Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1

Chapter 26

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[Marge: Polyb. l. 1, pag. 63.] Quand cette nouvelle fut portée à Carthage, elle y causa d'autant plus de surprise et d'effroi, qu'on s'y était moins attendu. Le sénat ne perdit point courage, mais il se voyait absolument hors d'état de continuer la guerre. Les Romains tenant la mer, il n'était plus possible d'envoyer ni vivres ni secours aux armées de Sicile. Ils dépêchèrent donc au plus tôt vers Barca, qui y commandait, et laissèrent à sa prudence de prendre tel parti qu'il jugerait à propos. Tant qu'il avait vu quelque rayon d'espérance, il avait fait tout ce qu'on pouvait attendre du courage le plus intrépide et de la sagesse la plus consommée; mais, ne lui restant plus de ressource, il députa vers le consul pour traiter de la paix: la prudence, dit Polybe, consistant à savoir et résister et céder à propos. Lutatius savait combien le peuple romain était las de cette guerre, qui avait épuisé ses forces et ses finances, et il n'avait pas oublié les malheureuses suites de la hauteur inexorable et imprudente de Régulus; il ne se rendit donc point difficile, et dicta le traité suivant: _Il y aura, si le peuple romain l'approuve, amitié entre Rome et Carthage, aux conditions qui suivent: Les Carthaginois évacueront la Sicile; ils ne feront point la guerre à Hiéron, et ne porteront point les armes contre les_ _Syracusains ni contre leurs alliés; ils rendront aux Romains, sans rançon, tous les prisonniers qu'ils ont faits sur eux; ils leur paieront, dans l'espace de vingt ans, deux mille deux cents talents euboïques d'argent_[255]. Il est bon de remarquer en passant la simplicité, la précision, la clarté de ce traité, qui dit tant de choses en si peu de mots, et qui règle en peu de lignes tous les intérêts de deux puissants peuples et de leurs alliés sur terre et sur mer.

[Note 255: Cette somme monte à peu près à celle de six millions cent quatre-vingt mille livres.

= Le talent euboïque, comme on le pense, est le même que le talent attique; les 2200 talents euboïques valent environ 11,000,000 fr.--L.]

Quand on eut porté ces conditions à Rome, le peuple, ne les approuvant point, envoya dix députés sur les lieux pour terminer l'affaire en dernier ressort. Ils ne changèrent rien dans le fond du traité. [Marge: Polyb. l. 3, pag. 182.] Ils abrégèrent seulement les termes du paiement, en les réduisant à dix années, ajoutèrent mille talents à la somme qui avait été marquée, qui seraient payés sur-le-champ, et exigèrent des Carthaginois qu'ils sortiraient de toutes les îles qui sont entre l'Italie et la Sicile. La Sardaigne n'y était pas comprise; mais elle leur fut aussi enlevée par un autre traité qui se fit quelques années après.

[Marge: AN. M. 3763 CARTH. 605. ROME. 507. AV. J.C. 241.] Ainsi fut terminée une des plus longues guerres dont il soit parlé dans l'histoire, puisqu'elle dura vingt-quatre ans entiers, sans interruption. L'ardeur opiniâtre à disputer de l'empire fut égale de part et d'autre: même fermeté, même grandeur d'ame, et dans les projets, et dans l'exécution. Les Carthaginois l'emportaient par la science de la marine, par l'habileté dans la construction des vaisseaux, par l'adresse et la facilité avec laquelle ils faisaient les manoeuvres, par l'expérience des pilotes; par la connaissance des côtes, des plages, des rades, des vents; par l'abondance des richesses capables de fournir à toutes les dépenses d'une rude et longue guerre. Les Romains n'avaient aucun de ces avantages; mais le courage, le zèle pour le bien public, l'amour de la patrie, une noble émulation pour la gloire, leur tenaient lieu de tout ce qui leur manquait d'ailleurs. On est étonné de les voir, tout neufs et inexpérimentés qu'ils sont dans la marine, non-seulement tenir tête à la nation du monde la plus habile et la plus puissante sur mer, mais gagner contre elle plusieurs batailles navales. Nulles difficultés, nuls malheurs, n'étaient capables de les décourager. Ils n'auraient pas fait certainement la paix dans les mêmes circonstances où nous venons de voir que les Carthaginois la demandèrent. Une seule campagne malheureuse les abat; plusieurs n'ébranlèrent point les Romains.

Pour les soldats, nulle comparaison entre ceux de Rome et ceux de Carthage, les premiers l'emportant infiniment pour le courage. Parmi les chefs, Amilcar, surnommé Barca, fut sans contredit celui de tous qui se distingua le plus et par sa bravoure et par sa prudence.

GUERRE DE LIBYE, OU CONTRE LES MERCENAIRES.

[Marge: Polyb. l. 1, pag. 65-89.] A la guerre que les Carthaginois soutinrent contre les Romains, en succéda[256] immédiatement une autre bien moins longue, mais infiniment plus dangereuse, qui se fit dans le coeur même de l'état, et qui fut accompagnée d'une cruauté et d'une barbarie dont on a vu peu d'exemples: c'est celle que les Carthaginois eurent à soutenir contre les soldats mercenaires qui avaient servi sous eux en Sicile, et qu'on appelle ordinairement la guerre d'Afrique ou de Libye. Elle ne dura que trois ans et demi, mais elle fut bien sanglante. Voici quelle en fut l'occasion.

[Note 256: La même année que finit la première guerre punique.]

[Marge: Polyb. l. 1, pag. 66.] Aussitôt après que le traité avec les Romains eut été conclu, Amilcar, ayant conduit dans Lilybée les troupes qui étaient à Éryx, déposa le commandement, et laissa à Giscon, gouverneur de la place, le soin de faire passer les troupes en Afrique. Celui-ci, comme s'il eût prévu ce qui devait arriver, ne les fit pas partir toutes ensemble, mais les envoya par petits corps et par bandes, afin que, les premiers venus étant payés de ce qui leur était dû pour leur solde, on pût les renvoyer chez eux avant l'arrivée des autres. Cette conduite marquait beaucoup de sagesse: mais à Carthage on n'en fit pas tant paraître. Comme l'état était épuisé par les dépenses d'une longue guerre et par la somme de près de trois millions qu'il avait fallu payer comptant aux Romains en signant le traité de paix, on ne se pressa pas de payer les troupes à mesure qu'elles arrivaient; mais on crut devoir attendre les autres, dans l'espérance d'obtenir d'elles, lorsqu'elles seraient toutes ensemble, une remise d'une partie de la paie qui leur était due: et ce fut là une première faute.

On voit ici le génie d'un état composé de négociants, qui connaissent tout le prix de l'argent, mais qui connaissent peu le mérite des services de gens de guerre, qui marchandent le sang des troupes comme tout le reste, et qui vont toujours au bon marché. Dans une telle république, le besoin passé, nulle reconnaissance pour les secours qu'on a reçus.

Ces soldats, qui entrèrent la plupart dans Carthage, étant accoutumés à une grande licence, causèrent beaucoup de désordre dans la ville: de sorte que, pour y remédier, on proposa à leurs chefs de les conduire tous dans une petite ville voisine nommée Sicca, en leur fournissant de quoi y subsister, jusqu'à ce que, le reste de leurs compagnons étant arrivé, on payât toutes les troupes, et qu'on les renvoyât: seconde faute.

Une troisième fut de ne pas vouloir leur permettre de laisser à Carthage leurs bagages, leurs femmes et leurs enfants, comme ils le demandaient, et qui auraient été de leur part comme autant d'ôtages, mais de les forcer malgré eux de les emmener à Sicca.

Quand ils y furent tous assemblés, comme ils avaient beaucoup de loisir, ils commencèrent à compter les paies qu'on leur devait, les faisant monter beaucoup plus haut qu'elles ne devaient aller. Ils y ajoutaient aussi les promesses magnifiques qu'on leur avait faites en différentes occasions, quand on les exhortait à faire leur devoir; et ils prétendaient les faire entrer en ligne de compte. Hannon, qui était alors gouverneur de l'Afrique, et qu'on leur avait envoyé, leur proposa, vu le mauvais état de la république et l'épuisement où elle se trouvait, de faire quelque remise sur ce qui leur était dû, et de se contenter qu'on leur en payât seulement une partie. Il est aisé de juger comment cette proposition fut reçue. Ce ne furent que plaintes, que murmures, que cris insolents et séditieux. Ces troupes étaient composées de différentes nations, qui ne s'entendaient point les unes les autres, et à qui il n'était pas possible de faire entendre raison quand une fois elles étaient mutinées. Il y avait des Espagnols, des Gaulois, des Liguriens, des habitants des îles Baléares, des Grecs, la plupart transfuges ou esclaves, et sur-tout un fort grand nombre d'Africains. Transportés de colère, ils partent sur-le-champ, marchent vers Carthage, au nombre de plus de vingt mille, et vont camper à Tunis, qui n'était pas fort loin de la ville.

Les Carthaginois reconnurent alors, mais trop tard, la faute qu'ils avaient faite. Il n'y eut point de bassesse où ils ne descendissent pour tâcher d'adoucir ces furieux, et point de perfidie que ceux-ci n'employassent pour tirer d'eux de l'argent. Quand on leur avait accordé un point, ils faisaient une nouvelle chicane et une nouvelle demande. La paie était-elle réglée, quoiqu'on l'eût portée au-delà des conventions, il fallait encore les dédommager des pertes qu'ils disaient avoir faites, soit par la mort de leurs chevaux, soit par le prix excessif du blé, qui leur avait coûté fort cher en certains temps, et leur donner les récompenses qu'on leur avait promises. Comme rien ne finissait, les Carthaginois les engagèrent avec assez de peine à s'en rapporter à l'avis de quelqu'un des généraux qui avaient commandé en Sicile. Ils choisirent Giscon, qui leur était fort agréable, et dont ils avaient toujours été contents. Il leur parla d'une manière douce et insinuante, les fit souvenir du longtemps qu'ils avaient servi sous les Carthaginois, des sommes considérables qu'ils en avaient reçues, et leur accorda presque toutes leurs demandes.

On était près de conclure le traité, lorsque deux séditieux remplirent de tumulte tout le camp. L'un était Spendius, de Capoue[257], qui avait été esclave à Rome, et était passé chez les ennemis. Il était d'une grande taille, et d'une hardiesse encore plus grande. La crainte qu'il avait de retomber entre les mains de son maître, qui n'aurait pas manqué de le faire pendre, comme c'était la coutume, le porta à rompre l'accord. Il était soutenu d'un second, nommé Mathos[258], qui avait beaucoup contribué d'abord à faire soulever les troupes. Ils représentèrent aux Africains que, dès que leurs compagnons seraient retournés chez eux, se trouvant seuls dans leur pays, ils deviendraient les victimes de la colère des Carthaginois, qui se vengeraient sur eux de la révolte commune. Il n'en fallut pas davantage pour les faire entrer en fureur: ils choisirent pour chefs Spendius et Mathos. Quiconque entreprenait de leur faire des remontrances était mis à mort. Ils courent à la tente de Giscon, pillent l'argent destiné pour le paiement des troupes, l'entraînent lui-même en prison avec tous ceux de sa suite, après les avoir traités avec la dernière indignité. Toutes les villes d'Afrique, à qui ils avaient envoyé des députés pour les exhorter à se mettre en liberté, se rangèrent de leur parti, excepté deux seulement, Utique et Hippacra[259], dont sur-le-champ ils formèrent le siége.

[Note 257: Polybe dit simplement qu'il était Campanien, [Grec: Kampanos]. Rollin a-t-il confondu ce mot avec [Grec: Kapyanos], qui signifie _de Capoue_?--L.]

[Note 258: Africain, né libre (Polyb.)--L.]

[Note 259: Le nom de _Hippacra_, [Grec: Ippakra], est formé par élision de [Grec: Ippou achra], _cap du cheval_. C'est le nom ancien de _Hippo-Diarrhytos_ ou _Zarytos_, appelée aussi _Hippône_, ville au N.O. de Carthage, sur l'emplacement actuel de _Bona_ (SCHWEIGH. _ad Appian._ t. III, p. 480).--L.]

Jamais Carthage ne s'était vue dans un si grand danger. Les Carthaginois tiraient leur subsistance chacun en particulier du revenu de leurs terres, et les dépenses publiques des tributs que payait l'Afrique. Or tout cela leur manquait en même temps, et se tournait même contre eux. Ils se trouvaient sans armes, sans troupes ni de terre ni de mer, sans aucun des préparatifs nécessaires, soit pour soutenir un siége, soit pour équiper une flotte, et, ce qui mettait le comble à leur malheur, sans aucune espérance de secours étranger de la part de leurs amis ou de leurs alliés.

Ils pouvaient en un certain sens s'imputer à eux-mêmes l'abandonnement où ils se voyaient réduits. Pendant la guerre précédente, ils avaient traité avec une extrême dureté les peuples d'Afrique, exigeant d'eux des tributs excessifs, ne faisant aucun quartier aux plus pauvres et aux plus misérables, témoignant beaucoup d'estime, non pour ceux des gouverneurs qui traitaient avec le plus de douceur les peuples, mais pour ceux qui en tiraient de plus grosses sommes; et tel avait été Hannon. Aussi ne fallut-il pas beaucoup d'efforts pour porter les Africains à la révolte. Au premier signal elle éclata, et en un moment devint générale. Les femmes, qui souvent avaient eu la douleur de voir emmener en prison leurs maris et leurs pères faute de paiement, étaient les plus animées, et elles se dépouillèrent avec joie de tous leurs ornements pour fournir aux frais de la guerre; de sorte que les chefs de la sédition, après avoir payé aux soldats tout ce qu'ils leur avaient promis, se trouvèrent encore dans l'abondance: grand exemple, dit Polybe, de la manière dont il faut traiter les peuples, en ne songeant pas seulement au présent, mais en prévoyant l'avenir.

Dans quelque détresse que fussent alors les Carthaginois, ils ne perdirent pas courage, et firent des efforts extraordinaires. Le commandement de l'armée fut donné à Hannon.

On leva des troupes de terre et de mer, de pied et de cheval; on fit prendre les armes à tous les citoyens capables de les porter; on fit venir de tous côtés des mercenaires; on équipa tout ce qui restait de vaisseaux à la république.

Les séditieux, de leur côté, ne montraient pas moins d'ardeur. Nous avons déjà dit qu'ils avaient formé le siége des deux seules places qui avaient refusé de se joindre à eux. Leur armée s'était grossie jusqu'au nombre de soixante-dix mille hommes. Après en avoir fait des détachements pour ces deux siéges, ils établirent leur camp à Tunis, et jetaient la terreur, approchant fréquemment de ses murs, soit le jour, soit la nuit.

Hannon s'était avancé au secours d'Utique, et y avait remporté un avantage considérable, qui aurait pu être décisif, s'il en avait su profiter; mais, étant entré dans la ville, et ne songeant qu'à s'y divertir, les mercenaires, qui s'étaient retirés sur une hauteur voisine couverte de bois, ayant appris ce qui se passait, survinrent tout d'un coup, trouvèrent les soldats débandés de côté et d'autre, prirent et pillèrent le camp, et profitèrent de tout ce qu'on avait apporté de Carthage pour le secours des assiégés. Ce ne fut pas la seule faute qu'il commit: et, dans de telles conjonctures, les choses sont bien plus funestes. On mit donc à sa place Amilcar, surnommé _Barca_. Il répondit à l'idée qu'on avait conçue de lui, et commença par faire lever aux séditieux le siége d'Utique; puis il s'avança contre l'armée qui était près de Carthage, en défit une partie, et s'empara de presque tous les postes avantageux qu'elle occupait. Ces heureux succès ranimèrent le courage des Carthaginois.

L'arrivée d'un jeune seigneur numide, nommé Naravase, qui, par estime pour la personne et le mérite de Barca, vint se joindre à lui avec deux mille Numides, lui fut d'un grand secours. Encouragé par ce renfort, il attaqua les séditieux, qui le tenaient resserré dans un vallon, en tua dix mille, et en fit quatre mille prisonniers. Le jeune Numide se distingua fort dans ce combat. Barca reçut dans ses troupes ceux des prisonniers qui voulurent s'y enrôler, et laissa aux autres la liberté d'aller où ils voudraient, à condition qu'ils ne porteraient jamais les armes contre les Carthaginois, faute de quoi, s'ils étaient jamais pris, ils seraient punis du dernier supplice. Cette conduite fait voir la sagesse de ce général: il jugea que cet expédient était plus utile qu'une sévérité outrée. En effet, lorsqu'il s'agit d'une multitude mutinée, dont la plupart ont été entraînés par les plus échauffés, ou arrêtés par la crainte des plus furieux, la clémence réussit presque toujours.

Spendius, le chef des révoltés, craignit que cette douceur affectée de Barca ne lui fît perdre beaucoup de ses gens; il crut donc devoir, par quelque coup éclatant, leur ôter toute pensée et toute espérance de rentrer en grâce avec l'ennemi. Dans cette vue, après leur avoir lu des lettres supposées, où on lui donnait avis d'une trahison secrète concertée entre quelques-uns de leurs camarades et Giscon, pour le sauver de la prison où il était retenu depuis assez de temps, il leur fit prendre la barbare résolution de le massacrer lui et tous les autres prisonniers; et quiconque osait proposer seulement un parti plus doux était sur-le-champ immolé à leur fureur. On tire donc de la prison ce chef infortuné, avec sept cents prisonniers qui y étaient enfermés avec lui, et on les fait venir à la tête du camp. Giscon est exécuté le premier, et tous les autres de suite. On leur coupe les mains, on leur brise les cuisses, on les enfouit tout vivants dans une fosse. Les Carthaginois envoyèrent demander leurs corps pour leur rendre les derniers devoirs: on les leur refusa, et on leur déclara que, si désormais, on envoyait encore quelque héraut ou quelque député, il souffrirait le même supplice. En effet, sur-le-champ il fut arrêté, par un consentement général, que tout Carthaginois qui tomberait entre leurs mains serait traité de la sorte; et, pour les alliés, qu'ils seraient renvoyés après qu'on leur aurait coupé les mains: et cela fut ponctuellement exécuté dans la suite.

Dans le temps que les Carthaginois commençaient, ce semble, à respirer, plusieurs accidents fâcheux les replongèrent dans un nouveau danger. La division se mit parmi leurs chefs; une tempête fit périr les vivres qu'on leur apportait par mer, et dont ils avaient un extrême besoin. Mais ce qui leur fut le plus sensible, fut la défection subite des deux seules villes qui leur étaient demeurées fidèles, et qui, dans tous les temps, avaient eu un attachement inviolable à la république: c'étaient Utique et Hippacra. Ces villes tout d'un coup, sans aucune raison, sans même aucun prétexte, passèrent du côté des révoltés, et, transportées comme eux de fureur et de rage, commencèrent par égorger le commandant et la garnison qui étaient venus à leur secours, et portèrent l'inhumanité jusqu'à refuser leurs corps morts aux Carthaginois qui les redemandaient.

Les séditieux, animés par ces heureux succès, allèrent mettre le siége devant Carthage; mais ils furent bientôt obligés de le lever: ils ne laissèrent pas de continuer la guerre. Ayant ramassé toutes leurs troupes et celles de leurs alliés, au nombre de plus de cinquante mille hommes, ils côtoyaient l'armée d'Amilcar, observant de se tenir toujours sur les hauteurs et d'éviter les plaines, où l'ennemi avait trop d'avantage à cause de sa cavalerie et des éléphants. Amilcar, plus habile qu'eux dans le métier de la guerre, ne leur donnait aucune prise sur lui, profitait de toutes leurs fautes, leur enlevait souvent des quartiers, pour peu que leurs gens s'écartassent, et les harcelait en mille manières; et tous ceux qui tombaient entre ses mains étaient exposés aux bêtes. Enfin il les surprit lorsqu'ils s'y attendaient le moins, et les enferma dans un poste d'où il leur fut impossible de se retirer. N'osant hasarder le combat, et ne pouvant pas prendre la fuite, ils se mirent à fortifier leur camp, et à l'environner de fossés et de retranchements. Mais un ennemi intérieur et bien plus formidable les pressait vivement: c'était la faim, qui fut telle, qu'ils en vinrent à se manger les uns les autres; la divine providence, dit Polybe, vengeant ainsi la barbare inhumanité dont ils avaient usé à l'égard des autres. Aucune ressource ne leur restait. Ils savaient à quels supplices ils étaient destinés, s'ils tombaient vifs entre les mains de l'ennemi. Après les cruautés qu'ils avaient commises, il ne leur venait pas même dans l'esprit de parler de paix et d'accommodement. Ils avaient envoyé vers leurs troupes qui étaient restées à Tunis, pour demander du secours, mais inutilement. La famine cependant augmentait tous les jours: ils avaient commencé par manger les prisonniers, puis les esclaves; enfin, il ne leur restait plus que leurs concitoyens. Alors les chefs, ne pouvant plus soutenir les plaintes et les cris de la multitude qui menaçait de les égorger, s'ils ne se rendaient, allèrent eux-mêmes trouver Amilcar, dont ils avaient obtenu un sauf-conduit. Les conditions du traité furent que les Carthaginois prendraient à leur choix dix personnes parmi les révoltés, pour les traiter comme il leur plairait, et que les autres seraient renvoyés chacun avec un seul habit. Quand le traité fut signé, ces chefs eux-mêmes furent arrêtés, et demeurèrent entre les mains des Carthaginois, qui montrèrent clairement dans cette occasion qu'ils ne se piquaient pas beaucoup de bonne foi. Les révoltés, ayant appris qu'on avait arrêté leurs chefs, ne sachant rien de la convention qu'on avait faite, et soupçonnant qu'on les avait trahis, prirent les armes: mais Amilcar les ayant enveloppés de toutes parts, et ayant fait avancer contre eux les éléphants, ils furent tous écrasés ou égorgés au nombre de plus de quarante mille.

L'effet de cette victoire fut la réduction de presque toutes les villes d'Afrique, qui rentrèrent aussitôt dans leur devoir. Amilcar, sans perdre de temps, marcha contre Tunis, qui, depuis le commencement de la guerre, avait servi de retraite aux révoltés, et avait été leur place d'armes. Il l'environna d'un côté, pendant qu'Annibal, qui commandait avec lui, l'assiégeait de l'autre: puis, s'approchant des murs, et faisant élever des potences, il y attacha et fit mourir Spendius, chef des révoltés, et ceux qu'on avait arrêtés avec lui. Mathos, l'autre chef, qui commandait dans la place, vit par là ce qui lui était préparé, et il en devint encore plus attentif à se bien défendre. S'apercevant qu'Annibal, comme sûr de la victoire, agissait en tout fort négligemment, il fait une sortie, attaque ses retranchements, tue un grand nombre de Carthaginois, en fait plusieurs prisonniers, et entre autres Annibal leur chef, et se rend maître de tout le bagage: puis, détachant de la potence Spendius, il fait mettre à sa place Annibal, après lui avoir fait souffrir des tourments inouïs, et immole autour du corps de l'autre trente des plus considérables citoyens de Carthage, comme autant de victimes de sa vengeance. Il semble qu'entre les deux partis il y avait une espèce de défi à qui ferait paraître plus de cruauté.

Barca, qui pour-lors était éloigné de son camp, n'avait appris que fort tard le danger de son collègue; et d'ailleurs il était hors d'état de courir promptement à son secours, parce que le chemin qui séparait les deux camps était impraticable. Ce fâcheux accident causa une grande consternation dans Carthage. On a pu remarquer, dans tout le cours de cette guerre, une alternative continuelle de prospérités et d'adversités, de confiance et d'alarme, de joie et de douleur: tant les événements, de part et d'autre, ont été variés et peu constants.

On crut dans Carthage devoir faire un dernier effort; on arma tout ce qui restait de jeunesse capable de servir. On envoya Hannon pour collègue à Amilcar, et on députa en même temps trente sénateurs pour conjurer, au nom de la république, ces deux chefs, qui jusque-là avaient été brouillés ensemble, d'oublier les querelles passées, et de sacrifier leurs ressentiments au bien de l'état. Ils le firent sur-le-champ, s'embrassèrent mutuellement, et se réconcilièrent sincèrement et de bonne foi.