Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1)
Part 27
_Umberto, re d'Italia_: tu ne t'es donc jamais fait refuser une pièce de quarante sous aux guichets de mes fermiers généraux.
73
Le bon roi Dagobert Fut nommé préfet de Quimper;
Le grand saint Éloi Lui dit ô mon roi, Vos administrés Ne sont pas lettrés;
—Vaillant soldat du roi Ne doit signer que par sa croix.
74
Le bon roi Dagobert Bafouillait à tort à travers;
Le grand saint Éloi Lui dit 6 mon roi, Votre Majesté Sera député;
—Je resterai donc roi; Le roi est mort: vive le roi!
75
Le bon roi Dagobert A tout venant disait _mon cher_;
Le grand saint Éloi Lui dit ô mon roi, Vous serrez les mains De tous ces vilains?
—Ils votent, dit le roi, Neuf mille trois cent vingt-sept voix.
76
Le bon roi Dagobert A tout venant dit: _Bonjour, cher_;
Le grand saint Éloi Lui dit ô mon roi, Courez tant d'amis Que semble fourmis;
—Ami suis, dit le roi, Non de leur cœur mais de leurs voix.
77
Le bon roi Dagobert Devint ainsi parlementaire;
Le grand saint Éloi Lui dit ô mon roi, Votre Majesté, Daignez m'écouter;
—Je suis sourd, dit le roi; Il pleut sur ma profession d'foi.
78
Le bon roi Dagobert Devint alors autoritaire;
Le grand saint Éloi Lui dit ô mon roi, Votre Majesté, Veuillez regarder;
—Aveugle, dit le roi, Je fais, défais, refais la loi.
Imitant un aveugle:
Ayez pitié d'un pauvre aveugle!
Imitant un camelot, puis un ouvrier:
Demandez le repasseur, le rapetasseur, le rafistoleur, le rapetisseur, le rapapilloteur, le raccommodeur, le rétameur de lois; avez-vous des ciseaux, des couteaux à repasser? voilà le repasseur, voilà le rémouleur.
79
Le bon roi Dagobert Descendait place Walhubert;
Le grand saint Éloi Lui dit ô mon roi, Vous pouvez rouler Jusqu'au quai d'Orsay;
—J'ai peur, lui dit le roi, D'étouffer dessous tous ces quais.
80
Pour un temps Dagobert Ici brisa la rime en _ert_;
Le grand saint Éloi Lui dit ô mon roi, Tant avons chanté Que faut déchanter:
—Ne pouvons, dit le roi, Battre tant longtemps que beffroi.
81
Le bon roi Dagobert Ici rejoint la rime en _ert_;
Le grand saint Éloi Lui dit ô mon roi, Comme avons chanté Allons rechanter;
—Attends, lui dit le roi, Que j'ajoute à ma lyre une corde de bois.
82
Le bon roi Dagobert Avait vu danser le nain vert; _Le nain vert Obéron, jouant au bord des flots,_ _Sauterait par-dessus sans mouiller ses grelots;_
SAINT ÉLOI
_S'il est un nom bien doux, fait pour la poésie,_ _Ah! dites, n'est-ce pas le nom de la Voulzie?_
DAGOBERT
_La Voulzie, est-ce un fleuve aux grandes îles?_
SAINT ÉLOI
_Non!_ _Mais avec un murmure aussi doux que son nom,_ _Un tout petit ruisseau, coulant visible à peine;_
DAGOBERT
_Un géant altéré le boirait d'une haleine;_ _Le nain vert Obéron,_
—Tu vois bien qu'il existe.
SAINT ÉLOI fait un signe de dénégation.
DAGOBERT insiste, et, levant en courbe l'index de la main gauche:
_Le nain vert Obéron, jouant aux bords des flots,_ _Sauterait par dessus, sans mouiller ses grelots._
SAINT ÉLOI, voulant rompre la conversation:
_Mais j'aime la Voulzie, et ses bois noirs de mûres,_ _Et, dans son lit de fleurs, ses bonds et ses murmures;_ _Enfant, j'ai bien souvent, à l'ombre des buissons,_ _Dans le langage humain traduit ses vagues sons;_ _Pauvre écolier rêveur, et qu'on disait sauvage._ _Quand j'émiettais mon pain à l'oiseau du rivage,_ _L'onde semblait me dire: «Espère! aux mauvais jours,_ _Dieu le rendra ton pain!» Dieu me le doit toujours!_
Un temps de tristesse et de silence. DAGOBERT, d'une voix basse et grave:
—Tu vois bien que le nain vert existe. S'il n'existait pas, Hégésippe Moreau, qui est un auteur sérieux, qui vient d'avoir son monument, et qui est dans le Merlet, n'en parlerait pas.
Comme il est heureux que j'aie fait mes éludes et que j'aie acheté ce Merlet quand j'étais à Sainte-Barbe, 2, rue Cujas, Paris, en cinquième A, douzième étude.
Après un long silence:
—As-tu vu la Voulzie?
—Je n'en ai pas besoin, dit saint Éloi; je la connais par les vers d'Hégésippe Moreau.
—J'ai vu la Voulzie, dit solennellement Dagobert;
* * * * *
C'était, en septembre dernier,—septembre 1902,—en Brie, aux manœuvres de la dixième division: nous recommencions, comme je le fais désormais tous les deux ans, cette immortelle campagne de France; et je n'ai pas besoin de vous dire que nous évitions soigneusement les quelques fautes qui, dans la réalité, notèrent cette campagne; ce qui prouve que nos généraux sont devenus beaucoup plus forts que ne l'était le général Napoléon; c'est même pour cela qu'aussitôt après la fin des manœuvres le général qui nous commandait fut promu général commandant un corps d'armée.
Donc un jour que la dix-neuvième brigade s'était battue vaillamment, furieusement, et sagement, contre la vingtième, à moins que ce ne fût la dixième division tout entière qui se fût battue vaillamment, furieusement, et sagement, contre le célèbre ennemi figuré; quand le rassemblement eut sonné,...
Commencée au bon soleil de la campagne, la bataille avait peu à peu fini sous la pluie oblique épaisse, et dans la boue de la terre grasse des terres; quand le rassemblement eut sonné, quand on eut piétiné sur place immobile dans la terre au bord de la route le temps indispensable, on se remit en route pour la grand halte sous la pluie, car il ne pleuvait pas moins que dans _l'Aube fraternelle_, et pour la grand halte les troupes ne s'acheminèrent pas vers une aire plane, sèche et bien aérée; mais brusquement elles descendirent lourdement de la route à droite par un chemin boueux, glissant, liquide, mouillé, de flaques, de terre, et d'herbes glissantes, gluantes, piétinées de boue. Les premiers pouvaient marcher encore; mais les suivants glissaient, tombaient, descendaient, coulaient dans une basse prairie humide comme une mare, où tous les pieds ferrés et cloutés de tous les hommes barbotaient dans la vase et dans les herbes flasques souillées vaseuses.
Vous savez ce que c'est que la grand halte. Celle-ci fut lamentable. Naturellement les hommes manquaient d'eau. On manque toujours d'eau quand il pleut. On manquait de bois, sec. Tout était trempé. On manquait de tout. Tout le monde était éreinté. On ne put faire le café. On mangea couché, vautré comme on pouvait sur la courte berge luisante, glissante, herbeuse, vaseuse, du petit, tout petit ruisseau commun de Brie qui passait au bord du pré, en contre bas de la route. On tortillait comme on pouvait son pain trempé, on mangeait depuis dix minutes des sardines et du saucisson, quand quelqu'un demanda:
—Qu'est-ce que c'est que cette affaire-là qui coule?
—Je ne sais pas, dit un autre.
Et moi non plus je ne savais pas, tout savant que mes bons maîtres m'aient fait.
—C'est la Voulzie, dit négligemment un qui était du pays.
Soudaine révélation: la Voulzie! A ce nom merveilleux, à cette invocation soudaine, à ce nom mémorable, à ce nom de Voulzie, je frissonnai des pieds à la tête, comme je le fais, tout roi que je suis, toutes les fois que je suis introduit dans la présence d'un personnage célèbre. Une rougeur me monta au visage, un frissonnement chaud de la nuque. Vraiment c'était là cette immortelle Voulzie. D'un éclair ma mémoire fut présente, et dans ma mémoire ouverte les souvenirs du passé me remontèrent. Et d'un seul regard je recommençai le lent chemin de ma jeunesse. D'un regard je revis la bonne maison de Sainte-Barbe, et dans cette bonne maison libre d'enseignement libre la sombre, sévère, sérieuse et d'autant la douce étude habituelle, chaude en hiver, fraîche en été; je revis la présidence du bon Potot; je revis ma jeunesse, la jeunesse des poètes, Homère, et la jeunesse du monde. Découverte jeune et connaissance du monde par les livres amis. Voyages dans les pays où mon corps ne voyagera jamais. Images vues, que le regard de mon corps ne verra jamais. Voyages dans les temps éternellement abolis; renaissance des âges qui ne renaîtront pas; images vues, que nul regard d'homme jamais ne reverra; existence prodigieuse des âges qui n'existeront plus; résurrection, retour non encore éprouvé des âges éternellement révolus. Voyages dans les temps où nul corps d'homme jamais ne voyagera plus, par quelle soirée d'hiver de ma jeunesse ancienne, sous l'écheveau de la lumière des lampes,—quel grand poète un jour a découvert que la lumière des lampes familiales formait un écheveau.
—C'étaient des lampes à huile, dit saint Éloi. Elles étaient très douces pour les yeux.
—Par quelle soirée d'hiver de ma jeunesse ancienne, sous l'écheveau de la lumière des lampes, avais-je pour la première fois de ma jeunesse ouvert ce Merlet rose gris à la page quatre cent trente-trois.
Saint Éloi, chantonnant:
Page quatre cent trente-trois.
—Monsieur Dagobert, me dit le capitaine Loiseau, vous prenez encore un morceau de saucisson?
—Vous êtes sans doute officier de réserve, demanda saint Éloi.
—Sous-lieutenant de réserve, naturellement, puisque je suis le roi.
—Monsieur Dagobert, me dit le capitaine Loiseau, vous prenez encore un morceau de saucisson?
—Si vous voulez, mon capitaine.
—Vous lui parlez bien, à votre capitaine.
—Je lui parle comme je dois: respectueusement, parce qu'il est mon supérieur dans la hiérarchie militaire, et parce qu'il est plus âgé que moi; parce qu'il a trois galons et qu'il avait la barbe grise; affectueusement, parce qu'il était un brave homme affectueux et rude, brusque et bon, brute et doux.
Saint Éloi chantonnant:
Je lui parle comme je dois.
—Monsieur Dagobert, me dit le capitaine Loiseau, vous prenez encore un morceau de saucisson?
—Si vous voulez, mon capitaine.
Et comme j'avais appris de long temps,—et dans le service militaire, et dans un certain nombre de services non militaires,—à taire les mouvements de mon esprit et les sentiments de mon âme, rien dans le son de ma voix, ni dans l'inflexion de ma phrase, ni dans le regard de mes yeux, ni dans le geste habituel de ma main tendue pour saisir le papier blanc glacé transparent gras de charcuterie graisseux, rien ne trahit le prodigieux voyage de retour que je dus faire instantanément pour m'en revenir des pays d'enchantement et de jeunesse non renouvelable où ma mémoire m'avait transporté.
J'étais donc assis au bord de ce ruisseau commun de Brie, sur la courte berge penchée, dans l'herbe trempée souillée vaseuse; autour de moi mes camarades mangeaient; et parmi eux comme eux avec eux je mangeais; car pendant tout le temps que ma mémoire m'avait tenu transporté dans le pays de ma jeunesse et dans l'âge de mon enchantement, je n'avais pas cessé un seul instant de manger parmi mes camarades; je n'avais pas cessé un seul instant d'être un sous-lieutenant de réserve qui mangeait comme il pouvait sous la pluie épaisse et fatigante; assis, couchés, vautrés autour de moi mes camarades mangeaient; aucun d'eux n'avait bougé, comme j'en eus soudain l'assurance par une singulière et curieuse reconnaissance rétrospective, aucun d'eux n'avait bougé à ce nom de la Voulzie.
Ainsi pendant que ma mémoire m'avait transporté dans le pays d'enchantement, en même temps elle entendait, enregistrait et conservait tout ce qui se passait dans le pays de la réalité. J'avais été vraiment double. J'avais été un homme qui revit dans le temps non renouvelable de sa jeunesse; et dans le même temps, étant le même, j'avais été un sous-lieutenant de réserve d'infanterie qui déjeune et qui fait la grand halte avec ses camarades.
Je m'aperçois, aujourd'hui que je suis de tout repos, que ma mémoire tenait beaucoup à enregistrer, à mesure qu'ils se produiraient, les événements de la réalité présente; parce qu'elle était jalouse de la restitution qu'elle faisait, parce qu'elle défendait jalousement cette restitution, parce qu'elle sentait d'instinct qu'elle serait d'autant plus libre de se donner toute à l'audacieuse restitution qu'elle serait plus exacte à faire en même temps l'enregistrement de l'infatigable réalité présente; car autant qu'elle était exacte à bien enregistrer l'écoulement inépuisable de la réalité présente, elle maintenait à mon corps exactement l'aspect qui répondait aux événements de cette réalité; ainsi par la duplicité intéressée de ma mémoire j'avais l'air d'être là; aucun accident d'inattention ne pouvait m'advenir; ma mémoire pouvait travailler tranquille; personne autour de moi ne pouvait s'inquiéter de ce que j'étais devenu; je pouvais en toute assurance accomplir le séjour mystérieux. C'est pour cela que le capitaine Loiseau, croyant avoir affaire à moi, me dit:
—Monsieur Dagobert, vous prenez encore un morceau de saucisson?
—Je sais, je sais, dit saint Éloi, et que vous lui répondîtes:
—Si vous voulez, mon capitaine.
Vous me l'avez déjà dit trois fois. Vous avez cité trois fois ce texte. On ne cite pas trois fois un texte. On ne cite pas trois fois le même texte. Nous ne sommes pas ici pour chanter au refrain.
—Je te l'ai dit trois fois, mon ami; mais ces trois fois n'avaient pas la même valeur. C'est parce qu'en effet j'étais resté là, tout en allant ailleurs, que je pus répondre habituellement au capitaine:
—Si vous voulez, mon capitaine.
Si naturellement et si vraiment que pas un d'eux n'a connu que j'étais parti en un tel voyage; aucun n'a soupçonné le transport mystérieux. Imagine, si tu l'oses, quelle scandaleuse déconvenue, si le capitaine avait pu supposer que le chef de la deuxième section s'était absenté sans congé. Or nous devons éviter le scandale, nous tous, et particulièrement dans l'armée militaire, et plus particulièrement quand nous sommes rois.
Par la duplicité de ma mémoire mon absence fut totalement occulte. Or j'ai toujours tenu beaucoup, dans mes déplacements et villégiatures, à garder le secret de ce que je devenais; c'est ce que nous nommons voyager _incognito_; je suis timide, comme les vrais potentats, et je ne puis supporter le regard des yeux indiscrets. Au régiment je ne puis voyager _incognito_, parce que mon livret militaire était individuel et nominatif, parce que ma lettre de service est individuelle et nominative; mais un uniforme, que tout le monde porte, fait le mieux garanti des anonymats.
Par la duplicité de ma mémoire, qui cependant enregistrait les événements de la réalité présente, j'eus nettement, après que je fus revenu, l'assurance, l'impression qu'au nom de Voulzie pas un de mes camarades n'avait bougé.
Pas un poil de leur moustache, pas un muscle de leur face n'avait tressailli. Or mes camarades n'étaient pas des dissimulateurs. Si pas un poil de leur face n'avait tressailli, c'était que pas un poil de leur mémoire n'avait tremblé non plus. Aucun d'eux n'avait lu jamais les vers d'Hégésippe Moreau; ou si quelqu'un les avait lus, il avait lu comme s'il ne lisait pas. Et par là je connus qu'il y a deux races d'hommes. Il y a les hommes qui savent par les livres; et il y a les hommes qui savent par la réalité.
Il y a les hommes qui ne connaissent que par les livres. Et il y a les hommes qui ne connaissent que la réalité présente. Les premiers savent tout de l'objet, excepté qu'ils ne savent pas ce qu'est l'objet dans la réalité présente. Les autres ne savent rien de l'objet, excepté qu'ils savent ce qu'est l'objet dans sa réalité présente. Pour les premiers, la Voulzie est avant tout, sur tout, automatiquement et uniquement, quelque chose dont on se demande, en se répondant:
_La Voulzie, est-ce un fleuve aux grandes îles?_
Saint Éloi
_Non!_
Tous deux ensemble, d'un ton scolaire, à la fois monotone et affectueux:
_Mais avec un murmure aussi doux que son nom,_ _Un tout petit ruisseau coulant visible à peine;_
Sur un ton de réconciliation mutuelle, mais provisoire, comme gens qui s'entendent:
_Un géant altéré le boirait d'une haleine;_
Lentement, et détaillant les mots:
_Le nain vert Obéron, jouant au bord des flots,_ _Sauterait par dessus sans mouiller ses grelots;_
Saint Éloi, _seul_:
_Mais j'aime la Voulzie, et ses bois noirs de mûres,_ _Et, dans son lit de fleurs, ses bonds et ses murmures;_ _Enfant, j'ai bien souvent, à l'ombre des buissons,..._
Saint Éloi, enhardi par la beauté des vers, ferme, sec, résolu, volontaire; comme un vieux professeur très doux, très patient, très têtu:
—Je suis un scolaire, sire, et je m'en vante. Nulle connaissance ne vaut pour moi la certitude et la beauté d'un beau texte. Nulle beauté ne vaut la beauté d'un texte. Que me fait à moi votre histoire de manœuvres? Je n'ai pas besoin d'avoir mangé du cervelas sous la pluie épaisse et fatigante, vautré sur la courte berge d'un ruisseau commun de Brie, dans l'herbe flasque souillée vaseuse, pour savoir ce que c'est que la Voulzie. Entendez-moi, sire. Je vous l'ai dit avec la fermeté respectueuse que je vous dois. Je n'ai pas besoin d'avoir vu la Voulzie commune et sale pour savoir ce que c'est que la Voulzie. Entendez-moi. Je vous l'ai dit. Je n'ai pas besoin de voir la Voulzie mouillée. Je connais la Voulzie beaucoup mieux que vous ne l'avez jamais connue. Je la connais assez par les vers d'Hégésippe Moreau.
Le roi se tait.
Saint Éloi, non moins ferme et honnête:
—Je vous le répète. Je n'ai pas besoin d'être sous-lieutenant de réserve d'infanterie, au soixante-seizième de l'arme, pour savoir ce que c'est que la Voulzie. Et cela est fort heureux, car je ne serai jamais sous-lieutenant de réserve. Sous ce régime soi-disant démocratique, un roi peut devenir officier. Un sage reste soldat. Si vous êtes éreinté d'une étape et de huit jours de manœuvres, vous qui marchez le dos vide et le ventre plein, que dirai-je, moi qui n'ai pas laissé mon sac au magasin. Quand il pleut sur terre, il pleut sur mon sac. Et un sac mouillé pèse double. Un sac mouillé pèse aux courroies; et les courroies pèsent aux épaules. Comme disaient mes camarades, ce n'est pas le sac, moi, qui me tire sur les épaules, c'est la courroie.
—Laissons, dit Dagobert, ce bavardage de troupiers.
—S'il n'y avait pas de troupiers, répondit hardiment saint Éloi, il n'y aurait pas de troupes.
Un silence. Le roi recommence, imperturbable et triste:
—Il y a deux races d'hommes. Les uns connaissent l'objet par les textes qui s'y rapportent. Les autres connaissent l'objet même. Les uns connaissent la Voulzie comme un objet de poème. Les autres connaissent la Voulzie même, les autres connaissent la Voulzie. Les uns ne savent pas ce que c'est que la Voulzie. Les autres ne savent pas qu'il y ait un poème de la Voulzie. Les premiers ne se demandent guère ce que c'est que la Voulzie, et le peu qu'ils se le demandent, c'est pour en faire un commentaire au texte; il faut bien qu'il y ait des notes au bas des pages dans les éditions savantes. Les autres ne se sont jamais demandé si _cette affaire-là qui coule_ avait fait la matière ou l'objet d'un poème; ils ne sont pas même _fixés_, comme ils disent, ils ne sont pas fixés sur ce que c'est qu'un poème; ils savent à peu près que des vers ce n'est pas de la prose, parce qu'ils en ont appris par cœur au collège ou à l'école. Mais sache qu'ils ont appris par cœur sans entendre et sans lire ce qu'ils récitaient.
Vous les scolaires,—
Ici saint Éloi redressa fièrement la tête.
Vous les scolaires, au fond, ce qui vous ennuie, c'est qu'il y ait des réalités. Quelle aubaine, si cette Voulzie pouvait n'exister pas. Comme vous seriez à l'aise, pour en parler. Quelles admirables conjectures. Industrieuses. Quelles ingénieuses conjectures fonderaient quelles réputations. Cette Voulzie, qui existe, vous embête. Elle vous arrache le pain de la bouche. Pour vous la Voulzie est un morceau de poème, un mot de vers. Elle se définit par le poème où elle figure, elle sonne par le vers où elle est. Elle n'existe que par l'œuvre où elle fait sa partie. Vous la connaissez mieux par ce poème que je ne la connais, moi qui ai vu dedans comme une motte de terre jetée faisait des ronds et du trouble. Vous savez toujours tout mieux que nous. Et toi, mon ami, sous prétexte que tu fus mon précepteur quand je n'étais que le dauphin du royaume encore, tu sais toujours tout mieux que moi. J'ai vieilli, mon ami, depuis l'âge que je recevais tes leçons. Nous avons vieilli. J'ai connu des réalités qui n'étaient pas dans nos vieux livres de classe. Éloi, j'ai connu des hommes qui ne te ressemblent pas. Heureusement qu'il y a deux races d'hommes. Et j'ai connu la deuxième race des hommes. J'ai connu des hommes qui ne connaissent pas par des livres. J'ai connu les hommes qui connaissent les réalités. J'ai connu aussi les hommes qui ne connaissent rien. Hommes merveilleux. Hommes sincères. Hommes précieux. Soutiens solides et véritables ornements de ce royaume. Hommes frais. Hommes nouveaux. Hommes neufs. Connais tout mon bonheur, Éloi. Et connais tout le bonheur de ces hommes. Ils sont ignorants. C'est-à-dire que leur mémoire n'est nullement préoccupée. Ils sont ignorants. Hommes frais. Troupes fraîches. Mémoires non encore fatiguées. Papier blanc. Toile bise. Hommes admirables, et tels que tu ne les connais pas, car tu n'as jamais connu que des élèves, dont moi. Hommes qui ne furent jamais élèves, car pendant que leur corps, sournoisement, avait l'air de suivre, leur âme libre faisait une perpétuelle école buissonnière. Hommes admirables, et pendant que pour nous, hommes fatigués, élèves et maîtres, la Voulzie est une rivière à mettre et mise en alexandrins, pour eux la Voulzie est une rivière commune, la Voulzie est une rivière comme une autre, de la vraie eau coulant entre deux berges vraies d'herbe vraie sur un vrai fond de terre et de vase; et pendant que nous on ne peut pas prononcer devant nous le nom de Voulzie sans que nous fassions au moins un imperceptible signe de reconnaissance, et pendant que nous la première fois qu'on nous dit: _C'est la Voulzie_, nous demeurons stupides comme si nous n'eussions jamais envisagé cette éventualité, au contraire ces hommes ignorants, vraiment sages, vraiment neufs, entendent prononcer le nom de la Voulzie comme un nom parfaitement nouveau, et quand ils ont admis ce nom dans leur mémoire, ils ont uniment et simplement admis ce nom comme le nom d'un ruisseau commun de Brie. Heureux hommes, hommes enviables, qui recevaient en leur mémoire à Provins le nom de la Voulzie comme ils avaient reçu le nom du Grand-Morin à Coulommiers, qui entre ces deux noms ne faisaient absolument pas la différence, hommes jeunes et cousins germains de la réalité, qui ont depuis conservé ce nom dans leur mémoire, s'ils ont conservé ce nom, ce qui est douteux, non comme le nom d'une célébrité, mais comme le nom d'un véritable ruisseau commun; car pour nous la Voulzie est ineffaçablement, et comme nous disons niaisement, la confidente et la muse d'Hégésippe Moreau. Mais pour ces hommes simples la Voulzie est un ruisseau où ils ont, un jour de grand halte, jeté des peaux de ronds de saucisson.
Telles sont, mon ami, les deux races des hommes.
NOTE:
[12] Fit-il pas mieux que de se plaindre?
TABLE DES MATIÈRES
PAGE
ŒUVRES COMPLÈTES DE CHARLES PÉGUY 4
INTRODUCTION 9
LETTRE DU PROVINCIAL 25
LE TRIOMPHE DE LA RÉPUBLIQUE 50
DU SECOND PROVINCIAL 77
DE LA GRIPPE 89
ENCORE DE LA GRIPPE 111
TOUJOURS DE LA GRIPPE 155
ENTRE DEUX TRAINS 199
DEUXIÈME SÉRIE AU PROVINCIAL 247
POUR MA MAISON 261
POUR MOI 291
COMPTE RENDU DE MANDAT 333
LA CHANSON DU ROI DAGOBERT 391