Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1
Chapter 31
On en vint bientôt aux mains; et les légions romaines qui étaient aux deux ailes, voyant leur centre vivement attaqué, s'avancèrent pour prendre l'ennemi en flanc. Le corps d'Annibal, après une vigoureuse résistance, se voyant pressé de toutes parts, céda au nombre, et se retira par l'intervalle qu'il avait laissé dans le centre de la ligne. Les Romains l'y ayant suivi pêle-mêle avec chaleur, les deux ailes de l'infanterie africaine, qui était fraîche, bien armée et en bon ordre, s'étant tout d'un coup, par une demi-conversion, tournées vers ce vide dans lequel les Romains, déjà fatigués, s'étaient jetés en désordre et en confusion, les chargèrent des deux côtés avec vigueur, sans leur donner le temps de se reconnaître ni leur laisser de terrain pour se former. Cependant les deux ailes de la cavalerie venaient de battre celles des Romains, qui leur étaient fort inférieures; et, n'ayant laissé à la poursuite des escadrons rompus et défaits que ce qu'il fallait pour en empêcher le ralliement, elles vinrent fondre par-derrière sur l'infanterie romaine, qui, étant en même temps enveloppée de toutes parts par la cavalerie et l'infanterie des ennemis, fut toute taillée en pièces, après avoir fait des prodiges de valeur. Émilius, qui avait été couvert de blessures dans le combat, fut tué ensuite par un gros d'ennemis qui ne le reconnurent point, et avec lui deux questeurs, vingt-un tribuns militaires, plusieurs hommes consulaires ou qui avaient été préteurs, Servilius, consul de l'année précédente, et Minucius, qui avait été maître de la cavalerie sous Fabius, et quatre-vingts sénateurs. Il demeura sur la place plus de soixante-dix mille hommes[291]; et les Carthaginois, acharnés contre l'ennemi, ne cessèrent de tuer, jusqu'à ce qu'Annibal, dans la plus grande ardeur du carnage, se fut écrié plusieurs fois: _Arrête, soldat; épargne le vaincu_[292]. Dix mille hommes, qui avaient été laissés à la garde du camp, se rendirent prisonniers de guerre après la bataille. Le consul Varron se retira à Venouse, accompagné seulement de soixante-dix cavaliers; et quatre mille hommes[293] environ se sauvèrent dans les villes voisines. Du côté d'Annibal, la victoire fut complète; et il la dut principalement, aussi-bien que les précédentes, à la supériorité de sa cavalerie.
[Note 291: Tite-Live diminue beaucoup le nombre des morts, qu'il ne fait monter qu'à quarante-trois mille environ; mais Polybe est plus digne de foi.]
[Note 292: «Duo maximi exercitus cæsi ad hostium satietatem, donec Annibal diceret militi suo: Parce ferro.» (FLOR. lib. 1, cap. 6.)]
[Note 293: Le texte de Polybe porte 3000.--L.]
Il y perdit quatre mille Gaulois, quinze cents tant Espagnols qu'Africains, et deux cents chevaux.
Maharbal, l'un des généraux carthaginois, voulait que, sans perdre de temps, l'on marchât droit à Rome, promettant à Annibal de le faire souper, à cinq jours de là, dans le Capitale. Et sur ce que celui-ci répliqua qu'il fallait prendre du temps pour délibérer sur cette proposition[294], «Je vois bien, dit Maharbal, que les dieux n'ont pas donné au même homme tous les talents à-la-fois. Vous savez vaincre, Annibal; mais vous ne savez pas profiter de la victoire.»
[Note 294: «Tum Maharbal: Non omnia nimirum eidem dii dedêre. Vincere scis, Annibal; victoriâ uti nescis.» (LIV. lib. 22, n. 51.)]
On prétend que ce délai sauva Rome et l'empire. Plusieurs, et Tite-Live entre autres, le reprochent à Annibal comme une faute capitale. Quelques-uns sont plus réservés, et ne peuvent se résoudre à condamner, sans des preuves bien claires, un si grand capitaine, qui, dans tout le reste, n'a jamais manqué ni de prudence pour prendre le bon parti, ni de vivacité et de promptitude pour exécuter. Ils sont encore retenus par l'autorité, ou du moins par le silence de Polybe, qui, en parlant des grandes suites qu'eut cette mémorable journée, convient que, parmi les Carthaginois, on conçut de grandes espérances d'emporter Rome d'emblée; mais, pour lui, il ne s'explique point sur ce qu'il eût fallu faire à l'égard d'une ville fort peuplée, extrêmement aguerrie, bien fortifiée, et défendue par une garnison de deux légions; et il ne laisse nulle part entrevoir qu'un tel projet fût praticable, ni qu'Annibal eût tort de ne l'avoir point tenté.
En effet, en examinant les choses de plus près, on ne voit pas que les règles communes de la guerre permissent de l'entreprendre. Il est constant que toute l'infanterie d'Annibal avant la bataille ne montait qu'à quarante mille hommes; qu'étant diminuée de six mille hommes qui avaient été tués dans l'action, et d'un plus grand nombre sans doute qui avait été blessé et mis hors de combat, il ne lui restait que vingt-six ou vingt-sept mille hommes de pied en état d'agir, et que ce nombre ne pouvait suffire pour faire la circonvallation d'une ville aussi étendue que Rome, et coupée par une rivière, ni pour l'attaquer dans les formes, n'ayant ni machines, ni munitions, ni aucune des choses nécessaires pour un siége. Par la même raison, Annibal, [Marge: Liv. lib. 22, n. 9. Liv. lib. 23, n. 18.] après le succès de Trasimène, tout victorieux qu'il était, avait attaqué inutilement Spolette: et, un peu après la bataille de Cannes, il avait été contraint de lever le siége d'une petite ville sans nom et sans force. On ne peut disconvenir que, si, dans l'occasion dont il s'agit, il avait échoué, comme il devait s'y attendre, il aurait ruiné sans ressource toutes ses affaires[295]. Mais il faudrait être du métier, et peut-être du temps même de l'action, pour juger sainement de ce fait. C'est un ancien procès sur lequel il ne sied bien qu'aux connaisseurs de prononcer.
[Note 295: Ces réflexions, pleines de justesse, rappellent le jugement de Montesquieu, qui justifie également Annibal des reproches qu'on avait faits à sa conduite. (_Grand. et décad. des Romains_, ch. IV.)--L.]
[Marge: Liv. 23, n. 11-14.] Annibal, aussitôt après la bataille de Cannes, avait dépêché son frère Magon pour porter à Carthage la nouvelle de sa victoire, et pour demander du secours afin de terminer la guerre. Lorsque Magon fut arrivé, il fit en plein sénat un discours magnifique sur les exploits de son frère et sur les grands avantages qu'il avait remportés contre les Romains; et, pour faire juger de la grandeur de la victoire par quelque chose de sensible, en parlant en quelque sorte aux yeux, il fit répandre au milieu du sénat un boisseau d'anneaux d'or qu'on avait tirés des doigts des nobles romains qui avaient été tués à la bataille de Cannes. Il termina sa harangue par demander de l'argent, des vivres et de nouvelles troupes. Tous les assistants ressentirent une joie extraordinaire; et Imilcon, partisan d'Annibal, croyant que c'était là une belle occasion d'insulter Hannon, chef de la faction contraire, lui demanda s'il était encore mécontent de la guerre qu'on avait entreprise contre les Romains, et s'il croyait qu'on leur dût livrer Annibal. Hannon, sans s'émouvoir, lui répondit qu'il était toujours dans les mêmes sentiments, et que les victoires dont on parlait, supposé qu'elles fussent véritables, ne lui pouvaient donner de joie qu'autant qu'on s'en servirait pour faire une paix avantageuse: puis il entreprit de prouver que ces grands exploits que l'on faisait sonner si haut n'étaient que chimériques et imaginaires. «J'ai taillé en pièces, disait-il, en reprenant le discours de Magon, les armées romaines: envoyez-moi des soldats. Que demanderiez-vous autre chose si vous aviez été vaincu? Je me suis deux fois rendu maître du camp ennemi, plein apparemment de toutes sortes de provisions: envoyez-moi des vivres et de l'argent. Tiendriez-vous un autre langage, si vous-même aviez perdu votre camp?» Ensuite il demanda à Magon si quelqu'un des peuples latins s'était venu rendre à Annibal, si les Romains lui avaient fait quelques propositions de paix. Magon ayant été forcé d'avouer qu'il n'en était rien: «Nous avons donc, reprit Hannon, la guerre dans l'Italie aussi forte que jamais.» Sa conclusion fut qu'il ne fallait leur envoyer ni hommes ni argent. Comme la faction d'Annibal était la plus puissante, on n'eut aucun égard aux remontrances d'Hannon, qui furent regardées comme l'effet de sa jalousie et de sa prévention: il fut ordonné qu'on ferait incessamment des levées d'hommes et d'argent pour envoyer à Annibal les secours qu'il demandait. Magon partit sur-le-champ pour lever en Espagne vingt-quatre mille hommes d'infanterie et quatre mille chevaux; mais ce secours fut arrêté dans la suite, et envoyé d'un autre côté: tant la faction contraire était appliquée à traverser les desseins d'un général qu'elle ne pouvait souffrir[296]. Pendant qu'à Rome on remerciait un consul qui avait fui de n'avoir pas désespéré de la république, à Carthage on savait presque mauvais gré à Annibal de la victoire qu'il venait de remporter. Hannon ne lui pouvait pardonner les avantages d'une guerre entreprise contre son avis. Plus jaloux de l'honneur de ses sentiments que du bien de l'état, plus ennemi du général des Carthaginois que des Romains, il n'oubliait rien pour empêcher les succès qu'on pouvait avoir, ou pour ruiner ceux qu'on avait eus.
[Note 296: De Saint-Évremond.]
_Quartier d'hiver passé à Capoue par Annibal._
[Marge: Liv. lib. 23, n. 4 et 18.] La journée de Cannes soumit à Annibal les plus puissants peuples d'Italie, attira dans son parti ceux de la grande Grèce avec la ville de Tarente, et détacha des Romains leurs plus anciens alliés, entre lesquels Capoue tenait le premier rang. C'était une ville que la bonté de son terroir, sa situation avantageuse et la longue paix dont elle jouissait, avaient rendue fort riche et fort puissante. Le luxe et les délices, qui sont une suite ordinaire de l'opulence, avaient corrompu l'esprit de tous ses citoyens, déjà portés par leur inclination naturelle au plaisir et à la débauche.
[297]Annibal choisit cette ville pour y passer son quartier d'hiver. Ce fut là que cette armée, qui avait essuyé les plus grands travaux et bravé les périls les plus affreux sans y succomber, fut vaincue par l'abondance et les délices, dans lesquelles elle se plongea avec d'autant plus d'avidité, qu'elle n'y était point accoutumée. Leurs courages s'amollirent si fort pendant ce séjour, que, s'ils se soutinrent encore quelque temps, ce fut plutôt par l'éclat de leurs victoires passées que par leurs forces présentes. Quand Annibal tira ses soldats de cette ville, on eût dit que c'étaient d'autres hommes, tout différents de ce qu'ils avaient été jusque-là. Accoutumés à demeurer dans des maisons commodes, à vivre dans l'abondance et dans l'oisiveté, ils ne pouvaient plus souffrir la faim, la soif, les longues marches, les veilles, ni les autres travaux de la guerre: outre qu'ils ne savaient plus ce que c'était que d'obéir aux officiers, ni de garder aucune discipline.
[Note 297: «Ibi partem majorem hiemis exercitum in tectis habuit, adversùs omnia humana mala, sæpè ae diù durantem, bonis inexpertum atque insuetum. Itaque quos nulla mali vicerat vis, perdidêre nimia bona ac voluptates immodicæ: et eò impensiùs, quô avidiùs ex insolentiâ in eas se merserant.» (LIV. lib. 23, n. 18.)]
Je ne fais ici que copier Tite-Live. Si on l'en croit, le séjour de Capoue est, dans la vie d'Annibal, une grande tache, et il prétend que ce général fit en cela une faute incomparablement plus grande que quand, après le gain de la bataille, il manqua d'aller à Rome[298]; car ce délai, dit Tite-Live, pouvait paraître avoir seulement différé sa victoire, au lieu que cette dernière faute le mit absolument hors d'état de vaincre. En un mot, comme Marcellus sut bien le dire dans la suite[299], ce que Cannes avait été aux Romains, Capoue le fut aux Carthaginois et à leur général. Là se perdit leur vertu guerrière et leur attachement à la discipline; là disparut et leur gloire passée, et l'espérance presque sûre que leur montrait l'avenir. En effet, depuis ce jour, les affaires d'Annibal allèrent toujours en décadence, la fortune se rangea du côté de la prudence, et la victoire sembla s'être réconciliée avec les Romains.
[Note 298: «Illa enim cunctatio distulisse modò victoriam videri potuit, hic error vires ademisse ad vincendum.» (LIV. lib. 23, n. 18.)]
[Note 299: «Capuam Annibali Cannas fuisse. Ibi virtutem bellicam, ibi militarem disciplinam, ibi præteriti temporis famam, ibi spem futuri extinctam.» (LIV. lib. 23, n. 45.)]
Je ne sais si tout ce que dit ici Tite-Live des suites funestes qu'eurent les quartiers d'hiver passés par l'armée carthaginoise dans cette ville délicieuse est bien juste et bien fondé. Quand on examine avec soin toutes les circonstances de cette histoire, on a de la peine à se persuader qu'il faille attribuer le peu de progrès qu'eurent les armes d'Annibal dans la suite au séjour de Capoue: c'en est bien une cause, mais la moins considérable; et la bravoure avec laquelle ses troupes battirent depuis ce temps-là des consuls et des préteurs, prirent des villes à la vue des Romains, maintinrent leurs conquêtes et restèrent encore quatorze ans en Italie sans en pouvoir être chassées, tout cela porte assez à croire que Tite-Live exagère les pernicieux effets des délices de Capoue.
[Marge: Liv. lib. 23, n. 23.] La véritable cause de la chute des affaires d'Annibal, c'est le défaut de recrues et de secours de la part de sa patrie. Après l'exposé de Magon, le sénat de Carthage avait jugé nécessaire, pour pousser les conquêtes d'Italie, d'y envoyer d'Afrique un renfort considérable de cavalerie numide, quarante éléphants, mille talents[300], qui font trois millions, et d'acheter en Espagne vingt mille hommes de pied et quatre mille chevaux pour en [Marge: _Ibid._ n. 32.] renforcer leurs armées d'Espagne et d'Italie; néanmoins Magon n'en put obtenir que douze mille fantassins, avec deux mille cinq cents chevaux; et même, quand il fut près de partir pour l'Italie avec cette troupe, si fort au-dessous de celle qu'on lui avait promise, il fut contre-mandé pour passer en Espagne. Annibal, après de si grandes promesses, ne reçut donc ni infanterie, ni cavalerie, ni éléphants, ni argent, et il fut absolument abandonné à ses ressources personnelles: son armée se trouvait réduite à vingt-six mille hommes de pied et à neuf mille chevaux. Comment, avec une armée si affaiblie, pouvoir occuper dans un pays étranger tous les postes nécessaires, contenir les nouveaux alliés, maintenir les conquêtes, en faire de nouvelles, et tenir la campagne avec avantage contre deux armées des Romains qui se renouvelaient tous les ans? Voilà la véritable cause de la décadence des affaires d'Annibal et de la ruine de celles de Carthage. Si nous avions l'endroit où Polybe avait parlé sur cette matière, nous verrions sans doute qu'il avait plus insisté sur cette cause que sur les délices de Capoue.
[Note 300: 5,500,000 francs.--L.]
_Affaires d'Espagne et de Sardaigne._
[Marge: Liv. lib. 23, n. 26-30 et n. 32-40, 41. AN. M. 3790 ROM. 534.] Les deux Scipions avaient toujours le commandement de l'Espagne, et y faisaient d'assez grands progrès, lorsque Asdrubal, qui seul paraissait capable de leur résister, reçut ordre de Carthage de passer en Italie au secours de son frère. Avant que de quitter la province, il écrivit au sénat pour lui faire connaître la nécessité qu'il y avait d'envoyer en sa place un général qui pût tenir tête aux Romains. On y envoya Imilcon avec une armée, et Asdrubal se mit en chemin avec la sienne pour aller joindre son frère. La première nouvelle de son départ avait rangé la plus grande partie des Espagnols sous le pouvoir des Scipions. Ces deux généraux, animés par un si grand succès, se mirent en devoir de lui fermer la sortie de la province. Ils considéraient le danger auquel seraient exposés les Romains, si, ayant déjà bien de la peine à résister au seul Annibal, les deux frères venaient à leur tomber sur les bras avec deux puissantes armées: ils le poursuivirent donc dans sa marche, et l'obligèrent, malgré lui, à combattre. Asdrubal fut vaincu; et, loin de pouvoir passer dans l'Italie, il ne se vit pas même en état de demeurer en sûreté dans l'Espagne.
Les Carthaginois ne réussirent pas mieux dans la Sardaigne. Prétendant profiter de quelques révoltes qu'ils y avaient excitées, il y perdirent douze mille hommes dans une bataille contre les Romains, qui firent encore un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels furent Asdrubal, surnommé _Calvus_; Hannon et Magon[301], distingués par leur naissance et par leurs emplois militaires.
[Note 301: Ce n'était pas le frère d'Annibal.]
_Mauvais succès d'Annibal. Siéges de Capoue et de Rome[302]._
[Note 302: Rollin passe sous silence plusieurs faits qu'il raconte avec détail dans une autre partie de son histoire ancienne, et dans l'histoire Romaine (livre quinzième).--L.]
[Marge: AN. M. 3791 ROM. 535. Liv. lib. 23, n. 41-46; lib. 25, n. 22; lib. 26, n. 5-16.] Depuis le séjour d'Annibal à Capoue, les affaires des Carthaginois en Italie ne se soutinrent plus avec le même éclat. M. Marcellus, d'abord comme préteur, ensuite comme consul, eut beaucoup de part à ce changement. Il harcelait Annibal en toute occasion, il lui enlevait des quartiers, il lui faisait lever des siéges; il le battit même en plusieurs rencontres, en sorte qu'il fut appelé _l'épée de Rome_, comme Fabius en avait été nommé _le bouclier_.
[Marge: AN. M. 3793 ROM. 537.] Ce qui fut le plus sensible au général carthaginois, fut de voir Capoue assiégée par les Romains. Pour ne point perdre son crédit parmi ses alliés, en négligeant de soutenir ceux qui y tenaient le premier rang, il vola au secours de cette ville, en fit approcher ses troupes, [Marge: AN. M. 3794 ROM. 538.] attaqua les Romains, leur donna plusieurs combats pour leur faire lever le siége. Enfin, voyant que toutes ses tentatives étaient inutiles, pour faire une puissante diversion il marcha brusquement vers Rome. Il ne désespérait pas que, s'il pouvait, dans la première surprise, s'emparer de quelque quartier de la ville, le danger où serait la capitale n'obligeât les généraux romains de lever le siège de Capoue pour accourir avec toutes leurs troupes au secours de leur patrie: du moins il se flattait que, si, pour continuer le siége, ils partageaient leurs forces, leur affaiblissement pourrait faire naître aux assiégés ou à lui quelque occasion de les battre. Rome fut étonnée, mais non déconcertée. Sur ce que l'un des sénateurs proposa de rappeler toutes les armées au secours de Rome, Fabius[303] remontra qu'il serait honteux de se laisser effrayer et de changer de dessein aux moindres mouvements d'Annibal. On se contenta de faire revenir, avec une partie de l'armée, l'un des deux commandants qui étaient au siége: ce fut Q. Fulvius, proconsul. Annibal, après avoir fait quelques ravages, rangea son armée en bataille devant la ville, et les consuls en firent autant. Chacun se disposait à bien faire son devoir dans un combat dont Rome devait être le prix, lorsqu'une tempête violente obligea les deux partis de se retirer. Ils ne furent pas plutôt rentrés dans leur camp, que le temps devint calme et serein. La même chose arriva plusieurs fois de suite; en sorte qu'Annibal, croyant qu'il y avait dans cet événement quelque chose de surnaturel[304], dit, au rapport de Tite-Live, que tantôt la fortune, et tantôt la volonté lui manquait pour se rendre maître de Rome.
[Note 303: «Flagitiosum esse terreri ac circumagi ad omnes Annibalis comminationes.» (LIV. lib. 26, n. 8.)]
[Note 304: «Audita vox Annibalis fertur, Potiundæ sibi urbis Romæ, modò mentem non dari, modò fortunam.» (LIV. lib. 26, n. 11.)]
Mais ce qui le surprit étrangement et l'effraya le plus, c'est qu'il apprit que, pendant qu'il était campé à une des portes de Rome, les Romains avaient fait sortir par une autre des recrues pour l'armée d'Espagne, et que le champ dans lequel il s'était campé avait été vendu dans le même temps, sans que cette circonstance eût rien diminué de son prix. Un mépris si marqué le piqua vivement: il fit mettre aussi à l'encan les boutiques d'orfèvres qui étaient autour de la place publique à Rome. Après cette bravade, il se retira, et pilla en passant le riche temple de la déesse Féronie.
Capoue, ainsi abandonnée à elle-même, ne tint pas long-temps. Après que ceux de ses sénateurs qui avaient eu le plus de part à la révolte, et qui, par cette raison, n'attendaient aucun quartier de la part des Romains, se furent donné à eux-mêmes la mort d'une manière tout-à-fait tragique, la ville se rendit à discrétion[305]. Le succès de ce siége, qui fut décisif par les suites heureuses qu'il eut, et qui rendit pleinement aux Romains la supériorité sur les Carthaginois, montra en même temps combien la puissance romaine était formidable quand elle entreprenait de punir des alliés infidèles, et combien peu il fallait compter sur Annibal pour la défense de ceux qu'il avait reçus sous sa protection.
[Note 305: «Confessio expressa hosti, quanta vis in Romanis ad expetendas poenas ab infidelibus sociis, et quàm nihil in Annibale auxilii ad receptos in fidem tuendos esset.» (LIV. lib. 26, n. 16.)]
_Défaite et mort des deux Scipions en Espagne._
[Marge: Liv. lib 23, n. 32-39. AN. M. 3793 ROM. 537.] La face des affaires était bien changée en Espagne. Les Carthaginois y avaient trois armées: l'une était commandée par Asdrubal, fils de Giscon; l'autre par Asdrubal, fils d'Amilcar; la troisième, sous la conduite de Magon, s'était jointe au premier Asdrubal. Les deux Scipions, Cnéus et Publius, crurent devoir diviser leurs troupes pour attaquer les ennemis séparément; et c'est ce qui fut la cause de leur perte. Ils convinrent que Cnéus, avec un petit nombre de Romains et trente mille Celtibériens, irait contre Asdrubal, fils d'Amilcar, pendant que Publius, avec le reste des troupes, composées de Romains et d'alliés d'Italie, marcherait contre les deux autres généraux.
Publius fut accablé le premier. Aux deux chefs qu'il avait en tête s'était joint Masinissa, fier des victoires qu'il venait de remporter contre Syphax, et il devait bientôt être suivi par Indibilis, prince puissant en Espagne. On en vint aux mains. Les Romains, attaqués en même temps de tous côtés, se défendirent courageusement, tant qu'ils eurent leur général à leur tête: mais, lorsqu'il eut été tué, le peu qui avait échappé au carnage prit la fuite.
Les trois armées victorieuses partirent aussitôt pour aller contre Cnéus, et pour terminer la guerre par sa défaite. Il était déjà plus qu'à demi vaincu par la désertion de ses alliés, qui avaient tous abandonné son parti[306], et qui laissèrent aux chefs romains cette importante instruction, de ne souffrir jamais que dans leur armée le nombre de leurs propres troupes fût inférieur à celui des troupes étrangères. Il eut quelque pressentiment de la mort et de la défaite de son frère en voyant les ennemis arriver en si grand nombre. Il ne lui survécut pas long-temps, et fut tué dans le combat. Ces deux grands hommes furent également pleurés par leurs citoyens et par leurs alliés, et les Espagnes les regrettèrent à cause de leur justice et de leur modération.
[Note 306: «Id quidem cavendum semper romanis ducibus erit, exemplaque hæc verè pro documentis habenda: ne ità externis credant auxiliis, ut non plus sui roboris suarumque propriè virium in castris habeant.» (LIV. n. 33.)]
La perte de ces vastes pays paraissait inévitable pour les Romains; mais la valeur d'un simple officier, nommé _L. Marcius_, chevalier romain, les leur conserva. Bientôt après on y envoya le jeune Scipion, qui vengea bien la mort de son père et de son oncle, et y rétablit entièrement les affaires des Romains.
_Défaite et mort d'Asdrubal._