Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1
Chapter 12
Ces réflexions, qui présentent ce qu'on peut dire de plus raisonnable pour justifier le culte idolâtre, étaient-elles bien propres à en couvrir le ridicule? Était-ce relever dignement les attributs divins, que de les vouloir faire admirer et d'en chercher l'image dans les bêtes les plus viles et les plus méprisables, dans un crocodile, dans un serpent, dans un chat? N'était-ce pas plutôt dégrader et avilir la Divinité, dont les plus stupides ont ordinairement une idée tout autrement grande et auguste?
Encore ces philosophes n'étaient-ils pas toujours si fidèles à remonter des êtres sensibles à leur auteur invisible. [Marge: Rom. cap. 1, v. 21-25.] L'Écriture nous apprend que ces prétendus sages ont mérité, par leur orgueil et par leur ingratitude, «d'être livrés à un sens réprouvé, et de devenir _plus_ fous _que le peuple_, pour avoir changé la gloire du Dieu incorruptible en l'image de bêtes à quatre pieds, d'oiseaux et de reptiles, et pour avoir adoré la créature à la place du Créateur.»
Pour faire voir ce qu'était l'homme par lui-même, Dieu a permis que le pays de toute la terre, où la sagesse humaine avait été portée au plus haut degré, fût aussi le théâtre de l'idolâtrie la plus grossière et la plus ridicule; et, d'un autre côté, pour faire voir ce que peut la force toute-puissante de sa grâce, il a converti les affreux déserts d'Égypte en un paradis terrestre, en les peuplant, dans le temps marqué par sa providence, d'une troupe innombrable d'illustres solitaires, qui, par la ferveur de leur piété et l'austérité de leur pénitence, ont fait tant d'honneur au christianisme. Je ne puis m'empêcher d'en rapporter un célèbre exemple, et j'espère que le lecteur me pardonnera cette espèce de digression.
[Marge: Tom. 5, p. 23 et 26.] La grande merveille de la basse Thébaïde, dit M. l'abbé Fleury dans son Histoire ecclésiastique, était la ville d'Oxirinque[99]. Elle était peuplée de moines dedans et dehors, en sorte qu'il y en avait plus que d'autres habitants. Les bâtiments publics et les temples d'idoles avaient été convertis en monastères; et on en voyait par toute la ville plus que de maisons particulières. Les moines logeaient jusque sur les portes et dans les tours. Il y avait douze églises pour les assemblées du peuple, sans compter les oratoires des monastères. Cette ville avait vingt mille vierges et dix mille moines: on y entendait jour et nuit retentir de tous côtés les louanges de Dieu. Il y avait, par ordre des magistrats, des sentinelles aux portes pour découvrir les étrangers et les pauvres; et c'était à qui les retiendrait le premier pour exercer envers eux l'hospitalité.
[Note 99: À-présent Behnécé.--L.]
§ II. _Cérémonies des funérailles._
Il me reste à rapporter en abrégé les cérémonies des funérailles.
Le respect que tous les peuples ont eu dans tous les temps pour les corps morts, et les soins religieux qu'ils ont toujours pris des tombeaux, semblent insinuer la persuasion où l'on était que ces corps n'y étaient mis qu'en dépôt.
Nous avons déjà observé, en parlant des pyramides, avec quelle magnificence étaient construits les sépulcres de l'Égypte. C'est qu'outre qu'on les érigeait comme des monuments sacrés, pour porter aux siècles futurs la mémoire des grands princes, on les regardait encore comme des demeures où les corps devaient séjourner pendant le cours d'une longue suite de siècles; au lieu que les maisons étaient appelées des [Marge: Diod. lib. 1, pag. 47.] _hôtelleries_, où l'on n'était qu'en passant, et pendant une vie trop courte pour s'y attacher.
Quand quelqu'un était mort dans une famille, tous les parents et tous les amis quittaient leurs habits ordinaires pour en prendre de lugubres, et s'abstenaient du bain, du vin, et de tout mets exquis. Le deuil durait quarante ou soixante et dix jours, apparemment selon la qualité des personnes.
[Marge: Herod. l. 2, cap. 85, etc. Diod. lib. 1, pag. 81.] Il y avait trois manières d'embaumer les corps. La plus magnifique était pour les personnes les plus considérables; et la dépense montait à un talent d'argent, c'est-à-dire à trois mille écus.[A] [Marge A: 5500 f.--L.]
Plusieurs ministres étaient employés à cette cérémonie. Les uns vidaient la cervelle par les narines, avec un ferrement fait exprès pour cela; d'autres vidaient les entrailles et les intestins, en faisant au côté une ouverture avec une pierre d'Éthiopie tranchante comme un rasoir; puis ils remplissaient ces vides de parfums et de diverses drogues odoriférantes. Comme cette évacuation, accompagnée nécessairement de quelques dissections, semblait avoir quelque chose de violent et d'inhumain, ceux qui y avaient travaillé prenaient la fuite quand l'opération était achevée, et étaient poursuivis à coups de pierres par les assistants. On traitait fort honorablement ceux qui étaient chargés d'embaumer le corps. Ils le remplissaient de myrrhe, de cannelle, et de toutes sortes d'aromates. Après un certain temps ils l'enveloppaient de bandelettes de lin très-fines[100], qu'ils collaient ensemble avec une espèce de gomme fort déliée, et qu'ils enduisaient encore des parfums les plus exquis. Par ce moyen on prétend que la figure entière du corps, les traits même du visage, et jusqu'aux poils des paupières et des sourcils, se conservaient parfaitement. Quand le corps avait été ainsi embaumé, on le rendait aux parents, qui l'enfermaient dans une espèce d'armoire ouverte, faite sur la mesure du mort; puis ils le plaçaient debout et droit contre la muraille, soit dans leurs tombeaux, s'ils en avaient, soit dans leurs maisons. C'est ce qu'on appelle _momies_. Il en vient encore tous les jours d'Égypte, et plusieurs curieux en conservent dans leurs cabinets. On voit par là quel soin les Égyptiens prenaient des corps morts. Leur reconnaissance envers leurs parents était immortelle. Les enfants, en voyant les corps de leurs ancêtres, se souvenaient de leurs vertus, que le public avait reconnues, et s'excitaient à aimer les lois qu'ils leur avaient laissées. On reconnaît dans les funérailles de Joseph en Égypte une partie des cérémonies dont je viens de parler.
[Note 100: Ou plutôt de coton, qui est le _byssus_ dont parle Hérodote (LARCHER, tom. II, pag. 357).--L.]
J'ai dit que le public avait reconnu les vertus des morts, parce qu'avant que d'être admis dans l'asyle sacré des tombeaux, il fallait qu'ils subissent un jugement solennel. Et cette circonstance des funérailles chez les Égyptiens est une des choses les plus remarquables qui se trouvent dans l'histoire ancienne.
C'était, chez les païens, une consolation en mourant de laisser son nom en estime parmi les hommes; et ils croyaient que de tous les biens humains c'est le seul que la mort ne peut nous ravir. Mais il n'était pas permis en Égypte de louer indifféremment tous les morts; il fallait avoir cet honneur par un jugement public. L'assemblée des juges se tenait au-delà d'un lac, qu'ils passaient dans une barque. Celui qui la conduisait s'appelait en langue égyptienne _Charon_; et c'est sur cela que les Grecs, instruits par Orphée, qui avait été en Égypte, ont inventé leur fable de la barque de Charon. Aussitôt qu'un homme était mort, on l'amenait en jugement. L'accusateur public était écouté[101]. S'il prouvait que la conduite du mort eût été mauvaise, on en condamnait la mémoire, et il était privé de la sépulture. Le peuple admirait le pouvoir des lois, qui s'étendait jusqu'après la mort; et chacun, touché de l'exemple, craignait de déshonorer sa mémoire et sa famille. Que si le mort n'était convaincu d'aucune faute, on l'ensevelissait honorablement.
[Note 101: Diodore de Sicile (I, § 92), d'où ceci est tiré, ne parle point d'_accusateur public_; il dit: _La loi permettait à qui le voulait de venir l'accuser_.--L.]
Ce qu'il y avait de plus étonnant dans cette enquête publique établie contre les morts, c'est que le trône même n'en mettait pas à couvert. Les rois étaient épargnés pendant leur vie, le repos public le voulait ainsi; mais ils n'étaient pas exempts du jugement qu'il fallait subir après la mort, et quelques-uns ont été privés de la sépulture. Il se passait quelque chose de semblable chez les Israélites. Nous voyons dans l'Écriture que les méchants rois n'étaient point ensevelis dans les tombeaux de leurs ancêtres. Par là ils apprenaient que, si leur majesté les met pendant leur vie au-dessus des jugements humains, ils y reviennent enfin quand la mort les a égalés aux autres hommes.
Lors donc que le jugement qui avait été prononcé se trouvait favorable au mort, on procédait aux cérémonies de l'inhumation. On faisait son panégyrique, mais sans y rien mêler de sa naissance; toute l'Égypte était censée noble. On ne comptait pour louanges solides et véritables, que celles qui étaient rendues au mérite personnel du mort. On le louait de ce que, dans sa jeunesse, il avait eu une excellente éducation, et de ce que, dans un âge plus avancé, il avait cultivé la piété à l'égard des dieux, la justice envers les hommes, la douceur, la modestie, la retenue, et toutes les autres vertus qui font l'homme de bien. Alors tout le peuple applaudissait, et donnait aussi des louanges magnifiques au mort, comme devant être associé pour toujours à la compagnie des hommes vertueux dans le royaume de Pluton.
En finissant l'article qui regarde les cérémonies des funérailles, il n'est pas hors de propos de faire remarquer aux jeunes gens les manières différentes dont en usaient les anciens à l'égard des corps morts. Les uns, comme nous l'avons déjà dit des Égyptiens, après les avoir embaumés, les exposaient en vue, et en conservaient le spectacle. D'autres les brûlaient sur un bûcher; et cette coutume était en usage chez les Romains. D'autres enfin les déposaient dans la terre.
Le soin de conserver les corps sans les cacher dans les tombeaux paraît injurieux à l'humanité en général, et aux personnes en particulier que l'on prétend ainsi respecter; parce qu'il rend leur humiliation et leur difformité visibles, et, quelque soin qu'on en puisse prendre, n'offre aux spectateurs que de tristes et d'affreux restes de leurs visages. La coutume de brûler les morts a quelque chose de cruel et de barbare, en se hâtant de détruire ce qui reste des personnes les plus chères. Celle d'enterrer les morts est certainement la plus ancienne et la plus religieuse. Elle remet à la terre ce qui en a été tiré, et nous prépare à croire que le corps, qui en a été formé une première fois, pourra bien en être tiré une seconde.
CHAPITRE III.
DES SOLDATS ET DE LA GUERRE.
[Marge: [Herod. 2, c. 168.]] La profession militaire était en grand honneur dans l'Égypte. Après les familles sacerdotales, celles qu'on estimait les plus illustres étaient, comme parmi nous, les familles destinées aux armes. On ne se contentait pas de les honorer, on les récompensait libéralement. Les soldats avaient douze _aroures_, exemptes de tout tribut et de toute imposition[102]. L'_aroure_ était une portion de terre labourable, qui répondait à peu près à la moitié d'un de nos arpents. Outre ce privilége, on fournissait par jour à chacun d'eux[103] cinq livres de pain, deux livres de viande, et une pinte de vin[104]. C'était de quoi nourrir une partie de leur famille. Par là on les rendait plus affectionnés et plus courageux; et l'on trouvait, remarque Diodore, que c'eût été manquer contre les règles, [Marge: Lib. 1, p. 67.] non-seulement de la saine politique, mais du bon sens, que de confier la défense et la sûreté de l'état à des gens qui n'auraient eu aucun intérêt à sa conservation.
[Marge: Herod. l. 2, c. 164-168.] Quatre cent mille soldats[105] que l'Égypte entretenait continuellement étaient ceux de ses citoyens qu'elle exerçait avec le plus de soin. On les préparait aux fatigues de la guerre par une éducation mâle et robuste. Il y a un art de former les corps aussi-bien que les esprits. Cet art, que notre nonchalance nous a fait perdre, était bien connu des anciens, et l'Égypte l'avait trouvé. La course à pied, la course à cheval, la course dans les chariots, se faisaient en Égypte avec une adresse admirable; et il n'y avait point dans tout l'univers de [Marge: Cant. 1, 8, Isai. 36, 9.] meilleurs hommes de cheval que les Égyptiens. L'Écriture vante en plusieurs endroits leur cavalerie.
[Note 102: L'aroure, selon Hérodote (II, 168), et Philon (_Opp._, p. 224, 225), était un carré de 100 coudées (52 mètres 7) de côté, conséquemment de 10,000 coudées de surface, c'est-à-dire de 27 ares 77 centiares (ou 54 perches de l'arpent de Paris).--L.]
[Note 103: Ceci n'est point exact. Ces fournitures, selon Hérodote (II, § 168), n'avaient lieu que pour les 2,000 soldats auxquels tous les ans on confiait la garde du roi: elles ne leur étaient faites que pendant leur service.--L.]
[Note 104: Le texte porte: _quatre arustères de vin_. L'arustère, selon Hésychius, est égale au cotyle; et le cotyle, selon Paucton, vaut 0,24 de la pinte de Paris: les 4 arustères reviennent donc à 0,96 d'une pinte.--L.]
[Note 105: Hérodote dit 410,000 (II, 165, 166).--L.]
Les lois de la milice se conservaient aisément parmi eux, parce que les pères les apprenaient à leurs enfants; car la profession de la guerre passait de père en fils [Marge: [Herod. 2, § 166.]] comme les autres. On attachait seulement une note d'infamie à ceux qui prenaient la fuite dans le combat, [Marge: Diod. p. 70.] ou qui faisaient paraître de la lâcheté, parce qu'on aimait mieux les retenir par un motif d'honneur que par la crainte du châtiment.
Je ne veux pas dire pourtant que l'Égypte ait été guerrière. On a beau avoir des troupes réglées et entretenues, on a beau les exercer à l'ombre dans les travaux militaires et parmi les images des combats, il n'y a jamais que la guerre et les combats effectifs qui fassent les hommes guerriers. L'Égypte aimait la paix parce qu'elle aimait la justice, et n'avait de soldats que pour sa défense. Contente de son pays, où tout abondait, elle ne songeait point à faire des conquêtes. Elle s'étendait d'une autre sorte, en envoyant ses colonies par toute la terre, et avec elles la politesse et les lois. Elle régnait par la sagesse de ses conseils et par la supériorité de ses connaissances; et cet empire d'esprit lui parut plus noble et plus glorieux que celui qu'on établit par les armes. Elle a cependant formé d'illustres conquérants; et nous en parlerons dans la suite, quand nous traiterons de l'histoire de ses rois.
CHAPITRE IV.
DE CE QUI REGARDE LES SCIENCES ET LES ARTS.
Les Égyptiens avaient l'esprit inventif, mais ils le tournaient aux choses utiles. Leurs Mercures ont rempli l'Égypte d'inventions merveilleuses, et ne lui avaient presque rien laissé ignorer de ce qui pouvait contribuer à perfectionner l'esprit et à rendre la vie commode et heureuse. Les inventeurs de choses utiles recevaient, et de leur vivant, et après leur mort, de dignes récompenses de leurs travaux. C'est ce qui a consacré les livres de leurs deux Mercures, et les a fait regarder comme des livres divins. Le premier de tous les peuples où l'on voie des bibliothèques est celui d'Égypte. Le titre qu'on leur donnait inspirait l'envie d'y entrer et d'en pénétrer les secrets: [Marge: [Grec: Psychês iatreion.]] on les appelait le _trésor des remèdes de l'ame_. Elle s'y guérissait de l'ignorance, la plus dangereuse de ses maladies, et la source de toutes les autres.
Comme leur pays était uni, et leur ciel toujours pur et sans nuages, ils ont été des premiers à observer le cours des astres. Ces observations les ont conduits à régler le cours[106] de l'année sur celui du soleil; car chez eux, comme le remarque Diodore, dans les temps les plus reculés, l'année était composée de trois cent soixante-cinq jours et six heures.
[Note 106: On ne sera pas surpris que les Égyptiens, les plus anciens observateurs du monde, soient parvenus à cette connaissance, si l'on fait réflexion que l'année lunaire, dont se servaient les Grecs et les Romains, tout incommode et tout informe qu'elle paraît, supposait néanmoins la connaissance de l'année solaire, telle que Diodore de Sicile l'attribue aux Égyptiens. On verra du premier coup-d'oeil, en calculant leurs intercalations, que ceux qui avaient été les auteurs de cette forme d'année avaient su qu'aux trois cent soixante-cinq jours il fallait ajouter quelques heures pour se retrouver avec le soleil. Ils se trompaient seulement en ce qu'ils croyaient que c'était six heures juste, au lieu qu'il s'en faut près de onze minutes.
= On doit observer que les Égyptiens, dans l'usage ordinaire, ne se servaient que de l'année _vague_ de 365 jours: elle était trop courte de 6 heures (d'après la durée qu'ils supposaient à l'année). Le commencement de l'année rétrogradait donc tous les ans de 6 heures, ou de 1/4 de jour, et après une période de 4 fois 365 ans, ou de 1461 années vagues, qui ne faisaient que 1460 années juliennes de 365 jours 6 heures, l'année recommençait à-peu-près au même point; c'est ce qu'on appelle la _période caniculaire_. L'usage de cette année _vague_ subsista en Égypte bien long-temps après l'introduction de l'année julienne dans l'usage civil.
Il paraît certain, quoi qu'on en ait dit, que les prêtres de Thèbes et d'Héliopolis, connaissaient et pratiquaient, avant l'arrivée des Romains, l'année bissextile de 365 jours 6 heures, avec l'intercalation d'un jour tous les 4 ans; il l'est également que Jules César en fit l'année commune chez les Alexandrins. Cette année commençait le 1er thot, qui répond au 29 août.--L.]
Pour reconnaître leurs terres, couvertes tous les ans par le débordement du Nil, les Égyptiens ont été obligés de recourir à l'arpentage, qui leur a bientôt appris la géométrie[107]. Ils étaient grands observateurs de la nature, qui, dans un pays si serein, et sous un soleil si ardent, était forte et féconde. C'est aussi ce qui leur a fait inventer ou perfectionner la médecine.
[Note 107: On a la preuve que les Égyptiens, à force de recommencer la mesure des terres, étaient parvenus à connaître les dimensions de leur pays avec une singulière exactitude; et même qu'ils avaient acquis une connaissance assez précise de la grandeur d'un degré terrestre. Il y a lieu de croire que les cartes géographiques ne leur étaient point inconnues; on a vu plus haut (pag. 20, n. 1), qu'ils savaient tracer une ligne méridienne avec une exactitude surprenante.--L.]
On n'abandonnait point au caprice des médecins la manière de traiter les malades. Ils avaient des règles fixes, qu'ils étaient obligés de suivre; et ces règles étaient les observations anciennes des habiles maîtres, qui étaient consignées dans les livres sacrés. En les suivant, ils ne répondaient point du succès: autrement, on les en rendait responsables, et il y avait contre eux peine de mort. Cette loi était utile pour réprimer la témérité des charlatans, mais pouvait être un obstacle aux nouvelles découvertes et à la perfection de l'art. [Marge: Lib. 2, c. 84.] Chaque médecin, si l'on en croit Hérodote, se renfermait dans la cure d'une seule espèce de maladie: les uns pour les yeux, d'autres pour les dents, et ainsi du reste.
Ce que nous avons dit des pyramides, du labyrinthe, de ce nombre infini d'obélisques, de temples, de palais, dont on admire encore les précieux restes dans toute l'Égypte, et dans lesquels brillaient à l'envi la magnificence des princes qui les avaient construits, l'habileté des ouvriers qui y avaient été employés, la richesse des ornements qui y étaient répandus, la justesse des proportions et des symétries qui en faisaient la plus grande beauté; ouvrages dans plusieurs desquels s'est conservée jusqu'à nous la vivacité même des couleurs malgré l'injure du temps, qui amortit et consume tout à la longue: tout cela, dis-je, montre à quel point de perfection [Marge: Diod. l. 1, pag. 73.] l'Égypte avait porté l'architecture, la peinture, la sculpture, et tous les autres arts[108].
[Note 108: Voici le résumé de ce que les nouvelles découvertes en Égypte ont fait connaître sur l'état de l'industrie et des arts chez les anciens Égyptiens.
Ils fabriquaient des toiles de lin aussi belles et aussi fines que les nôtres: on trouve, dans les enveloppes des momies, des toiles de coton d'une finesse égale à celle de notre mousseline, et d'un tissu très-fort; et l'on voit par quelques-unes de leurs peintures qu'ils savaient faire des tissus aussi transparents que nos gazes, nos linons, ou même que nos tulles.
L'art de tanner le cuir leur était parfaitement connu; de même que celui de le teindre en diverses couleurs, comme nos maroquins; et d'y imprimer des figures.
Ils savaient fabriquer aussi une sorte de verre grossier, avec lequel ils faisaient des colliers et autres ornements.
L'art d'émailler, et celui de la dorure, étaient portés chez eux à un haut degré de perfection: ils savaient réduire l'or en feuilles aussi minces que les nôtres; et possédaient une composition métallique semblable à notre plomb, mais un peu plus molle.
Ils avaient porté fort loin l'art de vernir: la beauté de la couverte de leurs poteries, n'a point été surpassée, peut-être même égalée par les modernes.
La peinture n'a jamais été très-perfectionnée par eux; ils paraissent avoir toujours ignoré l'art de donner du relief aux figures par le mélange des clairs et de l'ombre: mais ils disposaient les couleurs avec intelligence; et le trait, dans leurs beaux ouvrages, est d'une hardiesse et d'une pureté extraordinaires. Du reste, ils n'entendaient rien à la perspective: et presque tous leurs dessins ne présentent les objets que de profil: l'uniformité des attitudes et des poses montre assez qu'en peinture comme en sculpture les artistes égyptiens étaient forcés de ne point s'écarter d'un certain style de convention, qui s'est conservé jusques sous les derniers empereurs romains.
Il en était de même de l'architecture; très-remarquable par la grandeur des masses, par la majesté de l'ensemble, par le grandiose qui en caractérise tous les détails, elle était lourde, sans goût dans la disposition des parties, dans le choix des ornements: il paraît que dès les plus anciens temps, ils l'ont portée au plus haut degré qu'il leur était donné d'atteindre; et qu'elle n'a éprouvé presque aucun perfectionnement sensible, dans les siècles postérieurs.--L.]
Ils ne faisaient pas grand cas ni de cette partie de la gymnastique ou palestre, qui ne tendait point à procurer au corps une force solide et une santé robuste[109]; ni de la musique, qu'ils regardaient comme une occupation non-seulement inutile, mais dangereuse, et propre seulement à amollir les esprits[110].
[Note 109: [Grec: Tên de mousikên nomizousin ou monon achrêson uparchein, alla kai blaberan, ôs an ekthêlynousan tas tôn andrôn psychas]. [Diod. 1, § 81.]]
[Note 110: «Il faut entendre de même ce que cet auteur (Diodore de Sicile), dit touchant la musique. Celle qu'il fait mépriser aux Égyptiens, comme capable de ramollir les courages, était sans doute cette musique molle et efféminée qui n'inspire que les plaisirs et une fausse tendresse; car, pour cette musique généreuse dont les nobles accords élèvent l'esprit et le coeur, les Égyptiens n'avaient garde de la mépriser, puisque, selon Diodore même, leur Mercure l'avait inventée, et avait aussi inventé le plus grave des instruments de musique. Dans la procession solennelle des Égyptiens, où l'on portait en cérémonie le livre de Trismégiste, on voit marcher à la tête le chantre tenant en main un symbole de la musique (je ne sais pas ce que c'est), et le livre des hymnes sacrés.» Cette excellente observation de Bossuet modifie suffisamment ce que l'assertion de Rollin pouvait présenter de fautif.--L.]
CHAPITRE V
DES LABOUREURS, DES PASTEURS, DES ARTISANS.