Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1

Chapter 11

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Trente juges étaient tirés des principales villes[88] pour composer la compagnie qui jugeait tout le royaume. Le prince, pour remplir ces places, choisissait les plus honnêtes gens du pays, et mettait à leur tête[89] celui qui se distinguait le plus par la connaissance et l'amour des lois, et qui était le plus généralement estimé. Il leur assignait certains revenus, afin qu'affranchis des embarras domestiques, ils pussent donner tout leur temps à faire observer les lois. Ainsi, entretenus honnêtement par la libéralité du prince, ils rendaient gratuitement au peuple une justice qui lui est due de droit, et qui doit être également ouverte à tous les sujets, et encore plus, en un certain sens, aux pauvres qu'aux riches, parce que ceux-ci, par eux-mêmes, trouvent assez d'appui, au lieu que les autres, par leur état même, sont plus exposés à l'injure et ont plus besoin de la protection des lois. Pour éviter les surprises, les affaires étaient traitées par écrit dans cette assemblée. On y craignait la fausse éloquence, qui éblouit les esprits et émeut les passions. La vérité ne pouvait être expliquée d'une manière trop sèche, et l'on voulait qu'elle seule dominât dans les jugements, parce qu'elle seule devait être la ressource du riche et du pauvre, du puissant et du faible, du savant et de l'ignorant. Le président du sénat portait un collier d'or et de pierres précieuses, d'où pendait une figure sans yeux, qu'on appelait la _Vérité_. Quand il la prenait, c'était le signal pour commencer la séance. Il l'appliquait à la partie qui devait gagner sa cause, et c'était la forme de prononcer les sentences.

[Note 88: Diodore dit que Thèbes, Memphis et Héliopolis fournissaient chacune dix de ces juges.--L.]

[Note 89: Le même auteur dit au contraire que les 30 juges élisaient un président parmi eux; et que la ville à laquelle appartenait l'élu, envoyait un autre juge à sa place: de sorte qu'il y avait 30 juges, sans compter le président.--L.]

[Marge: Plat. in Tim. pag. 656.] Ce qu'il y avait de meilleur parmi les lois des Égyptiens, c'est que tout le monde était nourri dans l'esprit de les observer. Une coutume nouvelle était un prodige en Égypte: tout s'y faisait toujours de même; et l'exactitude qu'on y avait à garder les petites choses maintenait les grandes. Aussi n'y eut-il jamais de peuple qui ait conservé plus long-temps ses usages et ses lois.

[Marge: Diod. lib. I, pag. 70.] Le meurtre volontaire était puni de mort, de quelque condition que fût celui qui avait été tué, libre ou non: en quoi les Égyptiens montraient plus d'humanité et d'équité que les Romains, qui donnaient aux maîtres droit absolu de vie et de mort sur leurs esclaves. L'empereur Adrien le leur ôta dans la suite, et crut devoir corriger cet abus, quelque ancien et quelque autorisé qu'il fût par les lois romaines.

[Marge: Pag. 69.] Le parjure était aussi puni de mort: parce que ce crime attaque en même temps et les dieux, dont on méprise la majesté en attestant leur nom par un faux serment; et les hommes, en rompant le lien le plus ferme de la société humaine, qui est la sincérité et la bonne foi.

[Marge: _Ibid._] Le calomniateur était impitoyablement condamné au même supplice qu'aurait subi l'accusé, si le crime s'était trouvé véritable.

[Marge: _Ibid._] Celui qui, pouvant sauver un homme attaqué, ne le faisait pas, était puni de mort aussi rigoureusement que l'assassin. Que si l'on ne pouvait secourir le malheureux, il fallait du moins dénoncer l'auteur de la violence; et il y avait des peines établies contre ceux qui manquaient à ce devoir. Ainsi les citoyens étaient à la garde les uns des autres, et tout le corps de l'état était uni contre les méchants.

[Marge: Diod. lib. 1 pag. 69.] Il n'était pas permis d'être inutile à l'état[90]: chaque particulier était tenu d'inscrire son nom et sa demeure sur un registre public qui demeurait entre les mains du magistrat, d'y marquer sa profession, et de déclarer d'où il tirait de quoi vivre. Si l'on énonçait faux, la peine de mort s'ensuivait.

[Note 90: Cette loi fut faite par Amasis, et Solon la transporta à Athènes (Hérodote II, § 177).--L.]

[Marge: Herod. l. 2, cap. 136.] Pour empêcher les emprunts, d'où naissent la fainéantise, les fraudes, et la chicane, le roi Asychis avait fait une ordonnance fort sensée. Les états les plus sages et les mieux policés, comme Athènes et Rome, ont toujours été embarrassés pour trouver un juste tempérament pour réprimer la dureté du créancier dans l'exaction de son prêt, et la mauvaise foi du débiteur qui refuse ou néglige de payer ses dettes. L'Égypte prit un sage milieu, qui, sans toucher à la liberté personnelle des citoyens, et sans ruiner les familles, pressait continuellement le débiteur par la crainte de passer pour infame, s'il manquait d'être fidèle. Il n'était permis d'emprunter qu'à condition d'engager au créancier le corps de son père, que chacun dans l'Égypte faisait embaumer avec soin, et conservait avec honneur dans sa maison, comme il sera dit dans la suite, et qui pouvait, par cette raison, être aisément transporté. Or c'était une impiété et une infamie tout ensemble de ne pas retirer assez promptement un gage si précieux; et celui qui mourait sans s'être acquitté de ce devoir était privé des honneurs qu'on avait coutume de rendre aux morts.

[Marge: Diod. lib. I, pag. 71.] Diodore remarque une faute qu'avaient commise quelques législateurs de la Grèce. Ils défendaient qu'on pût, par exemple, enlever pour dettes, à des laboureurs, leurs chevaux, leurs charrues, et les autres instruments dont ils se servaient pour cultiver la terre, parce qu'ils trouvaient de l'inhumanité à réduire par là ces pauvres gens à l'impossibilité et de payer leurs dettes et de gagner leur vie: mais en même temps ils permettaient d'emprisonner les laboureurs mêmes, qui seuls peuvent faire usage de ces instruments; ce qui les exposait aux mêmes inconvénients, et d'ailleurs enlevait à l'état des citoyens qui lui appartiennent, qui lui sont nécessaires, qui travaillent pour l'utilité publique, et sur la personne desquels le particulier n'a aucun droit.

[Marge: Pag. 72.] La polygamie était permise en Égypte[91], excepté aux prêtres, qui ne pouvaient épouser qu'une femme. De quelque condition que fût la femme, libre ou esclave, les enfants étaient censés libres et légitimes.

[Note 91: Hérodote dit au contraire que les Égyptiens n'avaient qu'une femme chacun (II, § 92).--L.]

[Marge: Pag. 22.] Ce qui marque le plus les profondes ténèbres où étaient plongées les nations qui passaient pour les plus éclairées, est de voir qu'en Égypte le mariage des frères avec les soeurs était non-seulement autorisé par les lois, mais fondé en quelque sorte sur leur religion même, et sur l'exemple des dieux le plus anciennement et le plus généralement honorés dans le pays, savoir Osiris et Isis.

[Marge: Herod. l, 2, cap. 80.] Les vieillards étaient fort respectés en Égypte. Les jeunes gens étaient obligés de se lever devant eux, et de leur céder partout la place d'honneur. C'est de là que cette loi a passé à Sparte.

La principale vertu des Égyptiens était la reconnaissance. La gloire qu'on leur a donnée d'être les plus reconnaissants de tous les hommes fait voir qu'ils étaient aussi les plus sociables. Les bienfaits sont le lien de la concorde publique et particulière. Qui reconnaît les graces aime à en faire; et, en bannissant l'ingratitude, le plaisir de faire du bien demeure si pur, qu'il n'y a plus moyen de n'y être pas sensible. C'était surtout à l'égard de leurs rois que les Égyptiens se piquaient de reconnaissance. Ils les honoraient pendant leur vie comme des images vivantes de la Divinité, et ils les pleuraient après leur mort comme les pères communs des peuples. Ce sentiment de respect et de tendresse venait de la forte persuasion où ils étaient que c'était la Divinité même qui avait placé les rois sur le trône, en les distinguant si fort du reste des mortels; et qu'ils en portaient le plus noble caractère, en réunissant en eux le pouvoir et la volonté de faire du bien aux autres.

CHAPITRE II.

DES PRÊTRES ET DE LA RELIGION DES ÉGYPTIENS.

Les prêtres, en Égypte, tenaient le premier rang après les rois. Ils avaient de grands priviléges et de grands revenus; leurs terres étaient exemptes de toute imposition.

[Marge: Genes. 47.] On voit ici des traces, de ce qui est dit dans la Genèse, que, du temps de Joseph, les terres des prêtres ne furent point chargées d'une redevance perpétuelle au prince comme celles de tous les autres Égyptiens.

Le prince, pour l'ordinaire, leur donnait beaucoup de part dans sa confiance et dans le gouvernement, parce que, de tous les sujets de l'empire, c'étaient eux qui avaient été le mieux élevés, qui avaient le plus de lumières, et qui étaient le plus dévoués à la personne du roi et au bien public. Ils étaient en même temps les dépositaires de la religion et des sciences; et c'est ce qui leur attirait un si grand respect de la part des habitants du pays et des étrangers, qui s'adressaient également à eux pour les consulter sur ce qu'il y avait de plus sacré dans les mystères et de plus profond dans les sciences.

[Marge: Herod. l. 2, cap. 60.] Les Égyptiens prétendent être les premiers qui ont établi des fêtes et des processions pour honorer les dieux. Il s'en faisait une dans la ville de Bubaste où l'on se rendait de toute l'Égypte, et où il se trouvait plus de soixante et dix mille personnes[92], sans compter les enfants. Il y avait une autre fête, surnommée _des lumières_[93], qui se célébrait à Saïs. Ceux qui ne s'y trouvaient pas étaient obligés, dans toute l'étendue de l'Égypte, de tenir des lampes allumées aux fenêtres de leurs maisons.

[Note 92: Il y a dans Hérodote 700,000 personnes, [Grec: ebdomêkonta myriadas]. Cette faute de Rollin, copiée par Dupuis, a été relevée par Larcher (tom. II, pag. 296).--L.]

[Note 93: Dans le grec, [Grec: dychnokaiê qui signifie (fête) _des lampes allumées_.--L.]

[Marge: Cap. 39.] On immolait différents animaux, selon les différents pays; mais c'était une cérémonie commune, et généralement observée dans tous les sacrifices, d'imposer les mains sur la tête de la victime, de la charger d'imprécations, et de prier les dieux de détourner sur elle tous les malheurs dont les Égyptiens pouvaient être menacés.

[Marge: Diod. lib. 1, pag. 88.] C'est de l'Égypte que Pythagore avait emprunté son dogme favori de la métempsycose. Les Égyptiens croyaient qu'à la mort des hommes leurs ames passaient dans d'autres corps humains, et que, si elles avaient été vicieuses, elles étaient enfermées dans des corps de bêtes immondes ou malheureuses pour y expier leurs crimes, et qu'après quelques siècles elles venaient de nouveau animer d'autres corps humains.

Les prêtres avaient entre les mains les livres sacrés, qui renfermaient dans un grand détail et les principes du gouvernement et les mystères du culte divin. [Marge: Plut. de Is. et Osir. pag. 354.] Les uns et les autres étaient ordinairement enveloppés de symboles et d'énigmes, qui, en voilant la vérité, la rendaient plus respectable, et piquaient plus vivement la curiosité. La figure d'Harpocrate, qu'on voyait dans les sanctuaires égyptiens avec le doigt sur la bouche, semblait avertir qu'on y renfermait des mystères qu'il n'était pas permis à tout le monde de pénétrer. Les sphinx, qui étaient toujours à l'entrée des temples, donnaient le même avertissement. Tout le monde sait que les pyramides, les obélisques, les colonnes, les statues, en un mot tous les monuments publics, étaient pour l'ordinaire ornés d'hiéroglyphes, c'est-à-dire d'écritures symboliques, soit que ce fussent des caractères inconnus au vulgaire, soit que ce fussent des figures d'animaux, qui avaient un sens caché et parabolique. [Marge: Plut. Sympos. lib. 4, p. 670.] Ainsi le lièvre signifiait une attention vive et pénétrante, parce que cet animal a le sens de l'ouïe fort délicat. Une statue de [Marge: Plut. de Isid. pag. 355.] juge sans mains, et les yeux baissés en terre, marquait les devoirs de ceux qui exerçaient la judicature.

Il y aurait beaucoup de choses à dire si l'on voulait traiter à fond ce qui regarde la religion des Égyptiens; mais je me borne à deux articles qui en font la principale partie: le culte de différentes divinités, et les cérémonies des funérailles.

§ I. _Culte de différentes divinités._

Jamais nation ne fut plus superstitieuse que celle des Égyptiens. Elle avait un grand nombre de dieux de différents ordres et de différents étages, dont je ne parle point ici, parce que cette matière appartient plus à la fable qu'à l'histoire. Entre les autres, il y en avait deux qui étaient généralement honorés dans l'Égypte, Osiris et Isis, qu'on a prétendu être le soleil et la lune: en effet, c'est par le culte de ces astres qu'a commencé l'idolâtrie.

Outre ces dieux, l'Égypte adorait un grand nombre de bêtes, le boeuf, le chien, le loup, l'épervier, le crocodile, l'ibis, le chat, etc. Plusieurs de ces bêtes n'étaient l'objet de la superstition que de quelques villes particulières; et, pendant qu'un peuple élevait une espèce d'animaux sur ses autels, ses voisins les avaient en abomination. De là les guerres continuelles d'une ville contre une autre, effet de la fausse politique d'un de leurs rois qui chercha à les amuser par des guerres de religion, pour leur ôter le temps et les moyens de conspirer contre l'état. J'appelle cette politique fausse et mal entendue, parce qu'elle est directement contraire au véritable esprit du gouvernement, qui tend à unir tous les membres de l'état par les liens les plus étroits, et qui fait consister sa force dans la parfaite harmonie de toutes ses parties.

[Marge: Lib. 1, de Nat. deor. n. 82. Lib. 5, Tuscul. Quæst. n. 78. Herod. l. 2, cap. 65. Diod. Lib. 1, p. 74 et 75.] Chaque peuple avait un grand zèle pour ses dieux. Parmi nous, dit Cicéron, il n'est pas rare de voir des temples dépouillés et des statues enlevées; mais, chez les Égyptiens, il est inouï qu'aucun ait jamais maltraité un crocodile, un ibis, un chat; et ils auraient souffert les derniers tourments, plutôt que de commettre un tel sacrilége. Il y avait peine de mort contre quiconque aurait tué volontairement aucun de ces animaux, et même peine contre celui qui aurait tué un ibis ou un chat, de quelque manière que ce fût, volontairement ou non. Diodore rapporte un fait dont il avait été témoin pendant son séjour en Égypte. Un Romain ayant tué un chat par mégarde et sans dessein, la populace en fureur courut à sa maison; et ni l'autorité du roi, qui sur-le-champ envoya ses gardes, ni la crainte du nom romain, ne purent le sauver. Leur respect pour ces animaux les porta, dans le temps d'une famine extrême, à aimer mieux se manger les uns les autres que de toucher à leurs prétendues divinités.

[Marge: Herod. l. 3, cap. 27, etc. Diod. lib. 1, pag. 76. Plin. lib. 8, cap, 46.] De tous ces animaux, le boeuf Apis, nommé par les Grecs _Epaphus_, était le plus célèbre. On lui avait bâti des temples magnifiques. On lui rendait des honneurs extraordinaires pendant sa vie, et de plus grands encore après sa mort. L'Égypte alors entrait dans un deuil général. On célébrait ses funérailles avec une magnificence qu'on a de la peine à croire. Sous Ptolémée Lagus, le boeuf Apis étant mort de vieillesse, la dépense de son convoi, outre les frais ordinaires, monta à plus de cinquante mille écus. Après qu'on avait rendu les derniers honneurs au mort, il s'agissait de lui trouver un successeur, et on le cherchait dans toute l'Égypte. On le reconnaissait à certains signes qui le distinguaient de tout autre: sur le front, une tache blanche en forme de croissant; sur le dos, la figure d'un aigle; sur la langue, celle d'un escarbot. Quand on l'avait trouvé, le deuil faisait place à la joie, et ce n'était plus dans toute l'Égypte que festins et réjouissances. On amenait le nouveau dieu à Memphis pour y prendre possession de sa nouvelle qualité, et il y était installé avec beaucoup de cérémonies. On verra dans la suite que Cambyse, au retour de sa malheureuse expédition contre l'Éthiopie, trouvant toute l'Égypte en joie à cause qu'on avait trouvé le dieu Apis, et croyant qu'on insultait à son malheur, tua, dans les transports de sa colère, ce jeune boeuf, qui ne jouit pas long-temps de sa divinité.

On voit aisément que le veau d'or érigé près de la montagne de Sinaï par les Israélites était un fruit de leur séjour dans l'Égypte, et une imitation du dieu Apis, aussi-bien que ceux qui dans la suite furent érigés aux deux extrémités du royaume d'Israël par le roi Jéroboam, qui lui-même avait fait un assez long séjour en Égypte.

Les Égyptiens ne se contentaient pas d'offrir de l'encens aux animaux: ils portaient la folie jusqu'à attribuer la divinité aux légumes de leurs jardins[94]. C'est ce que leur reproche si ingénieusement le poète satirique.

[Note 94: Il y a sur cette superstition, une dissertation curieuse de Schmidt (_de cepis et alliis apud Ægyptios cultis_), dans ses _Opuscula_, p, 71-122.--L.]

[Marge: Juv. satir. 15. [init.]]

Qui nescit, Volusi Bithynice, qualia demens Ægyptus portenta colat? Crocodilon adorat Pars hæc: illa pavet saturam serpentibus ibiu. Effigies sacri nitet aurea cercopitheci, Dimidio magicæ resonant ubi Memnone chordæ, Atque vetus Thebe centum jacet obruta portis. Illic cæruleos, hîc piscem fluminis, illic Oppida tota canem venerantur, nemo Dianam. Porrum et cepe nefas violare ac frangere morsu. O sanctas gentes quibus hæc nascuntur in hortis Numina!

On doit être bien étonné de voir la nation du monde qui se piquait le plus de sagesse et de lumières s'abandonner si follement aux superstitions les plus grossières et les plus ridicules. En effet, rendre à des animaux et à de vils insectes un culte religieux, les placer au milieu des temples, les nourrir avec soin et à grands [Marge: Lib. 1, p. 76.] frais,[95] punir de mort ceux qui leur ôtaient la vie, les embaumer et leur destiner des tombeaux publics, aller jusqu'à reconnaître pour dieux des poireaux et des ognons, invoquer de pareilles divinités dans ses besoins, en attendre du secours et de la protection, ce sont des excès qui nous paraissent à peine croyables; et qui sont néanmoins attestés par toute l'antiquité. [Marge: Lucian. Imag. [§11.]] On entre dans un temple magnifique, dit Lucien, où brillent de toutes parts l'or et l'argent. Les yeux avides y cherchent un dieu, et n'y trouvent qu'une cicogne, un singe, un chat [et un bouc]: belle image, ajoute-t-il, de beaucoup de palais, dont les maîtres ne sont pas le plus bel ornement.

[Note 95: Diodore assure que de son temps même ces dépenses n'allaient pas à moins de cent mille écus. = Dans le texte, 100 talents, ou 550,000 fr. Cette somme est donnée par Diodore comme le montant des frais d'embaumement et de sépulture des animaux sacrés (I. § 84.)--L.]

[Marge: Diod. lib. 1, p. 77, etc.] On rapporte différentes raisons du culte que les Égyptiens rendaient aux animaux.

La première se tire de la fable. On prétend que les dieux, dans une conspiration que firent contre eux les hommes, se réfugièrent en Égypte, et s'y cachèrent [Marge: Cf. Ovid. Metamorph. v. 527; Hyg. astron. II, 28; Porphyr. abstin. III, 16.] sous différentes formes d'animaux; et de là le culte divin qui depuis leur a été rendu.

La seconde est tirée[96] de l'utilité que chacun de ces animaux procurait aux hommes: les boeufs, pour le labourage; les brebis, par leur laine et leur lait; les chiens, pour la chasse et pour la garde des maisons, d'où vient que le dieu Anubis est représenté avec une tête de chien; l'ibis, qui est une espèce de cicogne, parce qu'il donne la chasse à des serpents ailés, qui sans cela infesteraient l'Égypte; [Marge: Herod. l. 2, cap. 68.] le crocodile, qui est un animal amphibie, c'est-à-dire qui vit également dans l'eau et sur la terre, d'une grandeur[97] et d'une force surprenantes, parce qu'il défend le pays contre l'incursion des voleurs arabes[98]; et l'ichneumon, parce qu'il empêche la race des crocodiles de se trop multiplier, ce qui deviendrait funeste à l'Égypte. Or cette petite bête rend ce service au pays en deux manières: premièrement elle observe le temps que le crocodile est absent, et elle brise ses oeufs sans les manger; en second lieu, lorsque le crocodile dort sur le rivage du Nil, et il dort toujours la gueule ouverte, ce petit animal, qui s'était tenu caché dans le limon, saute tout d'un coup dans sa gueule, pénètre jusque dans ses entrailles, qu'il ronge, puis se fait une ouverture en lui perçant le ventre, dont la peau est fort tendre, et sort impunément vainqueur, par sa finesse, de la force d'un si terrible animal.

[Note 96: _Ipsi, qui irridentur, Ægyptii nullam belluam, nisi ob aliquam utilitatem quam ex eâ caperent, consecraverunt_. (Cic. lib. 1 de Nat. deor. n. 101).]

[Note 97: Cette grandeur va jusqu'à plus de 17 coudées.

= 17 Coudées valent 8 mètres, 953. Selon Élien (_Hist. Anim._ XVII, c. 6), on en avait vu un de 25 coudées (13 mètres 175), au temps de Psammitichus; et un autre de 26 coudées, 4 palmes (14 mètres 053), sous Amasis. Norden en a vu de 50 pieds (16 mètres).--L.]

[Note 98: Cela est fort douteux. Cicéron dit: _Possem, de ichneumone utilitate, de crocodilorum, de felium dicere_ (_de Nat. Deor._ 1, § 36); mais il aurait été vraisemblablement assez embarrassé pour dire quelle pouvait être l'utilité des crocodiles. On a prétendu que les hommages des Égyptiens s'adressaient particulièrement à une espèce de crocodiles d'un naturel fort doux: malheureusement pour cette explication, on lit dans Élien (_Hist. Anim._ X, c. 21), et dans Maxime de Tyr (_Dissert._ XXXVIII), que les crocodiles sacrés dévoraient les enfants de leurs adorateurs.--L.]

Les philosophes, peu contents de raisons si faibles pour couvrir de si étranges absurdités qui déshonoraient le paganisme, et dont ils rougissaient en secret, ont imaginé, surtout depuis l'établissement du christianisme, une troisième raison du culte que les Égyptiens rendaient aux animaux, et on dit que ce n'était pas à ces animaux, mais aux dieux, dont ils étaient les symboles, que se terminait ce culte. [Marge: Pag. 382.] «Les philosophes,» dit Plutarque dans le traité même où il examine ce qui regarde les deux divinités les plus célèbres de l'Égypte, Isis et Osiris, «les philosophes honorent l'image de Dieu, quelque part qu'elle se montre, même dans les êtres qui sont sans vie, bien plus encore par conséquent dans ceux qui sont animés. On doit donc approuver, non ceux qui adorent ces créatures, mais ceux qui, par elles, remontent jusqu'à la Divinité. On les doit regarder comme autant de miroirs que nous fournit la nature, dans lesquels la Divinité se peint d'une manière éclatante; ou comme autant d'instruments dont elle se sert pour faire éclore au-dehors son incompréhensible sagesse. Quand donc, pour embellir des statues, on entasserait dans un même endroit tout l'or et toutes les pierreries du monde, ce n'est point à ces statues qu'il faudrait rapporter son culte; car la Divinité n'existe point dans des couleurs artistement dispensées, ni dans une matière fragile, destituée [Marge: Pag. 377 et 378.] de mouvement et de sentiment.» Plutarque dit, dans le même traité, que «comme le soleil, la lune, le ciel, la terre, la mer, sont communs à tous les hommes, mais ont des noms différents, selon la différence des nations et des langages, ainsi, quoiqu'il n'y ait qu'une divinité unique et une providence unique qui gouverne l'univers, et qui a sous elle différents ministres subalternes, on donne à cette divinité, qui est la même, différents noms, et on lui rend différents honneurs, selon les lois et les coutumes de chaque pays.»