Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1
Chapter 27
Depuis ce temps-là tout réussit du côté des Carthaginois; et Mathos, qui, dans toutes les entreprises qu'il avait tentées, avait toujours eu du dessous, crut enfin devoir hasarder une bataille: c'est ce qu'on souhaitait le plus. De part et d'autre chacun exhorta ses troupes comme pour une action qui allait décider pour toujours de leur sort: on en vint aux mains. La victoire ne fut pas long-temps disputée; les révoltés cédèrent bientôt. Presque tous les Africains furent tués: le reste se rendit. Mathos fut pris en vie et conduit à Carthage. Toute l'Afrique aussitôt rentra dans l'obéissance, excepté les deux villes perfides qui s'étaient révoltées en dernier lieu; mais elles furent bientôt obligées de se rendre à discrétion.
Alors l'armée victorieuse revint à Carthage, et y fut reçue avec les cris de joie et les applaudissements de toute la ville. Mathos et les siens, après avoir servi d'ornement au triomphe, furent menés au supplice, et terminèrent, par une mort également honteuse et douloureuse, une vie souillée par les trahisons les plus noires et par les cruautés les plus barbares. Ainsi finit la guerre contre les mercenaires, après avoir duré trois ans et quatre mois. Elle fournit, dit Polybe, une grande instruction à tous les peuples, et leur apprend à ne pas employer dans les armées un plus grand nombre d'étrangers que de citoyens, et à ne pas se reposer de la défense de l'état sur des troupes qui n'y sont attachées ni par l'affection ni par l'intérêt.
J'ai différé exprès jusqu'ici à parler de ce qui se passa en Sardaigne dans le même temps, et qui fut comme une dépendance et une suite de la guerre que les Carthaginois soutinrent en Afrique contre les mercenaires. On y vit les mêmes secousses de révolte et les mêmes excès de cruauté, comme si un vent de discorde et de fureur eût soufflé d'Afrique en Sardaigne.
Dès qu'on y apprit ce qu'avaient fait Spendius et Mathos, les mercenaires qui étaient dans cette île secouèrent, à leur exemple, le joug de l'obéissance. Ils commencèrent par égorger Bostar, leur commandant, et tout ce qu'il y avait de Carthaginois avec lui. On avait envoyé à sa place un autre général: toutes les troupes qu'il avait amenées se rangèrent du côté des séditieux, le mirent lui-même en croix; et dans toute l'étendue de l'île on fit main-basse sur les Carthaginois, en leur faisant souffrir des tourments inouïs. Ayant attaqué toutes les places l'une après l'autre, ils se rendirent en peu de temps maîtres de tout le pays: mais, la division s'étant mise entre eux et les habitants de l'île, les mercenaires en furent entièrement chassés, et se réfugièrent en Italie. C'est ainsi que les Carthaginois perdirent la Sardaigne, île d'une grande importance par son étendue, par sa fertilité, et par le grand nombre de ses habitants.
Les Romains, depuis leur traité avec les Carthaginois, s'étaient toujours conduits à leur égard avec beaucoup de justice et de modération. Une querelle passagère au sujet de quelques marchands romains qu'on avait arrêtés à Carthage, parce qu'ils portaient des vivres aux ennemis, les avait brouillés; mais les Carthaginois, à la première demande, leur ayant renvoyé leurs citoyens, les Romains, qui se piquaient en tout de générosité et de justice, leur avaient rendu leur première amitié, les avaient servis en tout ce qui dépendait d'eux, avaient défendu à leurs marchands de porter des vivres ailleurs que chez les Carthaginois, et avaient même refusé pour-lors de prêter l'oreille aux propositions que leur faisaient les révoltés de Sardaigne, qui les invitaient à venir s'emparer de l'île.
Mais dans la suite ils ne furent pas si délicats; et il serait difficile d'appliquer ici le témoignage avantageux que César rend à leur bonne foi dans Salluste. «[260]Quoique dans toutes les guerres d'Afrique, dit-il, les Carthaginois eussent fait quantité d'actions de mauvaise foi pendant la paix et pendant la trève, les Romains n'en usèrent jamais de la sorte à leur égard, plus attentifs à ce qu'exigeait d'eux leur gloire qu'à ce que la justice leur permettait contre leurs ennemis.»
[Note 260: «Bellis punicis omnibus, quum sæpè Carthaginienses et in pace et per inducias multa nefanda facinora fecissent, nunquam ipsi per occasionem talia fecère: magis quod se dignum foret, quam quod in illos jure fieri posset, quærebant.» (SALLUST, _in bello Catilin_.)]
[Marge: AN. M. 3767 CARTH. 609. ROM. 511. AV. J.C. 237.] Les mercenaires, qui s'étaient retirés, comme nous l'avons dit, en Italie, déterminèrent enfin les Romains à passer dans la Sardaigne pour s'en rendre maîtres. Les Carthaginois l'apprirent avec douleur, prétendant que la Sardaigne leur appartenait à bien plus juste titre qu'aux Romains. Ils se mirent donc en état de tirer une prompte et juste vengeance de ceux qui avaient fait soulever l'île contre eux: mais les Romains, sous prétexte que ces préparatifs se faisaient contre eux, et non contre les peuples de Sardaigne, leur déclarèrent la guerre. Les Carthaginois, épuisés en toutes manières, et qui, à peine, commençaient à respirer, n'étaient point en état de la soutenir. Il fallut donc s'accommoder au temps, et céder au plus fort. On fit un nouveau traité, par lequel ils abandonnaient la [Marge: Polyb. l. III, cap. 1, 27, § 7.] Sardaigne aux Romains, et s'obligeaient à leur payer de nouveau douze cents talents[261], pour se rédimer de la guerre qu'on voulait leur faire; et c'est cette injustice de la part des Romains qui fut la véritable cause de la seconde guerre punique, comme nous le dirons dans la suite.
[Note 261: Douze cent mille écus. = 6,600,000 francs.--L.]
SECONDE GUERRE PUNIQUE.
La seconde guerre punique que j'entreprends de traiter est une des plus mémorables dont il soit parlé dans l'histoire, et des plus dignes de l'attention d'un lecteur curieux, soit par la hardiesse des entreprises, [Marge: Liv lib. 21 n. 1.] et par la sagesse des mesures dans l'exécution; soit par l'opiniâtreté des efforts des deux peuples rivaux, et par la promptitude des ressources dans leurs plus grands revers; soit par la variété des événements inopinés, et par l'incertitude de l'issue d'une longue et cruelle guerre; soit enfin par la réunion des plus beaux modèles en tout genre de mérite, et des leçons les plus instructives que puisse donner l'histoire, tant pour la guerre que pour la politique et l'art de gouverner. Jamais villes ou nations plus puissantes, ou du moins plus belliqueuses, ne combattirent ensemble; et jamais celles dont il s'agit ici ne s'étaient vues dans un plus haut degré de puissance et de gloire. Rome et Carthage étaient alors, sans contredit, les deux premières villes du monde. Ayant déjà mesuré leurs forces dans la première guerre punique, et fait essai de leur habileté dans l'art de combattre, elles se connaissaient parfaitement de part et d'autre. Dans cette seconde guerre, le sort des armes fut tellement balancé, et les succès si mêlés de vicissitudes et de variétés, que le parti qui triompha fut celui qui s'était trouvé le plus près du danger de périr. Quelque grandes que fussent les forces des deux peuples, on peut presque dire que leur haine mutuelle l'était encore plus: les Romains, d'un côté, ne pouvant voir sans indignation que les vaincus osassent les attaquer; et les Carthaginois, de l'autre, étant irrités à l'excès de la manière également dure et avare dont ils prétendaient que le vainqueur en avait usé à leur égard.
Le plan que je me suis proposé ne me permet pas d'entrer dans un détail exact de cette guerre, qui eut pour théâtre l'Italie, la Sicile, l'Espagne, l'Afrique, et qui a plus de rapport encore à l'histoire romaine qu'à celle que je traite ici. Je m'arrêterai donc principalement à ce qui regarde les Carthaginois, et je m'appliquerai sur-tout à faire connaître, autant qu'il me sera possible, le génie et le caractère d'Annibal, le plus grand homme de guerre qui ait peut-être jamais été chez les anciens.
_Causes éloignées et prochaines de la seconde guerre punique._
Avant que de parler de la déclaration de la guerre entre les Romains et les Carthaginois, je crois devoir en exposer les véritables causes, et marquer comment cette rupture entre les deux peuples se prépara de loin.
[Marge: Lib. 3, p. 162-168.] Ce serait se tromper grossièrement, dit Polybe, que de regarder la prise de Sagonte par Annibal comme la véritable cause de la seconde guerre punique. Le regret qu'eurent les Carthaginois d'avoir cédé trop facilement la Sicile par le traité qui termina la première guerre punique; l'injustice et la violence des Romains, qui profitèrent des troubles excités dans l'Afrique pour enlever encore la Sardaigne aux Carthaginois, et pour leur imposer un nouveau tribut; les heureux succès et les conquêtes de ces derniers dans l'Espagne: voilà qu'elles furent les véritables causes de la rupture du traité[262], comme Tite-Live, suivant en cela le plan de Polybe, l'insinue en peu de mots dès le commencement de son histoire de la seconde guerre punique.
[Note 262: «Angebant ingentis spiritûs virum Sicilia Sardiniaque amissæ: nam et Siciliam nimis celeri desperatione rerum concessam; et Sardiniam inter motum Africæ fraude Romanorum, stipendio etiam superimposito, interceptam.» (LIV. lib. 21, n. 1.)]
En effet Amilcar, surnommé _Barca_, souffrait avec peine le dernier traité que le malheur des temps avait obligé les Carthaginois d'accepter; et il songea à prendre de loin de justes mesures pour se mettre en état de le rompre à la première occasion favorable.
[Marge 1: Polyb. l. 2, pag. 90.] Dès que les troubles d'Afrique furent apaisés, il fut chargé d'une expédition contre les Numides; et, après y avoir donné de nouvelles preuves de son habileté et de son courage, il mérita qu'on lui confiât le commandement de l'armée qui devait agir en Espagne. Annibal, son fils, qui n'avait alors que neuf ans, demanda avec empressement de l'y suivre, et employa pour cela les caresses ordinaires à cet âge, langage puissant sur l'esprit d'un père qui aimait tendrement son fils. [Marge 2: Id. lib. 3. pag. 167. Liv. lib. 21, n. 1.] Amilcar ne put donc lui refuser cette grâce; et, après lui avoir fait prêter serment sur les autels qu'il se déclarerait l'ennemi des Romains dès qu'il le pourrait, il l'emmena avec lui.
Amilcar avait toutes les qualités d'un grand général, joignant des manières douces et insinuantes à un courage invincible et à une prudence consommée. Il soumit en peu de temps la plupart des peuples d'Espagne, soit par la force des armes, soit par les charmes de sa douceur; et, après y avoir commandé pendant neuf ans, il fit une fin digne de lui, en mourant glorieusement dans une bataille[263] pour le service de sa patrie.
[Note 263: Contre les Vectons, peuple d'Espagne (NEPOS, _in Hamilc._ c. IV, § 2).--L.]
[Marge: Polyb. l. 2, pag. 101. AN. M. 3776 ROM. 520.] Les Carthaginois nommèrent à sa place Adrusbal, son gendre. Celui-ci, pour s'assurer du pays, bâtit une ville, que l'avantage de sa situation, la commodité de ses ports, ses fortifications, l'abondance de ses richesses procurée par la facilité du commerce, rendirent une des plus considérables villes du monde: il l'appela Carthage-la-Neuve, et nous l'appelons aujourd'hui Carthagène.
A toutes les démarches de ces deux grands généraux, il était aisé de voir qu'ils avaient en tête un grand dessein qu'ils ne perdaient point de vue, et pour l'exécution duquel ils préparaient tout de loin. Les Romains s'en aperçurent bien, et ils se reprochèrent à eux-mêmes la lenteur et l'engourdissement qui les avaient tenus comme endormis pendant que l'ennemi faisait en Espagne de rapides progrès, qui pourraient un jour tourner contre eux. L'attaquer de force, et lui arracher ses conquêtes, aurait bien été de leur goût; mais la crainte d'un autre ennemi non moins formidable, qu'ils appréhendaient de voir au premier jour à leurs portes (c'étaient les Gaulois), ne leur permettait pas d'éclater. Ils employèrent donc la voie des négociations, et conclurent un traité avec Asdrubal, dans lequel, sans s'expliquer sur le reste de l'Espagne, on se contentait de marquer que les Carthaginois ne pourraient point s'avancer au-delà de l'Èbre.
[Marge: Polyb. l. 2, pag. 123. Liv. lib. 21, n. 2.] Asdrubal cependant poussait toujours ses conquêtes, mais en se tenant dans les bornes dont on était convenu; et, s'attachant à gagner les principaux du pays par ses manières honnêtes et engageantes, il avançait encore plus les affaires de Carthage par la voie de la persuasion que par celle de la force ouverte. Mais malheureusement, après avoir gouverné l'Espagne pendant huit ans, il fut tué en trahison par un Gaulois, qui se vengea ainsi de quelque mécontentement particulier qu'il en avait reçu.
[Marge: Liv. lib. 21, n. 3 et 4. AN. M. 3783 ROM. 530.] Trois ans avant sa mort, il avait écrit à Carthage pour demander qu'on lui envoyât Annibal, qui était alors âgé de vingt-deux ans. La chose souffrit quelque difficulté. Le sénat était partagé par deux puissantes factions, qui, dès le temps d'Amilcar, avaient déjà commencé à suivre des vues opposées dans la conduite des affaires de l'état. L'une avait pour chef Hannon, à qui sa naissance, son mérite et son zèle pour le bien de l'état, donnaient une grande autorité dans les délibérations publiques; et elle était d'avis en toute occasion de préférer une paix sûre, et qui conservait toutes les conquêtes d'Espagne, aux événements incertains d'une guerre onéreuse, qu'elle prévoyait devoir un jour se terminer par la ruine de la patrie. L'autre faction, qu'on appelait la faction _Barcine_, parce qu'elle soutenait les intérêts de Barca et de ceux de sa famille, avait ajouté à l'ancien crédit qu'elle avait dans la ville la réputation que les exploits signalés d'Amilcar et d'Asdrubal lui avaient donnée, et elle était ouvertement déclarée pour la guerre. Quand il s'agit donc de délibérer dans le sénat sur la demande d'Asdrubal, Hannon représenta qu'il était dangereux d'envoyer de si bonne heure à l'armée un jeune homme qui avait déjà toute la fierté et le caractère impérieux de son père, et qui, par cette raison, avait un besoin particulier d'être retenu longtemps sous les yeux des magistrats et sous le pouvoir des lois, pour apprendre à obéir, et à ne pas se croire supérieur à tous les autres. Il finit en disant qu'il craignait que cette étincelle, qui commençait à s'allumer, n'excitât un jour un grand incendie. Ses remontrances furent vaines; la faction Barcine l'emporta, et Annibal partit pour l'Espagne.
Dès qu'il y fut arrivé, il attira sur lui les regards de toute l'armée, et l'on crut voir revivre en lui Amilcar son père. C'était le même feu dans les yeux, la même vigueur martiale dans l'air du visage, les mêmes traits et les mêmes manières; mais ses qualités personnelles le firent encore plus estimer. Il ne lui manquait presque rien de ce qui forme les grands hommes: patience invincible dans le travail, sobriété étonnante dans le vivre, courage intrépide dans les plus grands dangers, présence d'esprit admirable dans le feu même de l'action, et, ce qui est surprenant, un génie souple, également propre à obéir et à commander; en sorte qu'on ne pouvait dire de qui il était plus aimé, des troupes ou du général: il servit trois campagnes sous Asdrubal.
[Sidenote: Polyb. l. 3, p. 168-169.] Quand celui-ci fut mort, les suffrages de l'armée et [Marge: Liv. lib. 21, n. 3-5. AN. M. 3784 CARTH. 626. ROM. 528.] ceux du peuple se réunirent pour mettre Annibal à sa place. Je ne sais même si pour-lors, ou environ dans ce temps, la république, pour lui donner plus de crédit et d'autorité, ne le nomma pas suffète, qui était la première dignité de l'état, et que l'on conférait quelquefois aux généraux. C'est Cornélius Népos qui nous apprend[Marge: In vita Annib. c. 7.] cette particularité, lorsque, parlant de la préture qui fut donnée au même Annibal après son retour à Carthage, et la conclusion de la paix, il dit que ce fut vingt-deux ans depuis qu'il avait été nommé roi: «_Hic, ut rediit, prætor factus est, postquàm rex fuerat anno secundo et vigesimo._»
Dès le moment qu'il eut été nommé général, comme si l'Italie lui fût échue en partage, et qu'il fût déjà chargé de porter la guerre contre Rome, il tourna secrètement toutes ses vues de ce côté-là, et ne perdit point de temps, pour n'être point prévenu par la mort comme l'avaient été son père et son beau-frère. Il prit en Espagne plusieurs villes de force, et subjugua plusieurs peuples; et, quoique l'armée ennemie, composée de plus de cent mille hommes, passât de beaucoup la sienne, il sut choisir si bien son temps et ses postes, qu'il la défit et la mit en déroute. Après cette victoire, rien ne lui résista. Cependant il ne toucha point encore à Sagonte[264], évitant avec soin de donner aux Romains aucune occasion de lui déclarer la guerre avant qu'il eût pris toutes les mesures qu'il jugeait nécessaires pour une si grande entreprise: et en cela il suivait le conseil que lui avait donné son père. Il s'appliqua sur-tout[265] à gagner le coeur des citoyens et [Marge: Polyb. l. 3, p. 170-173. Liv. lib. 21, n. 6-15.] des alliés, et à s'attirer leur confiance en leur faisant part avec largesse du butin qu'il prenait sur l'ennemi, en leur payant exactement tout ce qui leur était dû de leur solde pour le passé: précaution sage, et qui ne manque jamais de produire son effet dans le temps.
[Note 264: Cette ville était située en-deçà de l'Èbre, par rapport aux Carthaginois, assez près de l'embouchure de cette rivière, dans le pays où il était permis aux Carthaginois de porter leurs armes; mais Sagonte, comme alliée des Romains, était, en vertu de ce titre, exceptée par le traité.
= La ville de Sagonte, à 25 lieues au S. de l'embouchure de l'Èbre, est appelée en latin _Saguntum_, en grec [Grec: Zakantha], nom dans lequel se conserve presque intact celui de [Grec: Zakynthos], _Zacynthe_, dont cette ville était une colonie.--L.]
[Note 265: «Ibi largè partiendo prædam, stipendia præterita cum fide exsolvendo, cunctos civium sociorumque animos in se firmavit.» (LIV. lib. 21, n. 5.)]
Les Sagontins, de leur côté, sentant bien le danger dont ils étaient menacés, firent savoir aux Romains combien Annibal avançait ses conquêtes. Ceux-ci nommèrent des députés pour aller s'informer par eux-mêmes, sur les lieux, de l'état présent des affaires, avec ordre de porter leurs plaintes à Annibal, en cas qu'ils le jugeassent à propos, et, supposé qu'il ne leur donnât point satisfaction, d'aller à Carthage pour le même sujet.
Cependant Annibal forma le siége de Sagonte, prévoyant de grands avantages dans la prise de cette ville. Il comptait que par là il ôterait toute espérance aux Romains de faire la guerre dans l'Espagne; que cette nouvelle conquête assurerait toutes celles qu'il y avait déjà faites; que, ne laissant point d'ennemis derrière lui, sa marche en serait plus sûre et plus tranquille; qu'il amasserait là de l'argent pour l'exécution de ses desseins; que le butin que les soldats en remporteraient les rendrait plus vifs et plus ardents à le suivre; qu'enfin, avec les dépouilles qu'il enverrait à Carthage, il se gagnerait la bienveillance des citoyens. Animé par ces grands motifs, il n'épargnait rien pour presser le siége; il donnait lui-même l'exemple aux troupes, se trouvant à tous les travaux, et s'exposant aux plus grands dangers.
On apprit bientôt à Rome que Sagonte était assiégée. Au lieu de voler à son secours, on perdit encore le temps en vaines délibérations, et en députations qui ne le furent pas moins. Annibal fit savoir à ceux qui le venaient trouver de la part des Romains qu'il n'avait pas le temps de les entendre. Les députés se rendirent donc à Carthage, où ils ne furent pas mieux reçus, la faction Barcine l'ayant emporté sur les plaintes des Romains et sur les remontrances d'Hannon.
[Marge: [Polyb. III, c. 17, § 10. Diod. sic. XXV, ecl. v. Appian bell. Hispan. c. 12.]] Pendant tous ces voyages et toutes ces délibérations, le siége continuait avec beaucoup d'ardeur. Les Sagontins étaient réduits à la dernière extrémité, et manquaient de tout. On parla d'accommodement; mais les conditions qu'on leur proposait leur parurent si dures, qu'ils ne purent se résoudre à les accepter. Avant que de rendre une dernière réponse, les principaux des sénateurs, ayant porté dans la place publique tout leur or et leur argent, et celui qui appartenait en commun à l'état, le jetèrent dans le feu qu'ils avaient fait allumer pour cet effet, et s'y précipitèrent eux-mêmes. Dans le même temps, une tour que les béliers frappaient depuis long-temps étant tombée tout-à-coup avec un bruit épouvantable, les Carthaginois entrèrent dans la ville par la brèche, s'en rendirent maîtres en peu de temps, et égorgèrent tous ceux qui étaient en âge de porter les armes. Malgré l'incendie, le butin fut fort grand. Annibal ne se réservait rien des richesses que lui procuraient ses victoires, mais les appliquait uniquement au succès de ses entreprises. Aussi Polybe remarque-t-il que la prise de Sagonte lui servit à réveiller l'ardeur du soldat par la vue du riche butin qu'il venait de faire, et par l'espérance de celui qu'il se promettait pour l'avenir; et à achever de gagner les principaux de Carthage, par les présents qu'il leur fit des dépouilles.
[Marge: Polyb. p. 174-175. Liv. lib. 21, n. 16 et 17.] Il est difficile d'exprimer quelle fut à Rome la douleur et la consternation, quand on y apprit la triste nouvelle de la prise et du cruel sort de Sagonte. La compassion que l'on eut pour cette ville infortunée; la honte d'avoir manqué à secourir de si fidèles alliés; une juste indignation contre les Carthaginois, auteurs de tous ces maux; de vives alarmes sur les conquêtes d'Annibal, que les Romains croyaient déjà voir à leurs portes; tous ces sentiments causèrent un si grand trouble, qu'il ne fut pas possible, dans les premiers moments, de prendre aucune résolution, ni de faire autre chose que de s'affliger et de répandre des larmes sur la ruine d'une ville[266] qui avait été la malheureuse victime de son inviolable attachement pour les Romains, et de l'imprudente lenteur dont ceux-ci avaient usé à son égard. Quand les esprits furent un peu revenus à eux, on convoqua l'assemblée du peuple; et la guerre contre les Carthaginois y fut résolue.
[Note 266: «Sanctitate disciplinæ, quâ fidem socialem usque ad perniciem suam coluerunt.» (LIV. lib. 21, n. 7.)]
_Déclaration de la guerre._
[Marge: Polyb. pag 187. Liv. lib. 21, n. 18-19.] Pour ne manquer à aucune formalité, on envoya des députés à Carthage pour savoir si c'était par ordre de la république que Sagonte avait été assiégée, et, en ce cas, pour lui déclarer la guerre; ou pour demander qu'on leur livrât Annibal, s'il avait entrepris ce siége de son autorité. Comme ils virent que dans le sénat on ne répondait point précisément à leur demande, l'un d'eux, montrant un pan de sa robe qui était plié: _Je porte ici_, dit-il d'un ton fier, _la paix et la guerre; c'est à vous de choisir l'une des deux_. Sur la réponse qu'on lui fit qu'il pouvait lui-même choisir: _Je vous donne donc la guerre_, dit-il, en déployant le pli de sa robe. _Nous l'acceptons de bon coeur, et la ferons de même_, répliquèrent les Carthaginois avec la même fierté: ainsi commença la seconde guerre punique.