Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1

Chapter 18

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La seconde divinité honorée particulièrement chez les Carthaginois, et à qui l'on offrait des victimes humaines, c'est _Saturne_, connu sous le nom de _Moloch_ dans l'Écriture; et ce culte avait passé de Tyr à Carthage. Philon cite un passage de Sanchoniaton, où l'on voit que c'était une coutume à Tyr que, dans les grandes calamités, les rois immolassent leurs fils pour apaiser la colère des dieux, et que l'un d'eux, qui l'avait fait, fut depuis honoré comme un dieu sous le nom de la constellation appelée _Saturne_: ce qui a sans doute donné occasion à la fable qui dit que Saturne avait dévoré ses enfants. Les particuliers, quand ils voulaient détourner quelque grand malheur, en usaient de même, et n'étaient pas moins superstitieux que leurs princes; en sorte que ceux qui n'avaient point d'enfants en achetaient des pauvres, pour n'être pas privés du mérite d'un tel sacrifice. Cette coutume se conserva long-temps chez les Phéniciens et les Cananéens, de qui les Israélites l'empruntèrent, quoique Dieu le leur eût défendu bien expressément. On brûlait d'abord inhumainement ces enfants, soit en les jetant au milieu d'un brasier ardent, tel qu'étaient ceux de la vallée d'Ennon, dont il est si souvent parlé dans l'Écriture; soit en les enfermant dans une statue de Saturne, qui était tout enflammée. [Marge: Plut. de superst. p. 171.] Pour étouffer les cris que poussaient ces malheureuses victimes, on faisait retentir pendant cette barbare cérémonie le bruit des tambours et des trompettes. Les mères se faisaient un honneur et un point de religion d'assister à ce cruel spectacle, l'oeil sec et sans pousser aucun gémissement; et, s'il leur échappait quelque larme ou quelque soupir, le sacrifice en était moins agréable à la divinité, et elles en perdaient le fruit. [Marge: Tertul. in Apolog.] Elles portaient la fermeté d'ame, ou plutôt la dureté et l'inhumanité, jusqu'à caresser elles-mêmes et baiser leurs enfants pour apaiser leurs cris, de peur qu'une victime offerte de mauvaise grâce et au milieu des pleurs ne déplût à Saturne: [Marge: Minuc. Fel.] _Blanditiis et osculis comprimebant vagitum, ne flebilis hostia immolaretur_. Dans la suite, on se contenta de faire passer les enfants à travers le feu, comme cela paraît par plusieurs endroits de l'Écriture, et très-souvent ils y périssaient.

[Marge: Q. Curt. lib. 4, cap. 3.]

Les Carthaginois retinrent jusqu'à la ruine de leur ville cette coutume barbare d'offrir à leurs dieux des victimes humaines; action qui méritait bien plus le nom de _sacrilége_ que de sacrifice: _sacrilegium veriùs quàm sacrum_. Ils la suspendirent seulement pendant quelques années, pour ne pas s'attirer la colère et les armes de Darius Ier, roi de Perse, qui leur fit défendre d'immoler des victimes humaines, et de manger de la chair de chien. [Marge: Plut. de serâ vindicatione deor. pag. 552. [_Id._ Apopht. p. 174-175.]] Mais ils revinrent bientôt à leur génie, puisque, du temps de Xerxès, qui succéda à Darius, Gélon, tyran de Syracuse, ayant remporté en Sicile une victoire considérable sur les Carthaginois, parmi les conditions de paix qu'il leur prescrivit, y inséra celle-ci, qu'ils n'immoleraient plus de victimes humaines à Saturne; et sans doute que ce qui l'obligea à prendre[Marge: Herod. l. 7, cap. 167.] cette précaution fut ce qui avait été mis en pratique dans cette occasion-là même par les Carthaginois; car pendant tout le combat, qui dura depuis le matin jusqu'au soir, Amilcar, fils d'Hannon leur général, ne cessa point de sacrifier aux dieux des hommes tout vivants, et en grand nombre, en les faisant jeter dans un bûcher ardent[176]; et, voyant que ses troupes étaient mises en fuite et en déroute, il s'y précipita lui-même pour ne pas survivre à sa honte, et, comme le dit saint Ambroise en rapportant cette action, pour éteindre par son propre sang ce feu sacrilège qu'il voyait ne lui avoir servi de rien.

Dans des temps de peste[177] ils sacrifiaient à leurs dieux un grand nombre d'enfants, sans pitié pour un âge qui excite la compassion des ennemis les plus cruels, cherchant un remède à leurs maux dans le crime, et usant de barbarie pour attendrir les dieux.

[Marge: Lib. 20, pag. 756. [Lactant. Institut. 1, 21.]] Diodore rapporte un exemple de cette cruauté, qui fait frémir. Dans le temps qu'Agathocle était près de mettre le siége devant Carthage, les habitants de cette ville, se voyant réduits à la dernière extrémité, imputèrent leur malheur à la juste colère de Saturne contre eux, parce qu'au lieu des enfants de la première qualité qu'on avait coutume de lui sacrifier, on avait mis frauduleusement à leur place des enfants d'esclaves et d'étrangers. Pour réparer cette faute, ils immolèrent à Saturne deux cents enfants des meilleures maisons de Carthage; et, outre cela, plus de trois cents citoyens, qui se sentaient coupables de ce prétendu crime, s'offrirent volontairement en sacrifice. Diodore ajoute qu'il y avait une statue d'airain de Saturne, dont les mains étaient penchées vers la terre, de telle sorte que l'enfant qu'on posait sur ces mains tombait aussitôt dans une ouverture et une fournaise pleine de feu.

[Note 176: «In ipsos, quos adolebat, sese præcipitavit ignes, ut eos vel cruore suo extingueret, quos sibi nihil profuisse cognoverat.» (S. AMBROS.)]

[Note 177: «Quum peste laborarent, cruentâ sacrorum religione et scelere pro remedio usi sunt. Quippe homines ut victimas immolabant, et impuberes (quæ ætas etiam hostium misericordiam provocat) aris admovebant, pacem deorum sanguine eorum exposcentes, pro quorum vità dii maximè rogari solent.» (JUSTIN. lib. 18, cap. 6.)]

[Marge: Plut. de superst. pag. 169-171.] Est-ce là, dit Plutarque, adorer les dieux? Est-ce avoir d'eux une idée qui leur fasse beaucoup d'honneur, que de les supposer avides de carnage, altérés du sang humain, et capables d'exiger et d'agréer de telles victimes?[Marge: Id. in Camil. pag. 132.] La religion, dit cet auteur sensé, est environnée de deux écueils également dangereux à l'homme, également injurieux à la Divinité: savoir, de l'impiété et de la superstition. L'une, par affectation d'esprit fort, ne croit rien; l'autre, par une aveugle faiblesse, croit tout. L'impiété, pour secouer un joug et une crainte qui la gêne, nie qu'il y ait des dieux; la superstition, pour calmer aussi ses frayeurs, se forge des dieux selon son caprice, non-seulement amis, mais protecteurs et modèles du crime. Ne valait-il pas mieux, dit-il encore,[Marge: De superstit. [pag. 171.]] que Carthage, dès le commencement, prît pour législateurs un Critias, un Diagoras, athées reconnus et se donnant pour tels, que d'adopter une si étrange et si perverse religion? Les Typhons, les géants, ennemis déclarés des dieux, s'ils avaient triomphé du ciel, auraient-ils pu établir sur la terre des sacrifices plus abominables?

Voilà ce que pensait un païen, du culte carthaginois tel que nous l'avons rapporté. En effet on ne croirait pas le genre humain susceptible d'un tel excès de fureur et de frénésie. Les hommes ne portent point communément dans leur propre fonds un renversement si universel de tout ce que la nature a de plus sacré. Immoler, égorger soi-même ses propres enfants, et les jeter de sang-froid dans un brasier ardent! Des sentiments si dénaturés, si barbares, adoptés cependant par des nations entières, et des nations très-policées, par les Phéniciens, les Carthaginois, les Gaulois, les Scythes, les Grecs même et les Romains, et consacrés par une pratique constante de plusieurs siècles, ne peuvent avoir été inspirés que par celui qui a été homicide dès le commencement, et qui ne prend plaisir qu'à la dégradation, à la misère et à la perte de l'homme.

§ III. _Forme du Gouvernement de Carthage._

Le gouvernement de Carthage était fondé sur des principes d'une profonde sagesse; et ce n'est point sans [Marge: Arist. lib. 2, de Rep. c. 11.] raison qu'Aristote met cette république au nombre de celles qui étaient les plus estimées dans l'antiquité, et qui pouvaient servir de modèles aux autres. Il appuie d'abord ce sentiment sur une réflexion qui fait beaucoup d'honneur à Carthage, en marquant que, jusqu'à son temps, c'est-à-dire depuis plus de cinq cents ans, il n'y avait eu ni aucune sédition considérable qui en eût troublé le repos, ni aucun tyran qui en eût opprimé la liberté. En effet c'est un double inconvénient des gouvernements mixtes, tels qu'était celui de Carthage, où le pouvoir est partagé entre le peuple et les grands, de dégénérer ou en abus de la liberté par les séditions du côté du peuple, comme cela était ordinaire à Athènes et dans toutes les républiques grecques; ou en oppression de la liberté publique du côté des grands, par la tyrannie, comme cela arriva à Athènes, à Syracuse, à Corinthe, à Thèbes, à Rome même du temps de Sylla et de César. C'est donc un grand éloge pour Carthage d'avoir su, par la sagesse de ses lois, et par l'heureux concert des différentes parties qui composaient son gouvernement, éviter pendant un si long espace d'années deux écueils si dangereux et si communs.

Il serait à souhaiter que quelque auteur ancien nous eût laissé une description exacte et suivie des coutumes et des lois de cette fameuse république. Faute de ce secours, on n'en peut avoir qu'une idée assez confuse et imparfaite, en ramassant différents traits qu'on trouve épars dans les auteurs. C'est un service qu'a rendu à la république des lettres Christophe Hendreich[178]. Son ouvrage m'a été d'un grand secours.

[Marge: Polyb. lib. 6, pag. 493.] Le gouvernement de Carthage réunissait, comme celui de Sparte et de Rome, trois autorités différentes qui se balançaient l'une l'autre et se prêtaient un mutuel secours: celle des deux magistrats suprêmes, appelés _suffètes_[179]; celle du sénat, et celle du peuple. On y ajouta ensuite le tribunal des cent, qui eurent beaucoup de crédit dans la république.

[Note 178: «_Carthago, sive Carthaginiensium respublica, etc._» Francofurti ad Oderam. An 1664.]

[Note 179: Ce nom est dérivé d'un mot qui, chez les Hébreux et les Phéniciens, signifie juges: _shophetim_.

= C'est l'opinion de Bochart (_Chanan I. 24_) et de Selden (_de Diis Syriis. Proleg. c. 2_); bien plus naturelle que celle de Scaliger, qui faisait venir ce nom de _Tzazaph_, il _regarde d'en haut_, dans le même sens que [Grec: ephoros, episkopos, epoptês]. (SCALIGER, _in Fest._ voce _Suffet_.)--L.]

_Suffètes._

Le pouvoir des suffètes ne durait qu'un an[180], et ils étaient à Carthage ce que les consuls étaient à Rome[181].

[Note 180: «Ut Romæ consules, sic Carthagine quotannis annui bini reges creabantur.» (CORN. NEP. _in Annib._ cap. 7.)]

[Note 181: Ou les deux rois à Lacédémone; avec cette différence que leurs fonctions ne duraient qu'un an, et qu'ils étaient pris indifféremment dans les plus nobles familles.--L.]

Souvent même les auteurs leur donnent les noms de _rois_, de _dictateurs_, de _consuls_, parce qu'ils en remplissaient l'emploi. L'histoire ne nous apprend point par qui ils étaient choisis. Ils avaient droit et étaient chargés du soin d'assembler le sénat[182]: ils en étaient les présidents et les chefs: ils y proposaient les affaires et recueillaient les suffrages. Ils présidaient[183] aussi aux jugements qui se rendaient sur les affaires importantes. Leur autorité n'était pas renfermée dans la ville, ni bornée aux affaires civiles; on leur confiait quelquefois le commandement des armées. Il paraît qu'au sortir de la dignité de _suffètes_ on les nommait _préteurs_, qui était une charge considérable, puisque, outre le droit de présidence dans certains jugements, elle leur donnait celui de proposer et de porter de nouvelles lois, et de faire rendre compte à ceux qui étaient chargés du recouvrement [Marge: Liv. lib. 33, n. 46 et 47.] des deniers publics, comme on le voit dans ce que Tite-Live nous raconte d'Annibal à ce sujet, et que je rapporterai dans la suite[184].

[Note 182: «Senatum itaque suffetes, quod velut consulare imperium apud eos erat, vocaverunt.» (LIV. lib. 30, n. 7.)]

[Note 183: «Quum suffetes ad jus dicendum consedissent.» (LIV. lib. 34, n. 62.)]

[Note 184: Un autre magistrat paraît avoir eu les mêmes fonctions que le Censeur à Rome. (NEPOS, _in Hamilcare_, § 3.)--L.]

_Le sénat._

Le sénat, composé de personnes que leur âge, leur expérience, leur naissance, leurs richesses, et sur-tout leur mérite, rendaient respectables, formait le conseil de l'état, et était comme l'ame de toutes les délibérations publiques. On ne sait point précisément quel était le nombre des sénateurs; il devait être fort grand, puisqu'on voit qu'on en tira cent pour former une compagnie particulière, dont j'aurai bientôt lieu de parler. C'était dans le sénat que se traitaient les grandes affaires, qu'on lisait les lettres des généraux, qu'on recevait les plaintes des provinces, qu'on donnait audience aux ambassadeurs, qu'on décidait de la paix ou de la guerre, comme on le voit en plusieurs occasions.

[Marge: Arist. loc. cit.] Quand les sentiments étaient uniformes et que tous les suffrages se réunissaient, alors le sénat décidait souverainement et en dernier ressort. Lorsqu'il y avait partage et qu'on ne convenait point, les affaires étaient portées devant le peuple, et dans ce cas le pouvoir de décider lui était dévolu[185]. Il est aisé de comprendre quelle sagesse il y avait dans ce règlement, et combien il était propre à arrêter les cabales, à concilier les esprits, à appuyer et à faire dominer les bons conseils, une compagnie comme celle-là étant extrêmement jalouse de son autorité, et ne consentant pas aisément à la faire passer à une autre. On en voit un exemple mémorable dans Polybe. Lorsque, après la perte de la [Marge: Polyb. l. 15, p. 706 et 707] bataille donnée en Afrique à la fin de la seconde guerre punique, on fit dans le sénat la lecture des conditions de paix qu'offrait le vainqueur, Annibal, voyant qu'un des sénateurs s'y opposait, représenta vivement que, s'agissant du salut de la république, il était de la dernière importance de se réunir, et de ne point renvoyer une telle délibération à l'assemblée du peuple; et il en vint à bout. Voilà sans doute ce qui, dans les commencements de la république, rendit le sénat si puissant, et ce qui porta son autorité à un si haut point; [Marge: Polyb. l. 6, pag. 494.] et le même auteur remarque, dans un autre endroit, que, tant que le sénat fut le maître des affaires, l'état fut gouverné avec beaucoup de sagesse, et que toutes les entreprises eurent un grand succès.

[Note 185: Aristote est plus précis: «Les rois avec les sénateurs sont maîtres de porter une affaire au peuple, ou de ne la point porter, s'ils sont _tous_ d'accord [sur cette affaire]; sinon, le peuple est aussi appelé à en décider.» [Grec: Tou men gar to men prosagein, to de mê prosagein pros ton dêmon oi basileis kyrioi META tôn gerontôn, an omognômonôsi PANTES ei de mê, kai toutôn o Dêmos.] (_Polit._ II, 8, § 3, éd. Schn.)--L.]

_Le peuple._

Il paraît, par tout ce que nous avons dit jusqu'ici, que jusqu'au temps d'Aristote, qui fait une si belle peinture et un si magnifique éloge du gouvernement de Carthage, le peuple se reposait volontiers sur le sénat du soin des affaires publiques, et lui en laissait la principale administration: et c'est par là que la république devint si puissante. Il n'en fut pas ainsi dans la suite. Le peuple, devenu insolent par ses richesses et par ses conquêtes, et ne faisant pas réflexion qu'il en était redevable à la prudente conduite du sénat, voulut se mêler aussi du gouvernement, et s'arrogea presque tout le pouvoir. Tout se conduisit alors par cabales et par factions; ce qui fut, selon Polybe, une des principales causes de la ruine de l'état.

_Le tribunal des cent._

C'était une compagnie composée de cent quatre personnes, quoique souvent, pour abréger, il ne soit fait mention que de cent. Elle tenait lieu à Carthage, selon Aristote, de ce qu'étaient les éphores à Sparte; par où il paraît qu'elle fut établie pour balancer le pouvoir des grands et du sénat; mais avec cette différence, que les éphores n'étaient qu'au nombre de cinq et qu'ils ne demeuraient qu'un an en charge, au lieu que ceux-ci étaient perpétuels et passaient le nombre de cent. On croit que ces centumvirs sont les mêmes que les cent juges dont parle Justin, qui furent tirés du sénat,[Marge: Lib. 19, c. 2.] et établis pour faire rendre compte aux généraux de leur conduite. Le pouvoir exorbitant de ceux de la famille de Magon, [Marge: An. M. 3609. De Carthage, 487.] qui, occupant les premières places et se trouvant à la tête des armées, s'étaient rendus maîtres de toutes les affaires, donna lieu à cet établissement. On voulut par là mettre un frein à l'autorité des généraux, laquelle, pendant qu'ils commandaient les troupes, était presque sans bornes et souveraine; et on la rendit soumise aux lois par la nécessité qu'on leur imposa de rendre compte de leur administration à ces juges, au retour de leurs campagnes: [Marge: Justin. _Ibid._] _ut hoc metu ita in bello imperia cogitarent, ut domi judicia legesque respicerent_. Parmi ces cent quatre juges, il y en avait cinq qui avaient une juridiction particulière et supérieure à celle des autres: on ne sait pas combien elle durait de temps. Ce conseil des cinq était comme le conseil des dix dans le sénat de Venise. Quand il y vaquait quelque place, c'étaient eux seuls qui avaient le droit de la remplir. Ils avaient droit aussi de choisir ceux qui entraient dans le conseil des cent. Leur autorité était fort grande; et c'est pour cela qu'on avait soin de ne mettre dans cette place que des hommes d'un rare mérite; et l'on ne crut point devoir attacher à leur emploi aucune rétribution ni aucune récompense, le motif seul du bien public devant être assez fort dans l'esprit des gens de bien pour les engager à remplir leurs devoirs avec zèle et fidélité. Polybe, en rapportant [Marge: Lib. 10, pag. 592.] la prise de Carthagène par Scipion, distingue nettement deux compagnies de magistrats établies à Carthage. Il dit que, parmi les prisonniers qu'on fit dans Carthagène, il se trouva deux magistrats du corps des vieillards, [Grec: ek tês gerousias] (on appelait ainsi la compagnie des cent), et quinze du sénat, [Grec: ek tês synklêtou].[Marge: Lib. 26, n. 15. Lib. 30, n. 16.] Tite-Live ne fait mention que de ces quinze derniers sénateurs. Mais dans un autre endroit il nomme les vieillards, et marque qu'ils composaient le conseil le plus respectable de l'état, et qu'ils avaient une grande autorité dans le sénat: _Carthaginienses... oratores ad pacem petendam mittunt triginta seniorum principes. Id erat sanctius apud illos concilium, maximaque ad ipsum senatum regendum vis_.

Les établissements les plus sages et les mieux concertés dégénèrent peu-à-peu, et font place enfin au désordre et à la licence, qui percent et pénètrent partout. Ces juges, qui devaient être la terreur du crime et le soutien de la justice, abusant de leur pouvoir, qui était presque sans bornes, devinrent autant de petits tyrans, comme nous le verrons dans l'histoire du grand Annibal, qui, pendant sa préture, lorsqu'il fut retourné[Marge: AN. M. 3802. DE CARTHAGE 682.] en Afrique, employa tout son crédit pour réformer un abus si criant; et de perpétuelle qu'était l'autorité de ces juges, la rendit annuelle, environ deux cents ans depuis que la compagnie des cent avait été formée.

_Défauts du gouvernement de Carthage._

Aristote, entre quelques autres observations qu'il fait sur le gouvernement de Carthage, y remarque deux grands défauts, fort contraires, selon lui, aux vues d'un sage législateur et aux règles d'une bonne et saine politique.

Le premier de ces défauts consiste en ce qu'on mettait sur la tête d'un même homme plusieurs charges; ce qui était considéré à Carthage comme la preuve d'un mérite non commun. Aristote regarde cette coutume comme très-préjudiciable au bien public. En effet, dit-il, lorsqu'un homme n'est chargé que d'un seul emploi, il est beaucoup plus en état de s'en bien acquitter, les affaires pour-lors étant examinées avec plus de soin et expédiées avec plus de promptitude. On ne voit pas, ajoute-t-il, que, ni dans les troupes, ni dans la marine, on en use de la sorte: un même officier ne commande pas deux corps différents; un même pilote ne conduit pas deux vaisseaux. D'ailleurs le bien de l'état demande que, pour exciter de l'émulation parmi les gens de mérite, les charges et les faveurs soient partagées; au lieu que, lorsqu'on les accumule sur un même sujet, souvent elles produisent en lui une sorte d'éblouissement par une distinction si marquée, et excitent toujours dans les autres la jalousie, les mécontentements, les murmures.

Le second défaut qu'Aristote trouve dans le gouvernement de Carthage, c'est que, pour parvenir aux premiers postes, il fallait, avec du mérite et de la naissance, avoir encore un certain revenu; et qu'ainsi la pauvreté pouvait en exclure les plus gens de bien, ce qu'il regarde comme un grand mal dans un état: car alors, dit-il, la vertu n'étant comptée pour rien, et l'argent pour tout, parce qu'il conduit à tout, l'admiration et la soif des richesses saisit toute une ville et la corrompt; outre que les magistrats et les juges, qui ne le deviennent qu'à grands frais, semblent être en droit de s'en dédommager ensuite par leurs propres mains.

On ne voit, je crois, dans l'antiquité aucune trace qui marque que les dignités, soit de l'état, soit de la judicature, y aient jamais été vénales; et ce que dit ici Aristote des dépenses qui se faisaient à Carthage pour y parvenir tombe sans doute sur les présents par lesquels on achetait les suffrages de ceux qui conféraient les charges[186]; ce qui, comme le remarque aussi Polybe, était fort ordinaire parmi les Carthaginois[187], chez qui nul gain n'était honteux. Il n'est donc pas étonnant qu'Aristote condamne un usage dont il est aisé de voir combien les suites peuvent être funestes.

Mais, s'il prétendait qu'on dût mettre également dans les premières dignités les riches et les pauvres, comme il semble l'insinuer[188], son sentiment serait réfuté par la pratique générale des républiques les plus sages, qui, sans avilir ni déshonorer la pauvreté, ont cru devoir sur ce point donner la préférence aux richesses, parce qu'on a lieu de présumer que ceux qui ont du bien ont reçu une meilleure éducation, pensent plus noblement, sont moins exposés à se laisser corrompre et à faire des bassesses; et que la situation même de leurs affaires les rend plus affectionnés à l'état, plus disposés à y maintenir la paix et le bon ordre, plus intéressés à en écarter toute sédition et toute révolte.

[Note 186: Le texte d'Aristote me paraît se prêter difficilement à cette ingénieuse interprétation. Cet auteur parle formellement de la vénalité des charges. (_Polit._ II, 8, §7, _ed. Schneid._)--L.]

[Note 187: [Grec: Para Karchêdoniois ouden aischron tôn anêkontôn pros kerdos]. (POLYB. lib. 6, pag. 497.)]

[Note 188: Aristote semble avoir prévu l'objection: «S'il est nécessaire, dit-il, de considérer la fortune [en nommant aux places], à cause du loisir qu'elle procure, il est mal que les plus grandes charges de l'état soient à vendre.»--L.]

Aristote, en finissant ses réflexions sur la république de Carthage, approuve fort la coutume[189] qui y régnait d'envoyer de temps en temps des colonies en différents endroits, et de procurer ainsi aux citoyens des établissements honnêtes. Par là on avait soin de pourvoir aux nécessités des pauvres, qui sont, aussi-bien que les riches, membres de l'état; on déchargeait la capitale d'une multitude de gens oisifs et fainéants, qui la déshonorent et souvent lui deviennent dangereux; on prévenait les mouvements et les troubles en éloignant ceux qui y donnent lieu pour l'ordinaire, parce que, mécontents de leur fortune présente, ils sont toujours prêts à remuer et à innover.

[Note 189: Cette coutume existait également dans la plupart des républiques grecques.--L.]