Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1
Chapter 24
Après son départ, la première magistrature de Syracuse fut déférée à Hiéron; et dans la suite on lui accorda d'un commun consentement le nom et l'autorité de roi, tant on se trouvait bien sous son gouvernement. Il fut chargé de la guerre contre les Carthaginois, et remporta sur eux plusieurs avantages; mais des intérêts communs réunirent les Carthaginois et les Syracusains contre un nouvel ennemi qui commençait à paraître en Sicile et qui leur donnait aux uns et aux autres de vives et de justes alarmes: c'étaient les Romains, qui, débarrassés de tous les ennemis qu'ils avaient eu à combattre jusque-là dans l'Italie même, se virent enfin en état de porter leurs armes au-dehors, et d'y jeter les fondements de cette vaste domination, dont il est vraisemblable que dès-lors ils avaient conçu l'idée et formé le projet. La Sicile était trop à leur bienséance pour ne pas songer à s'y établir. Ils saisirent avidement une occasion favorable d'y passer, qui se présenta pour-lors à eux, et qui causa leur rupture avec les Carthaginois, et donna lieu à la première guerre punique. C'est ce que nous exposerons plus au long, en rapportant les causes de cette guerre.
CHAPITRE II.
HISTOIRE DE CARTHAGE, DEPUIS LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE JUSQU'À SA DESTRUCTION.
Le plan que je me suis proposé ne me permet pas d'entrer dans un détail exact des guerres entre Rome et Carthage, ce qui appartient plutôt à l'histoire romaine, à laquelle je n'ai point dessein de toucher, si ce n'est en passant et par occasion. Je n'en rapporterai donc que ce qui me paraîtra le plus propre à donner une juste idée de la république dont j'entreprends de parler, en m'arrêtant principalement sur ce qui regarde les Carthaginois mêmes, et sur ce qui s'est passé de plus important en Sicile, en Espagne et en Afrique; ce qui ne laisse pas d'avoir une assez grande étendue.
J'ai déjà remarqué que, depuis la première guerre punique jusqu'à la destruction de Carthage, il s'était écoulé cent dix-huit ans. Tout ce temps peut se diviser en cinq parties, ou cinq intervalles.
I. La première guerre punique dure vingt-quatre ans. 24
II. L'intervalle entre la première et la seconde guerre punique est aussi de vingt-quatre ans. 24
III. La seconde guerre punique dure dix-sept ans. 17
IV. L'intervalle entre la seconde et la troisième est de quarante-neuf ans. 49
V. La troisième guerre punique, terminée par la destruction de Carthage, ne dure que quatre ans et quelques mois. 4 ---- 118
ARTICLE PREMIER.
_Première guerre punique._
Voici quelle fut l'occasion de la première guerre punique. Des soldats campaniens, qui étaient à la solde [Marge: Polyb. lib. 1 pag. 5.] d'Agathocle, tyran de Sicile, étant entrés comme amis dans la ville de Messine, égorgèrent bientôt après une partie des citoyens, chassèrent les autres, épousèrent leurs femmes, envahirent tous leurs biens, et demeurèrent seuls maîtres de cette place, qui était fort importante. Ils prirent le nom de _Mamertins_[239]. [Marge: AN. M. 3724 ROM. 468. AV. J.C. 280.] A leur exemple, et par leur secours, une légion romaine[240] traita de la même sorte la ville de Rhége, située vis-à-vis de Messine, à l'autre côté du détroit; et ces deux villes perfides, se soutenant mutuellement dans la suite, se rendirent formidables à leurs voisins, sur-tout celle de Messine, qui devint fort puissante, et causa beaucoup d'inquiétude, tant aux Syracusains qu'aux Carthaginois, qui étaient maîtres d'une partie de la Sicile. Dès que les Romains se virent délivrés des ennemis qu'ils avaient eus jusque-là sur les bras, et surtout de Pyrrhus, ils songèrent à punir le crime de leurs citoyens, qui s'étaient établis à Rhége d'une manière si injuste et si cruelle depuis près de dix ans. Ils prirent la ville, et tuèrent pendant l'attaque la plus grande partie des habitants, que le désespoir avait fait combattre jusqu'à la mort. Il n'en resta que trois cents, qui furent conduits à Rome, et qui, après avoir été battus de verges dans la place publique, furent tous décapités. La vue des Romains, dans cette exécution sanglante, était de justifier auprès des alliés leur bonne foi et leur innocence. Rhége, sur-le-champ, fut restituée à ses véritables maîtres. Les Mamertins, considérablement affaiblis, tant par la chûte de leurs alliés que par les échecs qu'ils avaient soufferts de la part des Syracusains, qui venaient de choisir Hiéron pour leur roi, crurent devoir songer à leur sûreté; mais la division se mit parmi les habitants. Les uns livrèrent la citadelle aux Carthaginois, les autres appelèrent à leur secours les Romains, résolus de leur livrer la ville.
[Note 239: Selon Festus, ce nom venait du mot _Mamers_ qui, dans la langue campanienne, signifie _Mars_.--L.]
[Note 240: Cette légion était composée de _Campaniens_, commandés par Décius Jubellus _Campanien_. Ce fait n'est pas indifférent. Il explique la révolte de la légion, de concert avec les Mamertins de Messine.--L.]
[Marge: Polyb. l. 1, pag. 9-11.] L'affaire fut mise en délibération dans le sénat romain, qui, en l'envisageant par ses différentes faces, y trouva de la difficulté. D'un côté, il paraissait honteux et indigne de la vertu romaine de prendre ouvertement la défense de traîtres et de perfides, qui étaient précisément dans le même cas que ceux de Rhége, qu'on venait de punir si sévèrement. D'un autre côté, il était de la dernière importance d'arrêter les progrès des Carthaginois, qui, non contents des conquêtes qu'ils avaient faites en Afrique et en Espagne, s'étaient encore rendus maîtres de presque toutes les îles de la mer de Sardaigne et d'Étrurie, et le deviendraient bientôt certainement de la Sicile entière, si on leur abandonnait Messine: or, de là en Italie la distance n'était pas grande; et c'était en quelque sorte inviter un ennemi si puissant à y passer, que de lui en ouvrir ainsi l'entrée. Ces raisons, quelque fortes qu'elles fussent, ne purent déterminer le sénat à se déclarer pour les Mamertins, et les motifs d'honneur et de justice l'emportèrent ici sur ceux de l'intérêt et de la politique. [Marge: AN. M. 3741 CARTH. 583. ROM. 485. AV. J.C. 263. Front. [Strateg. I. 4. 11.]] Mais le peuple ne fut pas si délicat; dans l'assemblée qui se tint à ce sujet, il fut résolu qu'on secourrait les Mamertins. Le consul Appius Claudius partit sur-le-champ avec son armée, et traversa hardiment le détroit, après avoir trompé par une ingénieuse ruse la vigilance du général des Carthaginois. Ceux-ci, moitié par ruse, moitié par force, furent chassés de la citadelle, et la ville aussitôt fut remise entre les mains du consul. Les Carthaginois firent pendre leur chef pour avoir livré si facilement la citadelle, et ils se préparèrent à assiéger la ville avec toutes leurs troupes. Hiéron y joignit les siennes; mais le consul, les ayant battus séparément, fit lever le siége et ravagea impunément tout le pays voisin, les ennemis n'osant plus paraître devant lui. Ce fut là la première expédition des Romains hors de l'Italie.
On doute[241] si les motifs qui portèrent les Romains à passer en Sicile étaient bien purs et bien conformes à la justice. Quoi qu'il en soit, leur passage en Sicile, et le secours donné à ceux de Messine, est comme le premier pas qui devait les conduire un jour à ce haut point de gloire et de grandeur où ils parvinrent dans la suite.
[Note 241: M. le chevalier Folard examine cette question dans ses Remarques sur Polybe. (Liv. I, pag. 16.)
= Quel doute peut-il y avoir sur les motifs de la conduite des Romains en cette occasion? Évidemment c'est l'ambition qui l'a emporté sur la justice. Polybe convient lui-même de tous les reproches qu'on peut leur faire (III, c. 26, §6).--L.]
[Marge: Polyb. l. 1, pag. 15-19.] Hiéron s'étant accommodé avec les Romains, et ayant fait alliance avec eux, les Carthaginois tournèrent tous leurs soins sur la Sicile, et y envoyèrent de nombreuses armées. Ils choisirent pour place d'armes Agrigente. [Marge: AN. M. 3743. ROM. 487.] Les Romains les y attaquèrent, et, après un siége de sept mois et le gain d'une bataille, ils se rendirent maîtres de la ville.
[Marge: Pag. 20.] Quelque avantageuses que fussent cette victoire et la conquête d'une place si importante, ils sentirent bien que, tant que les Carthaginois demeureraient maîtres de la mer, les villes maritimes de l'île se déclareraient toujours pour eux, et que jamais ils ne pourraient venir à bout de les en chasser. D'ailleurs, ils souffraient avec peine que l'Afrique demeurât paisible et tranquille pendant que l'Italie était infestée par les fréquentes incursions de l'ennemi. Ils songèrent donc pour la première fois à bâtir une flotte et à disputer l'empire de la mer aux Carthaginois. L'entreprise était hardie, et pouvait sembler téméraire; mais elle montre quel était le courage et la grandeur d'ame des Romains. Ils n'avaient pas alors une seule felouque en propre; et, pour passer d'Italie en Sicile, ils avaient été obligés d'emprunter des vaisseaux de leurs voisins. Ils n'avaient aucun usage de la marine; ils n'avaient point d'ouvriers qui sussent construire des bâtiments; ils ne connaissaient pas même la forme des quinquérèmes, c'est-à-dire des galères à cinq rangs de rames, qui faisaient alors la force principale des flottes. Mais heureusement, l'année précédente, ils en avaient pris une, qui leur servit de modèle. Ils se mirent donc, avec une ardeur et une industrie incroyables, à en bâtir de pareilles; et, pendant qu'ils étaient occupés à ce travail, d'un autre côté on amassait des rameurs, on les formait à une manoeuvre qui jusque-là leur avait été absolument inconnue; et, assis sur des bancs au bord de la mer, dans le même ordre qu'on l'est dans les vaisseaux, on les accoutumait, comme s'ils eussent été actuellement à la chiourme, et qu'ils eussent eu en main des rames, à s'élancer en arrière en retirant leurs bras, puis à les repousser en avant pour recommencer le même mouvement, et cela tous ensemble, de concert, et dans le même instant, dès qu'on leur en donnait le signal. On construisit, dans l'espace de deux mois, cent galères à cinq rangs de rames, et vingt à trois rangs. Après qu'on eut exercé pendant quelque temps les rameurs dans les vaisseaux mêmes, la flotte se mit en mer, et alla chercher l'ennemi. Elle était commandée par le consul Duilius.
[Marge: Polyb. l. 1, pag. 22. AN. M. 3745 ROM. 489.] Quand on fut à la vue des Carthaginois, près des côtes de Myle, on se prépara au combat. Comme les galères des Romains, construites grossièrement et à la hâte, n'étaient pas fort agiles, ni faciles à manier, ils suppléèrent à cet inconvénient par une machine[242] qui fut inventée sur-le-champ, et que depuis on a appelée _corbeau_, par le moyen de laquelle ils accrochaient les vaisseaux des ennemis, passaient dedans malgré eux, et en venaient aussitôt aux mains. On donna le signal du combat. La flotte des Carthaginois était composée de cent trente vaisseaux, et commandée par Annibal[243]. Il montait une galère à sept rangs de rames, qui avait appartenu à Pyrrhus. Les Carthaginois, pleins de mépris pour des ennemis à qui la marine était absolument inconnue, et qui n'oseraient pas sans doute les attendre, s'avancent fièrement, moins pour combattre que pour recueillir les dépouilles dont ils se croyaient déjà maîtres. Ils furent pourtant un peu étonnés de ces machines qu'ils voyaient élevées sur la proue de chaque vaisseau, et qui étaient nouvelles pour eux; mais ils le furent bien plus quand ces mêmes machines, abaissées tout d'un coup, et lancées avec force contre leurs vaisseaux, les accrochèrent malgré eux, et, changeant la forme du combat, les obligèrent à en venir aux mains, comme si on eût été sur terre. Ils ne purent soutenir l'attaque des Romains. Le carnage fut horrible. Les Carthaginois perdirent quatre-vingts vaisseaux, parmi lesquels était celui du général, qui se sauva avec peine dans une chaloupe.
[Note 242: Polybe fait une description fort détaillée de cette machine. Il y a plusieurs sortes de corbeaux. On peut voir la dissertation de M. Folard (POLYB. liv. 1, pag. 83, etc.).]
[Note 243: Ce n'est pas le grand Annibal.]
Une victoire si considérable et si inespérée enfla extrêmement le courage des Romains, et semblait avoir doublé leurs forces pour continuer cette guerre. Ils rendirent des honneurs extraordinaires au consul Duilius. Il fut le premier de tous les Romains à qui le triomphe naval fut accordé. On lui érigea une colonne rostrale[244] avec une belle inscription: cette colonne subsiste encore à Rome.
[Note 244: On appelait ces colonnes _rostratæ_, à cause des becs, des éperons des vaisseaux dont elles étaient ornées, _rostra_.]
[Marge: Polyb. l. 1, pag. 24.] Pendant les deux années qui suivirent, les Romains se fortifièrent toujours de plus en plus sur mer par plusieurs combats qu'ils y donnèrent, et par les heureux succès qu'ils y eurent. Ils ne les regardaient que comme des essais et des préparatifs pour une entreprise qu'ils avaient dans l'esprit, qui était de porter la guerre en Afrique, et d'aller attaquer les Carthaginois dans leur propre pays. Il n'y avait rien que ceux-ci craignissent davantage; et, pour détourner un coup si dangereux, ils résolurent de donner bataille à quelque prix que ce fût.
[Marge: Pag. 25. AN. M. 3749 ROM. 493.] Les Romains avaient nommé pour consuls M. Atilius Régulus et L. Manlius. Leur flotte était de trois cent trente vaisseaux, et portait cent quarante mille hommes, chaque vaisseau ayant trois cents rameurs, et six-vingts combattants. Celle des Carthaginois, commandée par Hannon et Amilcar, avait vingt vaisseaux de plus, et plus de monde aussi à proportion. Les deux flottes se trouvèrent en présence près d'Ecnome en Sicile. On ne pouvait envisager deux flottes et deux armées si nombreuses, ni être témoin des mouvements extraordinaires qui se faisaient pour se préparer au combat, sans être saisi de quelque frayeur, dans la vue du danger qu'allaient courir deux des plus puissants peuples de la terre. Comme le courage, aussi-bien que les forces, était égal des deux côtés, le combat fut opiniâtre, et le succès long-temps douteux; mais enfin les Carthaginois furent vaincus. Plus de soixante de leurs vaisseaux furent pris, et trente coulés à fond. Les Romains en perdirent vingt-quatre, dont aucun ne tomba entre les mains des ennemis.
[Marge: Polyb. lib. 1, pag. 30.] Le fruit de cette victoire fut, comme l'avaient projeté les Romains, de faire voile en Afrique, après avoir radoubé les vaisseaux, et les avoir remplis de tous les préparatifs nécessaires pour soutenir une longue guerre dans un pays étranger. Ils abordèrent heureusement en Afrique, et commencèrent par se rendre maîtres d'une ville nommée _Clypea_, qui avait un bon port. De là, après avoir dépêché des courriers à Rome pour donner avis de leur débarquement et pour recevoir les ordres du sénat, ils se répandirent dans le plat pays, y firent un dégât épouvantable, emmenèrent un grand nombre de troupeaux et vingt mille captifs.
[Marge: AN. M. 3750. ROM. 494.] Le courrier cependant, étant revenu de Rome, apporta les ordres du sénat, qui avait jugé à propos de continuer à Régulus, sous la qualité de _proconsul_, le commandement des armées d'Afrique, et de rappeler son collègue avec une grande partie de la flotte et des troupes, ne laissant à Régulus que quarante vaisseaux, quinze mille hommes de pied, et cinq cents chevaux. C'était renoncer visiblement au fruit que l'on pouvait attendre de la descente en Afrique, que de réduire les forces du consul à un si petit nombre de vaisseaux et de troupes.
[Marge: Val. Max. lib. 4, c. 4.] On comptait beaucoup à Rome sur l'habileté et le courage de Régulus. La joie y fut universelle quand on sut que le commandement dans l'Afrique lui avait été continué. Lui seul en fut affligé lorsqu'il reçut cette nouvelle. Il écrivit à Rome pour demander avec instance qu'on lui envoyât un successeur. Sa principale raison était que, la mort de son fermier ayant donné lieu à un de ses mercenaires d'enlever tous les instruments de labour, sa présence était nécessaire pour faire valoir ce petit fonds de terre, qui seul faisait subsister sa famille. Il n'était que de sept arpens. Le sénat se chargea de faire cultiver ses terres aux dépens du public, de fournir à la subsistance de sa femme et de ses enfants, de le dedommager des pertes qu'il avait faites par le vol du mercenaire. Heureux siècle, où la pauvreté était ainsi en honneur, et se trouvait jointe au plus rare mérite et aux premières dignités de l'état! Régulus, déchargé des soins domestiques, ne songea plus qu'à bien remplir ceux d'un général.
[Marge: Polyb. l. 1, p. 31-36.] Après avoir enlevé plusieurs châteaux, il entreprit le siége d'Adis, une des plus fortes places du pays. Les Carthaginois, ne pouvant plus souffrir qu'on ravageât ainsi impunément leurs terres, se mirent enfin en campagne, et marchèrent vers l'ennemi pour lui faire lever le siége. Dans ce dessein, ils se postèrent sur une colline qui commandait le camp des Romains, et d'où ils pouvaient fort les incommoder, mais dont la situation rendait inutile une partie de leurs troupes; car la principale force des Carthaginois consistait dans la cavalerie et les éléphants, qui ne sont d'usage que dans les plaines. Régulus ne leur laissa pas le temps d'y descendre; et, pour profiter de la faute essentielle qu'avaient faite les généraux carthaginois, les attaqua dans ce poste, et, après une faible résistance de leur part, les mit en déroute, pilla le camp, ravagea tous les lieux circonvoisins: puis, ayant pris Tunis, place importante et qui l'approchait de Carthage, il y fit camper son armée.
L'alarme fut extrême parmi les ennemis; tout leur avait mal réussi jusque-là. Ils avaient été battus par terre et par mer; plus de deux cents places s'étaient rendues au vainqueur. Les Numides faisaient encore plus de ravage dans la campagne, que les Romains. Ils s'attendaient à chaque moment à se voir assiégés dans la capitale. Les paysans, s'y réfugiant de tous côtés avec leurs femmes et leurs enfants pour y chercher leur sûreté, augmentèrent le trouble, et firent craindre la famine en cas de siége. Régulus, dans la crainte qu'un successeur ne vînt lui enlever la gloire de ses heureux succès, fit faire quelques propositions de paix aux vaincus; mais elles leur parurent si dures, qu'ils ne purent y prêter l'oreille. Comme il ne doutait point que bientôt il ne fût maître de Carthage, il n'en rabattit rien; et, par un éblouissement que causent presque toujours les succès grands et inopinés, il les traita avec hauteur, prétendant qu'ils devaient regarder comme une grâce tout ce qu'il leur laissait, en ajoutant avec une sorte d'insulte:[245] _qu'il faut, ou savoir vaincre, ou savoir se soumettre au vainqueur_. Un traitement si dur et si fier les révolta, et ils prirent la résolution de périr plutôt les armes à la main que de rien faire qui fût indigne de la grandeur de Carthage.
Réduits à cette fatale extrémité, il leur arriva fort à propos de Grèce un renfort de troupes auxiliaires[246], qui avaient à leur tête Xanthippe, Lacédémonien, élevé dans la discipline de Sparte, et qui avait appris l'art militaire dans cette excellente école. Quand il se fut fait raconter toutes les circonstances de la dernière bataille, qu'il eut vu clairement pourquoi on l'avait perdue, qu'il eut connu par lui-même en quoi consistaient les principales forces de Carthage, il dit hautement, et le répéta souvent dans les conversations qu'il eut avec les autres officiers, que, si les Carthaginois avaient été vaincus, ils ne devaient s'en prendre qu'à l'incapacité de leurs chefs. Ces discours furent rapportés au conseil public; on en fut frappé: on le pria de vouloir bien s'y rendre. Il appuya son sentiment de raisons si fortes et si convaincantes, qu'il rendit palpables à tout le monde les fautes qu'avaient commises les généraux; et il fit voir aussi clairement qu'en gardant une conduite opposée, on pouvait non-seulement mettre le pays en sûreté, mais en chasser l'ennemi. Un tel discours fit renaître dans les esprits le courage et l'espérance. On le pria, et on le força en quelque sorte d'accepter le commandement de l'armée. Quand on vit, dans les exercices qu'il fit faire aux troupes tout près de la ville, la manière dont il s'y prenait pour les ranger en bataille, pour les faire avancer ou reculer au premier signal, pour les faire défiler avec ordre et promptitude, en un mot, pour leur faire faire toutes les évolutions et tous les mouvements que demande l'art militaire, on fut tout étonné, et l'on avoua que tout ce que Carthage jusque-là avait eu de plus habiles chefs n'étaient que des ignorants en comparaison de celui-ci.
[Note 245: [Grec: Dei tous agathous ê nikan, ê eikein tois yperechousin]. [DIODOR. _Eclog._ lib. 23, cap. 3.]]
[Note 246: Troupes qu'ils avaient chargé un officier carthaginois de lever en Grèce. (POLYB. I, 32.)--L.]
Officiers et soldats, tout était dans l'admiration; et, ce qui est bien rare, la jalousie n'en empêcha point l'effet, la crainte du danger présent et l'amour de la patrie étouffant sans doute dans les esprits tout autre sentiment. A la morne consternation qui s'était répandue dans les troupes, succédèrent tout d'un coup la joie et l'allégresse. Elles demandaient à grands cris et avec empressement qu'on les menât droit à l'ennemi, assurées, disaient-elles, de vaincre sous leur nouveau chef, et d'effacer la honte des défaites passées. Xanthippe ne laissa pas refroidir leur ardeur. La vue de l'ennemi ne fit que l'augmenter. Lorsqu'il n'en fut plus éloigné que de douze cents pas, il crut devoir tenir conseil de guerre, pour faire honneur aux officiers carthaginois en les consultant. Tous, d'un consentement unanime, s'en rapportèrent uniquement à son avis: la bataille fut donc résolue pour le lendemain.
L'armée des Carthaginois était composée de douze mille hommes de pied, de quatre mille chevaux, et d'environ cent éléphants. Celle des Romains, autant qu'on le peut conjecturer par ce qui précède (car Polybe ne le marque point ici), avait quinze mille fantassins, et trois cents chevaux.
Il est beau de voir aux prises deux armées peu nombreuses comme celles-ci, mais composées de braves soldats, et commandées par des généraux très-habiles. Dans ces actions tumultueuses où de part et d'autre on compte des deux, ou trois cent mille combattants, il ne se peut qu'il n'y ait beaucoup de confusion; et il est difficile, à travers mille événements, où le hasard, pour l'ordinaire, semble avoir plus de part que le conseil, de démêler le vrai mérite des commandants et les véritables causes de la victoire. Ici rien n'échappe à la curiosité du lecteur, qui envisage clairement l'ordonnance des deux armées; qui croit presque entendre les ordres que donnent les chefs; qui suit tous les mouvements et toutes les démarches des troupes; qui touche, pour ainsi dire, au doigt et à l'oeil toutes les fautes qui se font de part et d'autre, et qui par là est en état de juger certainement à quoi l'on doit attribuer le gain et la perte de la bataille. Le succès de celle-ci, quoiqu'elle paraisse peu considérable par le petit nombre des combattants, devait décider du sort de Carthage.