Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1)

Part 23

Chapter 233,863 wordsPublic domain

—Comment! tout le monde n'est pas payé pareil?

On paie très cher le rédacteur en chef et la grande signature. Mais le commun des rédacteurs touchent de cent à cent cinquante.

—Par mois, dit Pierre Deloire.

—Il y a aussi les rentiers natifs. Le grand orateur belge a la situation d'un gros bourgeois. Nous avons des rentiers qui vont de quinze à trente mille.

—Par an, dit Pierre Deloire.

—On se demande s'il n'y en a pas plus d'un qui monte à la cinquantaine. Lafargue a moins. Mais il a beaucoup. Nous avons des citoyens qui ajoutent le montant de gros traitements au montant de grosses rentes. Nous avons eu des journalistes qui à leurs gros traitements socialistes ajoutaient de gros traitements venus des journaux réactionnaires. On n'est pas bien sûr que ce régime soit passé. M. Millerand, qui est riche, n'a quitté _l'Éclair_, journal absolument indépendant, qu'un temps considérable après que les simples bourgeois honnêtes avaient fait leur paquet.

Mon cousin se leva sincèrement ému:

—Monsieur, dit-il, vous avez eu l'honneur de me faire marcher, avec toute cette histoire de mots que j'ai pris pour des années. Vous avez été plus fort que moi. N'ayez pas peur: je rends aux maîtres l'hommage que je leur dois. Écoutez, monsieur, vous pouvez m'en croire: c'est la première fois de ma vie que je marche. Mais aussi, monsieur, pouvais-je penser qu'il se passait des choses comme ça dans le parti. Pouvais-je imaginer tant de monnaie. J'en suis encore tout abruti.

—Asseyez-vous un peu, répondit Pierre Baudouin, ça va se passer. Vous en verrez bien d'autres à Paris, si vous restez quelque temps parmi nous. N'oubliez pas qu'aujourd'hui vous nous devez un compte rendu.

—Comment, je vous dois un compte rendu! Vous abusez de votre victoire. C'est moi qui suis venu demander à mon petit cousin le compte rendu qu'il me doit depuis quatorze mois passés.

—Pourquoi vous doit-il un compte rendu?

—Parce qu'il fut vraiment mon délégué au premier congrès national des Organisations socialistes françaises, tenu à Paris en décembre 1899.

—Nous devons donc savoir comment vous l'avez délégué.

—C'est bien simple:

Quand nous eûmes lu dans les journaux que les socialistes français allaient tenir leurs États-Généraux pour commencer la révolution sociale,—immédiatement on s'est dit qu'il fallait que le _Groupe d'études sociales_ d'Orléans fût représenté dans ces États-Généraux.

—Qui était ce groupe d'études sociales?

—Un groupe d'études sociales, quoi. Vous savez bien ce que c'est.

—Sans doute, sans doute. Mais faites comme si je ne le savais pas.

—Je vous vois venir, avec vos gros sabots. Vous voulez à présent me faire parler.

—Oui.

—Vous voulez me faire causer?

—Oui.

—Sachez donc ce qui en est. C'est mon petit cousin qui m'a fait entrer dans le groupe d'études sociales d'Orléans. Il en était avant moi.

—Qu'est-ce qu'il y faisait?

—De la propagande. Il travaillait avec Nivet à remonter le groupe qui était descendu. Ils étaient toujours d'accord ensemble. Dans ce temps-là.

—Comment faisait-il de la propagande?

—Vous voulez tout savoir, et ne rien payer, vous. Je vous connais bien. Il parlait le samedi, quand on se réunissait,—quand _le Groupe_ se réunissait. On se réunissait le samedi parce que c'est le jour de la paye—

—Chez un marchand de vin?

—Bien sûr, un marchand de vin qui avait la bonté de nous donner tous les samedis sa grande salle sans nous demander seulement un centime. On se réunissait aussi le samedi parce qu'on pouvait rester longtemps le soir. Le lendemain matin, on restait au lit. Le dimanche on pouvait faire la grasse matinée.

—On avait le droit de consommer, chez le marchand de vin?

—Oui, on consommait.

—Combien?

—Ça dépend, trois francs, cent sous. Quelquefois plus.

—En combien?

—Ça dépend, huit, dix, douze, quinze personnes.

—Sur combien?

—Je ne sais pas. On a été cinquante, soixante inscrits. Il y en a qui disent quatre-vingts. Mais ils ne payaient pas leurs cotisations. Mais on ne les rayait pas. Il faut que le groupe soit important.

—Sur combien d'habitants, dans la ville?

—Cinquante et quelques mille, en comptant les faubourgs. Mais il y a aussi le _comité ouvrier républicain socialiste_, qui est plus nombreux. En tout ça fait deux ou trois pour mille.

—Et quand il y avait réunion, est-ce qu'on faisait des quêtes?

—Faut bien. Dans une casquette. Pour les grévistes.

—On ramassait combien?

—Ça dépend, quarante, cinquante sous. Quelquefois moins.

—Alors, quand il y avait réunion, qu'est-ce qu'on faisait?

—Il y avait mon petit cousin qui parlait. Nivet n'aimait pas beaucoup parler, parce qu'il était fonctionnaire, et qu'il n'avait pas encore appris. Alors c'était presque toujours mon petit cousin.

—Bien?

—Ça dépend. Non. Il parlait comme tout le monde. Il ne parlait pas comme un orateur. En commençant on trouvait que c'était bien. Parce qu'on n'en avait jamais vu d'autres. On n'en avait pas encore vu. Mais une fois qu'on a eu vu et entendu les grands orateurs de Paris, alors nous avons connu ce qu'était la véritable éloquence. Pensez, monsieur, pensez que le citoyen Alexandre Zévaès lui-même est venu jusqu'à Orléans. Nous n'avons jamais pu avoir Jaurès. On ne sait pas pourquoi. Mais nous avons eu le citoyen Alexandre Zévaès. Il n'est pas aussi capable que Jaurès. Mais c'est un fameux orateur tout de même. Quelle flamme! Un grand orateur. Il était jeune alors. Mais il parcourait déjà la France pour semer la bonne parole. C'en est un orateur, avec sa tête ronde noire en petite boule. Et son nez au milieu. Vous l'avez vu quand il balance le bras? Le monde bourgeois ne pèse pas lourd au bout d'un bras comme le sien. Alors nous avons connu que mon petit cousin n'était que de la Saint-Jean, comme on dit dans le pays. Mon petit cousin parlait assis, les deux coudes sur la table, comme un homme ordinaire, et il avait l'air de faire attention à ce qu'il disait. Il cherchait même, des fois, ce qu'il allait dire. Au lieu que Zévaès, il sait tout ça par cœur, lui. On ne peut pas lui en remontrer.

—De quoi qu'on parlait, quand il y avait réunion?

—Mon petit cousin parlait de quelque chose. Alors ce n'était pas intéressant. Les grands orateurs parlent de tout. Zévaès vous dépeint toute la révolution sociale en quarante minutes. Après ça il faut encore vingt-trois minutes pour démontrer la république sociale. Parce que la révolution sociale, c'est quand on fait la république sociale, et la république sociale, c'est quand on a fait la révolution sociale. Je sais tout ça comme un Parisien. Je l'ai entendu dire assez souvent, dans les réunions. Je ferais un orateur comme tout le monde. Seulement je ne sais pas parler. Et puis ce n'est pas mon métier. De mon métier je suis ouvrier fumiste. Mon petit cousin, aussi, ne parlait pas assez longtemps. Il était tout de suite au bout de son rouleau. Il ne savait pas développer. Il parlait trop court. Trop sec. Pas assez de grands mots. Il nous faut des grands mots, n'est-ce pas? Ça excite. Quand il avait fini, il ne disait plus rien. Quand il ne savait pas, il disait: Je ne sais pas. Ça faisait mauvais effet. Le grand orateur sait toujours tout. Le véritable orateur ne doit jamais avouer qu'il ne sait pas. Tenez, encore un détail qui me revient: mon petit cousin voulait nous faire causer, causer avec nous. Il nous demandait ce que nous savions, ce que nous pensions. Ça nous faisait réfléchir. C'était fatigant. Il voulait nous faire étudier, quoi. Le véritable orateur doit toujours parler lui-même. Et puis quand on demande à son voisin, on a l'air de ne pas savoir soi-même. Le véritable instituteur ne fait jamais parler son élève. Et puis je n'en finirais pas. Mon petit cousin n'aimait pas trinquer. Il buvait de l'eau. Il avait l'air de faire un peu la leçon à ceux qui buvaient du vin, ou autre chose de bon. Un bon verre de vin, moi, j'ai toujours aimé ça. Il voulait nous faire lire des brochures, des livres. C'est fatigant la lecture. Il nous avait fait abonner aux revues socialistes. C'est pas amusant. Ce qui est beau, c'est quand un orateur gueule bien, comme Zévaès, et qu'il sait balancer les deux bras. Ça, c'est passionnant. C'est aussi beau que dans _les Deux Gosses_. Moi, j'ai vu des vrais drames. J'ai vu du Victor Hugo. Mais chez soi tout seul avec un livre, c'est rasant. Ça fatigue. Mon petit cousin dépensait tout ce qu'il pouvait ramasser d'argent à nous payer des brochures. Alors il avait l'air un peu bourgeois. C'est pas ce qu'il nous faut. _L'émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes._

Le _Groupe d'études sociales d'Orléans_ se réunit pour élire enfin son délégué au premier congrès général des Organisations socialistes françaises. Mon gamin de petit cousin fut élu sans grosses difficultés. Le groupe ajouta que cette élection était définitive.

Le samedi suivant, je crois, ou peu s'en faut, le _groupe d'études sociales_ d'Orléans se réunit à nouveau pour élire enfin son délégué au premier congrès général des Organisations socialistes françaises. Mémorable séance où siégèrent jusqu'à onze membres. Et où mon étourneau de petit cousin fut dégommé, ce qui fut bien fait pour lui. Je lui avais dit de venir. Mais il n'en fit rien, comme je vais avoir l'honneur de vous le conter.

Mais il faut que je commence par vous dire que le _Groupe d'études sociales d'Orléans_ est adhérent au _Parti ouvrier français_. Adhérent, ça veut dire qu'il adhère, quoi. Il tient, comme qui dirait, au _Parti Ouvrier Français_. Le _Parti Ouvrier Français_, vous savez ce que c'est: le parti des ouvriers français, comme nous. Vous n'avez qu'à lire le nom sur une affiche: _Parti_—_Ouvrier_—_Français_. Un enfant saurait tout de suite ce que ça veut dire. Nous sommes des ouvriers français, nous, pas vrai? Alors c'est pour ça que c'est notre parti.

Je crois bien me rappeler que c'est mon petit cousin, qui était une rude gourde, qui a fait adhérer le _Groupe d'études sociales d'Orléans_ au _Parti ouvrier français_. Parce qu'il faut vous dire qu'on n'obtenait jamais d'orateurs pour les réunions publiques. On demandait à un député, à un militant.—Non. qu'il nous répondait, vous n'êtes pas de mon organisation.—Pourtant, qu'on lui disait, il y a besoin de propagande à Orléans. Il y a du travail à faire.—Vous n'êtes pas de mon organisation.—Les bourgeois y ont des orateurs.—Vous n'êtes pas de mon organisation. Si vous ne savez pas ce que c'est qu'une organisation, c'est comme qui dirait le _parti ouvrier français_. Quelque chose pour qu'on y adhère. Alors mon petit cousin disait: Toutes les organisations socialistes sont évidemment parfaitement bonnes, puisqu'elles sont socialistes. Adhérons à n'importe laquelle. On adhéra au _Parti ouvrier français_, à cause du citoyen Vinciguerra, qui en était, et du citoyen Nivet, qui en devenait.

Il faut croire que le _parti ouvrier français_ ne fut pas content de ce que _le groupe d'études sociales_ d'Orléans avait élu le citoyen Péguy pour le représenter au premier congrès général des Organisations socialistes françaises. Le _Conseil national_ du _Parti ouvrier français_ n'aimait pas le citoyen Péguy. On n'est pas forcé d'aimer tout le monde, pas vrai. Alors ils envoyèrent le citoyen Lucien Rolland, ou mieux Lucien Roland, qui était du parti.

Vous ne savez peut-être pas ce que ça veut dire. Dans les commencements, quand on parlait de quelqu'un devant moi, et qu'on disait: Il est du parti, j'entendais qu'il était du parti socialiste. Ignorance grossière où je languissais. Grossier malentendu où dépérissait mon enfance intellectuelle. Sachez, monsieur, si vous êtes aussi bête que je le fus, connaissez que lorsqu'on dit de quelqu'un devant vous: Il est du parti, cela veut dire qu'il est du _parti ouvrier français_. Il y a des fois où je me trompe encore. Mais c'est que ça m'échappe.

La séance commença pour l'élection définitive. J'avais prévenu mon petit cousin. Tous ses amis l'avaient prévenu.—Viens, qu'on lui avait dit. Mais il nous avait répondu que le travail qu'il fournirait à Paris comme libraire éditeur pour le même prix et dans le même temps serait plus utile pour la préparation de la Révolution sociale que d'aller soutenir sa candidature sur place. Il avait tort, car la question n'est pas de travailler plus efficacement à la meilleure préparation de la Révolution sociale; mais la seule question est de savoir plaire aux citoyens électeurs. Un voyage à Orléans, aller et retour, ne coûte pas dix francs de chemin de fer. En troisième classe. Mettons vingt francs avec les frais. Mettons deux jours, en comptant la fatigue. Mon petit cousin pensait que vingt francs de sa monnaie et deux jours de son travail à Paris donneraient beaucoup plus d'effet socialiste révolutionnaire qu'un bafouillage de trois quarts d'heure au _groupe d'études sociales d'Orléans_, devant quinze personnes. Il avait raison. Seulement il avait tort tout de même, parce que ces pensées-là on les garde pour soi. Nous savons tous que vingt francs d'éditions et deux jours de librairie valent beaucoup mieux pour la préparation de la Révolution sociale que tous les bafouillages de groupes. Seulement ça ne se dit pas, ces choses-là. Il faut faire croire aux électeurs que leur compagnie est la plus agréable du monde, que leur entretien est la plus utile occupation, qu'il vaut mieux parler pour eux quinze que d'écrire pour dix-huit cents lecteurs, que tout mensonge devient vérité, pourvu qu'on leur plaise, et que toute servitude est bonne, à condition que l'on serve sous eux.

—S'ils veulent savoir ce que je pense, disait mon cousin, qu'ils regardent mes articles. S'ils veulent savoir ce que je veux faire et ce que je fais, qu'ils regardent ce que j'écris, et qu'ils vous demandent les renseignements complémentaires. Vanité grossière de cuistre. Demander à des électeurs de lire, à un groupe d'acheter des publications. Il faut que je vous dise que c'est dans _la revue blanche_ que mon petit cousin écrivait dans ce temps-là. Demander à des électeurs de se déranger, de travailler, de se casser la tête. Invention grossière d'une imagination intellectuelle. Ça n'est pas ça qu'il faut aux citoyens électeurs, au véritable peuple, au vénérable militant. Il faut qu'on lui apporte son candidat devant lui. Comme ça il peut le faire marcher, le faire causer, le faire tourner, le faire monter, le faire baisser, le faire biaiser, le faire lever, le faire asseoir, le faire chanter, le faire jaser, le faire coucher, le faire emballer. Il faut bien que le citoyen électeur ait quelques amusements dans la vie.

N'oublions pas que le citoyen délégué est l'obligé du citoyen électeur. Le citoyen électeur est quelqu'un qui possède quelque chose. Il possède sa voix. Le citoyen candidat est quelqu'un qui demande quelque chose. Il demande cette voix. Il ne faut pas que tu te montes le coup là-dessus, mon petit cousin. Le citoyen candidat demande la voix du citoyen électeur. Comme disait ma grand mère, qui était aussi la tienne, quand on demande la charité, il ne faut pas faire le fier. Comme dit mon patron, les affaires sont les affaires. Et les mendiants sont les mendiants. Quand on tend la main, il ne faut pas lever la tête. Ainsi parlait grand mère, mon ami, et je suis peiné que tu n'aies pas gardé le sens de ses leçons anciennes.

Les affaires sont les affaires. Tu veux que le citoyen électeur te donne sa voix. Il faut que tu lui donnes en compensation. Si tu étais député, tu lui donnerais des faveurs gouvernementales. Mais les délégués aux congrès socialistes n'ont encore aucuns bureaux de tabac. En attendant il faut que tu paies la voix que tu demandes. Il faut que tu paies. Si tu allais chez un marchand de parapluies et si tu lui disais: Le temps se couvre. Il me faut un parapluie.—Dans quels prix, monsieur, qu'il te demanderait. Pareillement quand tu te portes candidat il faut que tu donnes un prix des voix. Si tu étais venu toi-même, c'était donner au citoyen électeur, pour le prix de sa voix, cet avantageux sentiment qu'il pouvait te déranger à sa guise. C'est une antique jouissance, et dont la saveur n'est pas encore évaporée, que de tenir un homme, de lui faire sentir sa supériorité, de le tenir dans sa dépendance, de le plier à son caprice, de le subjuguer, de lui faire éprouver son autorité. Avoir à sa disposition le candidat plat. Jouir de ses platitudes. Voilà ce qu'il nous faut. Nous sommes le peuple souverain. C'est comme qui dirait que nous sommes tous des rois. Il nous faut donc des courtisans. Seulement dans le temps il n'y en avait qu'un seul qui était roi. Et il avait beaucoup de courtisans. Cela n'était pas juste. C'est pour ça qu'on a fait la révolution. Alors à présent tout le monde est roi, et c'est le même courtisan qui sert pour plusieurs. C'est moins commode. Mais l'égalité avant tout.

Mon petit cousin ne vint pas. Il envoya une lettre. Inutile communication. Une lettre épouvantable, insolite, où, avec une incroyable audace, il attaquait violemment Guesde et Lafargue pour l'attitude qu'ils avaient eue pendant l'affaire Dreyfus. Inconcevable maladresse. Venant de quelqu'un qui a fait ses études. Grossier manque de tenue. Nous savons tous que Guesde et Vaillant ont lâché pendant l'affaire, qu'ils ont abandonné, comme vous dites, la justice et la vérité. Mais il ne faut pas dire ça dans le parti. Mon petit cousin parlait aussi de guesdistes. Il n'y a pas de guesdistes. Il n'y a que le _Parti ouvrier français_. Tous les membres du parti sont égaux entre eux. Moi qui vous parle, sachez que le citoyen Guesde n'est pas plus que moi dans le parti. Quand le _Conseil national_ du _Parti ouvrier français_ lance des manifestes, le citoyen Jules Guesde signe à sa place alphabétique: _a_ _b_ _c_ _d_ _e_ _f_ _g_: Guesde. Le citoyen Jules Guesde est même le secrétaire du parti: _secrétaire_ pour l'intérieur. Vous savez ce que c'est qu'un secrétaire. Quand vous êtes le secrétaire de quelqu'un, c'est lui qui vous commande. Puisque le citoyen Guesde est le secrétaire du parti, ça veut dire que c'est nous, le parti, qui lui commande.

—Ce n'est pas, dit Pierre Baudouin, ce que l'on croit généralement.

—Ce n'est pas ce que l'on croit généralement. Le monde est si mal renseigné. Le citoyen Roland vint en personne. Il était envoyé par le _Conseil national_ du _Parti ouvrier français_, ou par quelqu'un du _Conseil national_, peut-être bien par le secrétaire pour l'intérieur du _Conseil national_ du _Parti ouvrier français_. Nos candidats délégués nous sont en général envoyés de Paris. C'est ce que nous nommons les manifestations spontanées du pays socialiste, le choix spontané de nos groupes de province, un mouvement profond, l'autorité du peuple socialiste, la voix du peuple enfin. Tout ainsi des résolutions, ordres du jour, approbations, condamnations, indignations, propositions, notations, flétrissures et signalements. Tout nous vient de Paris. Ça nous demande moins de travail. Nous pratiquons ce que les républicains sous l'empire nommaient la candidature officielle. Nous nous apercevons que c'est fort commode. Nous recevons les candidatures toutes faites, aussi bien les citoyens candidats dignitaires que les textes candidats manifestes. Ça dispense d'inquiétude. Ça dispense de savoir. Ça dispense d'étude. Ainsi quand ce renégat de Millerand, vous savez, le ministériel, a fait voter par sa Chambre à tout faire son infâme loi scélérate Millerand-Colliard, que je ne connais pas, si on avait eu à se prononcer soi-même, il aurait fallu au moins regarder l'_Officiel_, demander, se renseigner auprès des camarades qui demeurent en ville, qui travaillent dans ces ateliers-là, dans ces usines-là, causer, discuter, réfléchir,—travailler. Tandis qu'avec la merveilleuse unité, avec l'inaltérable centralisation que nous devons aux bons soins de Son Éminence ou Excellence Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu et de Sa Majesté l'empereur Napoléon premier, un mot d'ordre part de Paris, et _rran_ cette loi criminelle est flétrie comme il faut, clouée au pilori.

—Qu'est-ce que le pilori, demanda Pierre Baudouin.

—C'est quelque chose pour qu'on y cloue Millerand. Millerand l'infanticide! Voyez l'utilité: moi je n'ai pas mon pareil à Orléans pour engueuler quelqu'un. Eh bien jamais je n'aurais trouvé un mot comme ça. Infanticide! On a beau dire. Infanticide! Il n'y a encore que ces avocats de Paris. Infanticide!

Seulement ce qu'il y a de roulant, c'est que Millerand s'en fout autant que nous, parce qu'il est à la coule.

—A la coule de quoi?

—A la coule de la centralisation, puisqu'il est ministre. Alors il peut organiser pour sa loi des manifestations spontanées.

Moi, voyez-vous, il me faut de l'unité. J'aime l'unité. Je suis partisan de l'unité. J'aime l'alignement, l'ensemble. Si on laissait les provinces lointaines imaginer des manifestations disparates, non seulement ça manquerait de littérature, mais on n'obtiendrait pas ces admirables concerts, ces puissantes symphonies.

—Antiphoniques.

—Laissez-moi la paix. Quand j'emploie un mot savant, pour faire de l'effet, je vous défends d'employer un mot plus savant. J'en étais à symphonies. Et je maintiens que nous en avons donné une admirable. _Infanticide, infanticide, infanticide_, ça roulait de Quimper à Barcelonnette comme l'immense flot du son de la voix de la clameur du reproche et du remords de la conscience du peuple des citoyens du monde socialiste. Vous voyez bien que je réussis à faire des phrases longues. C'est pour cela que nous fûmes heureux de constater que le grand _Conseil national_ de Paris du _Parti ouvrier français_ avait bien voulu penser à nous. Il témoignait ainsi de la singulière estime où il nous tient. Qu'ils sont beaux les pieds de celui qui vient au nom du gouvernement. Car enfin qui forçait le grand Conseil à s'occuper des quelques misérables épars que nous sommes. Et un tel désintéressement ne vaut-il pas de la reconnaissance?

Le candidat national convenait exactement. Il plaisait même. On l'avait choisi, désigné avec le sage discernement qui fait un bon ministre de l'intérieur. Ministre, c'est-à-dire secrétaire d'État pour l'intérieur. Le _Conseil national_ du _Parti ouvrier français_ nous avait désigné le citoyen Roland, un enfant du pays. Mais non pas un enfant du pays comme l'était mon petit cousin. Mon petit cousin aussi est du pays, puisqu'il est venu au monde faubourg Bourgogne. Je lui ai même servi de parrain. Seulement depuis qu'il est venu à Paris, sous prétexte qu'il a beaucoup à travailler, il nous dédaigne, il ne vient pas nous voir. Au lieu que le citoyen Roland est toujours fourré chez nous. C'est un homme infatigable. Ce n'est pas lui, quand on le demande, qui dit qu'il a beaucoup à travailler. On ne l'avait pas vu au commencement, quand le groupe allait mal. Mais depuis que ça marche un peu, que nous sommes une quinzaine, et que nous avons une voix dans les congrès, il va au devant de tous nos souhaits. Il s'est rattrapé. Réunions publiques ou privées, punch, conférence, fête, sauterie, allocution, programme, il ne nous refuse rien. Son dévouement est inépuisable. Toujours en chemin de fer. Et ce n'est pas lui qui s'abrutit les yeux dans les livres, comme tous ces sales intellectuels.

—De quoi vit-il, demanda Pierre Baudouin.

—Cela ne vous regarde pas, citoyen. Nous n'avons pas à franchir le mur de la vie privée, comme disait Schneider, ou quelqu'un des siens. Charbonnier est maître chez soi, comme disait Rességuier. Le citoyen Roland, homme public, nous appartient corps et âme. Le citoyen Roland, homme privé, doit nous demeurer totalement inconnu. Du moment où nous le recevons à la gare jusqu'au moment où le punch a fini de flamber, tout citoyen propagandiste est à nous. Le punch éteint, commence la vie privée. Nous avons dans le parti un grand nombre de militants dont la vie privée serait douteuse, au cas où on l'examinerait. Mais elle n'est pas douteuse, puisque nous n'avons pas à l'examiner. Je ne sais si vous êtes assez intelligent pour saisir la distinction.

—J'y tâcherai, lui répondit Pierre Baudouin.