Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1
Chapter 13
[Marge: Diod. l. 1, pag. 67, 68.] Les laboureurs, les pasteurs, les artisans, qui formaient les trois conditions du bas étage en Égypte, ne laissaient pas d'y être fort estimés, surtout les laboureurs et les pasteurs. Il fallait qu'il y eût des emplois et des personnes plus considérables, comme il faut qu'il y ait des yeux dans le corps; mais leur éclat ne fait pas mépriser les bras, les mains, les jambes, ni les parties les plus basses. Ainsi, parmi les Égyptiens, les prêtres, les soldats, les savants, avaient des marques d'honneur particulières; mais tous les métiers, jusqu'aux moindres, étaient en estime, parce qu'on ne croyait pas pouvoir sans crime mépriser des citoyens dont les travaux, quels qu'ils fussent, contribuaient au bien public.
Une autre raison supérieure leur avait pu d'abord inspirer ces sentiments d'équité et de modération, qu'ils conservèrent long-temps. Comme ils descendaient tous d'un même père, qui était Cham, le souvenir de cette origine commune, encore récente, étant présent à l'esprit de tous dans les premiers siècles, établit parmi eux une espèce d'égalité qui leur faisait dire que toute l'Égypte était noble. En effet la différence des conditions, et le mépris qu'on fait de celles qui paraissent les plus basses, ne vient que de l'éloignement de la tige commune, qui fait oublier que le dernier des roturiers, si l'on veut remonter à la source, descend d'une famille aussi noble que les plus grands seigneurs.
Quoi qu'il en soit, en Égypte nulle profession n'était regardée comme basse et sordide. Par ce moyen tous les arts venaient à leur perfection. L'honneur, qui les nourrit, se mêlait partout. La loi assignait à chacun son emploi, qui se perpétuait de père en fils. On ne pouvait ni en avoir deux, ni changer de profession. On faisait mieux ce qu'on avait toujours vu faire, et à quoi on s'était uniquement exercé dès son enfance; et chacun, ajoutant sa propre expérience à celle de ses ancêtres, avait bien plus de facilité à exceller dans son art. D'ailleurs cette coutume salutaire, établie anciennement dans la nation et dans le pays, éteignait toute ambition mal entendue, et faisait que chacun demeurait content dans son état, sans aspirer, par des vues d'intérêt, de vanité ou de légèreté, à un plus haut rang.
C'était là la source d'une infinité d'inventions singulières que chacun imaginait dans son art pour le conduire à sa perfection, et pour contribuer ainsi aux commodités de la vie et à la facilité du commerce. [Marge: Diod. l. 1, pag. 67.] J'avais d'abord regardé comme une fable ce que Diodore rapporte de l'industrie des Égyptiens, qui savaient, par une fécondité artificielle, faire éclore des poulets sans faire couver les oeufs par des poules[111]; mais tous les voyageurs modernes attestent la vérité de ce fait, qui mérite certainement d'être observé, et que l'on dit aussi n'être pas inconnu en Europe. Selon leurs relations, les Égyptiens mettent les oeufs dans des fours auxquels ils savent donner un degré de chaleur si tempéré, et qui se rapporte si bien à la chaleur naturelle des poules, que les poulets qui en viennent sont aussi forts que ceux qui sont couvés à l'ordinaire. Le temps propre à cette opération est depuis la fin de décembre jusqu'à la fin d'avril, la chaleur étant excessive en Égypte tout le reste de l'année. Pendant ces quatre mois ils font couver plus de trois cent mille oeufs, qui ne réussissent pas tous, à la vérité, mais qui ne laissent pas de fournir à peu de frais une quantité prodigieuse de volailles. L'habileté consiste à donner aux fours un degré de chaleur convenable, et qui ne passe pas une certaine mesure. On emploie environ dix jours pour échauffer ces fours, et autant à peu près pour faire éclore les oeufs. C'est une chose divertissante, disent les relations, que de voir éclore ces poulets, dont les uns ne montrent que la tête, les autres sortent de la moitié du corps, et les autres tout-à-fait; et, dès qu'ils sont sortis, ils courent au travers de ces oeufs; [Marge: Tom. 2, pag. 64. Lib. 10, c. 54.] ce qui fait un vrai plaisir. On peut voir, dans les Voyages de Corneille LeBruyn, ce que les différents voyageurs ont écrit sur ce sujet. Pline en fait aussi mention; mais il paraît qu'au lieu de fours les Égyptiens anciennement [Marge: [V. pl. haut, p. 80.]] faisaient éclore les oeufs dans du fumier.
[Note 111: Le premier auteur qui en fait mention est Aristote (_Hist. Anim._ VI, c. 2). Antigone de Caryste (_Hist. Mirab._, c. 104), Pline (x, c. 54), s'accordent à dire, d'après lui, que ces oeufs étaient mis dans du fumier. Le procédé actuellement en usage paraît avoir été inconnu des anciens Égyptiens, au moins jusqu'à l'an 133 de J.C. (Vopisc. _in Saturn._) Pline, il est vrai, parle, comme nouvellement inventé, d'un procédé analogue à celui des Égyptiens modernes (X, c. 55); mais il ne dit point que cette invention eût été faite en Égypte.--L.]
J'ai dit que les laboureurs sur-tout, et ceux qui prenaient soin des troupeaux, étaient fort considérés en Égypte, à l'exception de quelques contrées, où les derniers n'étaient point soufferts. En effet c'est à ces deux professions qu'elle devait ses richesses et son opulence. C'est une chose étonnante de voir ce que le travail et l'adresse des Égyptiens tiraient d'un pays dont l'étendue n'était pas fort considérable, mais dont le fonds était devenu, par le bienfait du Nil et par l'industrie laborieuse des habitants, d'une merveilleuse fécondité.
Il en sera toujours ainsi de tout royaume où l'attention de ceux qui gouvernent sera tournée vers le bien public. La culture des terres et la nourriture des animaux seront une source inépuisable de biens et d'avantages par-tout où, comme en Égypte, on se fera un devoir de les soutenir et de les protéger par principe d'état et de politique: et c'est un grand malheur qu'elles soient tombées maintenant dans un mépris général, quoique ce soient elles qui fournissent les besoins et même les délices de la vie à toutes les conditions que nous regardons comme relevées. «Car,» dit M. l'abbé Fleury dans son admirable livre des Moeurs des Israélites, où il examine à fond la matière que je traite, «c'est le paysan qui nourrit les bourgeois, les officiers de justice et de finance, les gentilshommes, les ecclésiastiques; et, de quelque détour que l'on se serve pour convertir l'argent en denrées, ou les denrées en argent, il faut toujours que tout revienne aux fruits de la terre et aux animaux qu'elle nourrit. Cependant, quand nous comparons ensemble tous ces différents degrés dé conditions, nous mettons au dernier rang ceux qui travaillent à la campagne; et plusieurs estiment plus de gros bourgeois inutiles, sans force de corps, sans industrie, sans aucun mérite, parce qu'ayant plus d'argent ils mènent une vie plus commode et plus délicieuse.»
«Mais, si nous imaginions un pays où la différence des conditions ne fût pas si grande; où vivre noblement ne fût pas vivre sans rien faire, mais conserver soigneusement sa liberté, c'est-à-dire n'être sujet qu'aux lois et à la puissance publique, subsister de son fonds sans dépendre de personne, et se contenter de peu plutôt que de faire quelque bassesse pour s'enrichir; un pays où l'on méprisât l'oisiveté, la mollesse et l'ignorance des choses nécessaires pour la vie, et où l'on fît moins de cas du plaisir que de la santé et de la force du corps, en ce pays-là il serait bien plus honnête de labourer ou de garder un troupeau que de jouer ou se promener toute la vie.» Or il ne faut point recourir à la république de Platon pour trouver des hommes en cet état. C'est ainsi qu'a vécu la plus grande partie du monde pendant près de quatre mille ans, non-seulement les Israélites, mais les Égyptiens, les Grecs, les Romains, c'est-à-dire les nations les plus policées, les plus sages, les plus guerrières, les plus éclairées en tout genre. Elles nous apprennent toutes le cas que nous devrions faire de la culture des terres et du soin des troupeaux: dont l'une, sans parler du chanvre et du lin d'où l'on tire les toiles, nous fournit, par les grains, les fruits, les légumes, une nourriture non-seulement abondante, mais délicieuse; et l'autre, outre les viandes exquises dont il couvre nos tables, met presque seul en mouvement les manufactures et le commerce par le moyen des cuirs et des étoffes.
L'intention des princes, pour l'ordinaire, et leur intérêt certainement, est qu'on ménage et qu'on favorise les gens de la campagne, qui soutiennent à la lettre le poids du jour et de la chaleur, et qui supportent une grande partie des charges du royaume; mais les bonnes intentions des princes sont souvent frustrées par l'insatiable et impitoyable avidité de ceux qui sont chargés du recouvrement de leurs deniers. L'histoire nous a conservé une belle parole de Tibère à ce sujet: Un gouverneur du pays même dont nous parlons ici, c'est-à-dire [Marge: Diodor. [lis. Dio. Cassius] l. 57, p. 608.] de l'Égypte, ayant augmenté l'imposition annuelle que payait la province, sans doute pour faire sa cour à l'empereur, et lui ayant envoyé une somme plus considérable qu'à l'ordinaire, Tibère, qui, dans ses premières années, pensait ou du moins parlait bien, lui répondit que[112] _son intention était qu'on tondît ses brebis, et non pas qu'on les écorchât_.
[Note 112: [Grec: Keiresthai mou ta probata, all' ouk apoxyresthai boulomai.]]
CHAPITRE VI.
DE LA FÉCONDITÉ DE L'ÉGYPTE.
Je ne parlerai ici que de quelques plantes particulières à l'Égypte, et de l'abondance du blé qui y croissait.
_Papyrus_[113]. C'est une plante qui pousse quantité de tiges triangulaires, hautes de six ou sept coudées. [Marge: Plin. l. 13, c. 11.] Les anciens ont écrit d'abord sur des feuilles de palmier, puis sur des écorces d'arbre, d'où est venu le mot _liber_: après cela sur des tablettes enduites de cire, où l'on imprimait les caractères avec un poinçon qui avait un bout aigu pour écrire, et l'autre plat pour effacer: ce qui a donné lieu à cette expression d'Horace, [Marge: Satir. 10, lib. 1 [v. 72.]]
Sæpè stylum vertas, iterùm quæ digna legi sint Scripturus.
qui signifie que, pour faire un bon ouvrage, il faut beaucoup effacer, beaucoup corriger. Enfin on introduisit l'usage du papier. C'était des feuilles propres à écrire, faites de l'écorce de la plante dont nous parlons, _papyrus_, appelée autrement _byblus_: [Marge: Lucan. [Pharsal. III, v. 222.]]
Nondum flumineas Memphis contexere byblos Nuverat.
[Note 113: Pour les différents usages du papyrus, voyez une dissertation de M. de Caylus (_Académ. Insc._ tom. XXVI, pag. 267).--L.]
Merveilleuse invention[114], dit Pline, qui est d'un si grand usage dans la vie, qui fixe la mémoire des faits, et qui immortalise les hommes! Varron l'attribue à Alexandre-le-Grand, lorsqu'il bâtit Alexandrie: mais elle est bien plus ancienne que lui; il ne fit que la rendre plus commune. Le même Pline ajoute qu'Eumène, roi de Pergame, substitua le parchemin au papier, par jalousie contre Ptolémée, roi d'Égypte, se piquant de l'emporter par ce moyen sur sa bibliothèque, dont les livres n'étaient que de papier. Le parchemin est une peau de mouton ou de bélier préparée pour écrire; on l'appelle _pergamenum_, à cause qu'il a été inventé par les rois de Pergame. Tous les anciens manuscrits sont sur du parchemin, ou sur du vélin, qui est une peau de veau plus délicate que le parchemin ordinaire. C'est une chose curieuse de voir comment notre papier, qui est si blanc et si fin, se fait de vieux haillons et de sales chiffons qu'on ramasse dans les rues. La plante nommée _papyrus_ servait aussi à faire des voiles de vaisseau, des cordages, des habits, des couvertures, etc.
[Note 114: «Postea promiscuè patuit usus rei, quà constat immortalitas hominum... Chartæ usu maximè humanitas constat in memoria.»]
[Marge: Plin. l. 19, cap. 1.] _Linum._ Le lin est une plante dont l'écorce est pleine de filets qui servent à faire de la toile déliée. On avait en Égypte une adresse merveilleuse pour le préparer et le travailler, les fils qu'on en tirait étant d'une si grande finesse, qu'ils échappaient presque à la vue. Les prêtres n'y étaient vêtus que de lin, et jamais de laine, et c'était aussi l'habillement ordinaire des personnes considérables. On en faisait un grand commerce, et il s'en transportait beaucoup dans les pays étrangers. Ce travail occupait un grand nombre de personnes en Égypte, sur-tout parmi les femmes, comme on le voit dans l'endroit d'Isaïe où ce prophète menace l'Égypte d'une affreuse sécheresse qui en fera cesser tous les travaux: [Marge: Is. 19, 9. Exod. 9, 31.] _Confundentur qui operabantur linum, pectentes et texentes subtilia_. On voit aussi dans l'Écriture que l'un des effets de la grêle que Moïse fit tomber en Égypte fut de ruiner tout le lin qui commençait déjà à monter en graine: c'était au mois de mars.
[Marge: Plin. _Ibid._] _Byssus._ C'était une autre espèce de lin[115], extrêmement fin et délié, qui était souvent teint en pourpre. Il était fort cher, et il n'y avait que les gens riches et aisés qui s'en vêtissent. Pline, qui donne la première place au lin incombustible, met celui-ci après, et[116] dit qu'il servait à la parure et à l'ornement des dames. Il paraît, par l'Écriture sainte, que c'était de l'Égypte [Marge: Ezech. 27] sur-tout qu'on tirait les toiles composées de cette espèce de lin: _byssus varia de Ægypto texta est tibi_.
[Note 115: Forster (_de bysso_) et Larcher ont prouvé que le byssus était le coton. (Voyez plus haut, p. 69.)--L.]
[Note 116: «Pioximus byssino, mulierum maxime deliciis... genito.»]
Je ne parle point du _lotus_, plante fort commune et fort estimée en Égypte, dont la graine servait autrefois à faire du pain[117]. Il y avait un autre _lotus_ en Afrique, qui a donné son nom aux _lotophages_, parce qu'ils [Marge: Odys. l. 9 v. 84-102.] vivaient du fruit de cet arbre[118], fruit d'un goût si délicieux, s'il en faut croire Homère, qu'il faisait oublier à ceux qui en mangeaient toutes les douceurs de la patrie, comme Ulysse l'éprouva à son retour de Troie.
En général les légumes et les fruits étaient excellents en Égypte, et auraient pu[119], comme Pline le remarque, suffire seuls pour la nourriture, tant la bonté et l'abondance en étaient grandes; et en effet les ouvriers ne vivaient presque d'autre chose, comme on le voit dans ceux qui travaillaient aux pyramides.
[Note 117: Et dont on mangeait la racine. Le _lotus_ est une plante aquatique, espèce de _nymphæa_.--L.]
[Note 118: Ce lotus est une espèce de jujubier, selon M. Desfontaines.--L.]
[Note 119: «Ægyptus frugum quidem fertilissima, sed ut propè sola iis carere possit, tanta est ciborum ex herbis abundantia.» (Plin., lib. 21, cap. 15.)]
Outre ces richesses champêtres, le Nil, par la pêche et par la nourriture des troupeaux, fournissait la table des Égyptiens de poissons exquis de toute espèce, et de viandes très-succulentes. C'est ce qui fit regretter si fort l'Égypte aux Israélites, quand ils se trouvèrent dans le désert. [Marge: Num. 11, 4, 5.] _Qui nous donnera de la chair à manger?_ disaient-ils d'un ton plaintif et séditieux. _Nous nous souvenons des poissons que nous mangions en Égypte_ presque _pour rien. Les concombres, les melons, les poireaux, les ognons et l'ail nous reviennent dans l'esprit.... [Marge: Exod. 16, 5.] Nous étions assis près des marmites pleines de viandes, et nous mangions du pain tant que nous voulions_.
Mais la grande et l'incomparable richesse de l'Égypte était le blé, qui la mettait en état, même dans des temps de famine presque universelle, de nourrir tous les peuples voisins, comme cela arriva sous Joseph. Dans les temps postérieurs elle fut toujours la ressource et le grenier le plus assuré de Rome et de Constantinople. On sait que la calomnie inventée contre saint Athanase, à qui l'on imputait d'avoir menacé d'empêcher à l'avenir que l'on ne transportât du blé d'Alexandrie à Constantinople, fit entrer en fureur contre ce saint évêque l'empereur Constantin, parce qu'il savait que cette ville ne pouvait subsister sans les convois d'Égypte. C'est la même raison qui porta toujours les empereurs romains à prendre un si grand soin de l'Égypte, qu'ils regardaient comme la mère nourricière de Rome.
Cependant le même fleuve qui a mis cette province en état de nourrir et de faire subsister les deux villes du monde les plus peuplées, la réduisait quelquefois elle-même à une affreuse famine; et il est étonnant que la sage prévoyance de Joseph, qui, dans des temps d'abondance, avait mis en réserve des blés pour des années de stérilité, n'ait point appris à ces politiques si vantés à se précautionner par une pareille industrie contre les variétés et les incertitudes du Nil[120]. Pline le jeune, dans le panégyrique de Trajan, nous fait une peinture admirable de l'extrémité où la famine réduisit cette province sous cet empereur, et de la généreuse libéralité qu'il fit paraître pour la soulager. On ne sera pas fâché d'en voir ici un extrait, qui rendra moins les expressions que les pensées.
[Note 120: Sénèque nous apprend que, pendant deux années consécutives, dans la dixième et la onzième années du règne de Cléopatre, l'inondation du Nil trompa l'espérance des laboureurs; et que ce malheur arriva pendant neuf années, au témoignage de Callimaque. (Senec., _Quæst. Natur._ IV, 2, § 15.) Le passage de Callimaque, dont Sénèque rappelle le sens, a été conservé par le grand étymologiste. On le trouve dans l'édit. d'Ernesti (t. 1, p. 357).--L.]
L'Égypte, dit Pline, qui se glorifiait de n'avoir besoin, pour nourrir et faire croître ses grains, ni des pluies, ni du ciel, et qui se croyait assurée pour toujours de le disputer aux terres les plus fertiles, fut condamnée à une sécheresse inopinée, et à une funeste stérilité, parce que l'inondation du Nil, source et mesure certaine de l'abondance, beaucoup moins étendue qu'à l'ordinaire, avait laissé à sec la plupart des terres[121]. Pour-lors elle implora le secours du prince, comme elle avait coutume d'attendre celui du fleuve. Le délai ne dura que ce qu'il fallut de temps au courrier pour porter à Rome cette triste nouvelle; et il semblait que ce malheur n'était arrivé que pour faire paraître avec plus d'éclat la bonté de César[122]. C'était une ancienne et commune opinion, que notre ville ne pouvait subsister que par les vivres qu'elle tirait d'Égypte. Cette nation vaine et fastueuse se vantait de nourrir, toute vaincue qu'elle était, ses vainqueurs, d'avoir leur sort entre ses mains, et de régler par son fleuve leur bonne ou mauvaise destinée. Nous avons rendu au Nil ses moissons, et lui avons renvoyé ses convois: que l'Égypte apprenne donc, par son expérience, qu'elle ne nous est point nécessaire, mais qu'elle est notre esclave: qu'elle sache que ce n'est pas tant des vivres qu'elle nous envoie qu'un tribut qu'elle nous paie; et qu'elle n'oublie jamais que nous pouvons bien nous passer de l'Égypte, mais que l'Égypte ne peut point se passer de nous. C'en était fait de cette province si fertile, si elle eût encore été libre. Elle a trouvé un sauveur et un père dans son maître. Étonnée de voir ses greniers remplis sans le travail de ses laboureurs, elle n'a su d'où lui pouvaient venir ces richesses étrangères et gratuites. La disette de peuples si éloignés de nous, et secourus si promptement, n'a servi qu'à faire mieux sentir quel avantage c'est que d'être sous notre empire[123]. Le Nil a pu, dans d'autres temps, couvrir d'une plus grande inondation les campagnes d'Égypte, mais il n'a jamais coulé plus abondamment pour la gloire des Romains. Puisse le ciel, content d'avoir mis à une telle épreuve et la patience des peuples, et la bonté du prince, rendre pour toujours à l'Égypte son ancienne fécondité!
[Note 121: «Inundatione; id est ubertate regio fraudata, sic opem Cæsaris invocavit, ut solet amnem suum.»]
[Note 122: «Pererebuerat antiquitas, urbem nostram nisi opibus Ægypti ali sustentarique non posse. Superbiebat ventosa et insolens natio, quôd victorem quidcm populum pasceret tamen, quòdque in suo flumine, in suis manibus, vel abundantia nostra vel fames esset. Refudimus Nilo suas copias. Recepit frumenta quæ miserat, deportatasque messes revexit.»]
[Note 123: «Nilus Ægypto quidem sæpè, sed gloriæ nostræ nunquam largior fluxit.»]
Le reproche que Pline fait ici aux Égyptiens, d'avoir une vaine et folle complaisance dans les inondations de leur Nil, marque un de leurs caractères les plus particuliers, et me fait souvenir d'un bel endroit d'Ézéchiel, où Dieu parle ainsi à Pharaon, l'un de leurs rois: [Marge: Ezech. 29, v. 3 et 9.] «Je viens à toi, grand dragon, qui te couches au milieu de tes fleuves, et qui dis: Le fleuve est à moi, c'est moi qui l'ai fait, c'est moi-même qui me suis créé.» _Ecce ego ad te, Pharao, rex Ægypti, draco magne, qui cubas in medio fluminum tuorum, et dicis: Meus est fluvius, et ego feci eum, et ego feci memetipsum._
Dieu voyait dans le coeur de ce prince un orgueil insupportable, un sentiment de sécurité, de confiance dans les inondations du Nil, d'une entière indépendance des influences du ciel, comme s'il n'eût dû les heureux effets de cette inondation qu'à ses soins et à ses travaux, ou à ceux de ses prédécesseurs: _Meus est fluvius, et ego feci eum._
Avant que de terminer cette seconde partie, qui regarde les moeurs des Égyptiens, je crois devoir avertir les lecteurs de se rendre attentifs à différents traits répandus dans l'histoire d'Abraham, de Jacob, de Joseph, de Moïse, qui confirment et éclaircissent une partie de ce que nous trouvons dans les auteurs profanes sur ce sujet. Ils y remarqueront la police parfaite qui régnait en Égypte, soit à la cour, soit dans le reste du royaume; la vigilance du prince, qui était averti de tout, qui avait un conseil réglé, des ministres choisis, des troupes toujours bien entretenues, et de toute sorte, infanterie, cavalerie, chariots armés en guerre; des intendants dans toutes les provinces; des gardes des greniers publics, des dispensateurs exacts du blé, qui le distribuaient avec grand ordre; une cour formée avec tous les officiers de la couronne, capitaine des gardes, grand échanson, grand panetier, en un mot tout ce qui compose la maison d'un prince et qui fait l'éclat d'une cour brillante. [Marge: Gen. 12, 10-20.] Ils y admireront plus que tout cela encore la crainte des menaces de Dieu, inspecteur de toutes les actions, et juge des rois mêmes; et l'horreur de l'adultère, reconnu comme un crime capable de faire périr un royaume.
TROISIÈME PARTIE.
HISTOIRE DES ROIS D'ÉGYPTE.
Il n'y a point dans toute l'antiquité d'histoire plus obscure ni plus incertaine que celle des premiers rois d'Égypte. Cette nation fastueuse, et follement entêtée de son antiquité et de sa noblesse, trouvait qu'il était beau de se perdre dans un abyme infini de siècles, qui [Marge: Diod. l. 1, p. 41.] semblait l'approcher de l'éternité. Si on l'en croit, les dieux d'abord, ensuite les demi-dieux ou héros, la gouvernèrent successivement pendant l'espace de plus de vingt mille ans[124]. On sent assez combien cette prétention est vaine et fabuleuse.
[Note 124: Diodore, cité par Rollin, dit: _un peu moins de dix-huit mille ans_. (1, § 44.) Fréret a montré que cette antiquité si reculée provient de l'équivoque causée par le mot _année_, qui a désigné originairement des saisons de trois ou de quatre mois. En réduisant les dates égyptiennes, d'après cette hypothèse, on reconnaît qu'elles se renferment dans les limites de la chronologie de l'Écriture Sainte.--L.]