Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1

Chapter 23

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Agathocle, qui leur était beaucoup inférieur en force, et qui d'ailleurs se voyait abandonné par tous les alliés à cause de sa cruauté inouïe, conçut un dessein si hardi et si impraticable selon toutes les apparences, que, même après l'exécution et le succès, il paraît encore presque incroyable: c'était de porter la guerre en Afrique, et d'aller assiéger Carthage, lui qui ne pouvait ni se défendre en Sicile, ni soutenir le siége de Syracuse. Le profond secret qu'il garda n'est pas moins étonnant que l'entreprise même. Il ne s'ouvrit à personne sur son dessein, et se contenta de déclarer au peuple qu'il avait imaginé un moyen sûr de le tirer du péril où il était; qu'il ne s'agissait que de supporter avec patience, pendant un court intervalle, les incommodités du siége; qu'au reste il laissait à ceux qui ne pourraient se résoudre à prendre ce parti la liberté de sortir de la ville. Il n'en sortit que seize cents personnes. Il y laissa son frère Antandre, avec assez de troupes et de vivres pour faire une bonne défense. Il accorda la liberté à tous les esclaves qui étaient en âge de porter les armes, et, après leur avoir fait prêter serment, il les joignit à ses troupes. Il n'emporta que cinquante talents[234] pour les besoins présents, bien assuré de trouver dans le pays ennemi tout ce qui lui serait nécessaire. Il partit donc avec deux de ses fils, Archagathe et Héraclide, sans qu'aucun sût où la flotte devait faire voile. Ils croyaient tous qu'on les mènerait dans l'Italie ou dans la Sardaigne pour y faire du butin, ou vers les côtes de la Sicile qui appartenaient à l'ennemi, pour en faire le dégât. Les Carthaginois, surpris d'un départ si inopiné, se mirent en état de l'empêcher; mais Agathocle se déroba à leur poursuite, et prit le large.

[Note 234: Cinquante mille écus. = 257,000 francs.--L.]

Il ne découvrit son dessein que lorsqu'on fut abordé en Afrique. Là, ayant assemblé ses troupes, il leur exposa ses raisons en peu de mots. Il leur représenta que l'unique moyen de délivrer leur patrie était de porter la guerre dans le pays ennemi; qu'il les menait, eux qui étaient aguerris et intrépides, contre des citoyens amollis et énervés par les délices d'une vie oisive et voluptueuse; que les habitants du pays, accablés du joug d'une servitude également dure et honteuse, au premier bruit de leur arrivée, viendraient en foule se joindre à eux; que la hardiesse seule de leur projet déconcerterait les Carthaginois, qui ne s'attendaient à rien moins qu'à voir l'ennemi à leurs portes; qu'enfin jamais entreprise ne procurerait plus d'avantages et ne ferait plus d'honneur que celle-ci, puisque toutes les richesses de Carthage seraient la récompense des vainqueurs, et que tous les siècles parleraient avec éloge et avec admiration de leur courage. Tous les soldats, se croyant déjà maîtres de Carthage, applaudirent à son discours. Une seule chose les inquiétait, c'était l'éclipse de soleil qui était arrivée précisément à leur départ. Les peuples alors, même les plus policés, connaissaient peu la cause de ces phénomènes extraordinaires de la nature, et étaient accoutumés par leurs devins à en tirer, des conjectures superstitieuses et arbitraires, qui servaient souvent à régler les plus grandes entreprises. Agathocle rassura ses soldats en leur faisant entendre que ces sortes de defaillances des astres marquaient toujours un changement dans l'état présent; qu'ainsi le bonheur des Carthaginois allait prendre fin, et qu'il passerait de leur côté.

Voyant les soldats bien disposés, il exécuta presque dans le même temps une seconde entreprise encore plus hardie et plus hasardeuse que n'avait été la première, par laquelle il les avait transportés en Afrique; ce fut de brûler entièrement la flotte qui les y avait amenes. Plusieurs raisons le déterminèrent à prendre un parti si extrême. Il n'avait aucun bon port en Afrique où il pût mettre ses vaisseaux en sûreté. Les Carthaginois, étant maîtres de la mer, n'auraient pas manque de venir bientôt s'emparer sans résistance de sa flotte: s'il avait laissé tout ce qu'il fallait de troupes pour la defendre, il aurait trop affaibli son armée, d'ailleurs assez mediocre, et il se serait mis hors d'état de tirer aucun avantage de cette diversion inopinée, qui dépendait uniquement d'un succès prompt et éclatant; enfin, il voulait mettre ses soldats dans la nécessité de vaincre, en ne leur laissant d'autre ressource que la victoire. Il fallait bien du courage pour prendre une telle résolution. Il y avait préparé les officiers, qui lui étaient tous dévoués, et suivaient en tout ses impressions. On le vit donc paraître tout d'un coup dans l'assemblée avec une couronne sur la tête et un habit éclatant, dans l'équipage d'un homme qui se prépare à une cérémonie de religion. Alors prenant la parole: «Lorsque nous partîmes de Syracuse, dit-il, et que l'ennemi nous poursuivait vivement, dans cette funeste extrémité, j'eus recours à Proserpine et à Cérès, divinités protectrices de la Sicile, et je leur promis, si elles nous délivraient d'un danger si pressant, de brûler en leur honneur tous nos vaisseaux dès que nous serions arrivés ici. Aidez-moi, soldats, à m'acquitter de mon voeu: les déesses sauront bien nous dédommager de ce sacrifice.» En même temps, le flambeau à la main, il s'avance à grands pas vers le vaisseau qu'il montait, et y met lui-même le feu. Tous les officiers en font autant chacun de leur côté, et sont suivis du soldat. Les trompettes sonnaient de toutes parts, et toute l'armée retentissait de cris de joie et d'applaudissements. En un moment la flotte fut brûlée. On n'avait pas laissé aux soldats le temps de réfléchir sur la proposition qu'on leur faisait; une ardeur aveugle et impétueuse les avait tous entraînés. Mais, lorsqu'ils furent un peu revenus à eux-mêmes, et que, mesurant dans leur esprit cette vaste étendue de mer qui les séparait de leur patrie, ils se virent dans un pays ennemi, sans ressource et sans aucun moyen d'en sortir, une noire tristesse et un morne silence succédèrent à ces marques de joie et à ces acclamations qui avaient été générales dans toute l'armée.

Agathocle ne laissa pas non plus ici le temps aux réflexions. Il conduisit sur-le-champ son armée vers une place qu'on appelait _la Grande-Ville_[235], qui était du domaine de Carthage. Le pays qui y conduisait était le lieu du monde le plus délicieux et le plus agréable à la vue. On voyait de tous côtés de grandes prairies entrecoupées de ruisseaux agréables, et couvertes de toutes sortes de troupeaux; des maisons de campagne bâties avec une magnificence extraordinaire; de belles avenues plantées d'oliviers et d'autres arbres fruitiers de toute espèce; des jardins d'une vaste étendue, et entretenus avec un soin et une propreté qui faisait plaisir à l'oeil. Cette vue ranima les soldats: ils arrivèrent pleins de courage à la Grande-Ville, qu'ils emportèrent d'emblée, et s'y enrichirent du butin qui leur fut abandonné. Tunis ne fit pas plus de résistance: cette place n'était pas fort éloignée de Carthage.

[Note 235: _Mégalopolis_: Rollin aurait dû conserver ce nom, comme ceux de _Néapolis_, _Tripolis_, etc.--L.]

L'alarme y fut grande quand on apprit que l'ennemi était dans le pays, et avançait à grandes journées vers la ville. L'arrivée d'Agathocle fit conclure que les armées des Carthaginois avaient été défaites devant Syracuse, et leur flotte entièrement dissipée. Le peuple court en desordre dans la place publique: le sénat s'assemble à la hâte et tumultuairement. On délibère sur les moyens de sauver la ville. Il n'y avait point de troupes sur pied qu'on pût opposer à l'ennemi, et le danger présent ne permettait pas d'attendre celles qu'on pourrait lever à la campagne et chez les alliés. Il fut donc résolu, après bien des avis, d'armer les citoyens. Le nombre de troupes monta à quarante mille hommes d'infanterie, mille chevaux et deux mille chariots armés en guerre. On en donna le commandement à Hannon et à Bomilcar, quoique, par des intérêts de famille, ils fussent divisés entre eux. Ils marchèrent aussitôt à l'ennemi, et, l'ayant atteint, rangèrent leur armée en bataille. Les troupes d'Agathocle ne montaient qu'à treize ou quatorze mille hommes. On donna le signal, le combat fut très-rude. Hannon, avec sa cohorte sacrée (c'était l'élite des troupes carthaginoises), soutint long-temps les Grecs, et les enfonça même quelquefois; mais enfui, accablé d'une grêle de pierres, et percé de coups, il tomba mort. Bomilcar aurait pu rétablir le combat; mais il avait des raisons secrètes et personnelles de ne pas procurer la victoire à sa patrie. Ainsi il jugea à propos de se retirer avec ses troupes, et il fut suivi du reste de l'armée, qui se vit obligée malgré elle de céder à l'ennemi. Agathocle, après l'avoir poursuivie pendant quelque temps, revint sur ses pas, et pilla le camp des Carthaginois. On y trouva vingt mille paires de menottes, dont ils s'étaient fournis, comptant sûrement qu'ils feraient beaucoup de prisonniers. Le fruit de la victoire fut la prise d'un grand nombre de places, et la révolte de plusieurs habitants du pays qui se joignirent au vainqueur.

[Marge: Liv. lib. 28, n. 43.] Cette descente d'Agathocle en Afrique fit naître sans doute dans l'esprit de Scipion l'idée de tenter contre la même république, et en partant du même lieu, une semblable entreprise. Aussi, en répondant à Fabius, qui taxait de témérité le dessein qu'il avait de porter la guerre de Sicile en Afrique, il ne manqua pas de citer l'exemple d'Agathocle, pour montrer que souvent l'unique moyen de se débarrasser d'un ennemi trop pressant, c'est de passer dans son pays, et qu'on se sent un tout autre courage en attaquant qu'en se defendant.

[Marge: Diod. l. 17, p.519 Quint. Curt. lib. 4, cap. 3.] Pendant que les Carthaginois étaient ainsi pressés par leurs ennemis, ils reçurent une ambassade de Tyr. Elle venait implorer leur secours contre Alexandre-le-Grand, qui était tout près d'emporter cette ville, qu'il assiégeait depuis long-temps[236]. L'extrémité où étaient réduits leurs compatriotes (car ils les appelaient ainsi) les toucha aussi vivement que leur propre danger. Étant hors d'état de les secourir, ils se crurent au moins obligés de les consoler, et députèrent vers eux trente de leurs principaux citoyens, pour leur témoigner la douleur où ils étaient de ne pouvoir leur envoyer de troupes dans un besoin si pressant. Les Tyriens, déchus de l'unique espérance qui leur restait, ne perdirent pourtant point courage. Ils remirent entre les mains de ces députés leurs femmes, leurs enfants et tous les vieillards de la ville; et, délivrés d'inquiétude pour ce qu'ils avaient de plus cher au monde, ils ne songèrent plus qu'à se défendre avec courage, préparés à tout événement. Carthage reçut cette troupe désolée avec toutes les marques possibles d'amitié, et rendit à des hôtes si chers et si dignes de compassion tous les services qu'ils auraient pu attendre des pères les plus affectionnés et des mères les plus tendres.

[Note 236: Le fait peut être vrai; mais le synchronisme est faux. La prise de Tyr par Alexandre est de l'an 330 avant J.C. et le siège de Carthage par Agathocle est de l'an 308. Alexandre était mort depuis 16 ans. Quinte-Curce a fait un anachronisme d'environ 22 ans.--L.]

Quinte-Curce place l'ambassade de Tyr vers les Carthaginois pendant que les Syracusains ravageaient l'Afrique, et lorsqu'ils s'étaient avancés jusqu'aux portes de Carthage; mais l'expédition d'Agathocle contre l'Afrique ne peut pas se concilier avec le siége de Tyr, qui lui est antérieur de plus de vingt ans.

Elle songea en même temps à chercher un remède aux maux dont elle était elle-même accablée. On regarda l'état présent de la république comme un effet de la colère des dieux; et on reconnut l'avoir justement méritée, sur-tout par rapport à deux divinités à l'égard desquelles on avait manqué aux devoirs prescrits par la religion, et observés autrefois avec beaucoup d'exactitude. C'était une coutume à Carthage, aussi ancienne que la ville même, d'envoyer tous les ans à Tyr, d'où elle tirait son origine, la dîme de tous les revenus de la république, et d'en faire une offrande à Hercule, le patron et le protecteur des deux villes. Le domaine, et par conséquent le revenu de Carthage, s'étant augmenté considérablement depuis un certain temps, on avait diminué la portion du dieu, et il s'en fallait bien qu'on lui envoyât la dîme en entier. Le scrupule les saisit: ils reconnurent et avouèrent publiquement leur mauvaise foi et leur sacrilége avarice; et, pour expier leur faute, ils envoyèrent à Tyr un grand nombre de présents et de petites chapelles des dieux, toutes d'or, dont le prix montait à une grande somme.

Un autre violement de la religion, qui ne parut pas moins considérable à leur superstition inhumaine que le premier, causa aussi de grands scrupules. Anciennement on immolait à Saturne les enfants des meilleures maisons de Carthage. Ils se reprochèrent d'avoir manqué de rendre à cette divinité tous les honneurs qu'ils lui croyaient dus, et d'avoir usé de fraude et de mauvaise foi à son égard en offrant à la place des enfants de qualité, d'autres enfants de pauvres ou d'esclaves, qu'on achetait dans cette vue. Pour expier une si étrange impiété, on immola à ce dieu sanguinaire deux cents enfants tirés des plus nobles maisons de la ville; et plus de trois cents personnes, qui se sentaient coupables d'un crime si affreux, s'offrirent elles-mêmes en sacrifice pour éteindre par leur sang la colère des dieux.

Après ces expiations, on dépêcha vers Amilcar en Sicile pour lui porter les nouvelles de ce qui était arrivé en Afrique, et le presser d'envoyer du secours. Il donna ordre aux députés de garder un profond silence sur la victoire d'Agathocle, et répandit un bruit tout contraire, assurant que ce général avait été entièrement défait avec toutes ses troupes, et que sa flotte avait été prise par les Carthaginois; et, pour confirmer ce bruit, il montrait les ferrements des vaisseaux, qu'on avait eu soin de lui envoyer. On ne douta point dans la ville que cette nouvelle ne fût vraie: le grand nombre songeait déjà à se rendre et à capituler, lorsqu'une galère à trente rames, qu'Agathocle avait fait construire à la hâte, arriva dans le port, et parvint, non sans peine et sans danger, jusqu'aux assiégés. La nouvelle de la victoire d'Agathocle se répandit bientôt dans toute la ville, et rendit la joie et le courage à tous les habitants. Amilcar fit un dernier effort pour emporter la ville [Marge: Diod. pag. 767-769.] d'assaut, et fut repoussé avec perte. Il leva le siége, et envoya cinq mille hommes de secours à sa patrie. Quelque temps après, ayant repris le siége, et croyant surprendre les Syracusains en les attaquant de nuit, son dessein fut découvert, et il tomba vif entre les mains des ennemis, qui lui firent souffrir les derniers supplices. La tête d'Amilcar fut envoyée sur-le-champ à Agathocle. Il s'approcha aussitôt du camp des ennemis, et y répandit une consternation générale en leur montrant la tête de ce commandant, qui leur marquait en quel état étaient leurs affaires de Sicile.

[Marge: Diod. p. 779-781. Justin. lib. 22, c. 7.] Aux ennemis étrangers s'en joignit un domestique, plus dangereux et plus à craindre que les autres: c'était Bomilcar leur général, et qui actuellement exerçait la première magistrature. Il songeait depuis long-temps à se faire tyran dans Carthage, et à s'y procurer une autorité souveraine. Il crut que les troubles présents lui en offriraient une occasion favorable. Il entre donc dans la ville, et, soutenu par un petit nombre de citoyens complices de sa révolte, et par une troupe de soldats étrangers, il se fait déclarer tyran, et commence en effet à montrer qu'il l'était véritablement, en égorgeant sans pitié tout ce qu'il rencontre de citoyens dans les rues. Un grand tumulte s'étant élevé dans la ville, on crut d'abord que c'était l'ennemi qui y était entré par trahison: mais, lorsqu'on eut reconnu que c'était Bomilcar, la jeunesse s'arma pour repousser le tyran, et du haut des toits on accabla ses gens de traits et de pierres. Quand il vit une armée en forme marcher contre lui, il se retira avec sa troupe sur un lieu élevé, dans le dessein de s'y bien défendre, et de vendre chèrement sa vie. Pour épargner le sang des citoyens, on leur fit promettre à tous, sans exception, une amnistie générale, s'ils quittaient leurs armes. Il se rendirent à cette condition, et on leur tint parole, excepté à Bomilcar leur chef. Les Carthaginois, sans avoir égard à leur serment, le condamnèrent à mort, et l'attachèrent à une croix, où ils lui firent souffrir les plus cruels supplices. Du haut de sa potence, comme d'un tribunal, il harangua le peuple, et se crut en droit de lui reprocher avec force son injustice, son ingratitude et sa perfidie, en faisant le dénombrement de beaucoup d'illustres généraux dont il avait payé les services par une mort infâme. Il expira sur la croix en leur faisant ces reproches.

[Marge: Diod. pag. 777-779, et 791-802. Justin. l. 22, c. 7 et 8.] Agathocle avait engagé dans son parti un puissant roi de Cyrène, nommé Ophellas, dont il avait flatté l'ambition par de magnifiques espérances, en lui faisant entendre que, content pour lui-même de la Sicile, il lui laisserait l'empire de l'Afrique. Comme les plus grands crimes ne lui coûtaient rien lorsqu'il espérait en pouvoir tirer quelque utilité, dès que ce prince lui eut amené son armée, il le fit périr par une perfidie sans exemple, afin de se rendre maître de ses troupes. Plusieurs peuples étaient entrés dans son alliance. Il avait sous son pouvoir un grand nombre de places fortes. Voyant les affaires d'Afrique en bon état, il crut devoir songer à celles de Sicile, et il y passa, ayant laissé le commandement des troupes à son fils Archagathe. Sa renommée et le bruit de ses conquêtes l'y avaient précédé. Quand on sut qu'il y était arrivé, plusieurs villes se rendirent à lui; mais les mauvaises nouvelles qu'il reçut d'Afrique l'obligèrent bientôt d'y retourner. Son absence avait tout changé; et, quelque effort qu'il fit, il ne put y rétablir ses affaires. Toutes ses places s'étaient rendues à l'ennemi; les Africains avaient quitté son parti; il avait perdu une partie de ses troupes; ce qui lui en restait n'était pas en état de tenir tête aux Carthaginois, et il ne pouvait les transporter en Sicile, parce qu'il manquait de vaisseaux, et que les ennemis étaient maîtres de la mer; il ne pouvait espérer ni paix, ni traité de la part des barbares, qu'il avait insultés d'une manière si outrageante, étant le premier qui eût osé faire une descente dans leur pays. Dans cette extrémité, il ne songea plus qu'à sauver sa vie. Après plusieurs aventures, lâche déserteur de son armée, et cruel traître de ses enfants, qu'il abandonnait à la boucherie, il se déroba par la fuite aux maux qui le menaçaient, et arriva avec un petit nombre de personnes à Syracuse. Ses soldats, se voyant ainsi trahis, égorgèrent ses enfants et se rendirent à l'ennemi. Lui-même fit bientôt après une fin misérable, et termina par une mort cruelle une vie remplie de crimes[237].

[Note 237: Il mourut empoisonné par Méganon qui fit aussi massacrer Archagathe, fils d'Agathocle, et voulut ensuite usurper l'autorité à Syracuse.--L.]

[Marge: Justin l. 21, cap. 6.] On peut aussi placer ici un autre fait rapporté par Justin. Le bruit des conquêtes d'Alexandre-le-Grand fit craindre aux Carthaginois qu'il ne songeât à tourner ses armes du côté de l'Afrique. Le malheur de Tyr, d'où ils tiraient leur origine, et qu'il venait de détruire; l'établissement d'Alexandrie, qu'il avait bâtie sur les confins de l'Afrique et de l'Égypte, comme pour opposer à Carthage une ville rivale; les prospérités non interrompues de ce prince, qui ne mettait point de bornes ni à son ambition, ni à son bonheur, tout cela leur donnait de justes alarmes. Pour découvrir ses sentiments et sonder ses pensées, Amilcar, surnommé Rhodanus, feignant d'avoir été chassé de sa patrie par les cabales de ses ennemis, passa dans le camp d'Alexandre, à qui il fut présenté, par le moyen de Parménion, et lui offrit ses services. Le roi le reçut fort bien, et eut plusieurs entretiens avec lui. Amilcar ne manqua pas de mander à ses compatriotes tout ce qu'il avait pu découvrir. Cependant, quand il fut revenu à Carthage, après la mort d'Alexandre, il fut traité comme un traître qui avait vendu sa patrie au roi, et mis à mort par une sentence qui prouvait également l'ingratitude et la cruauté des Carthaginois.

[Marge: Polyb. l. 3, pag. 180. AN. M. 3727 CARTH. 569. ROM. 471. AV. J.C. 277.] Il me reste à parler des guerres que les Carthaginois soutinrent en Sicile du temps de Pyrrhus, roi d'Épire. Les Romains, à qui les desseins de ce prince ambitieux n'étaient pas inconnus, pour se fortifier contre les entreprises qu'il pourrait faire en Italie, avaient renouvelé leurs traités avec les Carthaginois, qui, de leur côté, ne craignaient pas moins qu'il ne passât en Sicile. On ajouta aux conditions des traités précédents qu'en cas de guerre de la part de Pyrrhus les deux peuples se prêteraient mutuellement du secours.

[Marge: Justin. l. 18, cap. 2.] La prévoyance des Romains n'avait pas été vaine. Pyrrhus tourna ses armes contre l'Italie, et y remporta plusieurs victoires. Les Carthaginois, en conséquence du dernier traité, se crurent obligés de secourir les Romains, et leur envoyèrent une flotte de six-vingts vaisseaux, commandée par Magon. Ce général, ayant été admis à l'audience du sénat, lui marqua la part que ses maîtres prenaient à la guerre qu'ils avaient appris qu'on leur suscitait, et il leur offrit ses services. Le sénat témoigna sa reconnaissance pour la bonne volonté des Carthaginois, mais, pour le présent, n'accepta point leur secours.

[Marge: Ibid.] Magon, quelques jours après, se transporta près de Pyrrhus, sous prétexte de pacifier ses différends au nom des Carthaginois, mais en effet pour le sonder et pour pressentir ses desseins au sujet de la Sicile, où le bruit commun était qu'il avait résolu de passer. Ils craignaient également que Pyrrhus ou les Romains ne prissent connaissance des affaires de cette île, et n'y fissent passer des troupes.

En effet les Syracusains, assiégés depuis quelque temps par les Carthaginois, avaient envoyé députés sur députés vers Pyrrhus pour le presser de venir à leur secours. Ce prince avait une raison particulière de prendre les intérêts de Syracuse, ayant épousé Lanassa, fille d'Agathocle, dont il avait eu un fils nommé Alexandre. Il partit enfin de Tarente, passa le détroit, et entra en Sicile. Ses conquêtes d'abord y furent si rapides, qu'il ne resta dans toute l'île, aux Carthaginois, qu'une seule ville, qui était Lilybée. Il en forma le siége; mais il fut bientôt obligé de le lever, tant il y trouva de résistance; et d'ailleurs on le pressait de retourner en Italie, où sa présence était absolument nécessaire. Elle ne l'était pas moins en Sicile; et, dès qu'il en fut sorti, elle retourna à ses anciens maîtres. Ainsi il perdit cette île avec autant de rapidité qu'il l'avait conquise. [Marge: Plut. in Pyrrh. pag. 398.] Quand il se fut embarqué, tournant les yeux vers la Sicile:[238] _Oh! le beau champ de bataille_, dit-il à ceux qui étaient autour de lui, _que nous laissons là aux Carthaginois et aux Romains_! Et sa prédiction se vérifia bientôt.

[Note 238: [Grec: Oian apoleipomen, ô philoi, Karchêdoniois kai Rômaiois palaisran.] Le mot grec est beau. En effet, la Sicile fut comme _une palestre_ où les Carthaginois et les Romains s'exercèrent dans le métier de la guerre, et semblèrent, pendant plusieurs années, _lutter_ les uns contre les autres.]