Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1
Chapter 28
[Marge: Polyb. l. 3, p. 184 et 185.] Si l'on en impute la cause à la prise de Sagonte, tout le tort, dit Polybe, était du côté des Carthaginois, qui ne pouvaient, sous aucun prétexte raisonnable, assiéger une ville comprise certainement, comme alliée de Rome, dans le traité qui défendait aux deux peuples d'attaquer réciproquement leurs alliés. Mais, si l'on remonte plus haut, et qu'on aille jusqu'au temps où la Sardaigne fut enlevée par force aux Carthaginois, et où, sans aucune raison, on leur imposa un nouveau tribut, il faut avouer, remarque le même Polybe, que sur ces deux points la conduite des Romains est tout-à-fait inexcusable, comme fondée uniquement sur l'injustice et sur la violence; et que, si les Carthaginois, sans chercher de vains circuits et de frivoles prétextes, avaient demandé nettement satisfaction sur ces deux griefs, et, en cas de refus, déclaré la guerre à Rome, toute la raison et toute la justice auraient été de leur côté.
L'espace, entre la fin de la première guerre punique et le commencement de la seconde, fut de vingt-quatre ans.
_Commencement de la seconde guerre punique._
[Marge: Polyb. l. 3, pag. 187. Liv. lib. 21, n. 20 et 22. AN. M. 3787 CARTH. 629. ROM. 531. Av. J.C. 217.] Quand la guerre fut résolue et déclarée de part et d'autre, Annibal, qui pour-lors était âgé de vingt-six ou vingt-sept ans, avant que de faire éclater son grand dessein, songea à pourvoir à la sûreté de l'Espagne et de l'Afrique; et, dans cette vue, il fit passer les troupes de l'une dans l'autre, en sorte que les Africains servaient en Espagne, et les Espagnols en Afrique. Il en usa ainsi, persuadé que ces soldats, éloignés chacun de leur patrie, seraient plus propres au service, et d'ailleurs lui demeureraient plus fidèlement attachés, se servant comme d'otages les uns aux autres. Les troupes qu'il laissa en Afrique montaient environ à quarante mille hommes, dont il y en avait douze cents de cavalerie; celles d'Espagne à un peu plus de quinze mille, parmi lesquels il y avait deux mille cinq cent cinquante chevaux. Il laissa à son frère Asdrubal le commandement des troupes d'Espagne, avec une flotte de près de soixante vaisseaux pour garder les côtes, et lui donna de sages conseils sur la manière dont il devait se conduire, soit par rapport aux Espagnols, soit par rapport aux Romains, s'ils venaient l'attaquer.
Avant qu'Annibal partît pour son expédition, Tite-Live remarque qu'il alla à Cadix pour s'acquitter des voeux qu'il avait faits à Hercule, et qu'il lui en fît de nouveaux pour obtenir un heureux succès dans la [Marge: Lib. 3, p. 192 et 193.] guerre où il allait s'engager. Polybe nous donne en peu de mots une idée fort nette de l'espace des lieux que devait traverser Annibal pour arriver en Italie. On compte depuis Carthagène, d'où il partit, jusqu'à l'Èbre, deux mille deux cents stades (110 lieues)[267]; depuis l'Èbre jusqu'à Emporium, petite ville maritime qui sépare l'Espagne des Gaules, selon Strabon, seize cents [Marge: Lib. 3, pag 199.] stades (80 lieues); depuis Emporium jusqu'au passage du Rhône, pareil espace de seize cents stades (80 lieues); depuis le passage du Rhône jusqu'aux Alpes, quatorze cents stades (70 lieues); depuis les Alpes jusque dans les plaines de l'Italie, douze cents stades (60 lieues): ainsi, depuis Carthagène jusqu'en Italie, l'espace est de huit mille stades, c'est-à-dire, de quatre cents lieues.
[Note 267: Polybe dit 2600 stades, [Grec: exakosioi stadioi pros dischilious], c'est-à-dire 260 milles géographiques, ou 86 lieues 2/3.
Ci 2600 stades, ou 86 lieues 2/3. Plus 1600 53 1/3. Plus 1600 53 1/3. Plus 1400 46 2/3. Plus 1200 40 "
Total. 8400 stades, ou 280 lieues.
Polybe donne, en nombre rond, _environ 9000 stades_. Comme cet auteur a le soin de dire que la route était marquée de 8 en 8 stades par des bornes milliaires, on voit que les stades dont il est question sont des stades grecs, dits olympiques, dont 8 étaient compris dans un mille romain, et 600 dans un degré; conséquemment il en faut 10 pour un mille géographique, et 30 pour une lieue de 20 au degré.--L.]
[Marge: Polyb. l. 3, p. 188 et 189.] Annibal avait long-temps auparavant pris de sages précautions pour connaître la nature et la situation des lieux par où il devait passer; pour pressentir la disposition des Gaulois à l'égard des Romains[268]; pour gagner, par des présents, leurs chefs, qu'il savait être fort intéressés; et pour s'assurer de l'affection et de la fidélité d'une partie des peuples. Il n'ignorait pas que le passage des Alpes lui coûterait beaucoup de peine; mais il savait qu'il n'était pas impraticable, et cela lui suffisait.
[Note 268: «Audierunt præoccupatos jam ab Annibale Gallorum animos esse: sed ne illi quidem ipsi salis mitem gentem fore, ni subindè auro, cujus avidissima gens est, principum animi concilieritur.» (LIV. lib. 21, n. 20.)]
[Marge: Polyb. p. 189 et 190. Liv. lib. 21, n. 22-24.] Dès que le printemps fut venu, Annibal se mit en marche, et partit de Carthagène, où il avait passé le quartier d'hiver. Son armée, pour-lors, était composée de plus de cent mille hommes, dont il y en avait douze mille de cavalerie: il menait près de quarante éléphants. Ayant passé l'Èbre, il subjugua en peu de temps les peuples qui se rencontrèrent sur sa marche, et perdit assez de monde dans cette expédition. Il laissa Hannon pour commander dans tout le pays entre l'Èbre et les Pyrénées, avec onze mille hommes, et leur confia les bagages de ceux qui devaient le suivre. Il en renvoya autant, chacun dans son pays, s'assurant par là de leur bonne volonté quand il aurait besoin de recrues, et montrant aux autres une espérance certaine de retour quand ils le voudraient. Il passe donc les Pyrénées, et s'avance jusqu'au bord du Rhône avec cinquante mille hommes de pied et neuf mille chevaux: armée formidable, moins par le nombre que par la valeur des troupes, qui avaient servi plusieurs années en Espagne, et qui y avaient appris le métier de la guerre sous les plus habiles capitaines qu'eût jamais eus Carthage.
_Passage du Rhône._
[Marge: Polyb. l. 3, p. 195-200. Liv. lib. 21, n. 26-28.] Annibal, arrivé[269] environ à quatre journées de l'embouchure du Rhône, entreprit de le passer, parce qu'en cet endroit le fleuve n'avait que la simple largeur de son lit. Il acheta des habitants du pays tous les canots et toutes les petites barques, qu'ils avaient en assez grand nombre à cause de leur commerce; il fit construire aussi à la hâte une quantité extraordinaire de bateaux, de nacelles, de radeaux. A son arrivée il avait trouvé les Gaulois postés sur l'autre bord, et bien disposés a lui disputer le passage. Il n'était pas possible de les attaquer de front. Il commanda un détachement considérable de ses troupes sous la conduite d'Hannon, fils de Bomilcar, pour aller passer le fleuve plus haut; et, afin de dérober sa marche et son dessein à la connaissance des ennemis, il le fit partir de nuit. La chose réussit comme il l'avait projetée[270]: ils passèrent le fleuve le lendemain, sans trouver aucune résistance.
[Note 269: Un peu au-dessus d'Avignon.]
[Note 270: On croit que ce fut entre Roquemaure et le Pont-Saint-Esprit.
= Un peu au-dessus de Roquemaure, à 9 ou 10,000 toises au N. d'Avignon. La date de ce passage est du 28 au 30 Septembre.--L.]
Us se reposèrent le reste du jour, et pendant la nuit ils s'avancèrent à petit bruit vers l'ennemi. Le matin, quand ils eurent donné les signaux dont on était convenu, Annibal se mit en état de tenter le passage. Une partie des chevaux, tout équipés, était dans les bateaux, afin que les cavaliers pussent, à la descente, attaquer sur-le-champ les ennemis: les autres passaient à la nage aux deux côtés des bateaux, du haut desquels un homme seul tenait les brides de trois ou quatre chevaux. Les fantassins étaient ou sur des radeaux, ou dans de petites barques, et dans des espèces de petites gondoles, qui n'étaient autre chose que des troncs d'arbres qu'ils avaient eux-mêmes creusés. On avait rangé les grands bateaux sur une même ligne, au haut du courant, pour rompre la rapidité des flots, et rendre le passage plus aisé au reste de la petite flotte. Quand les Gaulois la virent s'avancer sur le fleuve, ils poussèrent, selon leur coutume, des cris et des hurlements épouvantables, heurtèrent leurs boucliers les uns contre les autres, en les élevant au-dessus de leurs têtes, et lancèrent force traits; mais ils furent bien étonnés quand ils entendirent derrière eux un grand bruit, qu'ils aperçurent le feu qu'on avait mis à leurs tentes, et qu'ils se sentirent attaqués vivement en tête et en queue. Ils ne trouvèrent de sûreté que dans la fuite, et se retirèrent dans leurs villages. Le reste des troupes passa ensuite fort tranquillement.
Il n'y eut que les éléphants qui causèrent beaucoup d'embarras. Voici comme on s'y prit pour les faire passer; ce ne fut que le jour suivant. On avança du bord du rivage dans le fleuve un radeau long de deux cents pieds, et large de cinquante, qui était fortement attaché au rivage par de gros câbles, et tout couvert de terre, en sorte que ces animaux, en y entrant, s'imaginaient marcher à l'ordinaire sur la terre. De ce premier radeau ils passaient dans un second, construit de la même sorte, mais qui n'avait que cent pieds de longueur, et qui tenait au premier par des liens faciles à délier. On faisait marcher à la tête les femelles: les autres éléphants les suivaient; et, quand ils étaient passés dans le second radeau, on le détachait du premier, et on le conduisait à l'autre bord en le remorquant par le secours des petites barques; puis il venait reprendre ceux qui étaient restés. Quelques-uns tombèrent dans l'eau, mais ils arrivèrent comme les autres sur le rivage, sans qu'il s'en noyât un seul.
_Marche qui suivit le passage du Rhône._
[Marge: Polyb. l. 3, p. 200-202. Liv. lib. 21, n. 31, 32.] Les deux consuls romains étaient partis dès le commencement du printemps, chacun pour sa province: P. Scipion pour l'Espagne, avec soixante vaisseaux, deux légions romaines, quatorze mille fantassins, et douze cents chevaux des alliés; Tib. Sempronius pour la Sicile, avec cent soixante vaisseaux, deux légions, seize mille hommes d'infanterie et dix-huit cents chevaux des alliés. La légion pour-lors, chez les Romains, était de quatre mille hommes de pied et de trois cents chevaux. Sempronius avait fait des préparatifs extraordinaires à Lilybée, ville et port de Sicile, dans le dessein de passer tout d'un coup en Afrique. Scipion, pareillement, avait compté de trouver encore Annibal en Espagne, et d'y établir le théâtre de la guerre. Il fut bien étonné, quand, arrivant à Marseille, il apprit qu'Annibal était au bord du Rhône, et songeait à le passer. Il détacha trois cents cavaliers pour aller reconnaître l'ennemi; et Annibal, de son côté, dès qu'il eut appris que Scipion était à l'embouchure du Rhône, envoya, pour le même effet, cinq cents Numides, pendant qu'on était occupé à faire passer les éléphants.
Dans le même temps, ayant fait assembler l'armée, il donna une audience publique, par le moyen d'un truchement, à un des princes de la Gaule située vers le Pô, qui venait l'assurer, au nom de la nation, qu'on l'attendait avec impatience; que les Gaulois étaient prêts à se joindre à lui pour marcher contre les Romains: et il s'offrait à conduire l'armée par des endroits où elle trouverait des vivres en abondance. Quand le prince se fut retiré, Annibal parla aux troupes, fit valoir extrêmement cette députation d'une nation gauloise, releva par de justes louanges la bravoure qu'elles avaient montrée jusque-là, et les exhorta à soutenir dans la suite leur réputation et leur gloire. Les soldats, pleins d'ardeur et de courage, levèrent tous ensemble les mains, et témoignèrent qu'ils étaient prêts à le suivre par-tout où il les mènerait. Il marqua le départ pour le lendemain; et, après avoir fait des voeux et des supplications aux dieux pour le salut de tous les soldats, il les renvoya, en leur recommandant de prendre de la nourriture, et du repos.
Les Numides revinrent dans ce moment: ils avaient rencontré le détachement des Romains, et l'avaient attaqué. Le choc fut très-rude, et le carnage fort grand, eu égard au nombre. Il resta sur la place, du côté des Romains, cent soixante hommes, et de l'autre plus de deux cents; mais l'honneur de cette action demeura aux premiers, les Numides ayant cédé le champ de bataille, et s'étant retirés[271]. Cette première action fut prise comme un présage du sort de cette guerre, et elle sembla promettre aux Romains un heureux succès, mais qui leur coûterait bien cher, et qui leur serait bien disputé. De part et d'autre, ceux qui étaient restés du combat, et qui avaient été à la découverte, retournèrent vers leurs chefs pour leur en porter des nouvelles.
[Note 271: «Hoc principium simulque omen belli, ut summâ rerum prosperum eventum, ita haud sanè incruentam ancipitisque certaminis victorium Romanis portendit.» (LIV. lib. 21, n. 29.)]
Annibal partit le lendemain, comme il l'avait déclaré, et traversa la Gaule par le milieu des terres, en s'avançant vers le septentrion; non que ce chemin fût le plus court pour arriver aux Alpes, mais parce qu'en l'éloignant de la mer il lui faisait éviter la rencontre de Scipion, et favorisait le dessein qu'il avait d'entrer en Italie avec toutes ses forces, sans les avoir affaiblies par aucun combat.
Quelque diligence que fît Scipion, il n'arriva à l'endroit où Annibal avait passé le Rhône que trois jours après qu'il en était parti. Désespérant de pouvoir l'atteindre, il retourna à sa flotte, et se rembarqua, résolu de l'aller attendre à la descente des Alpes; mais, afin de ne pas laisser l'Espagne sans défense, il y envoya son frère Cnéius avec la plus grande partie de ses troupes, pour faire tête à Asdrubal, et partit aussitôt pour Gênes, destinant l'armée qui était dans la Gaule vers le Pô, pour l'opposer à celle d'Annibal.
Celui-ci, après une marche de quatre jours, arriva à une espèce d'île formée par le confluent[272] de deux rivières qui se joignent en cet endroit[273]. Là il fut pris pour arbitre entre deux frères qui se disputaient le royaume. Celui à qui il l'adjugea fournit à toute l'armée des vivres, des habits et des armes. C'était le pays des Allobroges: on appelait ainsi les peuples qui occupent maintenant les diocèses de Genève, de Vienne et de Grenoble. Sa marche fut assez tranquille jusqu'à ce qu'il fut arrivé à la Durance; et il s'avança de là au pied des Alpes sans trouver d'obstacle.
[Note 272: Le texte de Polybe, tel que nous l'avons, et celui de Tite-Live, mettent cette île au confluent de la Saône et du Rhône, c'est-à-dire à l'endroit où Lyon a été bâti. C'est une faute visible. Il y avait dans le grec [Grec: Skôras], et l'on a substitué à ce mot [Grec: o Araros]. Jacq. Gronove dit avoir vu dans un manuscrit de Tite-Live, _Bisarar_, ce qui montre qu'il faut lire, _Isara Rhodanusque amnes_, au lieu de _Arar Rhodanusque_, et que l'île en question est formée par le confluent de l'Isère et du Rhône. La situation des Allobroges, dont il est parlé ici, en est une preuve évidente.
= Les variantes de Polybe sur cet important passage donnent [Grec: tê de SKÔRAS, SKORAS], et dans quatre manuscrits [Grec: tê de SKARAS]. Lucas Holstenius a dit ingénieusement que [Grec: SKARAS] ou [Grec: CKARAC] est un mot mal lu, pour [Grec: OICARAC], les copistes ayant confondu le [Grec: C] avec [Grec: O], ce qui leur arrive souvent, et lié ensemble les deux [Grec: IC], pour en former la lettre [Grec: K]: cette correction est d'autant plus certaine que l'article [Grec: HO] manquait devant le mot [Grec: SKARAS]; car on lisait: [Grec: tê men gar o Rodanos, tê de SKARAC]; il est clair qu'il aurait fallu au moins [Grec: tê de o SKARAC]: or, la correction donne [Grec: OICARAC] ou [Grec: ô Isaras]: M. Schweighæuser a inséré cette correction dans le texte de Polybe.
Quant aux variantes de Tite-Live, elles donnent _pervernit ibi Ara_ ou _Ibique Arar ou ibi Arar_, ou _Pervenit Bisarar_: de la comparaison de ces variantes il résulte évidemment _pervenit: ibi Isarar ou Isara_, qui est la vraie leçon.--L.]
[Note 273: Sorte de triangle, dit Polybe, borné d'un côté par le Rhône, de l'autre par l'Isère, assez semblable au Delta d'Égypte. Ce pays est maintenant occupé en très-grande partie par le département de l'Isère; le reste par celui de la Drôme, et une portion de la Savoie.--L.]
_Passage des Alpes._
[Marge: Polyb. l. 3, p. 203-208. Liv. lib. 21, n. 32-37.] La vue de ces montagnes, qui semblaient toucher au ciel, qui étaient couvertes par-tout de neige; où l'on ne découvrait que quelques cabanes informes, dispersées ça-et-là, et situées sur des pointes de rochers inaccessibles; que des troupeaux maigres et transis de froid; que des hommes chevelus, d'un aspect sauvage et féroce: cette vue, dis-je, renouvela la frayeur qu'on en avait déjà conçue de loin, et glaça de crainte tous les soldats. Quand on commença à y monter, on aperçut les montagnards, qui s'étaient emparés des hauteurs, et qui se préparaient à disputer le passage: il fallut s'arrêter. S'ils s'étaient cachés dans une embuscade, dit Polybe, et qu'après avoir laissé aux troupes le temps de s'engager dans quelque mauvais pas, ils fussent venus tout d'un coup fondre sur elles, l'armée était perdue sans ressource. Annibal apprit qu'ils ne gardaient ces hauteurs que de jour, après quoi ils se retiraient: il s'en empara de nuit. Quand les Gaulois revinrent de grand matin, ils furent fort surpris de voir leurs postes occupés par l'ennemi; mais ils ne perdirent pas courage. Accoutumé à grimper sur ces roches, ils attaquent les Carthaginois qui s'étaient mis en marche, et les harcèlent de tous côtés. Ceux-ci avaient en même temps à combattre contre l'ennemi, et à lutter contre la difficulté des lieux, où ils avaient peine à se soutenir; mais le grand désordre fut causé par les chevaux, et les bêtes de somme chargées du bagage, qui, effrayées des cris et des hurlements des Gaulois, que les montagnes faisaient retentir d'une manière horrible, et blessées quelquefois par les montagnards, se renversaient sur les soldats, et les entraînaient avec elles dans les précipices qui bordaient le chemin. Annibal, sentant bien que la perte seule de ses bagages pouvait faire périr son armée, vint au secours des troupes en cet endroit, et, ayant mis en fuite les ennemis, continua sa marche sans trouble et sans danger, et arriva à un château qui était la place la plus importante du pays. Il s'en rendit maître, aussi-bien que de tous les bourgs voisins, où il trouva de grands amas de blé et beaucoup de bestiaux, qui servirent à nourrir son armée pendant trois jours[274].
[Note 274: Annibal côtoya la rive gauche de l'Isère, puis la rive gauche du Drac, jusqu'à S. Bonnet, à l'entrée du département des Hautes-Alpes; de là il gagna la Durance, qu'il remonta tantôt sur la rive droite, tantôt sur la rive gauche, jusqu'au-dessus de Briançon; et il atteignit le col du mont Genèvre, entre le 26 et le 30 octobre. On peut voir la discussion de cette route dans deux dissertations que j'ai insérées au journal des savants (année 1819, _Janvier_, p. 22-36; et _Décembre_, p. 733-762).--L.]
Après une marche assez paisible, on eut un nouveau danger à essuyer. Les Gaulois, feignant de vouloir profiter du malheur de leurs voisins, qui s'étaient mal trouvés d'avoir entrepris de s'opposer au passage des troupes, vinrent saluer Annibal, lui apportèrent des vivres, s'offrirent à lui servir de guides, et lui laissèrent des ôtages pour assurance de leur fidélité. Annibal ne s'y fia que médiocrement. Les éléphants et les chevaux marchaient à la tête: il suivait avec le gros de son infanterie, attentif et prenant garde à tout. On arriva dans un défilé fort étroit et roide, commandé par une hauteur où les Gaulois avaient caché une embuscade. Elle en sortit tout-à-coup, attaqua les Carthaginois de tous côtés, roulant contre eux des pierres d'une grandeur énorme. Ils auraient mis l'armée entièrement en déroute, si Annibal n'eût fait des efforts extraordinaires pour la tirer de ce mauvais pas.
Enfin, le neuvième jour, il arriva sur le sommet des Alpes. L'armée y passa deux jours à se reposer et à se refaire de ses fatigues, après quoi elle se remit en marche. Comme on était déjà en automne, il était tombé récemment beaucoup de neige, qui couvrait tous les chemins, ce qui jeta le trouble et le découragement parmi les troupes. Annibal s'en aperçut; et, s'étant arrêté sur une hauteur d'où l'on découvrait toute l'Italie, il leur montra les campagnes fertiles[275] arrosées par le Pô, auxquelles il touchait presque, ajoutant qu'il ne fallait plus qu'un léger effort pour y arriver. Il leur représenta qu'une ou deux batailles allaient finir glorieusement leurs travaux, et les enrichir pour toujours en les rendant maîtres de la capitale de l'empire romain. Ce discours, plein d'une si flatteuse espérance, et soutenu de la vue de l'Italie, rendit l'allégresse et la vigueur aux troupes abattues. On continua donc de marcher; mais la route n'en était pas devenue plus aisée: au contraire, comme c'était en descendant, la difficulté et le danger augmentaient; car les chemins étaient presque par-tout escarpés, étroits, glissants, en sorte que les soldats ne pouvaient se soutenir en marchant, ni s'arrêter lorsqu'ils avaient fait un mauvais pas, mais tombaient les uns sur les autres, et se renversaient mutuellement.
[Note 275: Du Piémont.]
On arriva en un endroit plus difficile que tout ce qu'on avait rencontré jusque-là: c'était un sentier déjà fort roide par lui-même, et qui, l'étant encore devenu davantage par un nouvel éboulement des terres, montrait un abyme qui avait plus de mille pieds de profondeur. La cavalerie s'y arrêta tout court. Annibal, étonné de ce retardement, y accourut, et vit qu'en effet il était impossible de passer outre. Il songea à prendre un long détour et à faire un grand circuit; mais la chose ne se trouva pas moins impossible. Comme, sur l'ancienne neige qui était durcie par le temps, il en était tombé depuis quelques jours une nouvelle qui n'avait pas beaucoup de profondeur, les pieds d'abord, y entrant facilement, s'y soutenaient; mais, quand celle-ci, par le passage des premières troupes et des bêtes de somme, fut fondue, on ne marchait que sur la glace, où tout était glissant, où les pieds ne trouvaient point de prise, et où, pour peu qu'on fît un faux pas et qu'on voulût s'aider des genoux ou des mains pour se retenir, on ne rencontrait plus ni branches ni racines pour s'y attacher. Outre cet inconvénient, les chevaux, frappant avec effort la glace pour se retenir, et y enfonçant leurs pieds, ne pouvaient plus les en retirer, et y demeuraient pris comme dans un piége. Il fallut donc chercher un autre expédient.