Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1)
Part 25
—C'est un mot fort commode, qui fait qu'on peut se battre et se tuer la conscience tranquille. Vous, par exemple, monsieur, quand je vous donne un coup de poing, c'est une violence légère; si je vous donne un coup de bâton, c'est une violence grave; si je vous donne un coup de couteau, c'est une tentative d'assassinat; si je vous tue, c'est un assassinat. Tout ce mal vient de ce que nous n'avons pas encore _fait l'unité_. Quand au contraire on a fait l'unité avec une personne, les coups de poing, les coups de bâton et les coups de couteau deviennent permis, sinon encouragés. Quand on a fait l'unité, les haines, restant haineuses, deviennent piétés; les jalousies, demeurant envieuses, deviennent béatitudes. Que si l'on massacre et l'on ravage _pour l'unité socialiste_, les haines, parvenues pieuses, deviennent inexpiablement méritoires, les béatitudes envieuses deviennent jouissance infinie, sainte douceur du ciel, adorables idées. Le mal, demeurant mal, devient bien. Le mot d'unité est un mot merveilleux. Par lui nous faisons des miracles. Nous valons bien les curés. Nous avons bien le droit de faire des miracles. Seulement nos miracles à nous sont incontestables, prouvés, authentiques, et non pas de ces miracles douteux comme l'Église romaine. C'est pour cela que nous invoquons toujours l'unité au moment que nous nous disputons le plus. C'est pour cela que dans mon discours, aux endroits de haine et de guerre, j'intercale régulièrement le nom de l'unité comme une litanie: _Sainte unité, priez pour nous, sainte Unité, sainte Unité_,— — —
Notre attitude envers l'unité est bien simple: nous la combattons en nous réclamant d'elle; plus nous la combattons, plus nous nous réclamons d'elle; nous la démolissons de toutes nos forces, et nous l'acclamons de toutes nos voix. Nous avons d'abord pensé à l'accaparer, mais nous y avons renoncé: chacun des cinq ou des sept ou des quinze compétiteurs est trop faible pour s'approprier l'unité, mais trop fort pour la laisser approprier au voisin. Alors nous marchons contre la paix au nom de l'unité, nous marchons contre l'unité au nom de l'unité. Ce qui permet au citoyen Léon Blum, habileté suprême, et douce bienveillance, d'aller chercher _salle Vantier_ les preuves de l'unité socialiste.
Pierre Deloire tira de sa poche le numéro 7 de la _bibliothèque socialiste_ récemment inaugurée par la _Société Nouvelle de librairie et d'édition: les Congrès ouvriers et socialistes français_, par Léon Blum.
—Il faut avouer, dit Pierre Baudouin s'emparant du livre, que ce citoyen Blum est un homme singulièrement heureux, et, comme on disait, fortuné. Il vit sans doute en quelque pays de rêve. _Lisant_:
_Cependant les délégués du Parti ouvrier, réunis salle du Globe, puis salle Vantier_,
Parlé:
Il s'agit de la grande scission des guesdistes au récent congrès de Paris. Je continue:
_puis salle Vantier, sous la présidence du citoyen Delory, votaient à l'unanimité les résolutions suivantes «appelées à réaliser à bref délai l'unité socialiste révolutionnaire»._
_Ils expliquaient tout d'abord qu'en rompant «avec de prétendus camarades qui, après avoir piétiné sur les décisions du Comité général, dépouillé de toute représentation, au moyen du vote par tête, le plus grand nombre de ses organisations, validé tous les groupes fictifs, escroqué toutes les présidences... ont été jusqu'au guet-apens contre— —_
—Comme c'est vigoureux, interrompit mon cousin: _guet-apens, escroqué_. Les voilà bien les vrais révolutionnaires.
Puis il se ressaisit, se signa, et dit: vive l'unité.
—_escroqué toutes les présidences... ont été jusqu'au guet-apens contre les rapporteurs de la Commission de propagande...», le Parti ouvrier avait accompli son devoir envers le prolétariat conscient._
_Puis les délégués décidaient_:
_1º D'approuver les rapports de Dubreuilh, Bracke et Andrieux_;
_2º De reprendre «le vote de désapprobation—ou de blâme» émis par le Comité général à l'égard de plusieurs élus socialistes._
Pierre Baudouin scanda nettement le troisième paragraphe:
_3º «De réaliser entre tous les socialistes révolutionnaires non seulement l'union, mais l'unité, au moyen d'un nouveau Comité général ouvert à toutes les organisations inébranlables sur le terrain de la lutte de classes.»_
—Vous voyez bien, s'écria mon cousin triomphant, ça y est. _Non seulement l'union, mais l'unité._ Il y a des militants qui s'imaginent en province que nous manquons d'unités. Nous en avons plusieurs. Nous en avons de trop. Pendant que mon petit cousin attaquait sottement le Comité général, nous les guesdistes nous en réclamions un deuxième. Quand on prend du Comité général—
—Oui le citoyen Zola disait éloquemment: _l'unité est en marche, et rien ne l'arrêtera_.
—Monsieur, fit remarquer Pierre Deloire, le citoyen Zola n'a pas parlé de l'unité, mais de la vérité. Il a dit: _la vérité est en marche, et rien ne l'arrêtera_. Quand ce grand citoyen prononçait ces paroles mémorables, il ne prévoyait pas que d'ingénieux dreyfusards jetteraient l'amnistie dans les jambes de la vérité.
—Oui, dit mon cousin, ça retarde la marche, une amnistie.
—Ce n'est pas le citoyen Zola, c'est le citoyen Léon Blum qui a écrit en manière de conclusion—
—L'un vaut l'autre, tous les citoyens se valent.
—Tous les citoyens se valent. C'est le citoyen Léon Blum qui a écrit en manière de conclusion. _Reprenant le livre_:
_Malgré toutes les réserves incluses dans cette phrase, le Parti ouvrier, lui aussi, parlait donc non plus d'union, mais d'unité. En dépit des fautes, des rancunes, des violences, l'unité socialiste était en marche._
Monsieur, j'ai un renseignement à vous demander.
—Faites, répondit mon cousin, je sais presque tout.
—Quand le citoyen Léon Blum écrivait cette conclusion, pensez-vous qu'il était sérieux?
—Comment l'entendez-vous?
—Pensez-vous qu'il était sincère?
—Qu'est-ce que cela veut dire?
—Pensez-vous qu'il croyait ce qu'il écrivait?
—Nous n'entendons pas ce langage.
—Enfin, si quelque auteur avait tenu au citoyen Léon Blum lecteur le raisonnement suivant: _la preuve que l'unité socialiste fait des progrès, c'est que les guesdistes retirés salle Vantier réclamèrent l'unité pour eux-mêmes_, que pensez-vous que le citoyen Blum eût répondu à l'auteur? Se serait-il fâché ou aurait-il marché?
—Il eût souri, répondit Pierre Baudouin.
—N'y a-t-il pas quelque danger à publier pour le peuple des raisonnements dont on sourit soi-même?
—Ce ne sont pas des mensonges, répondit vivement mon cousin. Ce sont des consolations. Et des encouragements. Il faut bien consoler le peuple. Il est si malheureux. Et il faut bien l'encourager. Il est si mou.
—Je me demande, continua Pierre Deloire poursuivant sa pensée, je me demande ce que voulait Léon Blum au moment où il écrivait cette singulière conclusion. Transportait-il aux âpres événements cette souriante indulgence que nous lui avons connue dans la critique littéraire? Transportait-il aux misérables événements la facile philosophie des heureux de ce monde? ou faisait-il de la mondanité, de la politesse mondaine à l'usage du peuple? était-ce embourgeoisement? était-ce calcul politique et habileté parlementaire?
—Taisez-vous, malheureux, interrompit mon cousin. Vous avez franchi la frontière du privé. Il n'y a pas seulement le privé des citoyens et des partis. Mais il y a le privé des auteurs, le privé des orateurs, le privé des députés, le privé des journaux, le privé des ministres, et le privé du président de la République. On l'a bien vu sous Félix Faure. J'oubliais le privé des sociétés anonymes à capital et personnel variables. Quand nous vous présentons un texte, vous devez le lire exactement comme s'il n'avait jamais été fait par personne. C'est ce que nous nommons l'impersonnalisme objectiviste, ou, plus familièrement, l'objectivisme impersonnaliste.
—Cependant, répondit Pierre Deloire, quand nous lisons les textes monuments des anciens âges, nous commençons par nous entourer de tous les renseignements qui nous sont parvenus sur les hauteurs de ces textes. Nous voulons savoir comme l'auteur était né, de quelle race, de quelle famille, de quelle terre, sous quel ciel, en quel climat, comme il vivait, comme il aimait, comme il travaillait, comme il mourait, comme il est mort. Nous voulons savoir comme il a conduit sa part de la recommençante et de la non décevante vie. Et nous ne pensons pas que nous aimons ces renseignements par fantaisie, ou par curiosité vaine, ou par admiration servile. Mais nous sommes assurés que ces connaissances sont indispensables pour l'intelligence du texte, parce que l'intelligence d'un texte en est la renaissance, la reconnaissance et la revie. Or je me disais: au moins pour nos contemporains nous avons ce bonheur que les renseignements nous soient prompts. Nous vivons avec eux. Nous les connaissons. Nous les voyons. Nous avons d'eux ces renseignements de première main, ces renseignements exacts que nous désirons si souvent pour l'intelligence des textes anciens. Comme il est heureux que nous soyons aussi bien partagés pour l'intelligence des textes qui nous sont contemporains. Donc je me disais: Quel bonheur que nous vivions dans le même temps que nos contemporains.
—Monsieur, dit mon cousin, vous avez dit une forte lapalissade.
—Une lapalissade vaut mieux qu'un mensonge. Ou plutôt une lapalissade ne vaut rien. Mais un mensonge vaut mal. Ce n'est pas du même ordre. Aussi aimerais-je mieux dire toute ma vie des lapalissades que de commettre un seul mensonge. Quand on dit beaucoup de lapalissades, on n'est qu'un sot. Mais quand on dit un mensonge on est un malhonnête homme.
—Et par peur de tomber dans le malhonnête, vous versez abondamment dans le sot.
—Oui. Je me disais, au nom de la même méthode historique, je me disais que nous devons recueillir, honnêtement mais scrupuleusement, honnêtement mais soigneusement, tous les renseignements que nous avons sur les auteurs dont nous lisons les textes. Nous devons, honnêtement, mais attentivement, pénétrer leurs intentions, percevoir leurs modalités. Nous devons enfin nous entourer de tous les renseignements nécessaires, indispensables pour la connaissance du texte.
—On voit bien, dit mon cousin, que vous ne connaissez pas les deux méthodes.
—Les deux méthodes?
—Ne faites pas la bête. Vous connaissez bien les deux morales?
—Quelles deux morales?
—Alors c'est moi qui dois vous enseigner. Permettez que je remette à plus tard. Je suis naturellement paresseux. Et on doit vivre conformément à sa nature. Sachez en bref qu'il y a deux morales, qui sont la morale publique et la morale privée. Incommunicable, comme je vous l'ai dit. Et de même que nous avons deux morales, nous avons aussi deux méthodes. Pour étudier les textes anciens nous recueillons les renseignements qui leur sont contemporains. La méthode historique le veut ainsi. Mais pour étudier les textes qui nous sont contemporains nous ignorons tous les renseignements qui nous sont communs contemporains. Nous feignons que les textes se sont écrits tout seuls, eux-mêmes. C'est une fiction parmi tant de fictions. Comme la morale politique s'oppose à la morale privée, ainsi et non moins utilement la méthode politique s'oppose à la méthode historique. C'est ce qui permet à des historiens avérés de faire bonne figure sur le terrain politique. Historiens des âges révolus, ils y aiment sur tout la vérité. Mais citoyens de l'âge présent, ils y aiment sur tout l'unité. Ils juxtaposent dans leur conscience l'unité contemporaine à la vérité périmée. Je ne sais pas si ça y fait bon ménage, parce que je n'y suis pas allé voir. Puisque c'est du privé. La double morale nous sert à sauver la double méthode. Incommunicablement incommunicable.
Dans ma conscience à moi, pour ainsi dire, c'est beaucoup plus simple. L'unité est le commencement, le principe et la consommation. C'est un mot sans réplique: _l'unité, l'unité_, sur l'air des _lampions_.
Sachant ce que l'on doit à l'unité, le citoyen Roland commença par n'imiter pas les brutalités de mon petit cousin. La règle de nos réunions est la suivante, elle est bien simple: quand on est dans l'auditoire on a le droit et la licence et le devoir de huer les camarades, pourvu qu'ils soient de la seconde moitié. Mais quand on est à la tribune, je parle pour ceux qui ont le privilège d'y monter, à la tribune le devoir est de respecter en apparence l'adversaire et de vanter l'unité socialiste. Quand on est en haut, il faut de la tenue. Le même citoyen, qui vient de gueuler _assassins, assassins_, doit inaugurer son discours par un redoublement de politesse obséquieuse. Telles sont les règles du genre. Nous ne sommes pas de ces révolutionnaires qui bouleversent les règles des genres. Quand le citoyen Roland commence à parler, on sent tout de suite qu'il respectera les lois de la véritable éloquence parlementaire. Il commence par dire du bien de son adversaire. Cela paraît d'autant plus méritoire que l'on voit bien dans le même temps qu'il ne pense pas un mot du bien qu'il dit. Quand il eut ainsi rendu à mon petit cousin l'hommage que mon petit cousin ne mérite pas, il se mit alors, mais alors seulement, à démolir, en douceur, la candidature Péguy.
Ce fut une rare jouissance pour des provinciaux longtemps sevrés d'éloquence et de politique. Je me sens bien incapable, moi simple citoyen, de vous produire une image même lointaine et même effacée d'un aussi habile et aussi balancé discours. L'éminent conférencier n'avait pas fini l'éloge de mon petit cousin que déjà tous les assistants reconnaissaient que le candidat Péguy n'était qu'un socialiste à la secousse.
—A quelle secousse, demanda Pierre Deloire.
—Vous ne connaissez pas l'argot. Vous n'êtes pas un travailleur. Ça veut dire un socialiste à la manque.
—Ah bien.
—Dans des considérations générales dont je ne puis vous redonner l'écho même affaibli, l'éminent conférencier nous remontra que la lutte de classe interdisait aux véritables militants de participer à l'affaire Dreyfus, que le prolétariat ne devait jamais se laisser duper, que le prolétariat doit toujours laisser tous les bourgeois se manger le nez les uns les autres. Vous savez ça aussi bien que moi: on l'a mis dans tous les journaux. Mais où il fut inimitable, ce fut dans la polémique individuelle. Après les bagatelles de la porte et beaucoup d'ambages, il pénétra hardiment au cœur du sujet et nous démontra clair comme le jour que mon petit cousin n'était qu'un vil intellectuel.
—Monsieur, demanda Pierre Deloire, qu'est-ce qu'il est, lui, le citoyen Roland?
—Roland: il est typographe. Il nous démontra hardiment——
—Attendez un instant: Vous l'avez vu typographier?
—C'est-à-dire que je ne peux pas l'avoir vu, parce qu'il n'a pas le temps. Mais il est typographe tout de même.
—Alors il est typographe et ne fait pas de typographie.
—C'est cela même. Il est typographe et ne fait pas de typographie.
—C'est un ouvrier manuel?
—Oui, que c'est un ouvrier manuel, puisqu'il est typographe.
—Alors il est ouvrier manuel et ne travaille pas de ses mains?
—C'est cela même. Il est ouvrier manuel et ne travaille pas de ses mains. Vous commencez à devenir intelligent. Vous gagnerez beaucoup à causer avec moi. Je ne suis pas une bête. Je sais les distinctions.
—Classons un peu. Le citoyen Roland est un ouvrier manuel qui ne travaille pas de ses mains.
—Exactement: Il est ouvrier manuel et ne travaille pas de ses mains.
—Entendu. Et le citoyen Péguy.
—C'est un intellectuel, puisqu'il a été au lycée.
—Bien, mais il est devenu libraire éditeur.
—Ça ne fait rien: c'est un intellectuel tout de même.
—Il a été aussi longtemps qu'il a pu libraire éditeur et il est redevenu éditeur puis éditeur libraire. Comme éditeur il travaille avec les typographes, à l'atelier— —avec des vrais typographes— — —
—Vous aurez beau dire: c'est un intellectuel tout de même.
—Il travaille avec les typographes, à l'atelier, pour faire de belles pages, de belles couvertures; il corrige les épreuves, s'abrutit les yeux. Comme libraire il fait des paquets, colle des timbres, dresse des listes, établit des fiches, aligne des commandes, empile des volumes. Il travaille de ses mains.
—Vous l'avez dit: Mon cousin travaille de ses mains, mais il n'est pas un manuel.
—Pour nous résumer:
_a_) Le citoyen Roland est un manuel, et il ne travaille pas de ses mains;
_b_) Le citoyen Péguy n'est pas un manuel, et il travaille de ses mains; seconde proposition que l'on peut énoncer aussi:
_c_) Le citoyen Péguy travaille de ses mains, et il n'est pas un manuel.
—-Vous y êtes. Je suis fier de vous. Vous ferez honneur à votre maître. Vous serez l'honneur de ma vieillesse, admirable élève, la gloire de mes cheveux blancs. Sachez donc, monsieur, que le citoyen Roland travaille de la langue. Il est orateur en pied dans le parti ouvrier français. Il fait des tournées interminables en province. Il est causeur infatigable. Tous les soirs il fait des réunions. Toujours en chemin de fer. Mais il suffit pour nous qu'il ait une fois fait quelque apprentissage manuel. Vous savez que l'ordination confère aux curés un caractère indélébile, qui les suit jusqu'en enfer. Dans notre église à nous c'est l'apprentissage manuel qui donne cette consécration. Et l'apprentissage intellectuel donne la consécration contraire. Un ancien manuel, quand il deviendrait le plus retors et le plus riche des politiciens, est toujours du vrai peuple. Un ancien intellectuel, quand il serait pauvre comme le citoyen Job, et quand il serait devenu maçon, est toujours fâcheusement noté. Il est toujours un aristo. Nous ne faisons d'exception que pour les médecins et pour les avocats.
—C'est dit.
—Le citoyen Roland n'eut pas de peine à nous démontrer que mon petit cousin n'était qu'un de ces vils intellectuels, un dreyfusard, un bourgeois, qui veulent commander au prolétariat, duper le prolétariat, le détourner de ses devoirs et de ses intérêts propres, lui faire oublier la lutte de classe. Puis il examina, comme il disait, la seconde face de la question. Le citoyen le Febvre avait dit que mon petit cousin, participant au congrès, y ferait un travail plus utile que le citoyen Roland.—J'admets, répondit le citoyen Roland, que le citoyen Péguy s'est rendu beaucoup plus fort que moi.—Nous lui sûmes le plus grand gré de cette humilité feinte.—J'admets que le citoyen Péguy est beaucoup plus fort que moi. La question n'est pas là. Mais la question est beaucoup plus précise.—Nous aimons les questions précises, n'est-ce pas. Nous sommes des hommes d'affaires, et non pas des hommes parleurs.
La question n'est pas de savoir qui travaillera le plus et le mieux dans le congrès à la préparation de la révolution sociale; mais la question est de savoir qui soutiendra le plus dans le congrès les intérêts du groupe. L'électeur avant tout. Nous valons bien les bourgeois. Nous avons longtemps déclamé avec eux pour le scrutin de liste contre le scrutin d'arrondissement. Le scrutin d'arrondissement substituait à la politique d'idées la politique d'affaires locales. Mais quand nous eûmes à constituer nos assemblées parlementaires, nous imaginâmes un scrutin près de qui le scrutin d'arrondissement paraît vaste ainsi que le vaste monde. Nous imaginâmes le scrutin de groupe, ou de quartier. Enfin nous pratiquons pour nos assemblées parlementaires ce suffrage restreint et ce suffrage à deux degrés, et à plusieurs degrés, contre lesquels nous avons mené de si ardentes campagnes. A l'usage nous nous apercevons qu'ils sont fort commodes.
Un exemple vous facilitera l'entendement. Quand les électeurs de la première circonscription d'Orléans sont convoqués pour élire un député, ils ne se demandent pas qui sera le meilleur député. Car le député d'Orléans n'est pas le délégué d'Orléans à la meilleure administration de la France _avec_ les délégués des autres circonscriptions françaises. Mais, puisque nous vivons sous le régime universel de la concurrence, et puisque la concurrence politique est la plus aiguë des concurrences, le député d'Orléans est exactement le délégué d'Orléans à soutenir les intérêts Orléanais _contre_ les délégués des autres circonscriptions, qui eux-mêmes en font autant. Le meilleur député d'Orléans sera donc celui qui défendra le mieux le vinaigre et les couvertures, et le canal d'Orléans à Combleux. Ainsi se forme ce que le citoyen Daveillans nomme à volonté la volonté démocratique du pays républicain, ou la volonté républicaine du pays démocratique.
Les députés socialistes que nous envoyons au Parlement bourgeois obéissent au même régime. Ceux qui sont du midi sont pour les vins, et ceux qui sont du nord sont pour la betterave. Ceux qui représentent le midi protègent vigoureusement les courses de taureaux. Mais ceux qui sont du nord ont un faible pour les combats de coqs. Il faut bien plaire aux électeurs. Et si on ne leur plaisait pas, ils voteraient pour des candidats non socialistes.
Les délégués socialistes que nous envoyons au Parlement socialiste obéissent au même régime. Le délégué du groupe d'études sociales d'Orléans n'est pas le délégué du groupe d'études sociales d'Orléans à la meilleure administration de la préparation de la révolution sociale en France _avec_ les délégués des autres groupes français. Mais, puisque nous aussi nous vivons sous le régime universel de la concurrence, et puisque la concurrence politique socialiste est la plus aiguë des concurrences politiques, le délégué du groupe d'études sociales d'Orléans est exactement le délégué du groupe d'études sociales d'Orléans à soutenir les intérêts du groupe d'études sociales d'Orléans _contre_ les délégués des autres groupes d'études sociales, qui eux-mêmes en font autant. Le meilleur délégué d'Orléans sera donc celui qui est le plus utile au groupe. Et sur ce terrain-là il était évident que mon petit cousin ne pouvait soutenir la concurrence avec le citoyen Roland.
Quand on passa au vote, la candidature du citoyen Roland obtint six voix. Mais la candidature du citoyen Péguy obtint cinq voix, minorité respectable inattendue: la voix du citoyen le Febvre, ma voix, parce qu'on est bien forcé de voter pour son cousin, et les trois voix des trois citoyens qui se disputaient le plus franchement avec mon petit cousin quand il venait au groupe.
Ainsi parvenu à la conclusion de son compte rendu, mon grand cousin prit un air solennel et continua:
—Ici, continua-t-il, ici intervint une opération mystérieuse, une opération singulière, sur laquelle vous me renseignerez sans doute, messieurs les intellectuels, vous qui savez tout.
Nous dressâmes l'oreille, intrigués.
—Aussitôt, continua froidement mon cousin, aussitôt que le président de séance eut proclamé le résultat du vote, aussitôt que le citoyen président de séance eut proclamé que le citoyen Roland avait obtenu six voix, tandis que le citoyen Péguy n'avait obtenu que cinq voix, d'un commun accord il fut proclamé que le citoyen Roland serait au premier congrès général des Organisations socialistes françaises le délégué du groupe d'études sociales d'Orléans. Et il ne fut plus question du citoyen Péguy. Si bien que le citoyen Roland, ayant obtenu six voix, valut pour onze, et que le citoyen Péguy, ayant obtenu cinq voix, valut pour zéro. Voulez-vous m'expliquer, messieurs les intellectuels, ce que c'est que cette opération d'arithmétique par laquelle six est égal à onze, et cinq égal à zéro.
Nous nous regardâmes hébétés.
—Monsieur, dit Pierre Baudouin, ma philosophie n'avait pas considéré cela.
—Monsieur, dit Pierre Deloire, c'est une opération que l'histoire a fort souvent enregistrée, mais les opérations les plus nombreuses ne sont pas pour cela raisonnables. Je vous avoue que je n'y avais pas encore pensé.
—J'ai fort oublié mon arithmétique, dit Pierre Baudouin. Il faut que nous allions chercher le maître d'école.
—Je savais mon arithmétique à l'école primaire: allons chercher le maître d'école.