Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1
Chapter 21
[Marge: Polyb. l. 3, pag. 192; et lib. 1, pag. 9.] Dans le temps qu'Annibal partit pour l'Italie, toute la côte d'Afrique, depuis les Autels des Philènes (_Philænorum Aræ_), qui sont le long de la grande Syrte, jusque vis-à-vis des colonnes d'Hercule, était soumise aux Carthaginois. En passant le détroit, ils avaient subjugué toute la côte occidentale de l'Espagne, le long de l'Océan jusqu'aux Pyrénées. La côte de l'Espagne qui est sur la mer Méditerranée avait été aussi presque entièrement subjuguée par les Carthaginois: c'est là qu'ils avaient bâti Carthagène; et ils étaient maîtres de tout ce pays jusqu'à l'Èbre, qui bornait leur domaine. Voilà quelle était pour-lors l'étendue de leur empire. Il était resté dans le coeur du pays quelques peuples qu'ils n'avaient pu soumettre.
_Conquêtes des Carthaginois en Sicile._
Les guerres des Carthaginois en Sicile sont plus connues. Je rapporterai ici celles qui se sont faites depuis le règne de Xerxès, qui engagea les Carthaginois à porter leurs armes en Sicile, jusqu'à la première guerre punique. Cet espace renferme près de deux cent vingt ans, depuis l'an du monde 3520 jusqu'à 3738. Dans le commencement de ces guerres, Syracuse, qui était la plus considérable et la plus puissante ville de Sicile, avait mis l'autorité souveraine entre les mains de Gélon, d'Hiéron, de Thrasybule, trois frères qui se succédèrent l'un à l'autre. Après eux, le gouvernement démocratique, c'est-à-dire populaire, y fut établi, et subsista plus de soixante ans. Depuis ce temps-là, ceux qui dominèrent à Syracuse furent les deux Denys, Timoléon et Agathocle. Pyrrhus ensuite fut appelé en Sicile, et n'en demeura maître que pendant fort peu d'années. Tel fut le gouvernement de la Sicile pendant le temps des guerres dont je vais parler. Elles ne contribueront pas peu à faire connaître quelle était la puissance des Carthaginois quand ils commencèrent à entrer en guerre avec les Romains.
La Sicile est la plus grande et la plus considérable de toutes les îles de la mer Méditerranée. Elle est de figure triangulaire, et c'est pour cela qu'elle est appelée _Trinacria_ et _Triquetra_. Le côté oriental, qui répond à la mer Ionienne[212] ou de Grèce, s'étend depuis le promontoire ou cap _Pachynum_ (Passaro) jusqu'à _Pelorum_ (le cap de Pharo). Les villes les plus célèbres sur cette côte sont, _Syracusæ_, _Tauromenium_, _Messana_[213]. Le côté septentrional, qui regarde l'Italie, s'étend depuis le cap de Pélore jusqu'au cap _Lilybée_ (le cap Boéo). Les villes les plus célèbres sont, _Mylæ_, _Hymera_, _Panormus_, _Eryx_, _Motya_, _Lilybæum_. Le côté méridional, qui regarde l'Afrique, s'étend depuis le cap Lilybée jusqu'à Pachynum. Les villes les plus célèbres sont, _Selinus_, _Agrigentum_, _Gela_, _Camarina_. Cette île est séparée de l'Italie par un détroit de quinze cents pas seulement, qu'on appelle le [Marge: Strab. lib. 6, pag. 267.] _phare de Messine_, parce qu'il est proche de cette ville. Le trajet de Lilybée en Afrique n'est que de 1500 stades, c'est-à-dire soixante et quinze lieues. Strabon le marque ainsi: mais il faut qu'il y ait erreur dans le chiffre; et ce qu'il ajoute immédiatement après en est une preuve. Il dit qu'un homme qui avait la vue excellente pouvait, du bord de la Sicile, compter les vaisseaux qui sortaient du port de Carthage. Est-il possible que la vue porte jusqu'à 60 ou 75 lieues? Il faut donc corriger ainsi cet endroit: Le trajet de Lilybée en Afrique n'est que de 25 lieues[214].
[Note 212: Mer de Sicile: c'est le nom de la portion de mer qui sépare la Sicile de la Grèce. La mer _Ionienne_ était plus haut, entre la Grèce et l'Italie.--L.]
[Note 213: Ajoutez: _Catana_, _Megara_, _Naxos_.--L.]
[Note 214: Il ne faut rien changer au texte de Strabon, parce que ce texte est confirmé par deux autres passages du même auteur, dans lesquels la distance de Lilybée à Carthage est également donnée comme étant de 1500 stades (II, p. 122; XVII, p. 834). La correction que propose Rollin est donc inadmissible. D'ailleurs, le trajet de Carthage à Lilybée, d'après les observations récentes du capitaine Gauthier, que m'a communiquées M. Buache, de l'Institut, est de 1° 55' 30" de l'échelle des latitudes, ou de 38 lieues 1/2 de 20 au degré; et non 25 lieues, comme le dit Rollin: cet intervalle, converti en stades, est égal à 1602 stades de 833-1/3 au degré: ainsi la mesure de Strabon pèche plutôt en défaut qu'en excès.
Quant à l'impossibilité du fait rapporté par Strabon et par d'autres auteurs, elle est certaine, à ne considérer que la distance des deux points. Dans un mémoire lu à l'Institut, M. Mongez cherche à l'expliquer, en supposant, ce qui est possible, que les Carthaginois, au moment où ils envoyaient du secours à Lilybée, allumaient de grands feux sur les hauteurs voisines de Carthage pour avertir la garnison de Lilybée; or, on a des exemples que la diffusion de la lumière dans l'atmosphère rend visibles de tels signaux à des distances considérables. Dans cette hypothèse, on conçoit qu'un homme placé sur une vigie élevée, instruit par ces feux du départ des vaisseaux, ait voulu faire croire qu'il les voyait réellement sortir du port de Carthage.--L.]
On ne sait point non plus précisément dans quel temps les Carthaginois commencèrent à porter leurs armes en Sicile[215]. Il est certain seulement qu'ils en possédaient [Marge: AN. M. 3501 CARTH. 343. ROME 245. AV. J.C. 503.] déjà quelque partie lorsqu'ils firent avec les Romains un traité, l'année même où les rois furent chassés de Rome et les consuls substitués en leur place, vingt-huit ans avant que Xerxès attaquât la Grèce. Ce traité, qui est le premier dont il soit fait mention entre ces [Marge: Polyb. lib. 3, pag. 176.] deux peuples, parle de l'Afrique et de la Sardaigne comme appartenant aux Carthaginois, au lieu que, pour la Sicile, les conventions ne tombent que sur les parties de cette île qui leur obéissaient. Par ce traité, il est marqué expressément que les Romains ni leurs alliés ne pourront naviguer au-delà du _Beau-Promontoire_, qui était tout près de Carthage, et que les marchands qui aborderont dans cette ville pour le commerce ne paieront que certains droits qui y sont fixés.
[Note 215: Les auteurs de l'Histoire universelle (T. XII, p. 17, éd. in 4o) trouvent ici une contradiction manifeste avec ce que Rollin a dit un peu plus haut: _ce fut Xerxès qui engagea les Carthaginois à porter leurs armes en Sicile_. La contradiction existerait en effet si Rollin avait dit: _à porter pour la première fois leurs armes en Sicile_.--L.]
Par ce même traité l'on voit que les Carthaginois étaient attentifs à ne donner aux Romains aucune entrée dans les pays de leur obéissance, ni aucune connaissance de ce qui s'y passait; comme si dès-lors les Carthaginois eussent pris ombrage de la puissance naissante des Romains, et qu'ils eussent déjà couvé dans leur sein des semences secrètes de la jalousie et de la défiance qui devaient un jour éclater par des guerres aussi longues que cruelles, et par une animosité et une haine de part et d'autre que la ruine seule de l'un des deux empires pouvait éteindre.
[Sidenote: Diod. l. II, p. 1 et 16-22. AN. M. 3520 AV. J.C. 484.] Quelques années après ce premier traité, les Carthaginois firent alliance avec Xerxès, roi des Perses. Ce prince, qui ne se proposait rien moins que d'exterminer entièrement les Grecs, qu'il regardait comme des ennemis irréconciliables, ne crut pas pouvoir réussir dans son dessein s'il n'engageait dans son parti les Carthaginois, dont la puissance dès-lors était formidable. Ceux-ci, qui ne perdaient point de vue le dessein qu'ils avaient conçu de s'emparer du reste de la Sicile, saisirent avidement l'occasion favorable qui se présentait d'en achever la conquête. Le traité fut donc conclu. On convint que les Carthaginois attaqueraient avec toutes leurs forces les Grecs établis dans la Sicile et dans l'Italie, pendant que Xerxès en personne marcherait contre la Grèce même.
Les préparatifs de cette guerre durèrent trois ans. L'armée de terre ne montait pas à moins de trois cent mille hommes. La flotte était composée de deux mille vaisseaux[216], et de plus de trois mille petits bâtiments de charge. Amilcar, qui était le capitaine de son temps le plus estimé, partit de Carthage avec ce formidable appareil. Il aborda à Palerme[217], et, après y avoir fait prendre quelque repos à ses troupes, il marcha contre la ville d'Hymère, qui n'en est pas fort éloignée, et en forma le siège. Théron, gouverneur de la place[218], se voyant fort serré, députa à Syracuse vers Gélon, qui s'en était rendu maître. Il accourut aussitôt à son secours avec une armée de cinquante mille hommes de pied, et cinq mille chevaux. Son arrivée rendit le courage et l'espérance aux assiégés, qui, depuis ce temps-là, se défendirent très-vigoureusement.
[Note 216: J'ai peine à croire que cette armée fût aussi nombreuse que le disent Hérodote et Diodore de Sicile. On ne voit pas qu'en aucune autre circonstance les Carthaginois aient mis sur pied une armée de 150,000 hommes, à plus forte raison de 300,000: et, quant au nombre de 2000 vaisseaux de guerre, on peut en douter, quand on songe que la flotte de Xerxès n'était que de 1200 vaisseaux.
Hérodote ne paraît pas du reste garantir la certitude de ces renseignements; il les rapporte sur la foi des Siciliens eux-mêmes: [Grec: legetai de kai tade ypo tôn en Sikeliê oixêmenôn] (HÉRODOTE, VII, § 165); et l'on peut croire que les Siciliens ont grossi le nombre de leurs ennemis pour augmenter la gloire de leur triomphe.--L.]
[Note 217: Cette ville est appelée en latin _Panormus_.]
[Note 218: Il était tyran d'Agrigente.--L.]
Gélon était fort habile dans le métier de la guerre, sur-tout pour les ruses. On lui amena un courrier chargé d'une lettre des habitants de Sélinonte, ville de Sicile, pour Amilcar, par laquelle ils lui donnaient avis que la troupe de cavaliers qu'il leur avait demandée arriverait un certain jour. Gélon en choisit dans ses troupes un pareil nombre, qu'il fit partir vers le temps dont on était convenu. Ayant été reçus dans le camp des ennemis comme venant de Sélinonte, ils se jetèrent sur Amilcar, qu'ils tuèrent, et mirent le feu aux vaisseaux. Dans le moment même de leur arrivée, Gélon attaqua avec toutes ses troupes les Carthaginois, qui se défendirent d'abord fort vaillamment; mais, quand ils apprirent la mort de leur général, et qu'ils virent leur flotte en feu, le courage et les forces leur manquant, ils prirent la fuite. Le carnage fut horrible, et il y en eut plus de cent cinquante mille de tués. Les autres, s'étant retirés dans un endroit où ils manquaient de tout, ne purent pas s'y défendre long-temps, et se rendirent à discrétion. Ce combat se donna le jour même de la célèbre action des Thermopyles, où trois cents Spartiates disputèrent, au prix de leur sang, à Xerxès le passage dans la Grèce[219]. [Marge: Lib. 7, cap. 167.] Hérodote raconte autrement la mort d'Amilcar. Il dit que le bruit commun parmi les Carthaginois était que ce général, voyant la défaite entière de ses troupes, pour ne point survivre à sa honte, se précipita lui-même dans le bûcher où il avait immolé plusieurs victimes humaines.
Quand on apprit à Carthage la triste nouvelle de la défaite entière de l'armée, la surprise, la douleur, le désespoir, y causèrent un trouble et une alarme qui ne peuvent s'exprimer. Ils croyaient déjà voir l'ennemi à leurs portes. C'était le caractère des Carthaginois, de perdre d'abord courage dans les grands revers. Ils députèrent aussitôt vers Gélon pour lui demander la paix, à quelque condition que ce fût: il les écouta avec bonté. La victoire si complète qu'il venait de remporter, loin de le rendre fier et intraitable, n'avait fait qu'augmenter sa modestie et sa douceur, même à l'égard des ennemis. Il leur accorda la paix, exigeant seulement d'eux qu'ils payassent pour frais de la guerre deux mille talents; ce qui revient à six millions de notre monnaie[220]. Il demanda aussi qu'ils bâtissent deux temples où l'on exposât en public et où l'on gardât comme en dépôt les conditions du traité. Les Carthaginois crurent que ce n'était point acheter trop cher une paix qui leur était si nécessaire, et qu'ils n'avaient presque pas osé espérer. Giscon, fils d'Amilcar, selon la coutume injuste qu'ils avaient d'imputer aux généraux les mauvais succès de la guerre, et de leur en faire porter la peine, fut puni du malheur de son père, et envoyé en exil. Il passa le reste de sa vie à Sélinonte, ville de Sicile.
[Note 219: Hérodote (II, § 166) et Aristote (_Poetic._ § 23) disent au contraire que ce fut le jour même de la bataille de Salamine. Leur témoignage mérite sans doute la préférence.--L.]
[Note 220: 11,000,000 francs.--L.]
Gélon, de retour à Syracuse, convoqua le peuple, et invita tous les citoyens à venir à l'assemblée avec leurs armes. Pour lui, il entra sans armes et sans gardes, et rendit compte de toute la conduite de sa vie. Son discours ne fut interrompu que par des témoignages publics de reconnaissance et d'admiration. Loin d'être traité comme un tyran qui eût opprimé la liberté de sa patrie, il en fut regardé comme le bienfaiteur et le libérateur. Tous, d'un consentement unanime, le proclamèrent roi; et cette dignité, après lui, fut conférée à deux de ses frères.
[Marge: Diod. l. 13, p. 169-171, et 179-186. AN. M. 3592 CARTH. 434. ROM. 336. AV. J.C. 412.] Après la célèbre défaite des Athéniens devant Syracuse, où Nicias périt avec toute sa flotte, les Ségestains, qui s'étaient déclarés pour eux contre les Syracusains, craignant le ressentiment de leurs ennemis, et se voyant déjà attaqués par ceux de Sélinonte, implorèrent le secours des Carthaginois, et se mirent, eux et leur ville, sous leur protection. On délibéra quelque temps à Carthage sur le parti qu'il fallait prendre, l'affaire souffrant de grandes difficultés. D'un côté les Carthaginois désiraient fort se rendre maîtres d'une ville qui était tout-à-fait à leur bienséance; de l'autre ils craignaient la puissance et les forces des Syracusains, qui venaient d'exterminer l'armée nombreuse des Athéniens, et qu'une si grande victoire rendait plus formidables que jamais. La passion de s'agrandir l'emporta, et l'on promit du secours aux Ségestains.
On confia le soin de cette guerre à Annibal, lequel avait pour-lors la première dignité de l'état, c'est-à-dire celle de suffète. Il était petit-fils d'Amilcar, qui avait été défait par Gélon, et tué devant Hymère, et fils de Giscon, qui avait été condamné à l'exil. Il partit, animé d'un vif désir de venger sa famille et sa patrie, et d'effacer la honte de la dernière défaite. Son armée et sa flotte étaient très-nombreuses[221]. Il aborda à un lieu appelé le _Puits de Lilybée_[222], qui a donné son nom à la ville bâtie depuis dans le même endroit. Sa première entreprise fut le siège de Sélinonte. L'attaque fut très-vive, et la défense ne le fut pas moins, les femmes même montrant un courage beaucoup au-dessus de leur sexe. Après une longue résistance, la ville fut prise d'assaut et abandonnée au pillage. Le vainqueur exerça les dernières cruautés, sans avoir égard ni au sexe ni à l'âge. Il permit aux habitants qui s'étaient sauvés par la fuite de demeurer dans la ville, après l'avoir démantelée, et de cultiver les terres, à condition de payer un tribut aux Carthaginois. Cette ville subsistait depuis 242 ans.
[Note 221: Suivant Éphore, il avait 200,000 hommes de pied, 4000 cavaliers (ap. Diod. XIII, § 54): selon Timée, seulement 100,000 en tout (ap. eumd. l. 1.); et ce dernier s'accorde avec Xénophon (_Hellen._ I, c. 1, § 27).--L.]
[Note 222: Il aborda au cap Lilybée, et campa près du puits de ce nom.--L.]
Hymère, qu'il assiégea ensuite, et qu'il prit aussi d'assaut, après avoir été traitée avec encore plus de cruauté, fut entièrement rasée 240 ans après sa fondation. Il fit souffrir toutes sortes d'ignominie et de supplices à trois mille prisonniers, et les fit égorger tous dans l'endroit même où son grand-père avait été tué par les cavaliers de Gélon, pour apaiser et satisfaire ses mânes par le sang de ces malheureuses victimes.
Après ces expéditions, Annibal retourna à Carthage. Toute la ville sortit au-devant de lui, et le reçut au milieu des cris de joie et des applaudissements.
[Marge: Diod. l. 13, p. 201-203, 206-211, 226-231.] Ces heureux succès renouvelèrent le désir et le dessein qu'avaient toujours eus les Carthaginois de se rendre maîtres de la Sicile entière. Trois ans après, ils nommèrent encore pour général Annibal; et, comme il s'excusait sur son grand âge, et refusait de se charger de cette guerre, on lui donna pour lieutenant Imilcon, fils d'Hannon, qui était de la même famille. Les préparatifs de la guerre furent proportionnés au grand dessein que les Carthaginois avaient conçu. La flotte et l'armée se trouvèrent bientôt prêtes, et l'on partit pour la Sicile. Le nombre des troupes montait, selon Timée, à plus de six-vingt mille hommes, et, selon Éphore, à trois cent mille[223]. Les ennemis, de leur côté, s'étaient mis en état de les bien recevoir; et les Syracusains avaient envoyé chez tous leurs alliés pour y lever des troupes, et dans toutes les villes de la Sicile pour les exhorter à défendre courageusement leur liberté.
[Note 223: Timée, presque toujours en opposition avec Éphore, mérite beaucoup plus de confiance. L'antiquité reprochait à ce dernier peu de véracité: et ce reproche paraît assez confirmé par les passages que Diodore cite de lui.--L.]
Agrigente s'attendait à essuyer les premières attaques. C'était une ville puissamment riche, et environnée de bonnes fortifications. Elle était située, aussi-bien que Sélinonte, sur la côte de Sicile qui regarde l'Afrique. En effet, Annibal commença la campagne par le siége de cette ville. Ne la jugeant prenable que par un endroit, il tourna tous ses efforts de ce côté-là, fit faire des levées et des terrasses qui allaient jusqu'à la hauteur des murs, et employa à ces ouvrages les décombres et les démolitions des tombeaux qui étaient autour de la ville, et qu'il avait fait abattre pour cet effet. La peste se mit bientôt après dans l'armée, et fit périr un grand nombre de soldats, et le général même. Les Carthaginois crurent que c'était une punition des dieux, qui vengeaient ainsi l'injure faite aux morts, dont plusieurs même s'imaginèrent avoir vu les spectres pendant la nuit. On cessa donc de toucher aux tombeaux, on ordonna des prières selon le rit observé à Carthage, on immola un enfant à Saturne par une superstition inhumaine, et l'on jeta plusieurs victimes dans la mer en l'honneur de Neptune.
Les assiégés, qui d'abord avaient remporté plusieurs avantages, se trouvèrent tellement pressés par la famine, que, se voyant sans espérance et sans ressource, ils prirent le parti d'abandonner la ville: on marqua la nuit suivante pour le départ. On juge aisément quelle fut la douleur de ces pauvres habitants, obligés d'abandonner leurs maisons, leurs richesses, leur patrie; mais la vie leur était plus chère que tout le reste. Jamais spectacle ne fut plus triste. Sans parler des autres, on voyait une troupe de femmes éplorées traîner après elles leurs enfants pour les dérober à la cruauté du vainqueur; mais ce qu'il y eut de plus douloureux fut la nécessité où l'on se trouva de laisser dans la ville les vieillards et les malades, à qui leur état ne permettait ni de fuir ni de se défendre. Ces malheureux exilés arrivèrent à Gela, qui était la ville la plus prochaine, et ils y reçurent tous les soulagements qu'ils pouvaient attendre dans un état si déplorable.
Cependant Imilcon entra dans la ville, et fit égorger tous ceux qui y étaient restés. Le butin fut immense, et tel qu'on peut s'imaginer dans une ville des plus opulentes de la Sicile, qui avait deux cent mille habitants, et qui n'avait jamais souffert de siége, ni par conséquent de pillage. On y trouva un nombre infini de tableaux, de vases, de statues de toutes sortes (car cette ville avait un goût exquis pour ces raretés), et entre autres le fameux taureau de Phalaris, qui fut envoyé à Carthage.
Le siége d'Agrigente avait duré huit mois. Imilcon y fit passer le quartier d'hiver à ses troupes, pour leur donner quelque repos, et au commencement du printemps il en sortit, après avoir ruiné entièrement la ville. Il assiégea ensuite Gela, et la prit malgré le secours qu'y mena Denys le Tyran, qui s'était emparé de l'autorité à Syracuse. Imilcon termina la guerre par un traité qu'il fit avec Denys, dont les conditions furent que les Carthaginois, outre leurs anciennes conquêtes dans la Sicile, demeureraient maîtres du pays des Sicaniens[224], de Sélinonte, d'Agrigente, d'Hymère, comme aussi de celui de Géla et de Camarine, dont les habitants pourraient demeurer dans leurs villes démantelées, en payant tribut aux Carthaginois; que les Léontins, les Messéniens, et tous les Siciliens vivraient selon leurs lois, et conserveraient leur liberté et leur indépendance; qu'enfin les Syracusains demeureraient soumis à Denys. Imilcon, après la conclusion de ce traité, retourna à Carthage, où la peste fit périr un grand nombre de citoyens.
[Note 224: Les Sicaniens et les Siciliens anciennement étaient deux peuples distingués.]
[Marge: Diod. l. 14, p. 268-278. AN. M. 3600 CARTH. 442. ROM. 344. AV. J.C. 404.] Denys n'avait conclu la paix avec les Carthaginois que pour se donner le temps d'affermir son autorité naissante, et de travailler aux préparatifs de la guerre qu'il méditait contre eux. Comme il savait combien la puissance de ce peuple était formidable, il n'oublia rien pour se mettre en état de l'attaquer avec succès; et il fut merveilleusement secondé dans son dessein par le zèle de ses peuples. La réputation de ce prince, le désir de s'en faire connaître, l'attrait du gain, et la vue des récompenses qu'il promettait à ceux dont l'industrie se ferait distinguer, attirèrent de toutes parts en Sicile ce qu'il y avait pour-lors de plus habiles ouvriers en tout genre. Syracuse entière était devenue comme un grand atelier, où de tous côtés on était occupé à faire des épées, des casques, des boucliers, des machines de guerre, et à préparer tout ce qui est nécessaire pour la construction et pour l'équipement des vaisseaux. L'invention de ceux à cinq rangs de rames était toute récente: jusque-là on n'avait vu que des vaisseaux à trois rangs de rames, _triremes_. Denys animait le travail par sa présence, par des libéralités et des louanges qu'il savait dispenser à propos, et sur-tout par des manières populaires et engageantes, moyens encore plus efficaces que tout le reste pour réveiller l'industrie et l'ardeur des ouvriers, et il faisait souvent manger avec lui ceux qui excellaient dans leur genre[225].
[Note 225: «Honos alit artes.»]