Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1

Chapter 2

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Si de nombreux travaux n'attendaient encore mes regards, que j'aimerais à rappeler ces pages éloquentes de raison et de bonté, où le vertueux recteur, en exposant les devoirs des hommes qui président à l'instruction publique, fait, sans y songer, sa propre histoire, et se peint lui-même en voulant nous instruire! Est-il un plus beau traité de morale que ces instructions où respire une si tendre sollicitude, une onction si pénétrante, une si touchante modestie, un respect si vrai pour les moeurs, pour le bonheur même de cet âge où le bonheur est facile encore? Si la sagesse elle-même voulait parler aux hommes, il me semble que ce serait là son langage.

C'est par la religion que Rollin sanctionne ses enseignements, et c'est par la philosophie qu'il veut nous y conduire; car la vraie religion est soeur de la vraie philosophie. Rollin ne veut point fonder sur les ruines de la raison le règne de la foi; il hait et la superstition qui l'avilit, et le fanatisme qui la déshonore. Le christianisme est à ses yeux la perfection de la morale, et, s'il évoque les vertus du paganisme, ce n'est point pour leur insulter par un injuste dédain, mais pour apprendre au chrétien que son devoir est de les surpasser. Bien éloigné sur-tout de cette sombre austérité qui, d'une religion de douceur et de paix, fait une religion de terreur, apprend le remords à l'innocence même et précipite dans l'incrédulité par le désespoir, il dit ses bienfaits et non ses vengeances; il rassure l'homme et ne l'effraie pas. J'oserais pourtant lui reprocher de s'être montré trop rigoureux envers la gloire. La gloire porte des fruits si semblables à ceux de la vertu! Sans doute, il est plus pur, cet héroïsme qui se montre supérieur à l'éloge même et n'écoute point le retentissement de ses actions dans l'opinion des hommes: toutefois pardonnons d'aimer la louange à qui la sait mériter, et si la gloire est une erreur, respectons une erreur à qui le genre humain doit les Thémistocle et les Démosthène, les Décius et les Émile.

Rollin, dans son premier ouvrage, avait enseigné la manière d'étudier l'histoire: elle va maintenant devenir l'objet de ses travaux. Il n'interroge point les annales des temps modernes, trop peu fécondes en nobles souvenirs; il nous montre le genre humain sortant des mains de la nature, et florissant sous l'influence d'une civilisation naissante. Héritières d'une société dégénérée, les sociétés modernes n'ont pu répudier entièrement cette funeste succession: trop long-temps leurs fastes ne présentent que la force érigée en loi; l'erreur, en vérité; la corruption sans politesse et la barbarie sans vertu. L'histoire de l'antiquité, au contraire, nous offre deux grands sujets d'étude, les institutions et les hommes. Les anciens furent nos maîtres dans la liberté, et cette éducation n'est pas leur moindre titre à notre reconnaissance. C'est en ramenant sur nos propres origines la lumière qu'ils nous avaient apportée, que nous avons retrouvé le germe de cette belle constitution, digne d'être enviée de Sparte même, et qui, balançant les pouvoirs les uns par les autres, leur impose à tous l'heureuse nécessité de la modération. C'est encore chez eux que nous admirons ces grandes proportions de la nature humaine, qui, en étonnant l'imagination, élèvent l'ame et sont pour la morale ce que sont pour les arts les modèles du beau idéal. Déjà Bossuet avait éclairé du flambeau de la religion cet imposant tableau: mais son ouvrage est plutôt fait pour être médité par l'âge mûr, que pour instruire la jeunesse. Dans son vol sublime, il plane sur toute l'histoire, mais il ne s'arrête que sur les hauteurs, pour y reconnaître l'empreinte d'une main divine. La rapidité de sa marche exclut les détails, et les détails sont l'instruction elle-même, quand c'est le discernement qui les choisit.

Dans un cadre plus étendu, Rollin passe en revue les peuples les plus célèbres, parmi tant d'états qui tour-à-tour ont fleuri sur la terre. Au fond de ce mouvant tableau, l'Égypte, qui fut après l'Inde le premier berceau de la civilisation; la superstitieuse Égypte se laisse entrevoir au loin comme une statue à demi voilée, et cache dans la nuit des temps son origine inconnue, ses obscures antiquités, ses douteuses traditions, sa religion mystérieuse. Non loin d'elle s'élève cette fière Carthage, un instant la rivale de Rome, et dont les destinées vinrent échouer contre la puissance qui devait envahir le monde. Ni ses nombreux vaisseaux, ni l'or que le commerce attirait dans son sein, ni ces peuples qu'elle attelait à son char sans les unir à sa fortune, ni ces bandes dont elle achetait le sang mercenaire, n'ont pu balancer le double ascendant du patriotisme et du courage. Un jour, une grande infortune viendra s'asseoir sur ses ruines et sera consolée. Ici, j'entends, à travers le silence des âges, le bruit lointain des empires qui s'écroulent, et dont la chute retentit confusément sur les bords de l'Euphrate. Cyrus paraît, et sur ces vastes débris s'élève l'empire des Perses. Fondé par la discipline et la valeur, bientôt avili par le despotisme, énervé par la mollesse, à peine laisserait-il dans l'histoire un souvenir de son existence, si la Grèce ne l'y traînait à sa suite, comme ces vaincus qui suivaient enchaînés le char des triomphateurs.

Parvenue à ces peuples dont l'existence sociale a préparé la nôtre, l'histoire acquiert un nouvel intérêt. Ce sont les archives de nos ancêtres, que Rollin met sous nos yeux. Originaire des contrées orientales, mais semblable pour elles à ces germes qui se développent loin de la plante qui les a produits, la civilisation va jeter ses racines sur le sol fécond de la Grèce. Là, s'élèvent sur un espace étroit vingt nations célèbres; là, fleurissent, aux rayons de la liberté, le génie et la vertu. Athènes nous montre cette liberté, portée trop loin peut-être, mais séduisante dans son excès même, souvent orageuse, toujours brillante, et couvrant ses nombreuses erreurs du prestige des talents et de l'héroïsme. Sparte, tempérant la démocratie par le pouvoir monarchique et la monarchie par les lois, nous offre la première trace de cette constitution ingénieuse, où l'alliance de la royauté, de l'aristocratie et du gouvernement populaire produit l'égalité sans confusion, l'indépendance sans anarchie, et la subordination sans esclavage. En vain le despotisme asiatique soulève contre ces petits états l'effort gigantesque de sa puissance: ce colosse d'argile vient se briser contre le bouclier d'airain de la liberté. C'est un beau spectacle que cette lutte entre la puissance et la vertu, où la vertu remporte la victoire!

Éblouis de leurs prospérités, les Grecs oublient que l'ambition produit la servitude, et qu'aspirer à la domination, c'est courir à l'esclavage. Deux cités rivales se disputent l'empire, et déjà la Grèce indignée a vu les descendants de Miltiade et de Léonidas humilier devant un satrape les lauriers de Marathon et les cyprès des Thermopyles. Bientôt s'élève dans son sein une puissance nouvelle qui menace de l'asservir. La Grèce, abattue par Philippe, accepte la servitude en triomphant sous Alexandre, et ratifie aux champs d'Arbelles le traité imposé par la victoire dans les plaines de Chéronée. Le Macédonien l'a vengée, mais elle a payé de sa liberté le plaisir de la vengeance, et ce n'est qu'avec ses chaînes qu'elle a terrassé son ennemi. Après la mort d'Alexandre, nous la verrons briser ses fers, mais pour en reprendre de nouveaux. La politique romaine ne l'affranchit un instant que pour mieux l'asservir, et la Grèce, à son tour, va se perdre dans ce torrent dont les flots engloutiront l'univers. Mais un nouveau triomphe l'attend dans sa défaite. Les vainqueurs vont puiser chez les vaincus une civilisation nouvelle, et triomphants par les armes, ils sont conquis par les moeurs. Rome, subjuguée par les arts de Corinthe et d'Athènes, met désormais son orgueil à devenir l'élève des peuples qu'elle a soumis, et ses orateurs vont perfectionner sur les rivages de la Grèce une éloquence qui décidera des destinées du monde.

Un peuple s'offrait encore aux pinceaux de Rollin: bien différent des Grecs, mais non moins admirable, profond dans sa politique, immuable dans ses desseins, sage dans les succès, inébranlable aux revers. La Grèce, sensible, ingénieuse, avide de gloire et féconde en vertus héroïques, a multiplié ses titres d'illustration et peuplé ses annales de brillants souvenirs: Rome n'eut qu'une ambition, ce fut de régner sur l'univers. Dans la Grèce, j'admire les hommes; chez les Romains, c'est le peuple que j'admire. Ce peuple, calme dans la sédition même, respectant au sein des troubles civils les lois de l'état et le sang des citoyens, toujours uni contre l'ennemi du dehors, suivant, à travers les révolutions de son gouvernement et les vicissitudes de la fortune, un système invariable durant plusieurs siècles, présente un phénomène sans exemple dans l'histoire. L'aristocratie a remplacé chez lui le pouvoir monarchique; le gouvernement populaire a succédé à l'aristocratie; mais si la constitution change, l'esprit ne change pas. Au milieu de ces variations, le peuple romain marche à son but, appuyé sur la force de ses moeurs et sur la sagesse de sa politique. Il grandit, il s'élance, il renverse tout ce qui résiste: sa force s'accroît des succès de Pyrrhus, des triomphes d'Annibal. En vain le héros de Carthage est à ses portes: Rome assiégée est encore la cité des maîtres de la terre; elle n'acceptera point la paix de la main du vainqueur. Ses commencements ont été la rapine et le pillage: son terme ne sera que l'empire du monde.

Quel peuple, si sa gloire était pure et ses vertus sans mélange! si la politique n'avait souvent fait taire la justice, et le patriotisme l'humanité! Mais ces citoyens si généreux oublièrent trop qu'ils étaient des hommes. Et qu'était-ce, après tout, que ce plan d'asservir le monde, conçu avec tant d'audace, suivi avec tant de constance? une brillante erreur, une faute imposante. Combien Sparte fut plus sage! ainsi que Rome, instituée pour la guerre, elle s'interdit les conquêtes, dont Rome fit l'objet de sa politique: l'une ne pouvait périr qu'en abandonnant son principe; l'autre devait périr par son principe même. Quel fruit recueillit-elle de sept cents ans de victoires? l'esclavage. En dévorant l'univers, elle engraissait une victime pour les tyrans, et enfin une proie pour les barbares. Chaque conquête était un progrès vers la décadence, chaque triomphe un pas vers la servitude. Son abaissement fut égal à sa grandeur, et ses maux ont vengé les nations qu'elle avait opprimées. Un rival de Tacite, Montesquieu, a, d'un pinceau énergique, retracé cette grande expiation: Rollin a jeté un voile sur cette partie du tableau: non que les prestiges de la prospérité, les séductions même de l'héroïsme aient pu imposer à sa sagesse; mais il écrivait pour l'adolescence, et, parmi les illusions de cet âge heureux, il en est une sur-tout que la sagesse elle-même doit respecter, celle de la vertu.

En appelant notre admiration sur ces grands tableaux, Rollin ne veut pas toutefois qu'un enthousiasme légitime pour l'antiquité nous rende indifférents pour nos propres annales. Peut-être va-t-il même trop loin, lorsqu'il laisse entendre que les fastes du moyen âge pourraient, sous la main du talent, balancer les brillants souvenirs de la Grèce et de l'Ausonie. Mais on doit l'applaudir du moins d'avoir revendiqué pour l'histoire nationale le rang qui lui appartient dans le système des études. Ces anciens, que nous admirons, doivent encore être ici nos maîtres. Chez eux, le premier objet de l'éducation était de graver dans les coeurs l'amour de la patrie: en parlant aux enfants de la gloire de leurs pères, elle élevait leur courage, et les avertissait de ne point dégénérer. Aux jours de la prospérité, ce noble héritage entretenait une émulation salutaire: dans l'adversité, il conservait parmi les peuples cette force morale qui contraint la fortune à respecter le malheur, et l'orateur d'Athènes consolait par les trophées de Salamine les désastres de Chéronée. Imitons cet exemple, et, dociles aux conseils de Rollin, ramenons quelquefois nos regards sur les monuments de notre histoire. Ils nous révéleront des destinées assez brillantes. Il sied bien à une nation d'être orgueilleuse d'elle-même, à un citoyen d'être fier de sa patrie; et cet orgueil est plus juste encore quand cette patrie est la France.

DEUXIÈME PARTIE.

C'est à la jeunesse que Rollin destinait ses ouvrages: content d'être utile, il n'aspirait point à la renommée; et cependant la renommée a proclamé ses travaux. Des mains de l'adolescence, ses écrits ont passé dans celles de l'âge mûr; du sein de la retraite, ils se sont répandus dans le monde. Quel charme les recommandait? la bonté. C'est elle qui fait leur éloquence, et cette éloquence vaut bien celle du génie: si elle fait goûter le livre, elle fait estimer et chérir l'auteur. Et qui, en lisant Rollin, pourrait ne pas l'aimer? Quelle sagesse dans ses paroles! quel zèle pour la vertu! quel ton de candeur et de simplicité! Ce n'est point la naïveté souvent hardie de Montaigne, la bonhomie parfois maligne de La Fontaine; la candeur, chez Rollin, tient à la pureté de l'ame, à la droiture du caractère: il a confiance en son lecteur. Et comment en effet être sévère avec lui? Il se livre à vous avec tant d'abandon! Il aime le bien de si bonne foi! Découvrez-vous en lui quelques prétentions? Aspire-t-il à faire secte? Non: ce n'est point pour lui qu'il sollicite nos hommages; c'est pour la vérité. Il n'impose point par un fastueux langage; il ne cherche point à nous éblouir par l'éclat d'une pompeuse éloquence; sa force est dans la raison: il n'entraîne point, il persuade; il ne veut point séduire, mais éclairer. Un tel succès n'a rien de brillant, mais du moins il est pur, et sur-tout il est durable. L'erreur peut obtenir un triomphe passager, quand elle a le talent pour auxiliaire; mais elle ne garde point ses conquêtes. On subjugue l'imagination, on séduit même le jugement; mais la conscience, plus incorruptible, se révolte contre cette conviction trompeuse, et la vérité, exilée de nos esprits, se réfugie souvent au fond de nos coeurs.

Je n'oserais parler de l'originalité de Rollin: on me répondrait sans doute que ce mérite suppose la hardiesse de la pensée, l'énergie et la nouveauté de l'expression. Rarement l'homme sans passion rencontre ces tours vifs, ces traits frappants qui donnent au style une couleur prononcée. Ce sont les secrets de l'imagination; elle ne les révèle que lorsqu'elle est émue. Vainement chercherait-on dans les écrits de Rollin ces paroles foudroyantes de Pascal et de Bossuet, ces surprises de La Bruyère: également éloigné de la gravité sentencieuse de Salluste, de la mâle énergie de Rousseau, il se rapproche plutôt de la douceur de Fénélon et du grand sens de Plutarque. Cependant, sa manière n'est point d'emprunt: la bonté lui tient lieu d'originalité. Alors même qu'il ressemble, il n'imite pas. Imite-t-on la bonté? Quelquefois, en lisant ses ouvrages, je me figure entendre un de ces vieillards des premiers âges du monde, assis au milieu de sa nombreuse postérité, raconter à sa famille attentive les faits des temps passés, lui révéler avec une simplicité grave et touchante les vérités de la morale, lui enseigner la vertu, l'hospitalité, la crainte des dieux, le respect pour la vieillesse. Le style de Rollin favorise cette illusion; il a, pour ainsi dire, un parfum d'antiquité. Sa clarté, son abondance harmonieuse et facile, rappellent les beaux siècles de la littérature grecque et romaine, en même temps qu'il retrace quelques traits de la simplicité naïve de nos vieux écrivains. Cette simplicité, chez Rollin, n'exclut point cependant l'élégance; car l'élégance, qui n'est qu'un choix fait par le goût dans les formes du langage, a plus d'un caractère. Travaillée chez Fléchier, riche et noble chez Massillon, attique et précise chez Voltaire, pompeuse chez Buffon, elle est doucement fleurie dans les ouvrages de Rollin. Il écrit dans ce style tempéré, qui peut-être est le plus difficile, parce qu'il est le plus voisin des brillants défauts qui séduisent le goût et corrompent le talent. Mais ce n'est pas lui que les affectations du bel-esprit peuvent éblouir: s'il a quelquefois la richesse de Cicéron et de Quintilien, jamais il n'imite ni le faux éclat de Sénèque, ni le luxe de Pline le Jeune. Il s'occupe moins de parer l'expression que d'éclairer la pensée: d'autres cherchent les ornements du style; Rollin se les permet.

L'élégance n'offre point le même caractère aux diverses époques de la littérature. D'abord féconde en tours oratoires, en riches développements, elle se resserre et s'observe davantage, à mesure que les esprits, plus exercés, deviennent plus prompts à saisir et plus difficiles à satisfaire. L'éloquence oratoire fait place alors à l'éloquence philosophique; le langage prend des formes plus sévères; l'harmonie est souvent sacrifiée à la concision, la clarté à la profondeur. Le goût a changé sans dégénérer encore: seulement le style, en voulant être plus plein et plus fort, a perdu quelque chose de ses graces premières: plus travaillé, plus grave, il a moins de franchise et de naïveté. C'est le temps des Tacite, c'est celui des Montesquieu. Quelquefois cependant, le génie ou les études d'un écrivain lui font devancer son siècle, ou le retiennent dans le siècle précédent. Ainsi Salluste et La Bruyère, contemporains de Cicéron et de Bossuet, appartiennent par leur manières à l'époque suivante, tandis que Rollin, écrivant dans le XVIIIe siècle, rappelle dans toute sa pureté l'école de Fénélon. Ce caractère, il le doit à l'imitation des écrivains du siècle d'Auguste. Il avait médité toute sa vie ces illustres modèles, et l'on reconnaît aisément qu'il s'est formé sur eux. C'est même un phénomène assez remarquable que Rollin, parvenu au déclin de son âge sans avoir cultivé l'art d'écrire dans sa langue maternelle, se soit cependant élevé dans la littérature française au rang des classiques. C'est qu'il avait étudié les anciens, non pour devenir leur rival, mais pour épurer son goût, et pour transporter dans une langue vivante les tours heureux, la richesse d'expressions, qui caractérisent les idiomes de l'antiquité. C'est qu'à leur lecture, il avait joint celle des chefs-d'oeuvre du siècle de Louis XIV. Aussi, malgré la juste estime qu'ont obtenue ses essais dans la langue de Virgile, je les considère moins comme des titres littéraires que comme de savantes études. Inventer est la première condition de l'art d'écrire: comment cet art pourrait-il exister quand la source de l'invention est tarie, quand le langage, frappé d'immobilité, ne peut plus seconder par les créations du style les créations de la pensée? Le génie des langues, qui n'est que le génie des sociétés, permet-il de traduire dans l'idiome de l'antique Ausonie les idées que la société fait éclore sous le ciel de la Gaule moderne? Rollin imita ces anciens philosophes qui, pour instruire leur patrie, commençaient par visiter les contrées étrangères, et rapportaient chez eux les usages, les lois dont ils avaient reconnu l'utilité et la sagesse.

Mais les anciens n'ont pu lui servir également de modèles pour la manière d'écrire l'histoire. Écrivant dans un autre but, son talent a dû prendre un autre caractère. L'austérité de Thucydide, l'énergique pénétration de Tacite, n'auraient pu convenir à la jeunesse: Rollin a tempéré pour elle la gravité de l'histoire. Toutefois, en se mettant à sa portée, il ne descend point à son niveau: sous des formes agréables, il cache une instruction solide, et s'il tend la main à ses jeunes lecteurs, ce n'est point pour s'abaisser jusqu'à eux, mais pour les élever jusqu'à lui. La critique lui a reproché une crédulité trop facile: il aurait fallu ajouter que, si Rollin est crédule, c'est sur-tout en faveur de la vertu. Il trouva dans son ame les raisons de cette confiance. Et peut-on le blâmer d'avoir environné de nobles illusions les exemples qu'il offrait à l'adolescence, et qu'il proposait à son admiration? Si, plus tard, sa vieillesse s'est laissée quelquefois surprendre à de fabuleux récits, s'il n'a pas toujours porté le flambeau d'une critique sévère sur des erreurs qui s'offraient à lui entourées d'autorités imposantes et revêtues des graces de l'éloquence, fermons les yeux sur ce tribut payé à la faiblesse humaine, et sur-tout n'oublions pas qu'il nous avait armés contre la séduction avant de se laisser séduire. Jamais du moins il ne permit à la partialité d'égarer sa plume et d'altérer les révélations de l'histoire: il juge avec une constante équité les institutions et les hommes, et son exemple est une leçon pour quiconque entreprend d'instruire les peuples en retraçant leurs annales. Malheur à l'écrivain qui suborne l'histoire au gré de ses passions! sa gloire n'est jamais qu'une brillante ignominie, et son talent, en immortalisant ses ouvrages, ne fait qu'éterniser sa honte.

Si je louais seulement un littérateur, j'ai parlé de ses écrits, je pourrais borner là son éloge. Mais Rollin fut en même temps un sage, un bienfaiteur de l'humanité; je dois jeter un regard sur sa vie. Elle fut plus utile que brillante; elle offre moins d'événements que de vertus. Né dans une condition obscure, Rollin s'élève aux premières dignités de l'enseignement public. Long-temps il se dévoue à ce noble ministère: il consacre ses talents à former des hommes pour la société, des citoyens pour la patrie. Une disgrace est le prix de ses services. Combien l'autorité doit craindre d'être injuste, lorsque, créant des devoirs d'après la voix de ses préjugés ou de ses caprices, elle punit ce que la conscience pardonne, et n'accepte pas la vertu même pour garant de l'innocence! Incapable d'orgueil ainsi que de faiblesse, Rollin se soumet sans se plaindre, mais sans se démentir. La persécution a troublé sa destinée, sans altérer son ame. Il emporte dans sa retraite l'estime publique, la paix du coeur et les consolations de l'étude; il y trouve encore des devoirs à remplir et des bienfaits à répandre. Les regards des rois viennent l'y chercher, et, ce qu'il estimait sans doute davantage, l'amitié vient lui offrir ses douceurs; l'amitié, que la divinité a mise sur la terre pour être la récompense de la vertu. Rollin était fait pour la connaître; elle acheva son bonheur; elle aurait satisfait tous ses voeux, quand la gloire n'aurait pas daigné sourire à sa vieillesse.

Rollin fut heureux! Cette vérité est douce à proclamer: elle réconcilie avec la destinée. Hélas! la vie de l'homme de lettres est si souvent troublée par des orages! il y a si peu d'intelligence entre le talent et le bonheur! Rollin demanda peu de chose à l'opinion, et rien à la fortune; il trouva sa félicité dans cette vertu dont un philosophe a fait le devoir du législateur, et dont la religion fait le devoir de tous les hommes, la modération.