Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1)
Part 7
—Proposition qui paraît modeste et même humble, mais qui est présomptueuse et veut réduire les aspects du réel; pour moi je ne l'ai pas plus reçue en mon entendement que la proposition contraire, qu'il n'y aurait pas de malades, qu'il n'y aurait que des maladies: ce sont là deux propositions qui ne me paraissent pas empiéter moins sur le réel social que sur le réel individuel, qui est lui-même un peu un réel social. J'oserais dire qu'il y a des maladies qui se manifestent chez des malades, et qu'il y a des maladies sociales qui se manifestent chez des malades individuels et collectifs. Il y aurait donc à la fois des maladies et des malades. C'est parce qu'il y a des maladies qu'il faut que l'on travaille dans les documents et dans les renseignements des livres. C'est parce qu'il y a des malades que nous devons les ausculter individuellement ou particulièrement. Des microbes identiques ou à peu près identiques donnent aux différents organismes des lésions différentes, et demandent, s'il est permis de parler ainsi, des traitements différents. Quelles étaient vos lésions?
—«Vous n'avez jamais eu de pneumonie? me demanda le médecin.
—Jamais, docteur.
—C'est curieux, vous avez la poitrine assez délabrée. Enfin vous auriez tort d'avoir peur. Vous pourrez vous rétablir avec beaucoup de soins. Vous êtes jeune encore. Quel âge avez-vous, trente et quelques?
—Non, docteur, j'ai vingt-sept ans seulement.
—Tiens, tiens, voici qui est plus sérieux. Vous avez vraiment la poitrine assez délabrée.»
—Je vous arrête ici, mon ami: pensez-vous que ce médecin vous disait la vérité?
—Je le pense: les médecins disent toujours la vérité.
—Ne généralisons pas trop. Admettons seulement qu'ils disent naturellement la vérité; admettons qu'ils disent la vérité quand on veut bien la savoir.
—Si vous le voulez. Je crois que ce médecin me disait la vérité.
—Mais cette vérité n'était pas flatteuse pour vous.
—Ce médecin n'était pas là pour me flatter, mais nous l'avions fait monter pour qu'il me dît la vérité qu'il saurait de la santé de mon corps.
—Nous en usons plus astucieusement pour les maladies sociales: nous nous gardons soigneusement de dire le peu de vérités que nous savons; nous risquerions de blesser une organisation nationalement ou même régionalement constituée; nous risquerions de blesser le Directoire, que nous nommons Comité général, ou quelqu'un du Directoire, ou quelqu'un qui tienne à quelqu'un du Directoire; nous risquerions de blesser la grande Chambre des députés socialistes, que nous nommons Congrès; nous risquerions de blesser quelqu'un qui ait été, qui soit ou qui devienne un jour délégué à quelque Congrès; et puis nous devons respecter les Congrès internationaux, et les Congrès simplement régionaux, et les congrès provinciaux, et les congrès départementaux, et les congrès d'arrondissement, et les congrès cantonaux, et les congrès municipaux, et les groupes, et les groupés, et les arrière-petits-cousins et les fournisseurs des citoyens délégués. Nous avons établi des respects indéfinis, un respect universel. Cela gêne un peu la critique. Mais enfin, nous sommes libres comme sous l'ancien régime, et même, étant intervenu le progrès des mœurs, nous le sommes un peu plus, et pourvu que nous ne disions rien de personne qui tienne ou qui touche à quelque chose... Notre plus grand souci, notre unique souci est donc de plaire; la grande règle de toutes les règles n'est-elle pas encore de plaire? Nous plaisons! nous plaisons! nous plaisons! nous sommes plaisants! nous disons des paroles plaisantes et non pas des paroles vraies. Nous plaisons à tout le monde. Nous sommes les amis du genre socialiste, amis nationaux et internationaux. Nous respectons les amours-propres et quelquefois nous les flattons. Nous respectons les passions et souvent nous les flattons. Nous respectons les envies et les haines et rarement nous les flattons. Nous sommes respectueux. Nous disons aux malades qu'ils se portent bien, et nous leur faisons nos compliments de leur santé. Ainsi tout le monde est content et nous sommes unis. Tout le monde est content, excepté quelques hérétiques. Mais on les brûlera, si le gouvernement bourgeois nous le permet. _Credo in unam sanctam..._
—Le médecin me demanda si je ne m'étais pas gravement surmené depuis quelques années.
—Quel homme indiscret! Quel homme étonnant! Pourquoi toutes ces demandes? Et que ne se fiait-il bonnement à l'excellente mine que vous avez toujours eue, que vous avez encore aujourd'hui, que vous avez gardée sans doute au plus fort de la maladie.
—Malheureusement.
—Comment, malheureusement?
—Ce que vous nommez ma bonne mine a fait plusieurs fois mon malheur: ainsi, au régiment, quand j'étais fatigué, si je le disais, mes meilleurs amis me riaient doucement au nez; j'ai fini par ne plus le dire jamais, bien que je sois d'un naturel un peu geignant. Et tout récemment encore il m'est arrivé une aventure assez malheureuse.
—Peut-elle m'intéresser?
—Je ne le crois pas.
—Contez-la moi donc.
—Je travaillais pour un patron collectif.
—Comment cela?
—J'étais employé pour une Société anonyme à capital et personnel variables; ce que je nomme un patron collectif était, si vous le voulez bien, le conseil d'administration de cette Société. Un matin je me sentis malade. C'était le commencement de ce qui vient de se consommer. Je fis dire à mon patron que je ne pourrais pas y aller. Puis, par endurance et par vanité, je me levai quand même et je me harnachai. Le harnois soutient la bête. Quand on a des souliers cirés, on marche, à moins d'en être où j'en suis aujourd'hui. Quand j'arrivai à mon bureau, je vis clairement que mes patrons voulaient bien ne pas me faire voir qu'ils ne croyaient pas un mot de ce que je leur avais fait dire.
—Cette histoire en effet m'intéresse peu. Nous la retiendrons cependant pour quand nous causerons du patronat individuel et du patronat collectif. C'est une question considérable. Beaucoup de socialistes s'imaginent que la Révolution sociale consistera sûrement à remplacer le patronat capitaliste par un certain patronat de fonctionnaires socialistes.
—Je m'imagine au contraire que la révolution sociale consistera sans doute à supprimer le patronat: aussi on me nomme anarchiste.
—Ne nous laissons pas effrayer par les mots. Pensez seulement à la misérable situation de tous les ouvriers qui ont l'air d'aller plus ou moins bien et qui sont délabrés par l'exercice du métier.
—J'y pensais, bien avant que je ne fusse tombé malade; mais il est vrai que j'y pense à présent comme à une réalité propre.
—Pourquoi donc ce médecin ne s'est-il pas fié seulement à votre bonne mine?
—Sans doute parce qu'il savait que nous ne devons pas nous fier aux apparences. Tel est du moins le sens d'un vieux dicton. Il savait que quelques personnes ont l'air malade et se portent bien, qu'un grand nombre de personnes ont assez bonne mine et sont délabrées.
—Nous en usons plus astucieusement pour les maladies sociales: nous nous gardons soigneusement de critiquer les apparences; pourvu que les groupes soient nombreux et acclament des résolutions retentissantes, pourvu que les meetings soient vibrants, pourvu que les manifestations fassent pleuvoir les pommes de terre sur la voiture de Rochefort, pourvu que les congrès finissent en chantant l'_Internationale_, qui est une hymne admirable, pourvu que les délégués s'intitulent socialistes et le soient politiquement à peu près, pourvu que les élections marchent à peu près, pourvu que les suffrages montent, et surtout pourvu que l'_on n'abandonne pas le terrain de la lutte de classes_, nous nous gardons soigneusement d'examiner ce qu'il y a là-dessous, nous nous gardons soigneusement d'examiner si les âmes jouissent de la santé socialiste ou si elles travaillent du mal bourgeois.
—Pourquoi donc, citoyen, s'il est permis que je vous interroge à mon tour.
—Surtout par habitude, un peu par paresse, et aussi parce que nous avons peur des belles découvertes que nous ne manquerions pas de faire.
—Dans le civil on a peur au contraire que le médecin ne fasse pas toutes les découvertes qui sont à faire.
—Je crois savoir pourquoi vous vous êtes surmené depuis quelques années; mais puis-je vous demander connaissance des circonstances particulières?
—Depuis que je me connais, je mène une vie peu intelligente et je me surmène: il fallait que cela cassât. Un peu plus tôt un peu plus tard, il fallait que le délabrement se manifestât. Il s'est manifesté un peu plus tôt, parce que ces dernières années furent exceptionnelles. Il s'est manifesté récemment pour des causes très déterminées.
—Quelles furent ces causes?
—Elles seraient très longues à dire et fatigantes.
—Je vous demande pardon, j'oubliais que vous étiez malade.
—Naturellement.
—Je vous dirai ces causes tout à loisir quand nous causerons du patronat collectif, ou des autoritaires, ou quand nous traiterons la décomposition du dreyfusisme en France. Revenez me voir demain: vous ayant aujourd'hui conté l'histoire de ma grippe, il convient que demain je vous conte l'histoire de mon remède et celle de ma convalescence et de ma guérison.
ENCORE DE LA GRIPPE
20 mars 1900,
Le lendemain dans l'après-midi—et il y a de cela déjà plus d'un mois passé—le citoyen docteur socialiste révolutionnaire moraliste internationaliste revint donc me voir. Il avait à la main,—et non pas sous le bras, car on n'a jamais porté pour marcher un livre sous le bras,—il avait un livre de bibliothèque. J'allais encore un peu mieux. Mais j'avais toujours des essoufflements qui m'inquiétaient. Ces essoufflements pouvaient présager la rechute légère que j'eus depuis.
—Citoyen malade, nous avons hier oublié le principal.
—Cela n'est pas étonnant, citoyen docteur: presque toujours on oublie ainsi le principal.
—J'ai oublié de vous demander pourquoi vous pensiez à vous guérir?
—Je n'y pensais pas seulement, docteur, je le désirais et je le voulais. Je le désirais profondément, sourdement, obscurément, clairement, de toutes façons, en tous les sens, de tout mon corps, de toute mon âme, de tout moi. Je le voulais fermement. Je voulais aussi l'espérer. Mes parents et mes amis le désiraient, le voulaient, et plusieurs l'espéraient. J'étais d'accord avec eux là-dessus. Le médecin aussi le voulait. Enfin je suis assuré que tous mes adversaires le désiraient sincèrement et je crois que la plupart de mes ennemis ne le désiraient pas moins.
—Voilà beaucoup d'accords. Voulez-vous que je commence par vous?
—Je vous dirai que je serai sans doute embarrassé pour donner réponse à vos interrogations. Je n'étais pas bien fort sur l'analyse quand j'étais malade. Il y avait en moi des sentiments et des raisons pour lesquelles je voulais guérir. Mais le désir et la volonté que j'en avais me paraissaient tellement naturels que je ne cherchais pas à en discerner les causes.
—Le devoir et le savoir ne sont pas identiquement conformes à la nature. Je vous aiderai. Nous commencerons par les raisons, parce que c'est plus commode, et nous finirons par les sentiments. Mais avant nous remarquerons que les malades veulent guérir pour échapper à la mort, ou pour échapper à la maladie, ou, naturellement, pour échapper aux deux. Nous aimons le remède, la convalescence et la guérison par amour de la vie, ou par amour de la santé, ou, bien entendu, par amour de la vie saine.
—Ce sont là, docteur, de grandes questions, et que ces simples consultations et conversations ne suffiront pas à délier: la passion de la vie et de la mort, de la maladie et de la santé, de la joie et de la douleur. Il y faudrait au moins des dialogues.
—Ou un poème. Ou des poèmes. Ou un drame. On en a fait. Beaucoup. Nous dialoguerons si la vie et l'action nous en laisse l'espace et la force, plus tard, quand nous serons mieux renseignés. Alors nous dirons des dialogues. Aujourd'hui nous causerons à l'abandon, comme il convient à un convalescent. Pour quelles raisons vouliez-vous échapper à la mort?
—Autant que je me rappelle et que puis démêler, je savais que ma mort causerait une épouvantable souffrance à quelques-uns, une grande souffrance à plusieurs, une souffrance à beaucoup.
—Bien. Nous sommes ainsi reconduits de la considération de la mort à la considération de la douleur et du mal.
—J'aurais eu de la peine réciproquement si je m'étais représenté que la mort consistait sans doute à quitter les survivants. Mais je n'arrivais pas à me donner cette représentation.
—C'est un défaut de l'imagination.
—Je pensais très vivement au contraire que je laisserais inachevées plusieurs entreprises que j'ai commencées, un livre que j'ai commencé, plusieurs livres que j'espérais commencer, continuer et finir, ces cahiers mêmes, essayés au moins pour un an, où vous savez que je mets tous mes soins.
—Cela prouve, citoyen convalescent, que vous vous intéressez à ce que vous faites.
—Cela prouve surtout que je le travaille. Je ne vous le dirais pas aussi brutalement si on ne me l'avait sévèrement reproché.
—Vous auriez tort: on doit toujours dire brutalement.
—Un abonné assez éventuel...
—Qu'entendez-vous par là?
—J'entendais un abonné qui sans doute s'affermira. Cet abonné m'a fait des cahiers une critique sévère et dont j'ai usé. Il m'a reproché que mon style était voulu. C'est-à-dire travaillé.
—Que lui avez-vous répondu?
—Je ne lui ai pas répondu, puisque je n'ai pas le temps. Je lui ai répondu en moi-même. Je ne sais pas ce que c'est qu'un style qui n'est pas travaillé, qui n'est pas voulu. Ou plutôt je crois savoir que ce n'est pas un style. On se moquerait beaucoup d'un sculpteur qui taillerait un Balzac sans s'en apercevoir. Pourquoi veut-on que l'écrivain taille et découpe sans l'avoir voulu? Laissons ces plaisanteries. Je ne prétends pas que le travail puisse rien tirer du néant, du moins le travail humain, et c'est le seul que je connaisse. Mais je n'ai jamais rien vu de sérieux que l'auteur n'eût pas travaillé. Les romantiques encore nous ont abrutis là-dessus.
—Quels romantiques? Vous avez eu un mot violent.
—Ne croyez pas, docteur, que je cherche des mots non grossiers pour qualifier une influence grossière.
—Quels romantiques?
—Les prosateurs et les poètes romantiques français, les seuls que j'ai lus. J'en ai fait mes ennemis personnels. Un jour je vous dirai pourquoi. Pour aujourd'hui je retiens seulement qu'ils ont puissamment contribué, avec toute leur littérature, à déconsidérer le travail. Vous savez: _Ainsi quand Mazeppa qui rugit et qui pleure._ Vous aussi vous avez déclamé ces vers en pleurant de bonheur et d'admiration.
—Je les ai déclamés quand j'étais écolier. C'étaient de beaux vers:
_Ainsi lorsqu'un mortel sur qui son dieu s'étale_
—Quand ils voulaient faire des vers, je persiste à croire qu'ils ne se faisaient pas attacher sur un fougueux cheval nourri d'herbes marines: ils avaient encrier, plume et porte-plume, et papier, comme tout le monde. Et ils s'asseyaient à leur table sur une chaise, comme tout le monde, excepté celui qui travaillait debout. Et ils travaillaient, comme tout le monde. Et le génie exige la patience à travailler, docteur, et plus je vais, citoyen, moins je crois à l'efficacité des soudaines illuminations qui ne seraient pas accompagnées ou soutenues par un travail sérieux, moins je crois à l'efficacité des conversions extraordinaires soudaines et merveilleuses, à l'efficacité des passions soudaines,—et plus je crois à l'efficacité du travail modeste, lent, moléculaire, définitif.
—Plus je vais, répondit gravement le docteur, moins je crois à l'efficacité d'une révolution sociale et extraordinaire soudaine, improvisée merveilleuse, avec ou sans fusils et dictature impersonnelle,—et plus je crois à l'efficacité d'un travail social modeste, lent, moléculaire, définitif. Mais je ne sais pas pourquoi vous abordez d'aussi grosses questions, que vous avez vous-même réservées, quand je vous demande seulement des renseignements sur les raisons et sur les sentiments que vous avez eus la semaine passée.
—Pardonnez-moi, citoyen qui découpez des interrogations: pardonnez-moi d'échapper parfois à vos limites provisoires; pardonnez-moi sur ce que le réel n'est pas seulement fait pour se conformer à nos découpages. Mais ce sont nos découpages qui parfois sont conformes aux séparations du réel, et souvent sont arbitraires.
—Particulièrement arbitraires quand nous traitons des hommes et des sociétés qu'ils ont formées.—Avez-vous au moment du danger pensé à ceci: à l'immortalité de l'âme ou à sa mortalité?
—Non, docteur, puisque je vous ai dit que je ne me représentais pas que je partirais, que je quitterais, qu'ensuite je serais sans doute absent. Quand j'étais en province au lycée en ma première philosophie, un professeur âgé, blanc, honorable, très bon, très doux, très clair, très grave, à la parole ancienne, aux yeux profondément tristes et doux, nous enseignait. Nous lui devons plus pour nous avoir donné l'exemple d'une longue et sérieuse vie universitaire que pour nous avoir préparés patiemment au baccalauréat. Il traitait simplement et noblement devant nous les questions du programme. L'immortalité de l'âme était sans doute au programme. Il traita devant nous de l'immortalité de l'âme. 11 ne s'agissait de rien moins que de savoir si son âme à lui, à lui qui promenait régulièrement son corps en long et en long dans la classe, et qui plaçait régulièrement le pied de son corps sur les carreaux en brique de la classe,—donc il s'agissait de savoir si son âme à lui était immortelle ou mortelle; et il ne s'agissait pas moins de savoir si nos âmes à nous, qui utilisions diligemment les mains de nos corps à copier fidèlement le cours,—il ne s'agissait pas moins de savoir si nos âmes à nous étaient immortelles ou mortelles. Ce fut un grand débat. Le professeur équitable nous présenta les raisons par quoi nous pouvons penser que les âmes humaines sont immortelles; puis il nous présenta les raisons par quoi nous pouvons à la rigueur penser que nos âmes humaines sont mortelles: et dans ce cours de philosophie austère et doux les secondes raisons ne paraissaient pas prévaloir sur les premières. Le professeur équitable penchait évidemment pour la solution de l'espérance. Tout l'affectueux respect que nous lui avons gardé ne nous empêchait pas alors de réagir. Continuant à protester contre la croyance catholique où l'on nous avait élevés, commençant à protester contre l'enseignement du lycée, où nos études secondaires finissaient, préoccupés surtout de n'avoir pas peur, et de ne pas avoir l'air d'avoir peur, nous réagissions contre la complaisance. Nous étions durs. Nous disions hardiment que l'immortalité de l'âme, c'était de la métaphysique. Depuis je me suis aperçu que la mortalité de l'âme était aussi de la métaphysique. Aussi je ne dis plus rien. Le souci que j'avais de l'immortalité individuelle, et qui selon les événements de ma vie a beaucoup varié, me reste. Mais l'attention que je donnais à ce souci a beaucoup diminué depuis que le souci de la mortalité, de la survivance et de l'immortalité sociale a grandi en moi. Pour l'immortalité aussi je suis devenu collectiviste.
—On ne peut se convertir sérieusement au socialisme sans que la philosophie et la vie et les sentiments les plus profonds soient rafraîchis, renouvelés, et, pour garder le mot, convertis.
—C'est une angoisse épouvantable que de prévoir et de voir la mort collective, soit que tout un peuple s'engloutisse dans le sang du massacre, soit que tout un peuple chancelle et se couche dans les retranchements de bataille, soit que tout un peuple s'empoisonne hâtivement d'alcool, soit que toute une classe meure accélérément du travail qui est censé lui donner la nourriture. Et comme l'humanité n'a pas des réserves indéfinies, c'est une étrange angoisse que de penser à la mort de l'humanité.
—Reste à savoir, mon ami, s'il vaut mieux que l'humanité vive ou s'il vaut mieux qu'elle meure.
—Pour savoir, docteur, s'il vaut mieux que l'humanité vive ou s'il vaut mieux qu'elle meure, encore faut-il qu'elle vive. On ne sait pas, quand on ne vit pas. On ne choisit pas, quand on ne vit pas.
—La proposition que vous énoncez ici, mon ami, est à peu près ce qu'on nomme une lapalissade.
—Mieux vaut proclamer une lapalissade que d'insinuer une erreur.
—Ou plutôt il n'est pas mauvais de proclamer une lapalissade, et il est mauvais d'insinuer une erreur.—Vous avez sans doute ici les _Dialogues philosophiques_ de Renan?
—Bien entendu, docteur, que je les ai.
—Voulez-vous me les donner?
Comme je n'avais pas encore la permission de sortir, on monta chercher les _Dialogues_. Le docteur moraliste posa sur ma table ronde le livre qu'il avait apporté, ouvrit les _Dialogues et fragments philosophiques_, s'arrêta aux _Dialogues_, les parcourut, les relut, relut des passages, entraîné continûment des certitudes aux probabilités et des probabilités aux rêves. Cela dura longtemps.
—Il faudrait tout citer. Ces dialogues ont un charme étrange et une inconsistance merveilleuse, une admirable continuation de l'idée acceptée à l'idée inacceptable. On ne saurait, sans fausser le texte, isoler un passage, une idée, un mot. Les propositions ne sont pas déduites, ne paraissent pas conduites, s'interpénètrent, s'internourrissent. Étrange mutualité de l'incontestable et de l'indéfendable. Jamais nous ne saisirons dans ce tissu la formule entièrement fausse et plusieurs fois nous y subissons la certitude entièrement vraie. Mais la certitude même y laisse place à la défiance. Écoutez. Je lis presque au hasard:
EUTHYPHRON
... Le nombre des corps célestes où la vie peut se développer à un moment donné est, sans doute, dans une proportion infiniment petite avec le nombre des corps existants. La terre est peut-être à l'heure qu'il est, dans des espaces presque sans bornes, le seul globe habité. Parlons d'elle seule. Eh bien, un but comme celui dont vous venez de parler est au-dessus de ses forces. Ces mots d'omnipotence et d'omniscience doivent être laissés à la scolastique. L'humanité a eu un commencement; elle aura une fin. Une planète comme la nôtre n'a dans son histoire qu'une période de température où elle est habitable; dans quelques centaines de milliers d'années, on sera sorti de cette période. La Terre sera probablement alors comme la Lune, une planète épuisée, ayant accompli sa destinée et usé son capital planétaire, son charbon de terre, ses métaux, ses forces vives, ses races. La destinée de la Terre, en effet, n'est pas infinie, ainsi que vous le supposez. Comme tous les corps qui roulent dans l'espace, elle tirera de son sein ce qui est susceptible d'en être tiré; mais elle mourra, et, croyez-le, elle mourra, comme dit, dans le livre de Job, le sage de Théman, «avant d'avoir atteint la sagesse».
—Je reconnais, docteur, et je ressens cette sérénité. Mais Renan...
—Il ne s'agit pas de Renan, mon ami. Voyez sa préface:
...Je me résigne d'avance à ce que l'on m'attribue directement toutes les opinions professées par mes interlocuteurs, même quand elles sont contradictoires. Je n'écris que pour des lecteurs intelligents et éclairés. Ceux-là admettront parfaitement que je n'aie nulle solidarité avec mes personnages et que je ne doive porter la responsabilité d'aucune des opinions qu'ils expriment. Chacun de ces personnages représente, aux degrés divers de la certitude, de la probabilité, du rêve, les côtés successifs d'une pensée libre; aucun d'eux n'est un pseudonyme que j'aurais choisi, selon une pratique familière aux auteurs de dialogues, pour exposer mon propre sentiment.
—J'entends, docteur; et je n'adresserai ma réponse qu'à ce philosophe Euthyphron; cet homme _au sens droit_, qui, dans les premiers jours du mois de mai 1871...
—Vive la Commune! citoyen.