palais étaient occupées par les soldats de Prusias, qui voulait faire sa cour aux Romains, en trahissant son hôte. Il se fit donc apporter le poison qu'il gardait depuis longtemps pour s'en servir dans l'occasion, et le tenant entre ses mains: «Délivrons, dit-il, le peuple romain d'une inquiétude qui le tourmente depuis long-temps, puisqu'il n'a pas la patience d'attendre la mort d'un vieillard. La victoire que remporte Flaminius sur un homme désarmé et trahi ne lui fera pas beaucoup d'honneur. Ce jour seul fait voir combien les Romains ont dégénéré. Leurs pères avertirent Pyrrhus de se garder d'un traître qui voulait l'empoisonner, et cela dans le temps que ce prince leur faisait la guerre dans le coeur de l'Italie: et ceux-ci ont envoyé un homme consulaire pour engager Prusias à faire mourir par un crime abominable son ami et son hôte.» Après avoir fait des imprécations contre Prusias, et invoqué contre lui les dieux protecteurs et vengeurs des droits sacrés de l'hospitalité, il avala le poison, et mourut âgé de soixante-dix ans.
[Note 323: Son vrai nom est _Flamininus_; ce point sera discuté dans les notes sur l'Histoire Romaine.--L.]
Cette année fut célèbre par la mort de trois grands hommes, Annibal, Philopémen et Scipion, qui eurent cela de commun, qu'ils terminèrent tous trois leur vie hors de leur patrie, par un genre de mort qui répondait peu à la gloire de leurs actions. Les deux premiers périrent par le poison, Annibal ayant été trahi par son hôte, et Philopémen fait prisonnier dans un combat par les Messéniens, et ensuite jeté dans un cachot, où on le força de prendre du poison. Pour Scipion, il se condamna lui-même à un exil volontaire, pour éviter une accusation injuste qu'on lui intentait à Rome; et il y mourut dans une sorte d'obscurité.
_Éloge et caractère d'Annibal._
Ce serait ici le lieu de représenter les excellentes qualités d'Annibal, qui a fait tant d'honneur à Carthage; [Marge: 2e vol. de la man. d'étud.] mais, comme j'ai tâché ailleurs d'en marquer le caractère et d'en donner une juste idée en le comparant avec Scipion, je ne crois pas devoir beaucoup m'étendre sur son éloge.
Les personnes destinées à la profession des armes ne peuvent trop étudier ce grand homme, que les connaisseurs regardent comme le capitaine le plus accompli presque en tout genre, qui ait jamais été.
Dans l'espace de dix-sept ans que dura la guerre, on ne lui reproche que deux fautes[324]: la première, de n'avoir pas, aussitôt après la bataille de Cannes, mené ses troupes victorieuses vers Rome pour en former le siége; la seconde, d'avoir laissé amollir leur courage dans les quartiers d'hiver qu'il leur fit prendre à Capoue: fautes qui montrent seulement que, les grands hommes ne le sont pas en tout: [Marge: Quintil.] _summi enim sunt, homines tamen_; et qui peut-être même peuvent être excusées en partie.
[Note 324: Ici Rollin contredit ce qu'il avait avancé plus haut (p. 121) pour justifier Annibal de ces deux prétendues fautes.--L.]
Mais, pour ce peu de fautes, que d'éminentes qualités dans Annibal! quelle étendue de vues et de desseins, même dès sa plus tendre jeunesse! quelle grandeur d'ame! quelle intrépidité! quelle présence d'esprit dans le feu même de l'action, pour savoir profiter de tout! quelle dextérité à manier les esprits, en sorte que parmi tant de nations différentes, qui manquaient souvent de vivres et d'argent, il n'y eut jamais aucune sédition dans son camp, ni contre lui, ni contre aucun de ses généraux! quelle équité, quelle modération dut-il faire paraître à l'égard des nouveaux alliés, pour être venu à bout de les tenir inviolablement attachés à son service, quoiqu'il fût obligé de leur faire porter presque tout le poids de la guerre par les séjours de son armée, et par les contributions qu'il en tirait! Enfin quelle fécondité de ressources pour soutenir si long-temps la guerre dans un pays éloigné, malgré une puissante faction domestique, qui lui refusait tout et le traversait en tout! On peut dire que, pendant le cours d'une si longue guerre, Annibal parut seul le soutien de l'état, et l'ame de tout l'empire des Carthaginois, qui ne purent jamais croire qu'ils étaient vaincus, jusqu'à ce qu'Annibal leur eût avoué lui-même qu'il l'était.
Ce ne serait pas bien connaître Annibal, que de ne le considérer qu'à la tête des armées. Ce que l'histoire nous apprend des intelligences secrètes qu'il entretenait avec Philippe, roi de Macédoine; des sages conseils qu'il donna à Antiochus, roi de Syrie; de la double réforme qu'il mit à Carthage dans l'administration des finances et dans celle de la justice, montre qu'il était un grand homme d'état en toutes manières. Son génie supérieur et universel lui faisait embrasser toutes les parties du gouvernement, et ses talents naturels le rendaient capable d'en remplir avec gloire toutes les fonctions. Il était aussi grand politique que grand guerrier, aussi propre aux emplois civils qu'aux militaires; en un mot, il réunissait les différents mérites de toutes les professions, de l'épée, de la robe, et des finances.
Il n'était pas même sans érudition[325]; et, tout occupé qu'il fut des travaux militaires et d'une infinité de guerres, qu'il eut à soutenir, il trouva des moments pour cultiver les lettres. Plusieurs reparties spirituelles d'Annibal, que l'histoire nous a conservées, marquent qu'il avait un fonds d'esprit excellent; et il le perfectionna par la meilleure éducation qu'on pouvait recevoir dans ce temps, et dans une république telle qu'était celle de Carthage. Il parlait passablement le grec, et avait même écrit quelques livres en cette langue. Il avait eu pour maître un Lacédémonien nommé _Sosile_, qui l'accompagna toujours dans ses expéditions guerrières, aussi-bien que Philénius, autre Lacédémonien[326]: ils travaillaient tous deux à l'histoire de ce grand capitaine.
[Note 325: «Atque hic tantus vir, tantisque bellis districtus, nonnihil temporis tribuit litteris, etc.» (CORN. NEP. _in vit. Annib._ cap. 13.)]
[Note 326: _Philænius_, dans Cornélius Népos et Cicéron (_Divin._ I, c. 49); _Philinus_, dans Polybe et Diodore. Il était d'Agrigente (DIODOR. SIC. XXIII, _eclog._ VIII) et non de Lacédémone, comme le dit Rollin; trompé peut-être par ces mots de Cornélius Népos,... _Philænius et Sosilus Lacedæmonius_, où il aura lu, par mégarde, _Lacedæmonii_ (_in Annib._ c. 13, § 3). Le jugement de Polybe n'est pas très-favorable à ce Philinus (III, c. 14).--L.]
Pour ce qui regarde la religion et les moeurs, il n'était point tout-à-fait tel que Tite-Live nous le [Marge: Lib. 21, n. 4.] représente, d'une cruauté inhumaine, d'une perfidie plus que carthaginoise; sans respect pour la vérité, pour la probité, pour la sainteté du serment; sans crainte des dieux, sans religion. _Inhumana crudelitas, perfidia plus quàm punica: nihil veri, nihil sancti, nullus deûm metus, nullum jusjurandum, nulla religio[327]._ [Marge: Excerpt. è Polyb. p. 33.] Polybe dit qu'il rejeta avec horreur une proposition cruelle qu'on lui fit avant son entrée en Italie, qui était de manger de la chair humaine, parce que les vivres lui manquaient. [Marge: Excerpt. è Diod. p. 282. Liv. lib. 15, n. 17.] Quelques années après, loin de sévir, comme on l'y exhortait, contre le cadavre de Sempronius Gracchus, que Magon lui avait envoyé, il lui fit rendre les derniers honneurs à la vue de toute son armée. [Marge: Lib. 32. c. 4.] Nous l'avons vu en plusieurs occasions marquer un grand respect pour les dieux, et Justin, qui écrivait d'après un auteur[328] bien digne de foi, remarque qu'il fit toujours paraître beaucoup de sagesse et de modération parmi le grand nombre de femmes qu'il fit prisonnières pendant le cours d'une si longue guerre; en sorte qu'on n'aurait pas cru qu'il fût né en Afrique, où l'incontinence était le vice du pays et de la nation: _pudicitiamque eum tantam inter tot captivas habuisse, ut in Africâ natum quivis negaret_.
[Note 327: La passion perce dans tout ce que Tite-Live a écrit d'Annibal et des Carthaginois.--L.]
[Note 328: Trogue Pompée.]
Son désintéressement, au milieu de tant d'occasions de s'enrichir par les dépouilles des villes qu'il prenait et des peuples qu'il domptait, nous marque qu'il savait le véritable usage qu'un général doit faire des richesses, qui est de gagner le coeur des soldats, et de s'attacher les alliés en faisant à propos des largesses, et n'épargnant point les récompenses: qualité bien importante pour un commandant, et qui n'est pas commune. Annibal ne se servait de l'argent que pour acheter les succès, bien persuadé qu'un homme qui est à la tête des affaires trouve tout le reste dans la gloire de réussir.
[329]Il mena toujours une vie dure et sobre, même en temps de paix, et au milieu de Carthage, lorsqu'il y occupait la première dignité, où l'histoire remarque qu'il ne mangeait jamais couché sur un lit, comme c'était la coutume, et qu'il ne buvait que fort peu de vin. Une vie si réglée et si uniforme est un grand exemple pour nos guerriers, qui mettent souvent parmi les privilèges de la guerre, et parmi les devoirs des officiers, de faire bonne chère et de vivre dans les délices.
[Note 329: «Cibi potionisque desiderio naturali, non voluptate, modus finitus.» (LIV. lib. 21, n. 4.)
«Constat Annibalem, nec tùm quum romano tonantem bello Italia contremuit, nec quum reversus Carthaginem summum imperium tenuit, aut cubantem coenasse, aut plus quàm sextario vini induisisse.» (JUSTIN. lib. 32, cap. 4.)]
Je ne prétends pas cependant justifier pleinement Annibal de tous les reproches qu'on lui a faits. Au milieu de ces grandes qualités que nous avons rapportées, on ne peut dissimuler qu'il lui restait quelque chose du caractère et des vices de sa nation, et qu'il y a dans sa vie des actions et des circonstances qu'il serait difficile d'excuser. Polybe remarque qu'il était [Marge: Excerpt. è Polyb. p. 34 et 37.] accusé d'avarice à Carthage, et de cruauté à Rome: il ajoute en même temps que les sentiments étaient partagés sur son sujet; et il ne serait pas étonnant que les ennemis qu'il s'était faits dans l'une et dans l'autre de ces villes eussent répandu des bruits contraires à sa réputation. En supposant même que les faits qu'on lui impute fussent vrais, Polybe est porté à croire qu'ils venaient moins de son naturel et de son fonds que de la difficulté des temps et des affaires pendant une longue et pénible guerre, et de la complaisance qu'il était forcé d'avoir pour des officiers-généraux, qui étaient absolument nécessaires à l'exécution de ses entreprises, et qu'il ne pouvait pas toujours contenir, non plus que les soldats qui servaient sous eux.
§ II. _Différends entre les Carthaginois et Masinissa, roi de Numidie._
Entre les conditions de la paix accordée aux Carthaginois, il y en avait une qui portait qu'ils rendraient à Masinissa toutes les terres et les villes qui lui avaient appartenu avant la guerre; et d'ailleurs Scipion, pour récompenser le zèle et la fidélité qu'il avait fait paraître à l'égard du peuple romain, avait ajouté à son domaine tout ce qui était de celui de Syphax. Ce présent fut dans la suite une source de disputes et de divisions entre les Carthaginois et les Numides.
Ces deux princes, Syphax et Masinissa, régnaient tous deux en Numidie, mais sur différents peuples. Ceux qui obéissaient au premier s'appelaient _Massæsyli_, et avaient pour capitale Cirta; les autres se nommaient _Massyli_; les uns et les autres sont plus connus sous le nom de _Numides_, qui leur est commun. [Marge: Æneid. lib. 4, v. 41. [V. pl. haut, p. 296.]] Leur principale force était la cavalerie. Ils se tenaient à cru sur les chevaux; plusieurs même les conduisaient sans bride, d'où vient que Virgile les appelle _Numidæ infreni_.
[Marge: Liv. lib. 24, n. 48 et 49.] Au commencement de la seconde guerre punique, Syphax s'était rangé du côté des Romains. Gala, père de Masinissa, pour prévenir les progrès d'un voisin si puissant, crut devoir embrasser le parti des Carthaginois, et envoya contre lui une armée nombreuse sous la conduite de son fils, âgé seulement alors de dix-sept ans. Syphax, vaincu dans une bataille où l'on dit qu'il y eut trente mille hommes de tués, se sauva en Mauritanie; mais dans la suite les choses changèrent bien de face.
[Marge: Liv. lib. 29, n. 29-34.] Masinissa, ayant perdu son père, se trouva plusieurs fois réduit à la dernière extrémité, chassé de son royaume par un usurpateur, poursuivi vivement par Syphax, près à chaque moment de tomber entre les mains de ses ennemis, sans troupes, sans argent, sans ressources. Il était alors allié des Romains et ami de Scipion, avec qui il avait eu une entrevue en Espagne. Ses malheurs ne lui laissèrent pas le moyen d'amener de grands secours à ce général. Quand Lélius arriva en Afrique, Masinissa alla le joindre avec une petite troupe de cavaliers, et depuis ce temps-là il demeura toujours inviolablement attaché au parti des Romains. Syphax, au contraire, ayant épousé la fameuse Sophonisbe, [Marge: Liv. lib. 29, n. 23.] fille d'Asdrubal, passa dans celui des Carthaginois.
[Marge: Lib. 30, n. 11 et 12.] Le sort des deux princes changea encore une fois, mais sans retour. Syphax perd une grande bataille, et tombe vivant entre les mains de l'ennemi. Masinissa, vainqueur, attaque Cirta, capitale de son royaume, et s'en rend maître; mais il y trouve un danger plus grand que dans le combat, Sophonisbe, aux attraits et aux caresses de laquelle il ne peut résister. Pour la mettre en sûreté, il l'épouse; mais il est bientôt obligé, pour présent nuptial, de lui envoyer du poison, n'imaginant point d'autre voie de lui tenir sa parole et de la soustraire au pouvoir des Romains[330].
[Note 330: On trouve beaucoup plus de détails sur ces événements, dans l'histoire romaine de Rollin.--L.]
[Marge: Lib. 30, n. 44.] C'était une faute considérable en elle-même, et qui d'ailleurs ne pouvait pas manquer de déplaire extrêmement à une nation fort jalouse de son autorité. Ce jeune prince la répara avantageusement par les services signalés qu'il rendit depuis à Scipion. Nous avons dit qu'après la défaite et la prise de Syphax il fut mis en possession du royaume de ce prince, et que les Carthaginois furent obligés de lui restituer tout ce qui lui appartenait. C'est ce qui donna lieu aux contestations dont il nous reste à parler.
[Marge: Liv. lib. 34, n. 62.] Un territoire situé vers le bord de la mer, près de la petite Syrte, en fut le sujet: c'était un pays très-fertile et très-riche; la preuve en est, que la seule ville de Leptis, qui y était située, payait chaque jour aux Carthaginois pour tribut un talent[331], c'est-à-dire mille écus. Masinissa s'était emparé d'une partie de ce territoire. De part et d'autre on envoya des députés à Rome, qui plaidèrent chacun leur cause dans le sénat. On jugea à propos d'envoyer sur les lieux Scipion l'Africain et deux autres commissaires pour examiner l'affaire; ils revinrent sans avoir prononcé de jugement, et laissèrent tout en suspens. Peut-être agirent-ils ainsi par ordre du sénat; et c'était secrètement favoriser Masinissa, qui était en possession du territoire.
[Note 331: C'est par an 1,980,000 francs.--L.]
[Marge: Liv. lib. 40, n. 17. AN. M. 3823 ROM. 567.] Dix ans après, de nouveaux commissaires, nommés pour examiner la même affaire, en usèrent comme les premiers, et ne décidèrent rien.