Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1)
Part 4
Les chants révolutionnaires, chantés en salles closes, n'ont assurément pas moins de paroles déplaisantes que de paroles réconfortantes. Chantés dans la rue contre la police et contre la force armée, ils doivent être singulièrement et fiévreusement, rougement ardents. Chantés pour la première fois dans la rue avec l'assentiment d'un gouvernement bourgeois républicain, ils avaient un air jeune et bon garçon nullement provocant. Ces chansons brûlantes en devenaient fraîches. Mais plus volontiers que les chansons traditionnelles, plus fréquentes encore, les acclamations et les réprobations rythmées traditionnelles, moitié chant, moitié verbe et moitié tambour, les _conspuez_ et les _vive_ scandaient la marche du peuple. On redisait inlassablement les anciens rythmes, et, comme on était en un jour d'expansion, on improvisait de nouvelles paroles. Si les ennemis de M. le marquis de Rochefort—on m'assure qu'il en a gardé quelques-uns—s'imaginaient que sa popularité a diminué, ils auraient tort. Elle s'est retournée seulement. Je ne crois pas que jamais le peuple de Paris ait aussi tempétueusement crié ce nom de Rochefort. Il était beaucoup plus question d'un certain _Boubou_ que d'un certain _Barbapoux_. La guerre inexpiable de la rime et de la raison se poursuivait parmi ce peuple en marche. Les rimes en _on_ étaient particulièrement recherchées, parce que, sous une forme écourtée, elles introduisent le refrain populaire _ton ton ton taine ton ton_. Les rimes en _on_ avaient l'avantage d'être particulièrement nombreuses. Mais elles avaient le désavantage de n'être pas toutes convenables. Comme on était dans la rue, et comme il y avait beaucoup de femmes et d'enfants dans le cortège, et dans la double haie des spectateurs, le peuple choisissait souvent celles des rimes en _on_ qui étaient convenables. Ainsi le peuple chantait que _Rochefort est un vieux barbon_, que _plus il devient vieux, plus il devient bon_. Le comparatif _meilleur_ était ainsi négligé. Ce peuple n'avait aucune colère ni aucune pitié contre Déroulède, qu'il envoyait simplement et fréquemment à Charenton. Il n'avait même aucune réserve, aucune fausse honte, rien de ce sentiment qui nous retenait malgré nous envers un prisonnier et un condamné de la veille. Nous aurions été gênés pour faire allusion à la petite condamnation de Déroulède. Le peuple, plus carrément, et peut-être plus sagement, ne se contentait pas d'envoyer Déroulède à Charenton. Les malins imaginaient des variantes et les lançaient: _Ah! Déroulède trois mois de prison; Ah! Déroulède est au violon._ Un nouveau chant parlé commençait à se répandre, plus volontaire, plus précis, plus redoutable, inventé sur le champ: _au bagne, Mercier, au bagne_. Le mot _bagne_, ainsi chanté, avec rage, résonne extraordinairement dans la mâchoire et dans les tempes. Un brave homme, petit et mince, entendant mal, criait avec acharnement: _au bal, Mercier_. Quand il s'aperçut de son erreur, il m'expliqua que, dans sa pensée, il donnait au mot _bal_ ce sens particulier qu'on lui donne au régiment, où, par manière de plaisanterie amère, on désigne ainsi le peloton de punition.
Cependant que la grave _Internationale_, largement, immensément chantée, s'épandait comme un flot formidable, cependant que le _Mercier, au bagne_, rythmé coléreusement, scandait la foule même et la déconcertait, le cortège longuement, lentement, indéfiniment, se déroulait tout au long du boulevard Voltaire, avec des pauses et des reprises. Arrivés au milieu, on ne voyait ni le commencement ni la fin. Au-dessus du cortège une longue, immense file de drapeaux rouges, de pancartes bleues, d'insignes et ornements triangulaires et variés, se défilait en avant et l'on se retournait pour la voir se défiler en arrière. Avec nous nos bons camarades, la _Ligue démocratique des Écoles_, portaient leur pancarte bleue aux lettres dorées. On ne pouvait lire les pancartes plus éloignées qui se perdaient au loin. Aussi je préfère emprunter à _la Petite République_ les beaux noms de métier des ouvriers qui avaient promis leur concours à la manifestation. Je lis dans _la Petite République_ du matin même, datée du lundi, les convocations suivantes, à la file: _Chambre syndicale des gargouilleurs_;—_Syndicat de la chèvre, mouton et maroquin_;—_Chambre syndicale des tailleurs et scieurs de pierre du département de la Seine_;—_Chambre syndicale professionnelle des façonniers passementiers à la barre_;—_Fédération des syndicats de Boulogne-sur-Seine_;—_Chambre syndicale des corps réunis de Lorient, Morbihan_;—_Syndicats des bonnes, lingères, filles de salle, blanchisseuses_;—_Chambre syndicale des infirmiers et infirmières_;—_Chambre syndicale des ouvriers balanciers du département de la Seine_;—_Chambre syndicale des ouvriers peintres de lettres et attributs_. Comme ces noms de métier sont beaux, comme ils ont un sens, une réalité, une solidité, comparés aux noms des groupements politiques, tous plus ou moins républicains, socialistes, révolutionnaires, amicaux, indépendants, radicaux-socialistes, aux unions, aux associations, et aux cercles, et aux cercles d'études sociales, et aux partis. Loin de moi la pensée de calomnier les groupements politiques. Ils sont pour la plupart beaucoup plus actifs, travailleurs, énergiques, efficaces que leurs noms ne sont spécifiques. Mais tout de même comme c'est beau, un nom qui désigne les hommes et les groupes sans contestation, sans hésitation, par le travail quotidien. On sait ce que c'est, au moins, qu'un forgeron, ou un charpentier. Je voudrais les citer tous, car je ne sais comment choisir. Je trouve dans la même _Petite République_ les _travailleurs du gaz_, les _charrons_, la _Fédération culinaire de France et des colonies_, les _employés des coopératives ouvrières_, le _Syndicat ouvrier de la céramique_, les _comptables_, les _ouvriers fumistes en bâtiment_, les _ouvriers-serruriers en bâtiment_, les _tourneurs-robinetiers_, les _horlogers en pendules_, les _tourneurs vernisseurs sur bois_, l'_Imprimerie nouvelle_, les _ouvriers étireurs au banc_, les _scieurs, découpeurs, mouluriers à la mécanique_, les _correcteurs, la sculpture_, les _garçons nourrisseurs_, les _ouvriers jardiniers du département de la Seine_, les _ouvriers jardiniers et parties similaires de la Ville de Paris, le bronze imitation_. Toute l'activité, tout le travail, toute la nourriture et tout l'ornement de Paris. Je renonce à donner les noms que je vois dans _la Petite République_ de la veille, datée du dimanche. Ma liste serait longue autant que fut le cortège.
Enveloppant de leurs plis lourds ou de leurs déploiements les pancartes, les bannières et les drapeaux rouges défilaient. L'ordonnance de police du 15 février 1894 est ainsi conçue en son article premier:
Sont interdits dans le ressort de la Préfecture de police, l'exposition et le port de drapeaux, soit sur la voie publique, soit dans les édifices, emplacements et locaux librement ouverts au public.
Mais heureusement qu'elle est ainsi conçue en son article deuxième:
Sont exemptés de cette mesure les drapeaux aux couleurs nationales françaises ou étrangères, et ceux servant d'insignes aux Sociétés autorisées ou approuvées.
Cette ordonnance, promulguée au temps de la terreur anarchiste, était libéralement interprétée pour le triomphe de la République. Il suffisait que les drapeaux eussent une inscription pour passer. Ainsi les drapeaux flamboyants qui n'auraient pas passé tout seuls passaient parce qu'ils portaient en lettres noires des inscriptions comme celles-ci: _Vive la Commune!—Vive la Révolution sociale!—1871_. L'honorable M. Alicot a vu là une transaction qui serait une véritable hypocrisie. Sans aucun doute s'il y avait eu un marché formel entre le gouvernement et le peuple, ce marché n'aurait été, des deux parts, qu'un marchandage hypocrite. Mais le gouvernement n'entendait assurément pas ainsi sa bienveillance. Et le peuple ne faisait guère attention à ce détail de procédure que pour s'en amuser bonnement. Il ne s'agissait pas du tout de vendre au gouvernement l'appui du peuple moyennant une tolérance honteuse. L'explosion de la fête était supérieure et même rebelle à tout calcul. Non. Il était simplement réjouissant qu'une ordonnance de la police bourgeoise, rendue contre le drapeau rouge au moment que l'on sait, présentât ainsi un joint par où passait librement le drapeau rouge commenté, à présent que des bourgeois républicains reconnaissaient la valeur et l'usage du socialisme républicain. Cela plaisait à ces gamins de Paris devenus hommes de Paris qui, en immense majorité, composaient le cortège.
A mesure que la fête se développait énorme, la pensée du robuste Jaurès revenait parmi nous. Quand nous chantions: _Vive Jaurès!_ la foule et le peuple des spectateurs nous accompagnaient d'une immédiate et chaude sympathie. Jaurès a une loyale, naturelle et respectueuse popularité d'admiration, d'estime, de solidarité. Les ouvriers l'aiment comme un simple et grand ouvrier d'éloquence, de pensée, d'action. L'acclamation au nom de Jaurès était pour ainsi dire de plain pied avec les dispositions des assistants. Continuant dans le même sens, plusieurs commencèrent à chanter: _Vive Zola!_ Ce cri eut un écho immédiat et puissant dans le cortège, composé de professionnels habitués dès longtemps à se rallier autour du nom protagoniste. Mais la foule eut une légère hésitation. C'est pour cela que nous devons garder à Zola une considération, une amitié propre. Il faut que cet homme ait labouré bien profondément pour que la presse immonde ait porté contre lui un tel effort de calomnie que même en un jour de gloire la foule, cependant bienveillante, eût comme une hésitation à saluer le nom qu'elle avait maudit pendant de longs mois. Cela est une marque infaillible. Voulant sans doute pousser l'expérience au plus profond, quelques-uns commencèrent à chanter: _Vive Dreyfus!_ un cri qui n'a pas retenti souvent même dans les manifestations purement dreyfusardes. Ce fut extraordinaire. Vraiment la foule reçut un coup, eut un sursaut. Elle ne broncha pas, ayant raisonné que nous avions raison, que c'était bien cela. Même elle acquiesça, mais il avait fallu un raisonnement intermédiaire, une ratification raisonnée. Dans le cortège même il y eut une légère hésitation. Ceux-là même qui avaient lancé ce cri sentirent obscurément qu'ils avaient lancé comme un défi, comme une provocation. Puis nous continuâmes avec acharnement, voulant réagir, manifester, sentant brusquement comme l'acclamation au nom de Dreyfus, l'acclamation publique, violente, provocante était la plus grande nouveauté de la journée, la plus grande rupture, la plus grande effraction de sceaux de ce siècle. Aucun cri, aucun chant, aucune musique n'était chargée de révolte enfin libre comme ce _vive Dreyfus_! «Faut-il que ce Dreyfus soit puissant pour avoir ainsi réuni sur une même place et dans un même embrassement...» disait _l'Intransigeant_ du jour même, sous la signature de M. Henri Rochefort[3]. M. Henri Rochefort avait raison. Le capitaine Alfred Dreyfus est devenu, par le droit de la souffrance, un homme singulièrement puissant. Ceux qui l'ont poursuivi savaient bien ce qu'ils faisaient. Ils ont marqué cet homme. Ils ont marqué sa personne et son nom d'une marque pour ainsi dire physique dans la conscience de la foule, au point que ses partisans mêmes sont un peu étonnés d'eux-mêmes quand ils acclament son nom. C'est pour cela que nous gardons à M. Dreyfus, dans la retraite familiale où il se refait, une amitié propre, une piété personnelle. Nous-mêmes nous avons envers lui un devoir permanent de réparation discrète. Nous-mêmes nous avons subi l'impression que la presse immonde a voulu donner de celui en qui nous avons défendu la justice et la vérité. Ceux qui ont fait cela ont bien fait ce qu'ils ont fait. Mais ceux qui ont voulu cela n'ont pas prévu au delà de ce qu'ils voulaient. Ils n'ont pas prévu la résistance désespérée de quelques-uns, la fidélité d'une famille s'élargissant peu à peu jusqu'à devenir la fidélité en pèlerinage de trois cent mille républicains.—Le _Vive Dreyfus_ ne dure que quelques minutes. On en use peu, comme d'un cordial trop concentré.
A mesure que l'on approche de la place de la Nation les stations deviennent plus fréquentes, comme lorsqu'on approche, pour un défilé, d'un rassemblement militaire. On stationnait patiemment. C'était l'heure choisie où la verve individuelle, dans cette fête collective, s'exerçait plus aisément. Sans doute on ne pouvait se mettre à la fenêtre pour se regarder passer dans la rue, cela étant défendu par les traités de psychologie les plus recommandés. Mais on s'amusait à quitter le cortège pour aller, au bord du trottoir, voir passer les camarades. Cela devenait une heureuse application de la mutualité aux défilés du peuple. On mesurait ainsi du regard tout ce que l'on pouvait saisir du cortège inépuisable. Il se produisait ainsi une pénétration réciproque du cortège et de la foule. Plusieurs défilèrent, qui n'étaient pas venus pour cela. Tout le monde approchait pour lire en épelant les inscriptions des drapeaux et des pancartes. Ce jour de fête fut un jour de grand enseignement populaire. Il se formait des rassemblements autour des plus beaux drapeaux, autour des beaux chanteurs. Les refrains étaient chantés, repris en chœur par une foule grandissante. Un jeune et fluet anarchiste—c'est ainsi qu'ils se nomment, compromettant un nom très beau—qui s'était fait une tête de la Renaissance italienne, essayait de se tailler un succès personnel en chantant des paroles extraordinairement abominables, où le nom de Dieu revenait trop souvent pour une démonstration athée. Il prétendait que si l'on veut être heureux, «pends ton propriétaire». Ces paroles menaçantes ne terrorisaient nullement les petites gens du trottoir et des fenêtres, en immense majorité locataires. Ainsi déjà les petits bourgeois, tout au long du parcours, avaient écouté sans aucune émotion, du moins apparente, _que tous les bourgeois on les pendra_. Un excellent bourgeois avait même poussé la bienveillance, au 214 du boulevard, jusqu'à pavoiser son balcon d'une foule de petits drapeaux inconnus. Discussions dans la foule et dans le cortège. Que signifiaient ces drapeaux? ces pavillons? Était-ce une bienvenue en langage maritime? Une lettre de ce M. Pamard, adressée à M. Lucien Millevoye, et reproduite dans _la Petite République_ du mercredi 29, nous apprend que «ces _petits mouchoirs_... n'étaient autres que les pavillons respectés de toutes les nations; et, au milieu d'eux, le nôtre flottait en bonne place». La lettre de M. Pamard nous apprend que «celui qui accrocha à son balcon ces pavillons qui flottent habituellement sur son yacht est un vieux républicain». Nous n'en savions pas aussi long quand nous défilâmes devant ce pavoisement. Mais la foule ne s'y trompa point. Évidemment ce n'était pas une manifestation nationaliste. Plusieurs personnes à ce balcon, et en particulier ce vieux républicain, acclamaient le cortège, applaudissaient, saluaient le drapeau rouge. Inversement le peuple acclamait ce bourgeois, levait les chapeaux. Il n'était pas question de le pendre: heureuse inconséquence! ou plutôt heureuse et profonde conséquence!—Combien de bourgeois défilèrent parmi les francs-maçons et dans la Ligue des Droits de l'Homme!
Je soupçonne tous les gens des fenêtres de n'avoir entendu de tout cela que le brouhaha immense de la rue qui se mouvait. Les camarades traitaient le bizarre compagnon, le compagnon de la Renaissance italienne, avec beaucoup de bonne humeur, comme un enfant terrible, capricieux, négligeable. Mais le grand succès fut pour le bon loustic, le loustic inévitable, plus ancien que la caserne et plus durable qu'elle. Au moment où la station devenait une véritable pause, quand on commençait à s'impatienter un tout petit peu, le bon loustic se mit à chanter, au lieu de: _Ah! Déroulède à Charenton, ton, taine_, sur le même air, ces paroles ingénues: _Allons vite à la place de la Nation, ton taine._ Ayant dix syllabes à caser au lieu de huit, il courait pour se rattraper. Cela réussit beaucoup.
Alerte. Sursaut. Scandale. Un cri court au long de la colonne: _A bas la patrie!_ Grand émoi, car un tel cri n'est poussé que par un agent provocateur ou par des internationalistes excessivement prononcés. Soudain on comprend. Et on rit. Des camelots harcelaient les manifestants et la foule en criant: _La Patrêe._ Les manifestants avaient répondu en criant: _A bas la Patrie_, et non pas _à bas la patrie_. Pour dissiper le malentendu, on commença: _Conspuez Millevoye_, mais sans insister, disant: Il n'en vaut pas la peine, ou: Il est trop long.
A mesure que l'on approchait de cette place, le service d'ordre, insignifiant d'abord, devenait notoire. Il avait été convenu qu'il n'y aurait pas de police. De fait la haie, très clairsemée, un simple jalonnement au milieu du boulevard, était faite par des gardes républicains. Mais il y avait de place en place des réserves d'agents massées sur les trottoirs, taches noires ponctuant la mobilité de la foule. Si ces hommes aux poings lourds ont des âmes subtiles, les officiers, sous-officiers, brigadiers et simples gardes, les commissaires de police, les officiers de paix, les brigadiers et les simples agents durent s'amuser chacun pour son grade. En fait, plusieurs de ces gardiens de la paix riaient dans leurs moustaches. La plupart se tenaient obstinés à regarder ailleurs avec une impassibilité militaire. Quelques-uns se tenaient un peu comme des condamnés à mort, ce qui était un peu poseur, inexact, mais compréhensible. Ce qui devait le plus les étonner, c'était de se voir là. Nous sommes si bien habitués nous-mêmes à ce que les hommes ainsi costumés nous sautent sur le dos quand nous poussons certaines acclamations, que nous demeurions stupides, poussant ces acclamations, qu'ils n'en fussent pas déclanchés. Eux qui doivent avoir, depuis le temps et par la fréquence, une autre habitude que nous, comme ils devaient s'étonner de ne pas se trouver automatiquement transportés sur nos épaules! Mais ils ne bougeaient pas, droits, encapuchonnés d'obéissance passive. Au long du boulevard nous les considérions comme on regarderait si une locomotive oubliait de partir au coup de corne du conducteur. Ils négligeaient de partir. Le peuple était d'ailleurs d'une correction parfaite. Sans doute il s'amusait à crier en passant devant eux les acclamations qui naguère les faisaient le plus parfaitement sauter hors de leur boîte, les _Vive la Commune_! et les _Vive la Sociale_. Mais de cette foule immense et toute puissante pas un mot ne sortit qui fût une attaque particulière à la police adjacente; pas une allusion ne fut faite aux _vaches_ ni aux _flics_, et cela en des endroits où il y avait dix-huit cents manifestants pour un homme de police.
Pas un instant le peuple ne faillit à ce calme courtois. Quelques ivrognes vinrent contre-manifester. «Si nous voulons», disaient-il, «crier _Vive Déroulède_! nous en sommes bien libres.»—«Parfaitement, monsieur, c'est justement pour la liberté que nous manifestons.» A une fenêtre à droite un prêtre catholique gesticule, crie, applaudit, se moque. On lui crie _à bas la Calotte_! ce qui est bien, et _Flamidien! Flamidien!_ ce qui est pénible et un peu violent. On ne crie presque pas: _A bas les curés!_ On pousse les mêmes cris à l'église _Saint-Ambroise_, à gauche, qui sonne ses cloches. A une fenêtre à gauche un sous-off rengagé, avec une femme genre _honneur de l'armée_. Pas une injure ne sort de la foule: _à bas les conseils de guerre! au bagne Mercier!_ Un capitaine est à sa fenêtre, à gauche, avec sa femme et un petit garçon: _Au bagne Mercier! Vive Picquart!_ Un M. Mercier fabrique des voitures en tout genre à gauche, au bout du boulevard Voltaire. Sa maison est le signal d'un redoublement de fureur amusante. Il sait parfaitement que ce n'est pas lui que nous voulons envoyer au bagne.
Si lentement que l'on aille à la place de la Nation, si éloignée que soit cette place, tout de même on finit par y arriver. Depuis longtemps _la Carmagnole_ avait à peu près cessé, abandonnée un peu par les manifestants, un peu moins respectée, plus provocante, moins durable, un peu délaissée. _L'Internationale_, toute large et vaste, régnait et s'épandait sans conteste. Le tassement de la marche nous avait peu à peu mêlés au groupe qui nous suivait. Ce groupe avait un immense drapeau rouge flottant et claquant. On y lisait en lettres noires: _Comité de Saint-Denis_, et, je crois, _Parti ouvrier socialiste révolutionnaire_. Un citoyen non moins immense tenait infatigablement ce drapeau arboré, brandi à bout de bras, et chantait infatigablement la chanson du _Drapeau rouge_. Les camarades groupés autour du drapeau accompagnaient en chœur, à pleine voix, le refrain. Cela pendant des heures. Cette admirable chanson réussissait beaucoup, parce qu'elle était lente et large, comme une hymne, comme un cantique et, pour tout dire, comme _l'Internationale_. C'était un spectacle admirable que la marche, que la procession de cet homme au bras et à la voix infatigable, fort et durable comme un élément, fort comme un poteau, continuel comme un grand vent. Et ce qui parfaisait le spectacle était que l'homme et ses camarades chantaient une chanson qui avait tout son sens. Le drapeau rouge qu'ils chantaient n'était pas seulement le symbole de la révolution sociale, _rouge du sang de l'ouvrier_, c'était aussi leur _superbe drapeau rouge_, porté à bout de bras, au bout de son bras, présent, vraiment superbe et flamboyant.
Soudain les barrages, les haies se resserrent. On sépare le cortège de la foule. Pelotons de gardes républicains, pied à terre. Compagnies de pompiers, attention délicate. Nous y sommes. Il est convenu qu'en passant devant Loubet on lui criera _Mercier au bagne, Mercier_, pour lui signifier que le peuple ne veut pas de l'amnistie. Nous y sommes. Plus de soldats, mais seulement des gardiens paisibles aux habits bleus ou verts, gardiens de squares et jardins. Tout à coup un grand cri s'élève à cinquante pas devant nous: _Vive la République!_ Nos prédécesseurs ont oublié Mercier. Nous-mêmes sommes saisis devant la République de Dalou et nous crions comme eux: _Vive la République_. Ce n'était pas vive la République amorphe et officielle, mais vive la République vivante, vive la République triomphante, vive la République parfaite, vive la République sociale, vive cette République de Dalou qui montait claire et dorée dans le ciel bleu clair, éclairée du soleil descendant. Il était au moins quatre heures passées. Tout cela en un seul cri, en un seul mot: _Vive la République_, spontanément jailli à l'aspect du monument, cri condensé où l'article _la_ recouvrait sa valeur démonstrative. Aussi quand le monument se leva pour nous, clair et seul par-dessus l'eau claire du bassin, nous n'avons pas vu les détails de ce monument, nous n'avons pas vu les détails de la place. Nous n'avons pas vu les deux anciennes colonnes du Trône, si libéralement attribuées par les journalistes à Charlemagne, à Philippe-Auguste, et à Saint Louis. Nous avons vu le triomphe de la République et nous n'avons pas vu les moyens, les artisans de ce triomphe, les deux lions attelés, le forgeron, madame la justice et les petits enfants. La République triomphante, levée sur sa boule, s'isolait très bien de ses serviteurs et de ses servantes. Nous l'acclamions, nous la voyions seule et haute, et nous passions au pas accéléré, car il fallait que le fleuve de peuple coulât. Quand nous voudrons regarder à loisir le monument de Dalou, nous retournerons à quelques-uns place de la Nation, et nous emporterons dans nos poches le numéro du _Mouvement_ où est l'article de Deshairs.
Il est bien peu de citoyens qui n'aient alors donné un souvenir, une rapide pensée à Déroulède, qui était venu chercher deux régiments si loin de l'Élysée et si près de la soupe du soir.