Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1)
Part 20
Si tu savais combien l'énorme masse est indifférente à tout cela, surtout l'énorme masse des professeurs, auxquels tu t'adresses, et qui sont, en grande majorité, réactionnaires bourgeois et cléricaux, et dont les 99/100 ne pensent qu'à leur métier, leur gagne-pain, leur avancement. S'il y en a par-ci par-là un qui partage nos idées—ou qui s'en sert—, il peut d'abord être pour nous plus gênant qu'utile, et en tout cas ne peut pas faire grand chose, vu qu'il a assez à faire pour n'être pas déplacé par les ennemis ou les défenseurs de la République. Autant que je connais ton public, il n'y a pas beaucoup de tes lecteurs qui ne regrettent pas leurs huit ou leurs vingt francs, qui les intéressent plus que les divisions et les discussions entre socialistes.
D'ailleurs tu es forcé dès maintenant de faire des concessions à ton public: tu te lances bon gré mal gré dans la concurrence, dans la réclame, directement ou par prétention, volontairement ou non, mais fatalement. En annonçant la sténographie de l'International, tu déprécies commercialement et moralement l'analytique de la maison Bellais; en annonçant du Pressensé et du Duclaux, tu fais concurrence au _Mouvement_. En d'autres termes, ton _Cahier de la Quinzaine_ devient à la fois une revue semi-mouvement semi-historique, et une Bibliothèque d'éditions semi-socialiste semi-littéraire. Tu refais en abrégé la tentative de la librairie.
Tu y perds—ou tu y consacres, c'est la même chose—ton temps, tes forces, tu y épuises les forces de tes amis comme Bourgeois, tu y perds ton crédit sur ceux de tes amis qui sont moins immédiats et moins fidèles.
J'ai voulu, bien que je sache combien ce rôle de Cassandre est ingrat, te dire encore ce que beaucoup pensent en moins bonne part que moi. Je crois qu'il est toujours temps de s'arrêter ou de changer de direction. Je te prie de croire d'ailleurs que je ne demande qu'à être faux prophète, et qu'en tout cas je serai toujours ton ami.
La même enveloppe contenait une feuille simple:
Mercredi 5, soir
Mon cher Péguy
Hier matin j'ai écrit d'un jet la lettre ci-jointe; à la réflexion cela ne rend plus tout à fait ma pensée sur certains points. D'autre part je n'y ai pas dit un avis qui me paraît essentiel:
Il me paraît que tu dogmatises trop en ce sens que tu ériges en types des individus souvent très particuliers, et surtout insignifiants. Je crains que cela ne tienne à ce que connaissant bien certains individus en nombre limité,—vivant peu d'autre part en terrain varié soit dans les livres soit dans la société,—tu as tendance à approfondir et à généraliser à la fois. Par exemple je—
Mon ami ajoute ici en marge: tu simplifies et tu aggraves à la fois.
Et au bas de la page: cela va très bien pour Pascal, mais pour d'autres——
Il continue: Par exemple je connais en province de variétés nombreuses de guesdistes parmi lesquels de très bons,—tel allemaniste pure crapule,—etc., des universitaires de valeur très inégale et très différente de celle qu'on leur attribue à Paris. Je crois que le mieux est d'entrer résolument dans l'action qui seule dissipe les malentendus.
Maintenant il est entendu que tout cela n'est que précaution, réserve, correction et qu'en discutant avec tel de tes adversaires, je lui dirais bien des choses que tu me répondras sans doute.
Crois-moi ton ami.
—Cette lettre, dit Pierre Deloire, me paraît d'un ami véritable.
—Est-ce tout? demanda Baudouin.
—C'est tout. J'ai un désabonnement sans explication. J'en attends plusieurs, mais de gens que je ne connais pas.
—Eh bien je vous donne à présent ma parole que les cuistres qui liront ce que je veux dire aujourd'hui ne vous écriront pas que nous sommes un _dilettante_.
Je m'aperçus qu'une lente et profonde colère lui était montée. Mais Pierre Deloire intervint froidement:
—Les dix francs, me dit-il, que je te donne chaque mois ne sont pas levés sur mon superflu, mais prélevés sur mon nécessaire. Tu es comptable envers moi. Je suis inversement responsable de toi. Je te requiers formellement de nous faire entièrement et sur pièces la narration des relations que tu as eues, comme gérant des cahiers, avec la _Société Nouvelle de librairie et d'édition_. Commençons par les faits.
—Commencez par les faits, dit Pierre Baudouin. Vous ne m'empêcherez pas de dire aujourd'hui ce que je veux dire aujourd'hui.
—Quand en décembre 1899 je sortis écœuré du congrès de Paris, du premier congrès national, écœuré du mensonge et de l'injustice nouvelle qui s'imposeraient au nom d'un parti nouveau, la résolution me vint, en un coup de révolte spontané, de publier ce que mes amis sentaient, disaient, pensaient, voulaient, croyaient, savaient. C'était une résolution singulièrement audacieuse, puisque toute la puissance de la vieille et de la nouvelle autorité allait me retomber sur les reins, puisque je n'avais pas un sou vaillant, puisque j'étais épuisé, puisque je ne savais pas si j'écrirais ni ce que j'écrirais. Ma finance était épuisée puisque les trois cinquièmes qui m'en sont demeurés étaient immobilisés pour au moins deux ans dans la fondation de la même _Société Nouvelle_. Mes forces étaient épuisées par le travail que j'avais fait _dans le rang_ depuis que j'étais devenu socialiste et dreyfusiste. Je ne savais pas comme j'écrirais, parce que depuis vingt mois, tout occupé d'éditer mes camarades et mes amis, j'avais négligé d'écrire, et parce que je n'avais jamais rien écrit qui ressemblât à ce que je voulais écrire. Mais je croyais que mes amis ne m'abandonneraient pas, puisque je ne serais pour ainsi dire que leur manifestation.
Je me présentai sans aucun retard devant le conseil d'administration de la _Société Nouvelle_. Je demandai, simple formalité, que la maison éditât la publication que je préparais. Je m'attendais que cela me fût accordé sans débat. Le sens de cette publication était conforme à la conscience de mes cinq amis et camarades. Je ne demandais à la _Société_ que le travail d'administration, que je proposais de payer. Tout le déficit éventuel de l'édition me reviendrait. Je parlais encore et j'indiquais rapidement le plan de l'opération, que les conseillers m'interrompirent. Et au ton de leur interruption j'eus l'impression soudaine et ineffaçable que ces cinq administrateurs n'étaient plus mes camarades et n'étaient pas mes amis. Et non seulement cela, mais ils n'étaient plus les mêmes hommes, les hommes que j'avais connus, que je croyais que je connaissais, que j'avais aimés, que j'avais défendus, que j'avais institués, que j'avais élus d'acclamation, car enfin j'étais présent à cette admirable assemblée générale où vingt et quelques sociétaires avaient élu d'enthousiasme cinq sociétaires pour qu'ils devinssent les administrateurs de la commune _Société_. Mais le seul fait que ces hommes exerçaient une autorité, une autorité anonyme, le cinquième de l'autorité totale dans un monde clos, le seul fait qu'ils étaient un conseil, un comité, qu'ils délibéraient et votaient, qu'ils siégeaient, les avait faits méconnaissables.
L'exécution fut rapide. Ils démentaient leur langage de la veille et leur pensée intime, ils démentaient toute leur action précédente, ils démentaient leur vie. Je devins bête instantanément et me défendis mal. On me demanda ce qu'il y aurait là-dedans, ce que je mettrais dans le premier numéro. Je bafouillai. Vous savez, mes amis, comme il est pénible et gauche d'expliquer d'avance, d'échafauder pour un juge violent et railleur la carcasse des formes prochaines. Léon Blum, très courtoisement, me dit: Péguy, je ne veux pas traiter avec vous la question au fond. Ce que vous préparez me semble inopportun. Vous venez ou trop tard ou trop tôt.—C'était une opinion respectable, fondée ou non, qui demandait une amicale discussion. Simiand intervint, et confondant ses fonctions d'administrateur de la _Société Nouvelle_ avec sa situation de critique sociologique il me dit: Je vois ce que c'est: tu veux faire une revue pour les imbéciles.—Dite avec ce sourire mince froid qui rend son auteur si redoutable aux imbéciles que nous sommes, cette indication me coupa le souffle. Je me suis dit depuis, pour me consoler, que sans doute il nommait imbéciles tous les citoyens qui n'ont pas fait de la sociologie, ainsi que l'on m'a dit que les anciens nommaient _stulti_ les citoyens qui n'étaient pas philosophes. Mais d'abord ce mot ainsi prononcé me coupa la respiration. Herr m'acheva: Jusqu'ici, me dit-il fortement avec l'assentiment du conseil, nous vous avons trop souvent suivi par amitié dans des aventures qui nous déplaisaient. Maintenant c'est fini. Vous allez contre ce que nous préparons depuis plusieurs années. Vous êtes un anarchiste.—Je lui répondis que ce mot ne m'effrayait pas.—C'est bien cela, vous êtes un anarchiste: _nous marcherons contre vous de toutes nos forces_. Mario Roques a bien voulu m'assurer depuis que Herr était trop bon pour avoir tenu parole, et que sa déclaration de guerre lui avait coûté beaucoup à prononcer. Mais elle me coûta beaucoup plus à recevoir. Je me retirai abruti.
Je rédigeai le premier cahier dans cette angoisse et dans cette amertume. Résolu quand même à travailler pour la maison que j'avais fondée, je lui fis la meilleure place dans ce premier cahier de la première série. J'y rappelai soigneusement _le Prince de Bismarck_, de Charles Andler. J'y rappelai l'_Histoire des Variations de l'État-Major_. J'y annonçai l'édition du «Compte rendu sténographique officiel du Congrès général des Organisations Socialistes Françaises tenu à Paris en Décembre 1899». Vous êtes mes anciens abonnés. Vous avez chez vous ce cahier du 5 janvier 1900. Vous avez lu ces rappels studieux et ces annonces. Enfin, et surtout, voulant donner à la maison que j'ai fondée, à un livre que j'ai fait, la quatrième page de ma couverture je la disposai comme suit. Permettez que je la remette exactement sous vos yeux:
SOCIÉTÉ NOUVELLE DE LIBRAIRIE ET D'ÉDITION, 17, rue Cujas
troisième édition
JEAN JAURÈS
ACTION SOCIALISTE
PREMIÈRE SÉRIE
Un fort volume in-18 jésus de 560 pages 3 fr. 50
LE SOCIALISME ET L'ENSEIGNEMENT
_Instruction_—_Éducation_—_Culture_
La loi scolaire; le budget de l'enseignement;
L'enseignement primaire; l'enseignement moral donné au peuple par les instituteurs;
L'enseignement secondaire; la crise de l'enseignement secondaire; la question du baccalauréat;
L'enseignement supérieur; la question des Universités; l'extension universitaire;
La question religieuse; Léon XIII et le catholicisme social;
Les libertés du personnel enseignant; interpellation Thierry Cazes;
L'enseignement laïque et l'enseignement clérical; réponse à M. d'Hulst;
Science et socialisme;
La fonction du socialisme et des socialistes dans l'enseignement bourgeois;
La question sociale dans l'enseignement.
LE SOCIALISME ET LES PEUPLES
_La guerre_—_Les alliances_—_La paix_
Les écoles militaires; La loi militaire; le budget de la guerre;
L'éducation militaire; l'armée républicaine;
La paix et la revanche; la question d'Alsace-Lorraine; la France et l'Allemagne;
La France et la Russie; la «double alliance»; le Tsar à Paris;
La France en Orient; les massacres d'Arménie; la guerre de l'indépendance crétoise; la guerre gréco-turque;
La guerre hispano-américaine;
L'affaire de Fashoda.
En même temps je demandai au conseil à faire en commun des éditions avec la librairie, à peu près comme seront faits en commun plusieurs fois les cahiers indépendants de cette seconde série. On préparait alors la brochure de Gaston Moch sur l'armée de milices. On pouvait en faire un bon cahier. Je demandai que l'édition fût faite à frais communs, brochure pour la librairie et cahier pour les cahiers. Herr me donna cette réponse, recommandée à la poste et copiée au copie de lettres. J'omets les passages privés.
—Provisoirement nous vous permettons de les garder pour vous.
—_Société Nouvelle,—17, rue Cujas_,—
13 janvier 1900
—Il nous paraît impossible, aujourd'hui que vous êtes résolu à entreprendre une œuvre que nous sommes unanimes à juger mauvaise, de reprendre à l'heure présente une collaboration cordiale et utile. Nous vous demandons donc de reprendre régulièrement votre liberté, et de nous rendre la nôtre.
En conséquence nous vous demandons de nous remettre le dossier des affaires d'édition qui concernent la maison et qui peuvent être restées entre vos mains: nous vous demandons de nous remettre le travail de préparation fait en vue du deuxième volume de Jaurès, dont la publication incombe à la Société; nous vous demandons enfin de faire connaître régulièrement aux imprimeurs et fournisseurs avec lesquels vous avez été en relation au nom de la Société, que les ordres que vous donnerez et les commandes que vous ferez dorénavant n'engagent plus à aucun degré la Société.
—Vous prenait-il donc pour un escroc?
—Taisez-vous, dit Pierre Deloire. Nous devons écouter la lecture des monuments.
Quant à la demande que vous nous avez adressée hier, nous estimons qu'il n'est pas possible que des articles déjà publiés dans un journal soient donnés une seconde fois dans un périodique avant leur réunion en brochure, sous peine de rendre la brochure elle-même superflue. Il nous paraît donc que votre proposition ne peut être admise.
A ce propos, et pour que l'indépendance de votre périodique ne fasse doute pour personne, nous vous demandons de ne pas donner à la quatrième page de votre couverture l'aspect que vous lui avez donné dans votre premier numéro, et qui donnerait à penser au public que le périodique est une publication de la Société, ou se publie d'accord avec la Société.
Croyez à tous mes sentiments dévoués.
Pour le Conseil d'administration Lucien Herr
Quand se tint l'assemblée générale de la _Société_, en janvier, Herr lut au nom du Conseil d'administration un long rapport où j'étais mis en cause non seulement comme employé démissionnaire, mais comme sociétaire infidèle, comme auteur des _cahiers_.
—Nous vous demandons communication de ce rapport.
—Je ne l'ai pas.
—Demandez-le. Vous nous dites que vous y êtes mis en cause. Réclamez-le.
—Je l'ai demandé. On m'a répondu:
Paris, samedi 20 octobre
Mon cher ami,
La partie du rapport de Janvier qui vous concerne occupe quatre pages et demie, qu'il m'est matériellement impossible de copier. Je ne puis davantage songer à faire copier par un employé un document qui est confidentiel, et qui doit le rester. Il va de soi que les rapports lus aux assemblées générales restent toujours à la disposition des sociétaires qui veulent en prendre connaissance, et qu'il sera mis à la vôtre si vous pouvez venir un jour dans la matinée, à un moment où quelqu'un soit là pour vous le remettre.
Je passe un paragraphe personnel et privé.
—Provisoirement nous vous permettons de le passer.
Votre affectueusement dévoué Lucien Herr
Sur une redemande un peu motivée il me répondit:
Paris, lundi
Mon cher ami,
Je crains de m'être mal exprimé. Vous paraissez croire que je détiens en ma possession privée les documents de la librairie, et qu'ils peuvent subir les mutations du personnel administratif. Toutes les pièces officielles sont et restent régulièrement aux archives de la Société, qui sont, naturellement, confiées à la garde des administrateurs actuels, mais qui ne sont point leur propriété. En cette qualité de pièces officielles des assemblées générales, elles sont, conformément à la loi et aux statuts, tenues constamment à la disposition des sociétaires, et d'eux seuls, c'est-à-dire que les pièces confidentielles ne peuvent être ni communiquées à des tierces personnes, ni publiées. Il va de soi, je vous le répète, que ces documents vous seront donc toujours communiqués selon votre désir, et que vous pourrez prendre copie des parties que vous jugerez bon, mais nous sommes obligés de vous demander l'engagement de ne les communiquer à aucune personne étrangère à la société, ni de les publier.
Votre affectueusement dévoué Lucien Herr
Le jeudi matin j'allai en conseil expliquer pourquoi je tenais à ce que la communication des pages qui m'intéressaient me fût donnée sans condition ni réserve. L'entretien fut assez cordial, mais le conseil s'en tint à sa première décision. J'ai soumis la question à la prochaine assemblée générale. Ma demande viendra de jeudi en huit, le jeudi matin 10 courant. Voilà pourquoi je ne peux pas vous donner aujourd'hui communication des pages du rapport de janvier où je fus mis en cause.
—Que vous en rappelez-vous?
—Ce rapport n'était pas un réquisitoire implacable, mais un de ces réquisitoires mouillés de tendresse qui écrasent leur homme. L'auteur m'y reprochait d'avoir fondé une revue ayant le caractère et le format du _Mouvement Socialiste_. Je fus imbibé, liquidé. Je ne me défendis pas. Quand l'auteur eut fini sa lecture je répondis textuellement:
—Je ne veux pas dépenser le temps de l'assemblée générale pour un cas individuel. Ceux de vous qui après avoir entendu l'accusation voudront m'entendre en ma défense me trouveront au siège des _cahiers_, 19, rue des Fossés-Saint-Jacques, le lundi et le jeudi, de deux heures à sept heures.
—Y allèrent-ils?
—Quelques-uns, deux ou trois sur une vingtaine et quelques. J'étais si abasourdi que je ne pensai pas à demander la division, qui est de droit. Et comme je voulais approuver le restant du rapport, comme je voulais approuver hautement le travail considérable que les mêmes hommes avaient fait pour la réinstallation de la librairie, je votai _oui_ sur l'ensemble du rapport, j'adoptai avec l'immense majorité des sociétaires la partie du rapport qui me maltraitait.
Je répondis à cette accusation en publiant dans le deuxième cahier, à la page trois de la couverture, cet avis:
_Nous annonçons ici les publications que nous voulons signaler à nos lecteurs, sans demander aux éditeurs ni leur avis ni leur finance. Aucun éditeur ne peut s'offenser de cette annonce._
La seconde moitié de la troisième page et la quatrième page tout entière annonçaient le _Compte rendu sténographique officiel du Congrès général des Organisations socialistes françaises tenu à Paris du 3 au 8 décembre 1899_.
Pendant un an je saisis toutes les occasions de faire à la _Société Nouvelle_ une utile publicité. Je rappelai sur la couverture du quatrième cahier, _pour mémoire, à tous ceux qui auraient entendu prononcer quelque réquisitoire contre ces cahiers qu'aussi longtemps qu'ils ne m'auront pas entendu en ma défense ils seront dans une situation exactement antidreyfusiste_. Ils ne vinrent pas plus. Sur la couverture du cinquième j'annonçai:
_Vient de paraître à la Société Nouvelle de librairie et d'édition, 17, rue Cujas, Paris: la Question de l'Enseignement secondaire en France et à l'étranger, par Ch.-V. Langlois, un volume de 140 pages, petit in-18, à 1 franc 50, livre que nous aurons sans doute à citer quand nous présenterons les raisons pour et contre la liberté de l'enseignement._
_Vient de paraître à la même librairie: la Réforme militaire. Vive la Milice, par Gaston Moch, ancien capitaine d'artillerie; M. Gaston Moch a réuni et composé les articles qu'il avait donnés à la Petite République; une forte brochure de 64 pages, in-8°, à 0 fr. 30; pour la propagande, 50 exemplaires, 12 fr. 50, et 100 exemplaires, 20 francs._
Les cinquième et sixième cahiers avaient publié la _consultation internationale_ ouverte à _la Petite République_ sur _l'affaire Dreyfus_ et _le cas Millerand_. Un libraire m'en demandait le tirage à part. Je le lui refusai. Je proposai à la _Société Nouvelle_ de faire une édition commune avec les cahiers. On en demanda l'autorisation à Dejean. C'était vouloir que l'édition ne se fît pas. Dejean, me dit-on, réclama des droits d'auteur. Les imprimeurs distribuèrent.
Dans le septième cahier, page 53, _tenue du congrès national_, j'annonçais encore le _Compte rendu sténographique officiel_ édité par la librairie. Sur la couverture, j'annonçai en bonne place:
_Vient de paraître à la Société Nouvelle de librairie et d'édition, 17, rue Cujas, Paris, le Procès des Assomptionnistes, réquisitoire du Parquet, exposé et réquisitoire du Procureur de la République, compte rendu sténographique partiel des débats, arrêt, 1 volume, 256 pages, imprimées très denses, in-16, pour cinquante centimes._
Dans le huitième cahier j'annonçai à la dernière page de la couverture:
_Demander à la Société Nouvelle de librairie et d'édition, 17, rue Cujas, Paris, le premier roman de Jérôme et Jean Tharaud: le Coltineur débile, un beau volume in-18 jésus de 116 pages, pour un franc._
_Demandez à la Société Nouvelle de librairie et d'édition, de Marcel et Pierre Baudouin, Jeanne d'Arc, drame en trois pièces, un volume lourd grand in-octavo de 752 pages très peu denses, pour dix francs._
—Rassure-toi: on ne l'a pas demandé.
—Tais-toi, dit Pierre Deloire, écoute la lecture des textes.
—J'avais annoncé déjà, et j'ai annoncé plusieurs fois _le Coltineur débile_. Septième cahier, _de la grippe_, je dis au docteur socialiste révolutionnaire moraliste internationaliste:
j'achèterai un petit Sophocle. La première fois—
—Qu'est-il devenu, le docteur socialiste révolutionnaire moraliste internationaliste?
—Je suis sans nouvelles.
—Taisez-vous, dit Pierre Deloire. Écoutons le texte.
—Je lui dis:
j'achèterai un petit Sophocle. La première fois que j'irai à Paris, j'irai en acheter un à la Société Nouvelle de librairie et d'édition, 17, rue Cujas.
Il me demande:
—Pourquoi là, mon ami?
—Pour beaucoup de raisons que je vous donnerai plus tard, docteur, mais surtout parce que cette maison est, à ma connaissance, la première et la seule coopérative de production et de consommation qui travaille à l'industrie et au commerce du livre.
Quand je fis le tirage à part de _la lumière_, je pressentis le seul conseiller d'administration qui m'eût manifesté sa courtoisie. _La lumière_ ne pourrait sans doute recevoir l'hospitalité de la librairie.
Au demeurant, vous avez les cahiers de la deuxième série.
—Oui, mais nous vous requérons de nous énoncer les faits de la nouvelle année scolaire.
—Premier fait.—Je lus à Coulommiers, où je faisais mes vingt-huit jours, que le congrès socialiste _international_ commençait le dimanche matin, jour de ma libération. C'était le vendredi. Je croyais savoir que l'international ne commencerait qu'après que le national serait fini. J'avais été sans nouvelles pendant mon service et en particulier pendant les manœuvres de Beauce. Un mot à Corcos, fidèle sténographe. Je me débrouillai le samedi pour sauter dans le train. Je joignis Herr par hasard à la librairie.—Prenez-vous la sténographie du Congrès international?—Non, ce sera sans doute la confusion des langues.—Aucun ne la prend? Non.—Alors je la prends. Corcos me joignit à la gare du Luxembourg. Le lendemain la sténographie fonctionnait pour les cahiers, que le président de la séance n'avait pas encore de papier à se mettre sous la main. J'ai la sténographie dans ma corbeille et nous la publierons bientôt.