Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1
Chapter 1
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OEUVRES COMPLÈTES DE ROLLIN.
NOUVELLE ÉDITION, ACCOMPAGNÉE D'OBSERVATIONS ET D'ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES, PAR M. LETRONNE, MEMBRE DE L'INSTITUT (ACADÉMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES).
HISTOIRE ANCIENNE. TOME I.
PARIS, DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT, IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT, RUE JACOB, No 24.
M DCCC XXI. ----
OEUVRES COMPLÈTES DE ROLLIN. ---------
TOME PREMIER.
À PARIS,
{ FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS, Libraires, { rue Jacob, no 24; CHEZ{ LOUIS JANET, Libraire, rue St-Jacques, no 59; { BOSSANGE, Libraire, rue de Tournon, no 6; { VERDIÈRE, Libraire, quai des Augustins, no 25.
AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR DES OBSERVATIONS ET ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES JOINTS À CETTE ÉDITION.
Depuis long-temps on sentait la nécessité d'une édition critique des oeuvres historiques de Rollin. Il est en effet reconnu que Rollin n'a point également soigné toutes les parties du grand ensemble d'histoire dont il a fait présent à la France. Ne pouvant examiner avec assez d'attention le sens de certains passages difficiles qui auraient exigé un examen approfondi, il a dû s'en rapporter quelquefois à des versions inexactes. Le temps lui a manqué pour remonter toujours à la source des faits: et souvent il a incorporé dans son ouvrage les résultats des travaux de ses prédécesseurs, sans les soumettre à l'épreuve d'un nouvel examen: c'est ce qu'il avoue cent fois avec une franchise et une candeur admirables.
On ne saurait donc être surpris de ce que ses ouvrages historiques renferment quelques erreurs de détail, dont une critique malveillante s'est servie pour tâcher de décréditer ces ouvrages. Dans le siècle dernier, Rollin a été violemment attaqué par des pédants jaloux du succès de son Histoire ancienne, ou par des hommes qui ne lui pardonnaient point d'avoir composé un livre d'histoire dicté par l'amour de la religion. Les critiques pointilleuses et mesquines d'un abbé Bellanger, qui voulait faire croire que Rollin ne savait pas un mot de grec; les sarcasmes de Voltaire, répétés par mille échos, ont contribué à répandre l'opinion, nous dirons le préjugé, que l'Histoire ancienne et l'Histoire romaine fourmillent de contre-sens, et sont remplies d'erreurs de tout genre, de réflexions niaises et puériles, de contes rassemblés sans critique. Ils n'ont pu réussir à en faire abandonner la lecture; mais ils en ont diminué l'autorité et le poids, en exagérant le nombre des fautes qui peuvent s'y trouver.
Il nous a paru qu'un moyen efficace de rendre à ces ouvrages une grande partie de l'autorité qu'on a voulu leur faire perdre; de les relever dans l'opinion des juges éclairés; de ramener les lecteurs prévenus, ou qui manquent du loisir nécessaire pour examiner les faits par eux-mêmes; c'était de réduire à leur juste valeur les critiques dont les écrits de Rollin ont été l'objet, en publiant pour la première fois une édition qui offrît, sur les endroits vraiment fautifs, les rectifications et les éclaircissements nécessaires.
Le traducteur[1] italien de l'Histoire ancienne avait déjà essayé de suppléer à quelques défauts qu'il avait cru remarquer dans cette histoire; mais nous n'approuvons nullement la méthode qu'il a suivie, d'insérer une multitude d'additions dans le texte même: à l'inconvénient d'être diffuses et fort insignifiantes, ces additions joignent celui de dénaturer l'ouvrage original.
[Note 1: _Storia Antica_ di Carlo ROLLIN, etc. Genova, MDCCXCII.]
Notre méthode est entièrement différente. En premier lieu, nous conservons absolument intact le texte original, pour lequel nous avons suivi l'édition in-4°, imprimée sous les yeux de l'auteur; toutes les citations, les notes, ont été textuellement reproduites; nous ne nous sommes permis de changements que pour corriger les nombreuses inexactitudes qui s'étaient glissées dans l'orthographe de certains noms propres, dans l'indication des auteurs cités; ou les fautes qui défiguraient plusieurs citations de textes grecs et latins.
Nos observations sont rejetées au bas des pages, et se trouvent ainsi entièrement séparées du texte. Il y avait, dans cette méthode même, un écueil à redouter; c'était de multiplier ou d'étendre les notes et les observations, au point de faire réellement un ouvrage à côté de celui de Rollin, et de surcharger le sien d'un appareil scientifique tout-à-fait déplacé, qui eût brisé continuellement la narration, et en eût détruit l'intérêt. Nous croyons avoir évité cet écueil, en nous renfermant dans les limites indiquées par la nature même de l'ouvrage. Nos observations, bornées à ce qu'il y a d'essentiel, sont de deux espèces: les unes ont pour objet de rectifier une erreur de fait, une traduction fautive; les autres contiennent, soit l'indication d'une particularité négligée par l'historien, mais nécessaire pour la connaissance parfaite du trait historique qu'il rapporte; soit la discussion des motifs qu'on peut avoir de douter des faits qu'il a présentés comme certains, ou de croire à quelques autres qu'il a donnés comme douteux. Ces notes sont en général fort courtes et précises: quelques-unes, en petit nombre, ont plus d'étendue; mais l'importance ou l'intérêt du sujet rendait nécessaires de plus grands développements.
Il est presque inutile d'avertir que nos observations ne portent que sur des faits matériels, jamais sur des opinions: les digressions de l'auteur, ses réflexions, sa manière de voir et de juger les choses, de saisir les rapports de l'histoire profane avec l'histoire sacrée, constituent son caractère particulier, pour ainsi dire sa physionomie; et nous en avons scrupuleusement respecté les traits. Sans doute, il nous eût été facile de mettre quelquefois notre opinion en regard de celle de l'auteur; mais quelle eût été la plus vraie des deux?
Nous nous sommes également interdit des discussions générales sur la chronologie de l'ancienne Égypte et de l'empire d'Assyrie. Rollin a sur-tout évité toute discussion approfondie sur ce sujet; il s'est contenté de suivre principalement Ussérius et Fréret: il a le soin d'en prévenir ses lecteurs. Que les systèmes de ces hommes habiles prêtent à quelques difficultés, c'est ce dont nous ne faisons nul doute: il faudrait de longues discussions pour les faire ressortir, et sur-tout pour les lever; et, quand on y parviendrait, serait-on sûr de ne les avoir point remplacées par d'autres difficultés plus grandes encore? En de telles matières, où l'on voit autant d'opinions différentes qu'il y a de gens qui s'en occupent, le difficile n'est pas de faire un système, c'est d'en faire un plus probable de tous points que celui qu'on a la prétention de détruire. Nous nous sommes donc contentés de donner quelques observations de détail.
Nous en dirons autant des notions géographiques par lesquelles Rollin a commencé l'histoire de chaque pays: ces notions sont toujours incomplètes, mais évidemment l'auteur n'a pas voulu en dire davantage; il le pouvait sans peine. Nous nous sommes donc bornés à quelques notes sur ce qui pouvait s'y trouver d'inexact, sans insister davantage; d'autant plus qu'il n'y a pas maintenant de petit livre de géographie qui ne renferme plus de détails sur ce sujet.
Un article important, et qui avait besoin de rectifications continuelles, est celui de l'évaluation des mesures et des monnaies anciennes: les recherches qu'on a faites depuis Rollin ont modifié sensiblement celle qu'il avait adoptée. Pour les mesures itinéraires, nous nous sommes servis des travaux les plus récents. L'évaluation des monnaies grecques et romaines a été établie sur les bases dont nous avons démontré la certitude dans un ouvrage spécial[2]. A la fin de l'histoire romaine, nous placerons un exposé des principes sur lesquels reposent ces diverses évaluations, et des tableaux dressés d'après ces principes.
[Note 2: _Considérations générales sur l'évaluation des monnaies grecques et romaines et sur la valeur de l'or et de l'argent avant la découverte de l'Amérique_, chez F. Didot.]
Toutes les notes qui nous appartiennent sont suivies de la lettre--L.
Quand il nous arrive de compléter une note de l'auteur, par une addition qui nous paraît nécessaire, cette addition est précédée des deux traits ==, et suivie de la même lettre--L.
Quelquefois, nous avons jugé à propos de mettre en marge une citation qui avait échappé à l'auteur; ou l'indication du livre et de la page, quand il ne l'a point mise: ces additions marginales sont renfermées entre crochets [].
Nous ferons quelques modifications et additions à l'atlas de d'Anville qu'on joint ordinairement aux oeuvres de Rollin: elles seront spécifiées dans un avertissement particulier qui sera mis en tête de cet atlas.
L.
Paris, 20 décembre 1820.
ÉLOGE DE ROLLIN, DISCOURS QUI A REMPORTÉ LE PRIX D'ÉLOQUENCE DÉCERNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE, DANS SA SÉANCE DU 27 AOÛT 1818; PAR SAINT-ALBIN BERVILLE, AVOCAT À LA COUR ROYALE DE PARIS.
Nocturnâ versate manu, versate diurnâ. HORAT.
La nature commence l'homme, et l'éducation l'achève. Par elle, ses facultés deviennent des talents; ses penchants, des vertus; par elle se perpétuent d'âge en âge, avec les traditions de la science, les leçons de la sagesse. Aussi, dans l'antiquité, voyons-nous l'éducation exciter constamment la sollicitude des philosophes et des législateurs. Lycurgue fonde sur son pouvoir les lois qu'il donne à son peuple; Platon, le code qu'a rêvé son génie; magistrat et père à-la-fois, Caton honore la pourpre consulaire par les fonctions d'instituteur. Et certes, s'il est un art digne de l'estime des sages, c'est celui qui se propose pour objet la perfection de l'homme: art aussi grand dans son but qu'immense dans ses détails; d'autant plus noble, qu'il n'offre point, pour les soins qu'il commande, pour les devoirs qu'il impose, le dédommagement flatteur de la célébrité; d'autant plus délicat, qu'il faut montrer la vérité à des yeux faibles encore, éclairer l'intelligence sans instruire les passions, et préparer les triomphes de la vertu sans altérer la sécurité de l'innocence!
Rollin servit l'enseignement par ses travaux; il honora sa carrière par des talents et des vertus. Pour le louer, il suffit de raconter ce qu'il a fait, de montrer ce qu'il a été. Je n'offenserai point, par le faste de mes louanges, la mémoire d'un sage: je parlerai rarement de sa gloire; mais je parlerai souvent de sa bonté, et sans doute son ombre ne repoussera point cet éloge.
PREMIÈRE PARTIE.
Lorsqu'après la chute de l'empire d'Occident cette belle partie de l'Europe perdit la civilisation qu'elle devait aux Romains, les écrits des anciens y conservèrent le germe d'une civilisation nouvelle. Mais ce germe resta long-temps stérile. Des institutions barbares opposaient une barrière aux progrès de l'esprit humain; les peuples n'existaient que pour la servitude, les grands n'existaient que pour les combats; l'instruction était renfermée dans les cloîtres, et plusieurs siècles dûrent s'écouler avant qu'elle pût se répandre dans les rangs de la société. Mais lorsqu'enfin le temps eut amené dans l'ordre politique une révolution salutaire, les études commencèrent à refleurir: c'est alors qu'un établissement dont l'origine se perd dans la nuit des âges, l'Université, exerça sur l'enseignement une utile influence. L'éducation, auparavant livrée au hasard, prit dans son sein une forme régulière: son indépendance jeta quelques idées de liberté parmi les générations naissantes; les traditions de l'antiquité hâtèrent, en se propageant, le retour des lumières; et la raison humaine s'affranchit par degrés des liens qui l'avaient tenue si long-temps captive.
Nourri dans cette école célèbre, Rollin avait puisé dans les leçons des Gerson, des Hersan, les saines doctrines de l'enseignement, et cet amour de l'antiquité, qui n'est que l'amour du vrai beau en morale comme dans les arts. Héritier de leurs fonctions, il l'avait été de leurs succès: des réformes salutaires, de sages innovations, avaient marqué sa carrière. Une disgrâce vient arrêter le cours de ses travaux: l'homme de paix renonce sans murmure, et non sans regrets peut-être, à l'emploi de faire le bien; mais il sait rendre sa retraite utile encore: il lègue à l'enseignement public les fruits de sa longue expérience; il éclaire comme écrivain ceux qu'il ne lui est plus permis de guider comme instituteur.
Rollin, dans le _Traité des Études_, n'a point prétendu, ainsi qu'un philosophe célèbre, refaire l'éducation sur de nouvelles bases; il n'a voulu que rassembler des traditions consacrées par l'usage. Toutefois, s'il n'a point cette audacieuse indépendance de l'auteur d'_Émile_, qui remonte par la pensée à la source de nos institutions pour leur imprimer, du haut de son génie, une direction nouvelle, il s'éloigne également de cette superstition du passé, qui subroge l'usage aux droits de la raison, et compte les années au lieu de peser les avantages. Rousseau, dans sa marche hardie, a poussé plus avant l'investigation des principes; mais, dominé par une imagination impérieuse, il a quelquefois abusé de la vérité. Rollin, plus circonspect, s'arrête avant le but plutôt que de s'exposer à le franchir; mais, s'il se borne à cultiver des vérités connues, il sait les rendre fécondes. Il n'appelle point les réformes, mais il les accepte des mains de l'expérience. Un autre écrivain, qui souvent a servi de guide à l'auteur du Traité des Études; qui, en voulant former l'orateur, s'occupe d'abord à former l'homme de bien, et conduit son élève à l'éloquence par la vertu, Quintilien, interdit aux soins paternels l'ouvrage de l'éducation. Il veut développer par l'émulation nos facultés naissantes, et paraît craindre qu'amollis par les douceurs de la vie domestique, l'ame ne perde son ressort et le corps sa vigueur. Peut-être, en prononçant cette exclusion rigoureuse, Quintilien n'a-t-il pas assez rendu justice à cette éducation qui ne sépare point ceux qu'unit la nature; qui permet de chercher la convenance la plus parfaite entre les moyens de l'élève et le caractère de l'institution, et rassemble sur une tête chérie une vigilance et des soins qui, en se disséminant, sont quelquefois en danger de se ralentir: peut-être, en voulant transporter de l'ordre politique dans l'ordre moral le mobile puissant, mais délicat, de l'émulation, n'a-t-il pas assez considéré le danger d'éveiller les passions avant d'avoir affermi la raison qui doit les réprimer. Quoi qu'il en soit, je sais gré à Rollin de s'être montré moins sévère; d'avoir permis à la tendresse du père de seconder quelquefois le zèle de l'instituteur; et sur-tout d'avoir respecté ces liens d'affection mutuelle, qui, formés au sein de la famille par l'habitude et l'intimité, préparent à l'ordre social la garantie des vertus domestiques.
Mais, si l'éducation peut varier dans sa forme, son objet est invariable. Éclairer l'esprit par la science, la raison par la morale, l'ame par la religion, tels sont les soins que Rollin lui impose: c'est à la vertu de consacrer le savoir; c'est à la piété de consacrer la vertu.
Avant que les écrivains du siècle de Louis XIV eussent fixé la langue française, l'enseignement dut chercher dans les langues anciennes des formes régulières et des modèles pour l'éloquence. Depuis, lorsque la France, grace au génie des Pascal, des Fénélon, des Racine, fut devenue à son tour une terre classique; l'usage, qui devrait être l'expression de la raison universelle, et qui n'est souvent que celle des erreurs dominantes, continua de bannir de nos écoles une langue que leurs écrits venaient d'illustrer. Rollin la rétablit dans ses droits: il en développe les avantages; et s'il ne l'égale point à celles de l'antiquité pour la richesse et l'harmonie, il lui accorde une précision, une clarté que l'antiquité n'avait point connue. Bientôt il nous transporte par l'étude loin de la terre natale; il veut agrandir notre intelligence en nous faisant connaître d'autres hommes, d'autres moeurs, d'autres sociétés. C'est alors qu'il nous conduit sur les rivages de la Grèce, et qu'il étale à nos regards les beautés de cette langue, dépositaire des plus nobles créations de l'esprit humain, et qui fut la langue du génie, parce qu'elle fut celle de la liberté. De là il nous ramène vers l'ancienne Rome, et nous découvre la commune origine de nos modernes idiomes dans cette autre langue, autrefois la souveraine du monde, aujourd'hui le lien des peuples civilisés: elle ne transmet plus les décrets des vainqueurs de la terre, mais elle conserve du moins les paisibles conquêtes de la science, et cette gloire est assez belle encore.
Le langage, qui ne fut d'abord qu'un moyen de communication entre les hommes, devint un art, lorsque ces communications, en se multipliant, eurent étendu son usage et varié ses ressources. L'éloquence lui confia les vérités de la morale, les souvenirs de l'histoire, les découvertes de la science, les destinées des hommes et des peuples: la poésie l'arrondit en mètres harmonieux, l'orna de brillantes images. Fille de la religion et des passions peut-être, la poésie peut se vanter d'une ancienne origine et nous offre les premiers monuments que le génie de la parole ait élevés chez les nations. A travers l'immensité des âges, elle nous apparaît sous la majestueuse figure d'Homère, d'Homère qui, pareil aux dieux qu'il a chantés, semble avoir en partage une éternelle jeunesse. A sa suite, se présente l'antiquité tout entière, avec ce cortége de beautés naïves que faisait éclore, sous un ciel riant, l'influence d'une société vierge encore. Combien l'on aime à retrouver, dans ces tableaux des vieux âges, l'empreinte de la nature, presque effacée de nos sociétés modernes! Placés plus près de cette nature, principe éternel de tous les arts, les anciens purent saisir ses premiers traits, la peindre dans sa pureté native, et leur goût, en la retraçant, sut l'embellir encore. C'est elle que Rollin chérit dans leurs ouvrages; c'est elle qui en relève le prix aux yeux de l'homme simple et sensible: s'il ne retrouve plus le modèle, il est encore touché de l'image. En vain, dès le siècle de Louis XIV, la médiocrité, toujours impuissante et toujours téméraire, osa secouer le joug d'une légitime admiration: le génie moderne resta fidèle au génie de l'antiquité, et les Despréaux, les Racine, ne rougirent point de s'avouer les disciples de ceux dont peut-être ils avaient droit de se déclarer les rivaux. De nos jours encore, de hardis réformateurs ont voulu fonder en poésie une religion nouvelle, ils ont tenté de nous éblouir par le prestige de quelques beautés originales recueillies dans la littérature informe d'une nation voisine; mais leurs efforts n'ont pu ébranler les autels de l'antiquité. Ils ont indiqué à nos écrivains une source où l'imagination puisera quelquefois des couleurs; mais le goût ira toujours chercher ses modèles parmi ces hommes des siècles éloignés, qui furent nos premiers maîtres, et qu'il faudra toujours imiter, parce qu'ils n'ont imité que la nature.
Admirateur sincère des anciens, Rollin n'est point l'adorateur de leurs défauts: il sait voir des taches dans leurs écrits: les anciens n'étaient-ils pas des hommes? mais ses principes, ses remarques, son style même, révèlent encore en lui le sentiment profond, le sûr discernement de leurs beautés. Ce même discernement ne brille pas moins dans les jugements qu'il porte sur ses contemporains; et ce n'est pas son moindre titre de gloire, d'avoir averti la France de la grandeur de Bossuet.
Le nom de Bossuet rappelle celui de l'éloquence. Cette fille de la liberté fit long-temps retentir de ses mâles accents la tribune de Rome et d'Athènes. Parmi nous, lorsque la liberté, encore écartée du corps politique, s'était réfugiée tout entière au pied des autels, la chaire évangélique lui ouvrit un asyle, et l'orateur chrétien retrouva, dans le caractère sacré que la religion imprime à ses ministres, cette indépendance que les Cicéron et les Démosthène avaient trouvée dans les institutions de leur patrie. Mais la tribune aux harangues resta fermée pour elle, et, dans les règles que Rollin a tracées de cet art, on cherche en vain le nom de ce genre d'éloquence où l'orateur parle de la patrie à la patrie elle-même, et puise dans un si noble sujet des inspirations dignes d'un si noble théâtre. Un tel oubli, qui accuse les institutions contemporaines, ne serait plus possible aujourd'hui. Français, une gloire nouvelle vous attend! Déjà vos Bossuet, vos Massillon ont illustré par les triomphes du génie leur auguste ministère: à côté de leur éloquence va s'élever une éloquence rivale, et ses accents aussi seront sacrés; car chez les peuples libres, après le culte de la Divinité, il est encore une religion, celle de la Patrie.
En révélant à ses élèves les beautés de la poésie et de l'éloquence, Rollin n'oublie pas des études plus austères, mais non moins utiles. Puisque l'éducation ne peut embrasser le cercle entier des connaissances humaines, forcé de choisir entre elles, il donne la préférence à celle qui nous offre les leçons les plus salutaires, à l'histoire; l'histoire, cette perpétuelle allégorie qui, sous les traits du passé, nous montre le présent et l'avenir. Il jette en passant un regard sur la fable, dont les riants mensonges ont fécondé les arts, sur les antiquités, dont l'étude éclaire celle de l'histoire: mais il réprouve ce luxe indigent de la mémoire, qui la surcharge sans l'enrichir; il ne veut point fatiguer l'esprit d'une instruction stérile, et c'est au profit de la raison qu'il cultive le savoir; ou plutôt, c'est l'ame qu'il veut orner des trésors dont il enrichit l'intelligence. L'éducation vulgaire ne se propose que la science pour objet: le sage voit plus loin. Le savoir n'est à ses yeux qu'un progrès qui nous rapproche de la vertu, ou qu'un instrument dont elle doit diriger l'usage dans l'intérêt de la patrie et de l'humanité. Comptables envers la société, comme envers la nature, de l'emploi de nos facultés, c'est à l'éducation d'en régler le cours, et de nous faire aimer le bien en nous facilitant les moyens de l'accomplir. Des études que Rollin nous prescrit, la première est celle de nos devoirs. En formant l'homme instruit, ses leçons tendent surtout à former l'honnête homme et le bon citoyen. Tour-à-tour éclairant l'exemple par le précepte, autorisant le précepte par l'exemple, il appelle au secours de la morale l'expérience des siècles passés. Les fastes de l'antiquité sont pour lui un répertoire inépuisable de salutaires instructions: c'est avec le nom d'Aristide, qu'il combat l'avarice; avec le souvenir de Camille, qu'il ennoblit l'amour de la patrie. Quelquefois, s'élevant à de plus vastes considérations, il examine la vertu dans son alliance avec le pouvoir, préparant le bonheur des hommes et la prospérité des états. Il ne sépare point la politique de la justice: comme l'auteur du Télémaque, il voudrait appliquer la morale à la science du gouvernement, et peut-être ce voeu de la vertu est-il aussi un conseil de la sagesse.