Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1

Chapter 17

Chapter 173,866 wordsPublic domain

[Marge: AN. M. 3430 AV. J.C. 574. Herod. l. 2, cap. 161, etc. Diod. lib. 1, pag. 62.] Plusieurs années après, les châtiments dont Dieu avait menacé Apriès, roi d'Égypte, commencèrent à tomber sur lui; car les Cyrénéens, colonie des Grecs qui s'était établie en Afrique, entre la Libye et l'Égypte, ayant pris et partagé entre eux une grande partie du pays des Libyens, forcèrent ces peuples dépouillés à se jeter entre les bras de ce prince et à implorer sa protection. Aussitôt Apriès envoya une grande armée dans la Libye pour faire la guerre aux Cyrénéens; mais, cette armée ayant été défaite et presque toute taillée en pièces, les Égyptiens s'imaginèrent qu'il ne l'avait envoyée dans la Libye que pour l'y faire périr, afin que, quand il en serait défait, il pût régner plus despotiquement sur ses sujets. Dans cette pensée, ils crurent devoir secouer le joug d'un prince qu'ils regardaient comme leur ennemi. Apriès, ayant appris cette révolte, leur envoya Amasis, un de ses officiers, pour les apaiser et pour les faire rentrer dans leur devoir. Mais, lorsque Amasis eut commencé à parler, ils lui mirent sur la tête un casque pour marque de la royauté, et le proclamèrent roi. Amasis, ayant accepté la couronne qu'ils lui offrirent, demeura avec eux, et les confirma dans leur révolte.

Apriès, à cette nouvelle, encore plus enflammé de colère, envoya Patarbémis, un autre de ses officiers et l'un des principaux seigneurs de sa cour, pour arrêter Amasis et le lui amener. Mais Patarbémis, ne s'étant pas trouvé en état d'enlever Amasis au milieu de cette armée de révoltés dont il était entouré, fut traité à son retour, par Apriès, de la manière la plus indigne et la plus cruelle; car ce prince, sans considérer que ce n'était que faute de pouvoir qu'il n'avait pas exécuté sa commission, lui fit couper le nez et les oreilles. Un outrage si sanglant fait à un homme de ce rang irrita si fort les Égyptiens, que la plupart allèrent se joindre aux mécontents et que la révolte devint générale. Ce soulèvement de ses sujets obligea Apriès de se sauver dans la haute Égypte, où il se maintint pendant quelques années, tandis qu'Amasis occupa tout le reste de ses états.

Les troubles qui agitaient l'Égypte furent une occasion favorable à Nabuchodonosor pour l'attaquer, et ce fut Dieu lui-même qui lui en inspira le dessein. Ce prince, qui, sans le savoir, était l'instrument de la colère de Dieu contre les peuples qu'il voulait châtier, venait de prendre la ville de Tyr, où lui et son armée avaient essuyé des fatigues incroyables. Pour les en récompenser, Dieu leur abandonna l'Égypte. Il est beau de l'entendre lui-même s'expliquer sur ce sujet: il y a peu d'endroits dans l'Écriture plus remarquables que celui-ci, et qui fassent mieux comprendre la souveraine autorité de Dieu sur tous les princes et sur tous les royaumes de la terre. «Fils de l'homme (c'est ainsi [Marge: Ezech. 29, 20.] qu'il parle au prophète Ézéchiel), Nabuchodonosor, roi de Babylone, m'a rendu, avec son armée, un grand service au siége de Tyr. Toutes les têtes de ses gens en ont perdu les cheveux, et toutes les épaules en sont écorchées; et néanmoins ni lui ni son armée[167] n'ont point reçu de récompense pour le service qu'ils m'ont rendu à la prise de Tyr. C'est pourquoi (continue Dieu) je vais donner à Nabuchodonosor, roi de Babylone, le pays d'Égypte. Il en prendra tout le peuple, il en fera son butin, et il en partagera les dépouilles. Son armée recevra ainsi sa récompense, et il sera payé du service qu'il m'a rendu dans le siége de cette ville. Je lui ai abandonné l'Égypte, parce qu'il a travaillé pour moi, dit le Seigneur notre Dieu.» Il enlèvera tout, dit-il par un autre prophète, avec la même facilité qu'un berger se couvre de son manteau. Il se chargera ainsi de tout le butin: il mettra ainsi sur ses épaules, et sur celles de ses soldats, toute la dépouille de l'Égypte. [Marge: Jerem. 43, 12.] _Amicietur terra Ægypti, sicut amicitur pastor pallio suo; et egredietur indè in pace_: nobles expressions, qui montrent avec quelle facilité toute la puissance et toutes les richesses d'un état sont enlevées, quand Dieu le veut, et passent comme un manteau à un nouveau maître, qui n'a qu'à le prendre et à s'en couvrir.

[Note 167: Pour bien entendre ce qui est dit ici, il faut savoir que Nabuchodonosor essuya des fatigues incroyables dans le siége de Tyr, et que, lorsque les Tyriens se virent pressés, les plus nobles de la ville montèrent sur des vaisseaux avec tout ce qu'ils avaient de plus précieux, et se retirèrent en d'autres îles. Ainsi Nabuchodonosor, ayant pris la ville, n'y trouva rien qui fût digne de récompenser les grands travaux qu'il avait soufferts dans ce siége. (S. HIERON.)]

Le roi de Babylone, profitant donc des divisions intestines où la révolte d'Amasis avait jeté ce royaume, marcha de ce côté-là à la tête de son armée. Il subjugua l'Égypte depuis Migdol ou Magdole, qui est à l'entrée du royaume, jusqu'à Syène, qui est à l'autre extrémité, vers les frontières d'Éthiopie. Il y fit par-tout d'horribles ravages, tua un grand nombre d'habitants, et réduisit le pays dans une si grande désolation, qu'il ne put se rétablir de quarante ans. Nabuchodonosor, ayant chargé son armée de dépouilles et soumis tout le royaume, en vint à un accommodement avec Amasis; et, l'ayant confirmé dans la possession du royaume comme son vice-roi, il reprit le chemin de Babylone.

[Marge: Herod. l. 2, c. 163 et 169. Diod. lib. 1, pag. 62.] Alors Apriès, sortant du lieu de sa retraite, s'avança vers les côtes de la mer, apparemment du côté de la Libye; et, y ayant pris à sa solde une armée de Cariens, d'Ioniens et d'autres étrangers, il marcha contre Amasis, et lui livra bataille près de la ville de Memphis[168]. Mais, ayant été battu et fait prisonnier, il fut mené à la ville de Saïs, et y fut étranglé dans son propre palais[169].

[Note 168: Lisez: _près de la ville de Momemphis_; elle était située à plus de 12 lieues au N. de Memphis, sur la branche Canopique, comme je l'ai fait voir ailleurs. (_Trad. de Strabon_, t. V, p. 372.)--L.]

[Note 169: Amasis voulait lui conserver la vie; mais les Égyptiens forcèrent ce prince de leur livrer Apriès, qu'ils étranglèrent.--L.]

Dieu avait annoncé par ses prophètes, dans un détail étonnant, toutes les circonstances de ce grand événement. C'était lui qui avait brisé la puissance d'Apriès, d'abord si formidable, et qui avait mis l'épée à la main de Nabuchodonosor pour aller punir et humilier cet orgueilleux. «Je viens à Pharaon, roi d'Égypte, dit-il, [Marge: Ezech. 30, 22-25.] et j'achèverai de briser son bras, qui a été fort, mais qui est rompu, et je lui ferai tomber l'épée de la main.... Je fortifierai en même temps le bras du roi de Babylone, et je mettrai mon épée entre ses mains.... Et ils sauront que c'est moi qui suis le Seigneur.»

[Marge: Id. v. 14-17.] Il fait le dénombrement de toutes les villes qui doivent être la proie du vainqueur: Taphnis, Péluse, No, appelée dans la Vulgate Alexandrie, Memphis, Héliopolis, Bubaste, etc.

[Marge: Jerem. 44, 30.] Il marque en particulier la fin malheureuse du roi, qui doit être livré à ses ennemis. «Je vais livrer, dit-il, Pharaon Éphrée, roi d'Égypte, entre les mains de ses ennemis, entre les mains de ceux qui cherchent à lui ôter la vie.»

En fin il déclare que pendant quarante ans les Égyptiens seront accablés de toutes sortes de maux, et réduits à un état si déplorable, qu'ils n'auront plus à l'avenir aucun prince de leur nation: [Marge: Ezech. 30, 13.] _et dux de terrâ Ægypti non erit ampliùs_. L'événement a justifié cette prédiction, qui a été accomplie par degrés et en différents temps. Peu de temps après l'expiration de ces quarante années, ils devinrent une province des Perses, auxquels leurs rois, quoique originaires du pays, étaient soumis; et la prédiction commença ainsi à s'accomplir. Elle eut son entière exécution à la mort [Marge: AN. M. 3654.] de Nectanébus, dernier roi de race égyptienne. Depuis ce temps-là, les Égyptiens ont toujours été gouvernés par des étrangers: car, après l'extinction du royaume des Perses, ils ont été successivement assujettis aux Macédoniens, aux Romains, aux Sarrasins, aux Mamelucs, et enfin aux Turcs; qui en sont aujourd'hui les maîtres.

[Marge: Jerem. c. 43 et 44.] Dieu ne fut pas moins fidèle à accomplir ses prédictions à l'égard de ceux de son peuple qui, après la prise de Jérusalem, s'étaient retirés en Égypte contre sa défense, et qui y avaient entraîné Jérémie malgré lui. Dès qu'ils y furent entrés, et qu'ils furent arrivés à Taphnis (c'est la même que Tanis), le prophète, après avoir caché en leur présence, par l'ordre de Dieu, des pierres dans une grotte qui était près du palais du roi, leur déclara que Nabuchodonosor entrerait bientôt en Égypte, et que Dieu établirait son trône dans cet endroit-là même; que ce prince ravagerait tout le pays, et porterait par-tout le fer et le feu; qu'eux-mêmes tomberaient entre les mains de ces cruels ennemis, qui en massacreraient une partie, et traîneraient le reste captif à Babylone; qu'un très-petit nombre seulement échapperait à la désolation commune, et serait enfin rétabli dans sa patrie. Toutes ces prédictions eurent leur accomplissement dans les temps marqués.

[Marge: AN M. 3435 AV. J.C. 569.] AMASIS. Après la mort d'Apriès, Amasis devint possesseur paisible de toute l'Égypte, dont il occupa le trône pendant quarante ans. Il était, selon Platon, de[Marge: In Timæo. [p. 21, E.]] la ville de Saïs[170].

[Note 170: Selon Hérodote, de la ville de Siouph, qui était probablement voisine de Saïs.--L.]

[Marge: Herod. l. 2, cap. 172.] Comme il était de basse naissance, les peuples, dans le commencement de son règne, en faisaient peu de cas, et n'avaient que du mépris pour lui. Il n'y fut pas insensible; mais il crut devoir ménager les esprits avec adresse, et les rappeler à leur devoir par la douceur et par la raison. Il avait une cuvette d'or, où lui et tous ceux qui mangeaient à sa table se lavaient les pieds. Il la fit fondre, et en fit faire une statue, qu'il exposa à la vénération publique. Les peuples accoururent en foule, et rendirent à la nouvelle statue toutes sortes d'hommages. Le roi, les ayant assemblés, leur exposa à quel vil usage cette statue avait d'abord servi; ce qui ne les empêchait pas de se prosterner devant elle par un culte religieux. L'application de cette parabole était aisée à faire: elle eut tout le succès qu'il en pouvait attendre; et les peuples, depuis ce jour, eurent pour lui tout le respect qui est dû à la majesté royale.

[Marge: _Ibid._ c. 173.] Il donnait régulièrement tout le matin aux affaires, pour recevoir les placets, donner ses audiences, prononcer des jugements, et tenir ses conseils: le reste du temps était accordé au plaisir; et comme, dans les repas et dans les conversations, il était d'une humeur extrêmement enjouée, et qu'il poussait, ce semble, la gaîté au-delà des justes bornes, les courtisans ayant pris la liberté de le lui représenter, il leur répondit que l'esprit ne pouvait pas être toujours sérieux et appliqué aux affaires, non plus qu'un arc demeurer toujours tendu.

Ce fut lui qui obligea les particuliers, dans chaque ville, d'inscrire leur nom chez le magistrat, et de marquer de quelle profession ou de quel métier ils vivaient. Solon inséra cette loi dans les siennes.

Il bâtit plusieurs temples magnifiques, principalement à Saïs, qui était le lieu de sa naissance. Hérodote y admirait sur-tout une chapelle faite d'une seule pierre, qui avait au dehors vingt et une coudées de longueur sur quatorze de largeur et huit de hauteur, et un peu moins en dedans. On l'avait apportée d'Éléphantine; et deux mille hommes avaient été occupés pendant trois ans à la voiturer sur le Nil[171].

[Note 171: Ce temple _monolithe_ (HEROD. II. c. 175) avait en dehors 21 coudées de long (11 met. 87 mill.), 14 de large (7 met. 378 mill.) et 8 de haut (4 met. 216 mill.): ainsi sa solidité était de 344 mètres cubes (9990 pieds cubes) environ, dont le poids (en supposant à la matière la pesanteur spécifique du marbre) était de 965,720 kilogrammes (1,972,000 livres): Hérodote en ayant donné les dimensions intérieures, savoir 18 coudées 20 doigts de long, 12 de large et 5 de haut, on voit, par le calcul, que la partie évidée était égale à 165 mètres cubes, pesant 463,092 kilogrammes; ainsi le poids du temple monolithe, probablement travaillé dans la carrière même, était égal à 502,600 kilogrammes ou plus d'un million de livres. Voyez ce que j'ai dit plus haut, p. 15, n. 2, des moyens de transport.--L.]

Amasis considérait fort les Grecs. Il leur accorda de grands priviléges, et permit à ceux qui voudraient s'établir en Égypte d'habiter dans la ville de Naucratis, très-renommée pour son port[172]. Lorsqu'il s'agit de rebâtir le fameux temple de Delphes qui avait été brûlé, réparation qui devait monter à trois cents talents, c'est-à-dire à trois cent mille écus[173], il fournit à ceux de Delphes une somme fort considérable pour les aider à payer leur quote-part, qui était le quart de toute la dépense.

[Note 172: Ville sur la branche Canopique, à environ 16 lieues dans les terres un peu au S. de Damanhour.--L.]

[Note 173: 1,650,000 f.--L.]

Il fit alliance avec les Cyrénéens, et prit chez eux une femme.

Il est le seul des rois égyptiens qui ait conquis l'île de Cypre, et qui l'ait rendue tributaire.

Ce fut sous son règne que Pythagore vint en Égypte: il lui était recommandé par le célèbre Polycrate, tyran de Samos, dont il sera parlé ailleurs, et qui était lié d'amitié avec Amasis. Dans le séjour que ce philosophe fit en Égypte, il fut initié dans tous les mystères du pays, et apprit des prêtres tout ce qu'il y avait de plus secret et de plus important dans leur religion. C'est là qu'il puisa sa doctrine de la métempsycose.

Dans l'expédition où Cyrus s'était rendu maître d'une grande partie de la terre, l'Égypte sans doute avait subi le joug comme toutes les autres provinces, et Xénophon le dit formellement au commencement de la Cyropédie. Apparemment qu'après que les quarante années de désolation prédites par le prophète furent expirées, l'Égypte commençant un peu à se rétablir, Amasis secoua le joug et se remit en liberté.

Aussi voyons-nous qu'un des premiers soins de Cambyse, fils de Cyrus, dès qu'il fut monté sur le trône, fut de porter la guerre contre l'Égypte. Quand il y arriva, Amasis venait de mourir, et avait eu pour successeur son fils Psamménit.

[Marge: AN. M. 3479 AV. J.C. 525.] PSAMMÉNIT. Cambyse, après le gain d'une bataille, poursuivit les vaincus jusque dans Memphis, assiégea la place, et la prit en fort peu de temps. Il traita le roi avec douceur, lui laissa la vie, et lui assigna un entretien honorable; mais, ayant appris qu'il prenait des mesures secrètes pour remonter sur le trône, il le fit mourir. Le règne de Psamménit ne fut que de six mois. Alors toute l'Égypte se soumit au vainqueur. Je rapporterai plus en détail cette histoire lorsque j'exposerai celle de Cambyse.

Ici finit la suite des rois d'Égypte. L'histoire de ce pays, comme je l'ai déjà remarqué, sera confondue avec celle des Perses et des Grecs jusqu'à la mort d'Alexandre. Alors s'élèvera une nouvelle monarchie d'Égypte, fondée par Ptolémée, fils de Lagus, qui sera continuée jusqu'à Cléopatre; et ce dernier espace sera environ de 300 ans. Je traiterai chacune de ces matières dans son temps.

LIVRE SECOND.

HISTOIRE ANCIENNE DES CARTHAGINOIS.

Je diviserai en deux parties ce que j'ai à dire sur les Carthaginois. Dans la première, je donnerai une idée générale des moeurs de ce peuple, de son caractère, de son gouvernement, de sa religion, de sa puissance et de ses richesses. Dans la seconde, après avoir indiqué en peu de mots la manière dont Carthage s'établit et s'accrut, je rapporterai les guerres qui l'ont rendue si célèbre.

PREMIÈRE PARTIE.

CARACTÈRE, MOEURS, RELIGION ET GOUVERNEMENT DES CARTHAGINOIS.

§ Ier. _Carthage formée sur le modèle de Tyr, dont elle était une colonie._

Les Carthaginois ont reçu des Tyriens, non-seulement leur origine, mais leurs moeurs, leur langage, leurs usages, leurs lois, leur religion, leur goût et leur industrie pour le commerce, comme toute la suite le fera connaître. Ils parlaient le même langage que les [Marge: Bochard, Part. 2, l. 2, cap. 16.] Tyriens, et ceux-ci le même que les Cananéens et les Israélites, c'est-à-dire la langue hébraïque, ou du moins une langue qui en était entièrement dérivée. Leurs noms avaient pour l'ordinaire une signification particulière. Hannon signifie _gracieux_, _bienfaisant_; Didon, _aimable_ ou _bien-aimée_; Sophonisbe, _elle gardera bien le secret de son mari_. Ils se plaisaient aussi, par esprit de religion, à faire entrer le nom de Dieu dans les noms qu'ils portaient, selon le génie des Hébreux. Annibal, qui répond à Ananias, signifie: _Baal_ (ou _le Seigneur_) _m'a fait grace_; Asdrubal, qui répond à Azarias, signifie: _le Seigneur sera notre secours_. Il en est ainsi des autres noms, Adherbal, Maharbal, Mastanabal, etc. Le mot _Poeni_, d'où vient _punique_, est le même que _Phoeni_ ou _Phéniciens_, parce qu'ils tiraient leur origine de la Phénicie[174]. On a dans le _Poenulus_ de Plaute une scène en langue punique qui a fort exercé les savants.

[Note 174: Dans beaucoup de mots, les Latins ont changé la diphthongue _oe_ en _u_. Ils disaient originairement _poenire_ pour _punire_, ce qui s'est conservé dans _poena_; _moerus_ pour _murus_ comme on le voit par le mot _pomoerium_; _moenire_ pour _munire_, ce qui s'est conservé dans _moenia_. Sur les anciennes inscriptions, on lit _oeti_, _loedos_, _coeira_, pour _uti_, _ludos_, _cura_, etc.: de même, ils ont dit _Puni_ au lieu de _Poeni_.--L.]

Mais ce qu'il y a de plus remarquable ici, c'est l'union étroite qui a toujours subsisté entré les Phéniciens et [Marge: Herod. l. 3, c. 17 et 19.] les Carthaginois[175]. Lorsque Cambyse voulut porter la guerre contre ces derniers, les Phéniciens, qui faisaient la principale force de son armée navale, lui déclarèrent nettement qu'ils ne pouvaient pas le servir contre leurs compatriotes; et ce prince fut obligé de renoncer à son dessein. Les Carthaginois, de leur côté, n'oublièrent jamais d'où ils étaient sortis et à qui ils devaient leur origine. Ils envoyaient régulièrement à Tyr, tous les [Marge: Polyb. pag. 944. Q. Curt. l. 4, c. 2 et 3.] ans, un vaisseau chargé de présents, qui étaient comme un cens et une redevance qu'ils payaient à leur ancienne patrie; et ils faisaient offrir un sacrifice annuel aux dieux tutélaires du pays, qu'ils regardaient aussi comme leurs protecteurs. Ils ne manquaient jamais à y envoyer les prémices de leurs revenus, aussi-bien que la dîme des dépouilles et du butin qu'ils faisaient sur les ennemis, pour les offrir à Hercule, une des principales divinités de Tyr et de Carthage. Lorsque Tyr fut assiégée par Alexandre, les Tyriens, pour mettre en sûreté ce qu'ils avaient de plus cher, envoyèrent à Carthage leurs femmes et leurs enfants, qui y furent reçus et entretenus, quoique dans le temps d'une guerre fort pressante; avec une bonté et une générosité telles qu'on aurait pu les attendre des pères et des mères les plus tendres et les plus opulents. Ces marques constantes d'une vive et sincère reconnaissance font plus d'honneur à une nation que les plus grandes conquêtes et les plus glorieuses victoires.

[Note 175: L'histoire offre beaucoup d'autres exemples de ce genre. Ils tiennent au droit des métropoles sur les colonies. (V. Heyn. _Opusc. Academic._ t. I, p. 312, seq.)--L.]

§ II. _Religion des Carthaginois._

Il paraît, par plusieurs traits de l'histoire de Carthage, que ses généraux regardaient comme un devoir essentiel de commencer et de finir leurs entreprises[Marge: Liv. lib. 21, n. 1. _Ibid._ n. 21.] par le culte des dieux. Amilcar, père du grand Annibal, avant que d'entrer en Espagne pour y faire la guerre, eut soin d'offrir des sacrifices aux dieux. Son fils, marchant sur ses traces, avant que de partir de l'Espagne et de marcher contre les Romains, se transporte jusqu'à Cadix pour s'acquitter des voeux qu'il avait faits à Hercule, et il lui en fait de nouveaux si ce dieu favorise son entreprise. Après la bataille de [Marge: Lib. 23, n. 11.] Cannes, lorsqu'il fit savoir cette heureuse nouvelle à Carthage, il recommanda sur-tout qu'on eût soin de rendre aux dieux immortels de solennelles actions de graces pour toutes les victoires qu'il avait remportées: _pro his tantis totque victoriis verum esse grates diis immortalibus agi haberique_.

Ce n'étaient pas seulement les particuliers qui se piquaient ainsi de faire paraître en toute occasion un soin religieux d'honorer la Divinité; on voit que c'était le génie et le goût de la nation entière.

[Marge: Lib. 7, pag. 502.] Polybe nous a conservé un traité de paix entre Philippe, fils de Démétrius, roi de Macédoine, et les Carthaginois, où l'on voit d'une manière bien sensible le respect de ceux-ci pour la Divinité, et leur intime persuasion que les dieux assistaient et présidaient aux actions humaines, et sur-tout aux traités solennels qui se faisaient en leur nom, sous leurs yeux et en leur présence. Il y est fait mention de cinq ou six ordres différents de divinités; et ce dénombrement paraît bien extraordinaire dans un acte public comme est un traité de paix entre deux empires. J'en rapporterai les termes mêmes, qui peuvent servir à nous donner quelque idée de la théologie des Carthaginois: _Ce traité a été conclu en présence de Jupiter, de Junon et d'Apollon; en présence du démon ou du génie des Carthaginois ([Grec: daimonos]), d'Hercule et d'Iolaüs; en présence de Mars, de Neptune, de Triton; en présence des dieux qui_ _accompagnent l'armée des Carthaginois, et du Soleil, de la Lune et de la Terre; en présence des rivières, des prairies et des eaux; en présence de tous les dieux qui possèdent Carthage_. Que dirions-nous maintenant d'un pareil acte, où l'on ferait intervenir les anges et les saints, protecteurs d'un royaume?

Il y avait chez les Carthaginois deux divinités qui y étaient particulièrement adorées, et dont il est à propos de dire ici un mot.

La première était la déesse _Céleste_, appelée aussi _Uranie_, qui est la lune, dont on implorait le secours dans les grandes calamités, sur-tout dans les sécheresses, pour obtenir de la pluie _ista ipsa virgo coelestis_, dit Tertullien, [Marge: Tertul. Apolog. cap. 23.] _pluviarum polliciatrix_. C'est en parlant de cette déesse et d'Esculape que Tertullien fait aux païens de son temps un défi bien hardi, mais bien glorieux au christianisme, en déclarant que le premier venu des chrétiens obligera ces faux dieux d'avouer hautement qu'ils ne sont que des démons; et en consentant qu'on fasse mourir sur-le-champ ce chrétien, s'il ne vient à bout de tirer cet aveu de la bouche même de leurs dieux: _nisi se dæmones confessi fuerint christiano mentiri non audentes, ibidem illius christiani procacissimi sanguinem fundite_. Saint Augustin parle souvent aussi de cette divinité. «Céleste, dit-il, autrefois régnait souverainement à Carthage. Qu'est devenu son règne depuis Jésus-Christ?» [Marge: S. August. in psalm. 98.]_Regnum Coelestis quale erat Carthagini! ubi nunc est regnum Coelestis?_ C'est sans doute la même divinité que Jérémie appelle [Marge: Jerem. c. 7, v. 18; etc. 44 v. 17-25.]_la reine du ciel_, à laquelle les femmes juives avaient grande dévotion, lui adressant des voeux, lui faisant des libations, lui offrant des sacrifices, et lui préparant de leurs propres mains des gâteaux, _ut faciant placentas reginæ coeli_, et dont elles se vantaient d'avoir reçu toutes sortes de biens, pendant qu'elles étaient exactes à lui rendre ce culte; au lieu que, depuis qu'il avait cessé, elles s'étaient vues accablées de toutes sortes de malheurs.